‹ Le PourboireChapitre 5 sur 18 · ESSAI DE DÉFINITION DU POURBOIRE.— SES ORIGINES. TERMES SIMILAIRES · texte numérisé non relu

ESSAI DE DÉFINITION DU POURBOIRE.— SES ORIGINES. TERMES SIMILAIRES

Avant d'étudier par le détail la question du pourboire, il convient de bien déterminer ce que nous entendons par ce mot, et de le différencier d’autres

appellations équivalentes au premier abord, et qui

re Ve

arrivant aux mêmes résultats, ont un point de départ autre. Nuances souvent peu importantes, dont le public, les traités et les tribunaux eux-mêmes, ne tiennent pas compte.

En effet, soit dans la conversation, soit dans les traités, soit même dans les arrêts et les jugements, on confond souvent le pourboire avec la gratification. Or l’un et l’autre, quoique atteignant en somme, à peu près, le même but, ne proviennent pas de la même main. Le pourboire est la récompense donnée par un particulier, à un employé, en échange d’un service rendu par ce dernier. La gratification, au contraire, provient du patron lui-même, qui augmente par ce moyen le traitement de son subordonné et stimule son zèle. C’est une récompense la plupart du temps périodique, venant à intervalles réguliers, tous les mois ou tous les ans, par exemple. Accordée annuellement, elle prend la dénomination d’étrennes, et ne se distingue plus alors comime appellation, de l’étrenne donnée par le client habituel d’un établissement aux préposés de la maison, ou à différents travailleurs ou employés, tels que : concierges, facteurs, balayeurs, etc,

Néanmoins nous ne nous attacherons pas à notre définition d’une manière exclusive, car le pourboire peut revêtir d’autres formes et ne pas supposer nécessairement un rapport entre clients et employés.

Témoin la pratique courante aujourd’hui, du sou du

Perte Te NN

franc donné aux domestiques par les fournisseurs, et qui semble revêtir la forme bien curieuse d’un monopole, ou d’une tentative d'attirer uniquement dans un magasin la clientèle de telle ou telle maison bourgeoise. Nous en reparlerons d’ailleurs. Brefnous employerons au cours de notre étude, indifféremment, le terme de gratification ou de pourboire.

Si maintenant nous jetons un coup d’œil en arrière, si nous tentons en un mot de rechercher quelle fut dans le passé l’origine du pourboire, il faut bien vite le déclarer, les documents font défaut, et l’on ne pourrait préciser une date, un siècle, une époque, témoin de la naissance de cette petite récompense donnée de la main à la main entre client et employé. Il est fort probable que cette coutume a toujours dû exister entre les hommes libres, de conditions inégales, entre riches et pauvres.

Une remarque importante au point de vue historique est à faire : tant que le travailleur, l’ouvrier mâle en particulier, est resté dans la condition d’esclave, il n’a pas dû être, fort probablement, question de pourboire. Le salaire n’existait pas, pourquoi son appoint, donné par un autre que le maître, aurait-il été d’un usage courant.

De tout temps, ilest vrai, et à peu près chez tous les peuples de l’antiquité, une classe d'hommes libres, d'artisans, a existé, classe fort restreinte, presque nulle

en comparaison de la multitude d'esclaves employée

“Ni

par les nobles. Cependant ces hommes libres, ces artisans, élément favorable à la prospérité d'une nation, en Grèce notamment, ont peut-être reçu, lorsqu'ils rendaient des services à un riche, outre un salaire, quelque chose en plus pour montrer la satisfaction que le client éprouvait en face d'un ouvrage bien fait. Il a dù en être de même à Rome.

Naturellement à défaut de documents précis, on en est réduit à des suppositions plus ou moins vagues, plus ou moins vraisemblables. Grandes étaient en effet les différences de mœurs, d'habitudes, de nos ancêtres, et nous sommes parfois trop enclins à leur prêter nos usages et nos moyens d'existence.

Cependant certaines professions ont existé de tout temps, et il est curieux de savoir quelles étaient les coutumes de certains établissements pouvant avoir quelque analogie avec les nôtres.

Sinous jetons un coup d'œil sur les auberges ou hôtelleries des temps anciens (cauponæ), nous voyons que le service était fait par des filles, des esclaves, de mœurs plus ou moins sévères qui rendaient la fréquentations de pareils établissements, inaccessible à la plupart des voyageurs honnêtes. Ceux-ci devaient se faire héberger dans des maisons . particulières, habitude favorisée d’ailleurs par la grande loi de lhospitalité, qui a été une des formes de solidarité les plus larges de l'antiquité. Les gens.de basse extraction, les

coureurs de grands chemins, seuls, usaient de ces

PTT

sortes de tavernes, et, la rétribution pécuniaire de la puella était plutôt la récompense de ses faveurs secrètes, qu'un pourboire au sens honnête du mot. Il est en effet à remarquer que les filles qni servaient dans les auberges romaines étaient classées parmi les personnes viles. Le pourboire se confondait ainsi avec la récompense accordée aux servantes pour leur amabilité.

