Correspondance Le Prestre, 9 et 16 octobre
2. 18 octobre 1765. CorrespondAnce Le Prettre, 21 octobre 1765. — Journal des EvènemenU, p. 21.
3. Arcb. Nat., U. 437. Bulletin da 8 octobre 1765. » Premier Mémoire^ p. 35.
L'indicateur du ministère cherche à jeter des soupçons sur la moralité même des magistrats. 11 dévoile leurs expéditions galantes, vraies ou supposées. M. Foucher de Careil fils, jeune conseiller des enquêtes, s'avise d'emmener à sa campagne, où il va malgré les ordres du roi, la fille d'une comédienne, qu'il renvoie à Rennes la veille du départ de la troupe. On raconte qu'il a donné dix louis a la mère, c II est méprisé pour son inconduite, ajoute l'informateur, et séparé de sa femme. » Autre escapade : « On assure que Foucher, de la Noue, Eveillard de Livois, du Bourblanc ont fait habiller en hommes des comédiennes qu'ils ont emmenées nu jardin des Bénédictins (où seuls les hommes avaient entrée), et là ils ont fait tout ce qu'ils ont voulu avec ces créatures. On l'affirme, cependant on ne peut le croire, surtout pour MM. Eveillard et de la Noue, que leur âge et leurs cheveux blancs semblaient garantir contre cette accusation. Toute la ville glose, je ne veux rien assurer à cet égard ; rien aussi ne me surprend, tant l'inconduite est commune chez nos magistrats *. » Comme ces insinuations sont perfidement et habilement dosées !
I.Arcb. Nol., H. 437. Bulletin de Rennes, 6 octobre 176.*». — Le foil du Tbabor parnli invraisembloble, étiinl donné l'i)^ des coBteillert cités. Si des mogtstrots avaient voulu sacrifier aux frAces, — on dit que celo s'est vu dans tous les temps, — ils n'auraient pas cboisi le jardin des Bénédictins pour tbédtre de leurs exploits nmoureui.
M. Marion commet, h propos de cet incident, une confusion peu explicable. « L'ononymc doit nvoir dit vrai, écrit-il, car son impartialité est prouvée par ce fait même que les noms cités ont oppartenu aux deux factions rivales du Parlement. Foucber fils et Eveillard de Livois ont fait partie du boillioge d'Aiguillon,
Les dénonciations continuaient, toujours dirigées contre La Chalotais. « La GAcherie, Montreuil, Kersalaûn, Boisbaudry, La Colinièro, Lantivy ne cessent de courir chez les uns et les autres, et tous au quartier général chez les procureurs généraux, car c'est là que tout se résout. Ils se sont assemblés encore hier matin, au milieu de la place du Palais, au nombre de quinze. Ils sont déconcertés de Texil de Kerguézcc et craignent le même sort... 11 faudrait les révoquer, c'est le seul bien ; conserver le père ou le fils, c'est perpétuer l'injustice au Palais, le trouble dans la province, ouvrir la porte aux abus et à la vengeance tyrannique*... »
Mais si ces rapports de police suffisaient pour monter l'esprit des ministres, ils ne pouvaient
et Cormier figure sur le Tableau dtê Attemblées. w (Marion, La Bretagne, p. 343, note 2.) Le fait d'avoir été membre du boillioge d'Aiguillon et d'être porté sur la liste du Tableau des Aêêembléeê prouve précinément que cet personnes opportenaieni au même porti, c'est-à-dire au parti d'Aiguillon. Quant & l'impartiolité de l'ogcnt du duc d'Aiguillon, nous savons ce qu'elle vaut (Le procureur Cormier aurait pris part la scène.)
En ce qui concerne la fugue du jeune Foucher de Careil, elle parait exacte, mais le premier président, auquel Saint-Florentin en écrivit, no semble pas y attacher grande importouce. • Je vous assure que M. Foucher de Careil est ù Rennes. Je lui ai parlé lundi. S'il a été absent, ce n'a été que peu de temps, et la comédienne, ou, pour parler plus juste, la nièce de lo comédienne qui l'ovait suivi très volontairement et du consentement de ta tante est ici, ei pertonne me te plaint, s (Arcb. de la Magnane, d'Amilly à Saint-Florentin, 11 octobre 1765.)
