‹ Le pouvoir absolu et l'esprit provincial (volume 2)Chapitre 26 sur 190 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

I. Le chdieaa da Taureou. — Arrettationt de La Cbalotait, Caradeoc, Monireuil, La GAcherie et La Colinière. — Dort traitemente qu'ils tubittent.

II. La téance du 12 novembre 1765. — Le Parlement refuse de nouveau d'cnregtf trcr les actes royaux. — Incidents de séance. — Les signataires de la protestation.

III. Appréciations diverses. — Les conseillers exilés. — L'impression produite.

A rentrée de la rade de Morlaix, au centre d*une baie pittoresque, se dresse un roc isolé et presque inabordable qu'on a appelé le Taureau^ parce qu'il a la forme d'un taureau couché.

Situé à égale distance de la pointe de Carantcc et de la pointe de Plouczoc'h qui enserrent la baie, entre deux Ilots appelés Tllo Noire et rile LouOt, qui portent aujourd'hui des phares, le Taureau semble être une sentinelle vigilante perdue au milieu des flots et chargée de surveiller les passes hérissées d'écueils qui défendent Tembouchure de la rivière.

C'est un des points les plus pittoresques, mais les plus sauvages de la c6te bretonne.

La ville de Morlaix ayant été incendiée par les Anglais, ses habitants résolurent, en 1542,

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d'élever sur ce rocher avancé un ckAteau-fprt capable de les défendre. Construction imposante, car ces épaisses murailles, destinées à braver les boulets de l'ennemi, ont résisté aux injures du temps ; après trois siècles elles sont encore intactes, et les seuls dég&ts que l'on y remarque sont ceux que l'homme y a faits : tenipus edax, homo edacior.

Le ch&teau a la forme d'un fer à cheval; dos remparts hauts de quinze mètres l'entourent de tous côtés, et la mer qui vient se briser à leur base, écumante et furieuse, à travers les récifs, en rend l'abord inaccessible, même auxphis petites barques. Sur un seul point, du côté du midi, entre les deux branches du fer à cheval, on peut accoster sans danger, par temps calme. Un escalier aux larges marches, taillées dans le roc vif et recouverles de goémon, monte à un pont-levis sur lequel s'ouvre une poterne basse et voûtée : c'est la HiiiiUi entrée.

Aucune ouverture du côté de la mer, la murniHe sinistre et nue, percée seulement de quel- (|ueH trous noirs qui ressemblent à des sabords de navire : c'est par là que passe la bouche des canons. i\)int de toits : le fort ressemble à un vaisseau rasé; sur les terrasses de granit qui le recouvrent sont braquées d'autres pièces qui commandent les passes.

Le chAteau ilu Taureau est un ouvrage remarquable par sa solidité et ses distributions intérieures ^

1. Arcb. du Génie à Droti. Rapport* du 20 veoiôie an IV et du 24 mai 1808. — Quand j'ai visité le cbAteau du Taureau le2juinet 1894, il était abandonné et désarmé; depuis, il a été réarmé

« Les casemates, les cachots, les casernes des soldats, les chambres des officiers ouvrent sur une cour intérieure qui a trente mètres de long sur neuf mètres de large. C'est, à proprement parler, un puits sombre et profond, et ces cellules sont un tombeau où Ton est enseveli vivant.

Une fois enfermé, le détenu doit dire adieu au monde, il entend le bruit effrayant des vagues qui battent en mugissant les murailles de sa prison, mais il n'aperçoit que le jour blafard de Tiniérieur. Or il est impossible de peindre l'impression de tristesse et de désespoir qui étreint l'Ame quand on pénètre dans ce^te cour solitaire, sinistre et désolée K

C*cst dans ces cachots qu'allait ôtre jeté le procureur général du Parlement de Bretagne.

Le ministère se décidait enfin à agir et son premier acte fut un coup de force. Deux courriers de cabinet arrivèrent à Rennes dans la matinée du dimanche 10 novembre. Personne ne se méprenait sur les mouvements des troupes concentrées dans la ville sous divers prétextes. On sentait qu^il se préparait quelque chose. La bombe éclata dans la nuit du 10 au 11 novembre 1765.

A une heure du matin, les hôtels des procureurs généraux et de trois conseillers sont entourés de soldats ; les officiers frappent à la porte, se font ouvrir, pénètrent dans l'intérieur et pla-

et tet lerrosset muniet de pièces nouveou modèle; aujourd'hui rentrée en est rigoureusement interdite.

1. Sur le chdteau du Taureau, voir Arch. départ. dil.-et-Vi]., C. M5, 986. 987, et Histoire de Mariais, par J. Daumesnil. Le patta^ reYntir h la détention de La Chalotait contient de nombreuset erreurs.

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cent une sentinelle, la baïonnette au fusil, à la porto de chaque appartement.

Des soldats entivut dans la chambre do M. do la Chalotais; ils le réveillent brusquement et lui ordonnent de s'habiller et de les suivre.