Un monument (1) trouvé à Isernia dansle Samnium, portait gravé, le dialogue suivant : « Hôtesse, comptons. » — « Tu as un setier de vin. » — « Pour le pain un as, pour le pulmentarium (gâteau de farine) deux a$. » — « D'accord. » — « Pour la fille, huit as. » — « Pour cela aussi, d'accord. » — « Du foin pour le mulet, deux as... », etc... Ces huit as pour la fille étaient-ils nets, et le voyageur partait-il ainsi délesté. C’est peu probable. Il devait laisser quelque chose de la main à la main à la servante, suivant son degré de complaisance. Encore rien ne vient confirmer notre supposition, mais le cœur humain n’a dû guère changer depuis ce temps-là, et il est probable que l'opération devait se passer ainsi.

Au moyen âge, l'hospitalité la plus large est accordée par les couvents et par les châteaux, et dans les périodes de trêve, ce n’est pas en vain que le voyageur égaré ou attardé à la chute du jour devait aller frapper aux lourdes portes massives de ces demeures

(1) Dictionnaires des Antiquités grecques el romaines. Daremberg et Saglio, 1887.

aux murs épais. Le pèlerin riche devait laisser en partant, outre un cadeau à ses hôtes, selon ses moyens, une certaine somme d’argent pour les domestiques, et l’on sait si les châtelains de l’époque avait un personnel nombreux : l’intendant, le portier, le maître d'hôtel, le sommelier, le panetier, le cuisinier, le cocher et leurs aides hiérarchisés, les valets de chambre et de pied, laquais plus ou moins nombreux, veneurs et gardes. On s’imagine volontiers ces gens-là tendant la main au départ d’un hôte de marque, comme le font actuellement les domestiques des grands hôtels modernes, des palaces de la Riviera et d’ailleurs.

Mais si nous faisons un pas décisif en avant et si nous arrivons au dix-septième siècle, nous voyons combien déjà la pratique du pourboire sous ses différentes formes est entrée dans les mœurs. Un écrivain vivant sous Louis XIIT pense qu’une servante de maison bourgeoise, ce que nous appelons maintenant une bonne à tout faire, peut en 1636, à Paris, et sans se laisser trop guider par la morale, arrondir son pécule, si elle sait « ferrer Ia mule », autrement dit « faire danser l’anse du panier ». Elle arrive ainsi, à une somme rondelette, pour une domestique du temps, de 222 francs par an.

Il est aussi curieux de voir les « indemnités » allouées à certaines époques et qui, vu leur modicité

peuvent entrer sous la dénomination de pourboire.

NX

Ainsi nous trouvons dans un ouvrage du vicomte d'Avenel (1) les renseignements suivants :

En 1421, deux sous six deniers (0 fr. 85). « pour retirer un seau d’un puits ».

En 1790 « pour une course de commissionnaire », 5 à 12sous.

D'ailleurs, le mot pourboire par lui-même, admis par l'Académie française en 1798, seulement, est assez rarement employé. L’expression est mentionnée dans une lettre d’Alembert à Voltaire, à la date du 5 novembre 1776 : « on dit que ses lettres lui ont valu quelques pourboires du cardinal de la Roche Aymon, un des plus dignes prélats qui soient dans l’église de Dieu, et à qui il ne manque rien que de savoir lire et écrire .»

Le terme employé le plus couramment alors, était celui de « Paraguante » qu'on trouve dans l’Étourdi, de Molière.

L'origine de ce mot est assez curieuse et vaut bien la peine qu'on s’y arrête. Venue d'Espagne, la « paraguantes », pour les gants, s’est francisée en paraguante, et plus simplement est devenue « gant ».

Donner des gants ou donner pour les gants, « c’està-dire faire un cadeau en argent, donner un pourboire

d'une façon polie et galante ». La coutume chez les

(1) Histoire économique de la propriélé, des salaires, des denrées et de tous les prix en général depuis l'an 1200 jusqu'en l'an 1800, par le Vicomte d’Avenel.

Espagnols était de récompenser modestement, de donner une petite gratification à tout messager venant apporter une bonne nouvelle. Cette étrenne, ce petit cadeau se nommait « albricias », et l’usage vint s’élablir en France, sous Louis XIII avec la reine Anne d'Autriche. Un auteur pense que le mot pourboire est antérieur, et fait ainsi remarquer que l'emploi de ces deux expressions montre bien le caractère des deux peuples, les Français plus altérés, les Espagnols plus cérémonieux. L'observation est assez piquante, et méritait d’être notée.

Un autre terme souvent employé aussi, et qui montre bien son origine par le pittoresque et la couleur du mot, serait-on tenté de dire, était celui de « vin du valet », ainsi qu’on peut s’en rendre compte par le passage suivant des Cris de Paris, en 1714 :

Qui aura trouvé un sac Depuis vendredi en deçà,

Le rapporte au Chastelet Aura le vin du valet.