1. Archives Nationales, U. 437. Bulletin de Rennes, 6, U, 13, 18 octobre 1765.^
baser une accusation sérieuse et ne fournissaient même pas un prétexte aux mesures qu*on méditait. On essaya d'en trouver un dans les ordres d'écrou qu'on avait fait saisir. On voulait y découvrir un abus de pouvoir ; ce fut en vain ; le grief était ridicule, il fallut Tabandonner '. Et vraiment La Chalotais eut quelque droit d'écrire : « Pendant trente-sept ans j'ai joui dans la province et dans tout le royaume d'une réputation intacte d'honneur et de probité, d'homme sensé et raisonnable... J'en appelle à la province entière, qui me connaît pour l'ennemi déclaré de toute vexation; j'atteste que jamais personne ne s'est plaint de moi ni des miens, sinon peut-être les délinquants que j'ai fait punir et les violents auxquels j'ai résisté*. » C'était juste. Il n'était ni très adroit ni très honnête de demander d'abord des armes contre le procureur général aux malfaiteurs contre lesquels il avait dû sévir. • On chercha autre chose. Un incident vulgaire fournit un nouveau prétexte.
Dans la nuit du dimanche 6 octobre, la patrouille arrêta huit individus qui causaient du trouble à la suite de libations trop copieuses.
1. Exposé justificatif, p. 57-60. — Sixième Dét^eloppememi, p. U6-I53. — Procès instruit, I, 107-114. -— Sur 53 ordres signés de La Chalotais, 22 furent retenus, sur lesquels vingt prèsrrivent des élargissements. L'un ordonne d'enfermer un vagabond et l'autre un nommé Solrooh, caissier de M. de Gennes, qui avait volé 30,000 fr. h celui-ci. l\ faut d'ailleurs remarquer que le Porlement ayant dans ses attributions le maintien de l'ordre public et lo police, le procureur général remplissait ces fonctions por délégation. 11 avait les mêmes pouvoirs que le lieutenant de police qui était chargé ù Paris de cette mission spéciale. Le grief qu'on lui imputait était donc déraisonnable.
S. Exposé justificatif p. 60.
80 LE DUC d'aiguillon et l\ ciialotais
Audouard, subdélégué et major de la milice bourgeoise, était chargé de la police ; il fit mettre les huit particuliers cU prison et Tun d*eux au cachot. Ils y restèrent plusieurs jours sans qu*on s'occupAt d'eux.
Les femmes des prisonniers allèrent se plaindre au procureur général. C'était naturel'. Cette minime aiïaire de tapage nocturne était justiciable d'une juridiction inférieure assez analogue à nos tribunaux de simple police. Ces juges de police étaient alors trois procureurs au Parlement désignés pour ces fonctions : Even, Bertier et Bureau. M. de Caradcuc prescrit à Even d'interroger les gens arrêtés. Il obéit, mais ceux-ci restent toujours en prison. Nouvelles plaintes des familles, qui s'adressent cette fois à M. de la Chalotais. Celui-ci fait la seule chose qu'il piU faire, il les renvoie aux juges de police en leur prescrivant de terminer ce petit procès^.
Le Icndenuiin 15 octobre, le tribunal rend son jugement : il prononce l'élargissement des
1. On peut à peine te faire une idée des désordres qu'arait entraînés dons les nflToires Tinlerruplion de la justice. Tous ceux qui ovaiont ù se plaindre s'adressaient aux procureurs généraux, a M. de Coradeuc reçut, dit-il, pendant ces six mois, plus de deux mille lettres, il en écrivit peut-être plus de trois mille. Sa maison, son cobinct, son antichombre ne désemplissaient pas depuis le matin jusqu'au soir... On cherchait dans ces circonstances épineuses ù lui tendre des pièges ; le sieur de Flesselles veillai! avec tes espions et ses subdélégués pour le circonvenir et lui chercher des crimes. {Sixième Développement^ p. 152.)
2. Voici so lettre, ossurément fort correcte : c Les gens qui sont en prison m'importunent l>eaucoup, messieurs, pour les foire sortir. Je les renvoie vers vous, parce que cette oflTaire vous regarde. Je ne préviens point vos jugements, convaincu que vous jugerez suivont la justice et suivant les lois, s (Kxpoêé Justifia caiif, p. 61.)
rREMIÈRES POURSUITES 81
détenus et rappelle aux ofliciers de la milice bourgeoise qu'ils doivent prévenir immédiatement les juges de police des arrestations opérées; puis, pour punir le major d'avoir violé le règlement, il le condamne à cinquante livres d'amende avec défense de mettre à l'avenir aucun habitant au cachot. Audouard fut outré de cette sentence, qui le blessait & la fois dans sa dignité et dans son autorité.
