Arch. Nat., U. 608. Ropporl du 20 lepiembre
UN COIN DE L\ VIS DE PnOVlNGE 45
Le moyen était peu honorable et peu délicat ; il rappelle trop les procédés des policiers, mais il devait rentrer dans les vues de Saint- Florentin, qui écrivait quelque temps avant à d'Amilly que <c plusieurs des démettants étaient dans le besoin et qu'une personne qui leur prêterait quelque argent pourrait apprendre d'eux des choses importantes au gouvernement. Tâchez de ^ découvrir ceux qui sont dans ce cas, ne leur prêtez d'abord que quelque petite somme et, suivant le parti que vous en tirerez, vous leur ferez de nouveaux prêts'. »
Pendant que ces événements se passaient, que devenait le duc d'Aiguillon? Que faisait-il? Ses amis répondent : il voyageait. 11 avait complètement oublié la Bretagne. 11 ne se souciait pas plus de celte province, dont il était le chef, que du Grand Mogol, pour employer une expression alors a la mode.
Parti de Rennes à la fin des Etats, le !•' avril 17Ci5, il passa les mois d'avril et de mai à ses terres de Veretz et d'Aiguillon, juin et juillet aux eaux de Bagnères, le mois d'août à. Barbot- ' ians^; le 4 septembre il retourna à Bagnères et n'en partit que le 16 octobre pour faire un long voyage dans le Midi.
Et pendant ce temps « il a vécu dans une
1. Anb. Nat., 0< 461. Saint-Florentin U d'Amilly, 29 juill. 1765.
2. Hai liotlonii, village prèf de Condom, olors célèbre par let eaux minérale!.
Il 3*
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rupture totale avec les affaires, il n'a entretenu aucune correspondance directe ni indirecte avec les ministres, il n'en a reçu aucun courrier, il n'a été consulté sur rien, il n'a été informé de rien... Eloigné de deux cents lieues, il ne pouvait être ni le délateur des faits, ni l'instigateur des ordres *. »
Ainsi, pendant que les plus graves incidents se déroulaient à Rennes, dans sa province^ le duc d'Aiguillon restait indifférent et insensible, il ne savait rien, no disait rien, no donnait aucun conseil, n'inspirait aucune décision. Il est innocent comme l'enfant à sa naissance; il prenait les eaux et, nouveau Pilate, il s'y lave les mains. Pourtant il recevait les Bulletins de Rennes, adressés par Raudin, et que son secrétaire, resté à son hôtel à Paris, lui transmettait fidèloment ainsi qu'à M. do Saint-Florentin.
Pourtant l'on possède deux lettres de lui qui donnent à cette indifférence affectée un démenti éclatant. Co n'est pas le moment do discuter le degré d'influence qu'a pu avoir le duc sur les événements, mais il faut citer ces lettres qui se placent à cette époque et sont significatives.
La première est du 20 juin : « J'avais juré en venant ici. Monsieur, d'oublier entièrement la Bretagne ot tout ce qui y a rapport pour no pas troubler, par des idées tristes et accablantes, l'effet salutaire dos eaux, mais Je me trouve souvent forcé de manquer à mon serment et à mes résolutions. L'évoque de Rennes, qui est ici avec
1. Mémoire pour M. le duc d'Aiguillon^ p. 157. — Mémoire à consulter et consultation pour M. le duc d'Aiguillon^ p. 10.
moi, reçut une lettre de M. Boursoul... » Suit un grand éloge de Tabbé Boursoul, qui sait adapter les maximes de la religion à celles do TEtat".
Voici la seconde, plus caractéristique encore ; elle est adressée à Mesnard, premier commis des finances :
BagnèreSy 3 juillet 1765. — Quoique je sois persuadé que les pièces curieuses que je vous envoie vous sont déjà parvenues, Monsieur, je me suis cependant décidé à vous les envoyer a tout événement, le secrétaire que j'ai laissé à Paris pour transcrire les bulletins secrets qu'on m'adresse do Rennes m'ayant mandé qu'il n'avait pas cru devoir joindre ces impertinentes platitudes aux nouvelles qu'il copie pour M. le contrôleur général et pour M. de Saint-Florentin. Je lui recommande par ce courrier d'avoir moins de discrétion à l'avenir et de vous adresser les bulletins destinés pour M. le contrôleur général, parce que vous en ferez l'usage que votre sagesse vous conseillera.