On s'exprime presque identiquement aujourd’hui, lorsque à la dernière page des grands quotidiens on promet une récompense à la personne qui rapportera un objet perdu.

Au dix-huitième siècle, il y a même des cas où le pourboire est réglementé et tarifé d’une manière officielle. L’Abrégé de l'histoire de la milice française

du père Daniel, édité en 1773, nous montre que le

HU

prix de l’engagement militaire était de 30 livres et le pourboire de 5 livres pour les hommes de 5 pieds 1 pouce, et qu’il augmentait en proportion avec la taille des recrues !

Dans la première partie du siècle qui nous a précédé, alors que les chemins de fer étaient encore inconnus, ou peu répandus, et que les diligences rayonnaient en tous sens sur les belles routes de France, il était d'usage de récompenser la bonne volonté et la marche accélérée du postillon, par des « guides ». « Vous aurez doubles guides si nous arrivons en trois heures. » Cette récompense bénévole tout d’abord, était parvenue à s'imposer aux voyageurs, comme l’est d’ailleurs le pourboire de nos cochers de fiacre, et était devenue un véritable droit, une sorte de taxe réclamée par le postillon, aux personnes qui voyageaient en diligence.

Le «sou du franc » n'est-il pas lui aussi une autre forme du pourboire. Une forme assez curieuse, car elle diffère des autres, en ce sens que ce n'est pas le client qui paraît récompenser directement le domestique, mais le fournisseur. En réalité, celui-ci augmente ses prix en conséquence, s’il ne fraude parfois sur le poids ou sur la qualité.

Ici le procédé est fort intéressant, c’est une sorte de réclame que se fait le magasin qui livre ; c’est, pourrait-on dire, un monopole que le fournisseur veut

créer en sa faveur. À cet effet il promet une petite

récompense au domestique, pourqu’il se serve chez lui et non ailleurs. Cette déplorable habitude à tous les points de vue, car elle rend le fournisseur moins scrupuleux et le domestique plus âpre au gain, se solde par des sommes considérables, et certains chefs de cuisine de grandes maisons ou de grands hôtels,où le «coulage » est énorme arrivent ainsi à se constituer de véritables fortunes. Malheureusement la pratique de « faire danser l’anse du panier » nous semble bien définitivement entrée dans nos mœurs.

Dans un sens plus élevé, nous employons le mot « épingle », gratification, présent souvent d’un prix assez considérable, le plus souvent un bijou, donné à à une femme, pour la récompenser de son influence auprès d’une personne dont on désire gagner la bienveillance, ou avec laquelle on veut conclure un marché avantageux. C’est alors le prix d’un intermédiaire, d’une recommandation, d’une intercession. « II m'ôte sa ferme malgré la protection de sa parente, à qui j'avais promis des épingles.» — « Ce député n’a pas inventé la poudre ; toutefois il est célèbre par son grand discours contre les épingles de la duchesse d’Orléans », Alphonse Karr. Dans quelques contrées, plus particulièrement en Bourgogne, le mot « épingle » prend une signification totalement différente, et s’emploie pour l'expression « d’arrhe », certaine somme donnée par avance à l'occasion d’un marché qui vient de se conclure, et qui est une fraction du prix de la chose.

be.

Enfin, la forme la plus haute du pourboire, si on peut s'exprimer ainsi, c’est «le pot de vin ».

Ici les rôles sont retournés, et c’est souvent le pauvre qui donne au riche pour gagner sa faveur ou acheter son appui.

L'usage vient de loin. Sans trop voir un pot de vin dans les présents donnés aux souverains par leurs sujets, à tous les siècles de l’histoire, nous pouvons néanmoins mentionner cette coutume.

Entre nobles, entre roturiers, le procédé est courant au moyen âge, et si nous ouvrons le curieux Traité des Fiefs, de M. Claude Pocquet (1), à la section : « Par qui le droit de Lods et ventes est dù, en quoi il consiste », nous trouvons ceci: «les lods et ventes ne se paient que sur le pied du prix qui tourne au profit du vendeur, en sorte que le pot de vin ou présent que l'acheteur donne aux proxénètes ou entremetteurs, les frais et coûts du contrat, salaires du notaire, dépenses des voyages pour visiter les choses mêmes, les diamants, bagues, joyaux donnés par forme de vin de marché par lacquéreur à la femme et aux filles du vendeur, toutes ces choses n’entrent point en computation pour augmenter les lods et ventes ; tel est l’avis de Dumoulin en plusieurs endroits de son commentaire sur la coutume de Paris ».

Plus loin « si le pot de vin,ou vin de marché, tourne

(1) Traile des Fiefs, par Claude Pocquet. mpacxxxur. — livre troisième, chapitre premier : des lods et ventes.

Page 1