‹ Le PoussinChapitre 72 sur 155 · SON PATRIOTISME · texte numérisé non relu

SON PATRIOTISME

mes; il n’y a que le vice, la fourberie et l’intérêt qui régnent; tout est perdu; tout est rempli de malheurs; je désespère de tout. Les remèdes que l’on applique n’ont point assez de puissance pour enlever le mal : que sert-il de tailler le doigt si le bras est pourri? La chute de ce vilain* que vous savez ne me réjouit point, et j’attends avec impatience ce qui en doit suivre ’. »

Le Poussin avait alors cinquante-quatre ans, mais l’esprit sérieux que nous lui connaissons, ses habitudes de réflexion, les circonstances par lesquelles il avait passé, donnaient à ses jugements cette teinte de mélancolie et de mécontentement qui, sans diminuer l’énergie de l’âme, ajoute au besoin de la retraite. Il accueille, avec les mêmes sentiments le traité d’accord1 * 3, dont l’instruit M. Pointel, et qui amena le retour du roi à Paris; il félicite M. de Chantelou d’avoir échappé aux dangers du blocus, et continué à se livrer à son goût pour les, productions des arts ; mais il croit, comme on le croyait autour de lui, que l’accord prématuré a tout perdu : « Ce qui a surpris tout le monde, dit-il, et ce qui fait augurer notre totale ruine, c’est l’accord que l’on a fait quand il falloit plutôt mourir. On étoit les plus forts, chacun étoit disposé à bien faire, et on s’est laissé piper ; aussi sommesnous la moquerie de tout le monde, et personne

1 Probablement le surintendant Émery.

* Lettres, 16 août 1648.

* Le traité de Rueil, 11 mai 1649. . * ;

ne nous plaindra quand il nous adviendra tout le mal du monde; l’on nous met en parallèle avec les Napolitains, nous sommes traités également. L’avenir, auquel nous pensons le moins, est plus à craindre que le présent, mais laissons-y penser ceux à qui il touche le plus, sauvons-nous si nous pouvons nous cacher sous la peau de la brebis, et éviter les sanglantes mains du Cyclope furieux1. » Ce retour sur lui-même, sur l’exercice recueilli et tranquille de la peinture, sur ce silence au milieu duquel il s’abstrait des événements, est toujours la conclusion du Poussin; c’est son résumé, son parti pris : « Nous avons ici, dit-il ailleurs, de bien étranges nouvelles d’Angleterre a. Il y a aussi quelques nouveautés à Naples*; la Pologne est sens dessus dessous. Dieu veuille, par sa grâce, préserver notre France de ce qui la menace. Nous sommes ici, Dieu sait comment. Cependant c’est un grand plaisir de vivre en un siècle où il se passe de si grandes choses, pourvu que l’on puisse se mettre à couvert dans quelque petit coin, pour voir la comédie à son aise4. » Ce sentiment d’un égoïsme facile à justifier est de tous les temps; c’est celui

1 Lettres, 24 mai 1649.

* Le procès de Charles 1*'.

* 11 avait déjà parlé de Naples dans ses lettres des 3 novembre 1647 et 16 avril 1649. C’est l’cpoque du soulèvement de Mas Aniello contre les Espagnols et des troubles qui en furent la conséquence.

* Lettres, 17 janvier 1649.

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