Que les trois procureurs aient éprouvé une joie maligne à frapper l'ennemi avéré des parlementaires, celui que le Procès appelait « l'espion et l'âme damnée du duc d'Aiguillon, » c'est possible. Que La Chalotais ait au fond partagé leurs sentiments, c'est dans la nature humaine. Mais la sentence des uns était légale et fondée sur les ordonnances; l'attitude de l'autre fut correcte et son intervention légitime *.
Audouard ne pouvait accepter un pareil coup.
Il se plaint à Paris. Les ministres partagent sa colère : n'est-il pas leur homme, leur représentant, leur informateur infatigable ? On veut le venger dignement : le jugement est cassé, Audouard ne paiera pas l'amende et c'est le tribunal tout entier qui sera mis à la Bastille ! 11 ne fallait pas moins pour sauvegarder l'honneur du subdélégué. Un arrôt du Conseil du 8 novembre casse la sentence de police a comme étant le fruit d'une suite d'intrigues et d'abus de pou-^ voir, » et déclare Audouard indemne; celui-ci,
1. Elle étoil conforme notamment h l'orrét de règ'lement du S mars 1749, rendu sur une décision du roi envoyée par Saint- Florentin lui-même.
82 LK DUC d\iGU1LL0N et la GllALOTAIS
pour mieux publier sa revanche et discréditer les juges, fait afficher l'arrêt partout.
De plus, Even est mandé h Fontainebleau le 24 octobre. M. de Saint-Florentin lui adresse les plus violents reproches ; en sortant de Taudience il est saisi et enfermé à la Bastille. Le 6 novembre Berticr et Bureau sont également mandés ; ils ne furent môme pas reçus par Saint-Florentin ; a peine arrivés à Paris, ils sont arrêtés et vont rejoindre leur confrère en prison.
Audouard triomphait. Mais sa vengeance n'était pas complète. Il visait plus haut. Il dénonce cette fois encore le procureur général. D'après lui, c'est celui-ci qui a tout machiné sans paraître. Il l'accuse formellement d'avoir rédigé lui-même d'avance la sentence des juges de police : « Personne n'est plus en état de le certifier que Bureau : il est timide et facile à faire parlera » Et Saint-Florentin prescrit à M. de Sartines d'interroger spécialement celui-ci sur ce point, « car on assure H Rennes que le réquisitoire et la sentence rendue contre Audouard ont été donnés tout écrits de chez M. de la Chalotais*^. »
<c Le sieur Even, écrit Audouard, est cruellement déconcerté d'être mandé à la cour. 11 dit qu'il a agi par l'ordre du procureur général... Il y a eu à ce sujet des assemblées chez M. de la Chalotais. Dans l'une, composée d'un assez grand nombre de démettants, on a envoyé chercher M*"" Even.
1. Le Procès inttruit ocruse, au contraire, Colonne et Le Noir de n'avoir point produit cet interrogatoires, parce qu*iU sont à ta décharge de MM. Uê procureurs généraux. (Procès instruit, II, 174).
3. Bibliothèque de l'Artenol. Archives de la Bastille. Dossier La Chalotais. Soint-FlorenUn & Sartines, U novembre 1765.
l'HKMlkllES POI'KSUITKS 8.1
M. de la Chalotais lui a dit eu substance que Tordre du roi notifié a sou mari était ce qui pouvait arriver de plus heureux, que son voyage tournerait à son honneur et avantage, qu'elle eût à faire un mémoire justificatif; que lui, M. de ia Chalotais, se chargeait de le faire valoir, d'en tirer vengeance contre les ministres... et qu'il pouvait l'assurer de son ami et parent M. de Maupeou, qui saurait bien le soutenir, lui, M. de la Chalotais, et faire rendre justice à Even.
« Après cette assemblée, M. de la Chalotais en a tenu une autre, composée des officiers de police qui restent à Rennes; par son conseil il a été arrêté de faire un fonds de 600 livres pour le voyage d'Even et de préparer un mémoire justificatif qu'il a promis d'appuyer.