« Les auteurs de ces belles pièces sont connus, les ministres qu'ils attaquent feraient bien d'en rire et de les mépriser si eux seuls en étaient l'objet, mais le roi y est trop offensé personnellement pour que la punition ne soit pas très sévère, ou bien il faudra renoncer à le servir'^. »
Ainsi, dans cette lettre au moins, le duc ex-
1. Arch. Nat., H. 436. Lettre autogropbe du duc d'Aiguillon, datée de Bagnère*. 20 juin 1765.
S. Arcb. Nat., H. 436. Lettre aut^igraphe du duc d'Ai|piillon da 3 jviUel 176S. Noos en donnerons le fac-similé dans le tome III
primait nettement son avis, et cet avis ne semble pas précisément en faveur de la conciliation et îlo la modération. ^'.
Nous le verrons bientôt à Tœuvre lui-même.
ClIAPITUE II
I. Lettre anonyme adressée 6 M. de Snint-Florentin. — Elle est de Bouqaerel. — Les billets anonymes. — On les attribue à La Chalotais. — Première expertise.
II. Le graveur Ollivault. — Premières poursuites. — Le roi nomme une Commission du Conseil. — Renvoi de l'afTaire h la Tournelle de Paris. — Interrogatoires de M** de In Roche el de Bouquerel.
III. La situation h Rennes. — Les Mémoires de Loverdy. — Théories contestables, Réponses. — Saisie de la Lettre d'un Patriote.
— Quel en était l'auleur?
IV. Nouvelles dénonciations. — Kergjésec et Pire sont exilés. — Anecdotes légères.
V. Prétendus griefs contre La Cholotais et Caradeuc. — L'afTaire Audouard. — L'incident Turquety. — L'incident du frère Sylvestre. — L'incident Dcrthelot. — L'incident de In Flcudrye.
— L'incident Damas. — L'approche du dénouement.
La démission du Parlement, interrompant le cours de la justice, avait jeté un trouble profond dans les alTaires; les débiteurs profitaient de Tabsence de tribunaux pour ne pas remplir leurs engagements, les négociants se plaignaient vivement du préjudice apporté au commerce. A Rennes surtout, le chômage des diverses juridictions causait une telle fç^no^ dit un témoin, que cliaciin s'entretenait de cet événement et parlait avec une liberté très forte do ceux qui
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approchent le roi. On les traitait de scélérats, on ajoutait quVin trompait le souverain, cpi*on ne lui présentait pas les choses comme elles étaient *. On s*en prenait l>caucoup plus aux ministres qu*aux ma^strats.
I^ 8 juin 1705, M. de Saint-Florentin reçut une lettre sans date ni signature, qui lui fut apportée par la [Kist^.* avec le timbre de Rennes. En voici le t^fxte :
« Monsieur, inutilement louez-vous la conduite de douze à quinze membres du Parlement de Bretagne qui ont refusa* de se démettre de leurs charges, sous prétexte d*obéissance au roi. Us ne passeront jamais que c^imme des traîtres et des coquins, et les autres seront toujours regardés comme de vrais protecteurs et défensr;urs de leur patrie.
Au surplus, Monsieur, vous m'avouerez que le peuple nourrissant 1(3 roi et sa suite, il lut est permis de se plaindre, voyant qu*un aussi bon prince est journellement trompé et séduit par une troupe de sci^lérats de toute espèce qui Fenvironne.
Il est cependant temps de rendre justice, ou tout irait mal au grand maliieur de quelqu'un '. »
Le ministre eut aus.siU^t la pensée de renvoyer cette lettre anonyme nu subdéléguc Audouard ntin d'en découvrir Tauteur. Ce ne fut pas très difticilo. On s'assura vite que la missive avait été écrite par un jeune homme nommé Pierre- Yves Bouquerel, commis chez son frère, négociant sur la place des Lices. Bouquerel avait
1 Procèê instruit. I, 37, 311. 41. 43.