11 demande son valet de chambre, on lui défend de rappeler. Il demande à écrire a M. de Broc et à Tintendant, on s'y oppose. Il demande à voir les ordres et à connaître les motifs de son arrestation. On le lui refuse durement.

On lui interdit de communiquer avec qui que ce soit et même de voir ses enfants.

M. de Caradeuc sprt pour s'enquérir de la cause du bruit qu'il entend. 11 est arrêté et on l'empôche de rentrer dans sa chambre.

M'"® de Caradeuc était enceinte de sept mois, alitée et fort souffrante; on ne lui permet pas do revoir son mari. Un dragon est posté à la porte de sa chambre, la baïonnette au fusil, avec défense de laisser passer personne.

M''" de la Mancelière, qui habitait depuis quarante ans avec M. de la Chalotais et avait servi de mère a ses enfants, est consignée dans la chambre de M"" de Caradeuc, où l'effroi l'avait fuit se réfugier, et ne peut en sortir.

Les prisonniers étant ainsi gardés à vue, deux notaires, Duclos et Chevalier, accompagnés de serruriers, arrivent, examinent les papiers et mettent les scellés sur les meubles et les portes. En même temps, deux cavaliers de la maréchaussée partent de Rennes à minuit et vont inspecter les environs du ch&teau du Plessix de Vern. Le notaire Richelot et Texempt Duchesne y arrivent à sept heures du matin et mettent les

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scellés sur le cabinet de M. de la Chalotais et sur la chambre de son secrétaire Boudesseul, en présence du chevalier de la Chalotais.

A la même heure, deux officiers, suivis d^un détachement de dragons, se rendent à Thâtel du cq^seiller Charette de la GAcherie * ; ils heurtent avec force à la porte du corridor qui se trouve au haut de quelques marches. M. Charette de la Colinière, qui habitait chez son oncle, entend du bruit; il se levé et va voir ce que c'est. Une voix crie : Au nom du roi, ouvrez! 11 répond que son domestique a emporté la clef. Les soldats frappent alors avec tant de violence qu'ils brisent la serrure et enfoncent la porte.

Aussitôt roflicicr fait avancer quatre hommes et signifie à La Colinière qu'il a Tordre de l'arrêter. Ici encore le notaire suit, appose les scellés sur le bureau, le secrétaire et les meubles ; un serrurier requis barricade les fenêtres et la porte.

Puis l'officier monte chez M. de la GAcherie, lui déclare qu'il l'arrête et lui défend de sortir un seul instant de son cabinet avant que les scellés no soient apposés. Le notaire Ucrthelot fouille partout, feuillette livres et papiers, fait ouvrir les armoires, examine en détail tout ce qu'elles renferment, « jusqu'aux meubles destinés aux plus intimes usages. » L'opération se prolonge jusqu'à cinq heures du matin. A la fin, La GAcherie fatigué lui fait observer (|ue cette perquisition est tout a fait inutile, qu'il ne trouvera rien. Ber-

1. Cet hôt«l ^laii situé au Lot de la place du Palais, à l'encoipiure Je la rue de Brilbae.

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thelot répond, en haussant les épaules, qu'il remplit son devoir *.

M. Picquct de Mon treuil est saisi à son hôtel avec la même brutalité^.

M. de la Chalotais et son fils furent gardés à vue pendant toute la nuit. M"" de la Chantais parvient à faire passer une lettre à Tintendant. Celui-ci autorise le père et le fils à recevoir les adieux de leur famille « en présence du subdélégué ^. »

A cinq heures du matin, le 11 novembre, au milieu des ténèbres, on les fait monter dans une chaise de poste. Deux ofliciers se tiennent à chaque portière, une escorte de dragons entoure la voiture. Où conduit-on ces magistrats devenus prisonniers d'Etat, et traités comme des criminels dangereux? Au fond de la Bretagne, à quarante-cinq lieues de leur demeure, dans une forteresse perdue au milieu des flots, au château du Taureau*.

1. On occuto Lq Gdcherie d'avoir brûlé beoucoup de papiers dant la cheminée de ta cuitine où un commencement d'incendie ■'était produit quelques jours ouparovont. On prétendit même qu'il avait profité du retard qu'il mit à ouvrir sa poKe pour en faire diuparultre d'autres, « qu'il oura jetés dans les lotrines où il est allé avant de partir, v (Arch. Not., II. 440. Rapport de Raudin sur l'arrestation, 12 novembre 1705.)

2. Cet hôtel était situé place du Calvoire. Le même jour, à sU heures du matin, Audouard se rend au couvent des Dominicains, rue d'Echange, saisit les papiers du P. Launaj, prieur, les renferme dans un sac de toile, qu'il cachette et emporte. U fait sceller et barricader la fenêtre et la porte de la cellule de ce reliificux, qui était accusé d'avoir reçu en dépôt le prétendu acte d'association convenu au Thabor entre les magistrats. (Journal des Evènementi, p. 28.)

3. Journal des EfènemenU, p. 23-27. Correspondance Le Prestre, 11 novembre 1765.

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