« Ainsi l'homme du roi à riciincs promet sa protection contre la volonté du roi et se croit bien assuré qu'un ministre du roi près de la personne du roi sera assez hardi pour prendre le parti de sujets rebelles à la volonté du roi. Serait-il donc arrivé qu'il en eût fait l'expérience? « Il y a longtemps que tout le monde en est convaincu et qu'il n'y a de difliculté que pour surprendre la preuve de la correspondance sur laquelle M. de la Chalotais s'est toujours assez observé •. » ^
Plus tard, le procureur général et son fils se défendirent formellement d'avoir influencé les juges de police et nièrent avoir suggéré leur sen-
1. Arcb. Nat., H. 437. Rapport! des 25, 38 octobre, 8 novembre 1765.
84 LE DUC d'aiguillon et la cualotais
tencc; comme on demandait insidieusement à M. do Caradeuc par qui avait été dirigée la procédure, il répondit simplement : par Téquité. Ce jeu de mots involontaire exprimait en somme la vérité'.
Et pourtant, c'est sur ces soupçons vagues, sur ces rapports de police envoyés par Audouard et plus tard argués de faux par les intéressés, qu'allait être décidée une mesure exceptionnelle, un véritable coup d'état judiciaire.
Autre incident moins grave, mais plus embrouillé. Un procureur, nommé Turquety, ayant enlevé du greffe un procès-verbal de scellés d'ciïets mobiliers, fut condamné à le rendre par sentence de la juridiction des Reguaires du 10 septembre 1765. M. de Caradeuc donna Tordre écrit d'exécuter ce jugement par corps ; Turquety fit appel, mais, menacé d'être arrêté, il jugea prudent de disparaître et s'enfuit. Il prétendit que Caradeuc était mû par des intérêts personnels, son père ayant devant cette juridiction un procès contre son frère Keranroy. La femme de Turquety alla plusieurs fois implorer M. de Caradeuc, qui lui aurait dit que son mari était un sot et un faquin de n'être pas venu le trouver. Il reprit ce-
1. Voir sur roflToirc Audouard : Journal Je ce quis'eti passé em Bretagne, p. 74-77 ; — ExpoMé justificatif, p. 60-63 ; — Journal des Evénements, p. 21 ; — Premier Mémoire, p. 31 ; — Lettre de La Cholotoit h Saint-Florentin, p. 128; — Troisième Mémoire, p. 51 ; — Sixième Développement, p. 152-153 ; — Procès instruit, H. 171.
Nuturcllcincnt, M. Murion afOrine que c l'entente de* prurureurtt ^éucroux uvcc le* cnueuiitf d'Auduuurd étoit certaine. » (La Bretagne, p. 352J Pour lui, Audouard seul dit la vérité, les démentit de Caradeuc et de La Cholotaii ne comptent pat.
PRKMIÈRKS POURSUITES 85
pendant Tordre d'arrestation au procureur fiscal et fit dire à Turquety qu'il pouvait revenir sans crainte. Celui-ci n'avait d'ailleurs qu'à rendre la pièce illégalement détenue par lui. Mais il resta deux mois absent et ne se crut en sûreté que quand il eut obtenu une sauvegarde de l'avocat général Le Prestre'. Le cas était insignifiant et ne constituait point un abus de pouvoir.
Autre fait. Un gentilhomme, Borel de Bouttemont, devait une rente aux Frères des Ecoles Chrétiennes. Comme il était en retard de deux ans, ceux-ci firent saisir trois de ses fermes. Il accourt a Rennes et leur offre 120 livres. Les Frères refusent cet acompte. Il attend trois jours/ puis va se plaindre au procureur général. C'était le 2 octobre 1765. M. de Caradeuc fait venir le frère Sylvestre, supérieur, et le traite assez durement. Mais le Frère refuse de se désister des poursuites, M. de Caradeuc lui dit qu'il pouvait toujours recevoir un acompte; et le Frère résistant, il ajoute avec vivacité que les Frères ne sont point autorisés légalement, qu'il est étonnant qu'ils aient tant de possessions, qu'ils ne devraient pas faire à autrui ce qu'ils ne voudraient pas qui leur fût fait. Et il oblige le Frère à signer, séance tenante, le reçu des 120 livres et le désistement de la saisie.
Voilà tout. Caradeuc agit peut-être un peu vite, toutefois il y avait loin de là au bruit qui se répandit bientôt chez la présidente de Langle, chez l'abbé de Kergus, etc., que les religieux
1. Sur rincidenl Turquety : Procès insiruit, I, 127, 133, 136; 11, 224 ; — Expoié justificatif, p. 63 ; — Sixième Dé^tloppemtmi, p. 153.
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avaient été vexés, injuriés, persécutés. Une plainte pour abus de pouvoir fut pourtant adressée au ministre; celui-ci en écrivit à Tintendant, qui confirma les faits. Et ce fut plus tard un des principaux griefs contre Caradeuc'.
On voulut encore impliquer M. de Caradeuc dans une autre affaire. On lui reprocha de s'être emparé de la minute d'un notaire. Crime abominable ! Voici le fait : Deux pauvres gens, désirant avoir communication d'un testament qui les intéressait, le demandèrent au notaire Uerthelot qui l'avait reçu. Il refusa de le leur communiquer à moins qu'ils ne payassent un droit assez élevé. Ils vont se plaindre au procureur général. Celui-ci, ému de compassion, fait venir Berthelot) jeune notaire de vingt-huit ans, et lui demande de lui remettre le testament. Le notaire s'y refuse, Caradeuc le menace de prison. Berthelot apporte la pièce le lendemain. Caradeuc ne remarque pas que c'est la minute, il la garde, puis la communique aux intéressés. Constatant alors que c'était une minute qui ne devait pas sortir de l'étude du notaire, il écrit à celui-ci de venir la reprendre. Berthelot répond qu'il n'ira pas. Le procureur général se décide à mettre la jiièce sous enveloj)pe et l'envoie au notaire.
Mais déjà le bruit de l'incident avait transpiré; Berthelot et Beaudouin, syndic des notaires, qui étaient parmi les amis du pouvoir, informent l'intendant, qui voit là une bonne aubaine. Berthelot porte même l'enveloppe de M. de Caradeuc
1. Sur l'incident du frère Sylvestre : Procès itutruii, I, 147- 153 ; 11. 226, 231 ; III. 80 ; — Kxposé juêiificaiif, p. Gï ; ~ Sixième Développement^ p. 154.
à celui-ci et ne veut Touvrir qu'en sa présence. II adresse en temps une plainte à M. de Saint- Florentin.
L'incident n'avait aucune gravité; peut-être Caradeuc avait-il commis une imprudence, mais il Tavait fait pour rendre service à de pauvres gens, menacés d'être exploités par un homme d'aiîaires*.
Faut-il mentionner le cas de M"*" de la Fleudrye, que ses enfants avaient fait interner comme aliénée à l'hôpital Saint-Méen, et qui adressa une plainte au procureur général en avril 1*264? Celui-ci alla s'informer près de l'abbé Clemenceau, supérieur de cette maison de force, qui jouera plus tard un certain rôle dans cette histoire, et il demanda au Parlement de désigner un conseil à cette dame, ce qui fut fait. M. de Caradeuc avait rempli les devoirs de sa charge et l'on ne voit pas comment la haine la plus inventive pourrait lui en faire un griefs.
On s'avisa encore de reprocher à M. de Caradeuc, tantôt d'avoir refusé son visa, ou, comme on
1. L'incident Berlhelol est du mois de septembre 1765. On racontn plus tord que Berthelot n'ovait ag\ que sous l'impulsion de Le Prestre et de l'intendant. Etont allé h Paris réclamer h M. de Saint-Florentin la récompense qu'on lui avait promise, celui-ci le renvoya ù Rennes sans rien lui accorder; à son arrivée, le 20 novembre 1767, Bertbelot fut saisi et enfermé à Vhàpital Saint-Méen comme fou. « 11 est notoire qu'il jouissait de tout le bon sens qu'il ait jamais eu, mois il avait menacé de révéler les manœuvres qu'on avait employées pour le séduire, s fProcè» insiruii, I, Erratum, 18.) Voir aussi Procès imêlruU^ 1, M.107, 155; 11, 215-224; 111, ^i-^X \ Expoêé jmêlifieati^, ^, C6; Sixième Déveioppcmeni, p. 156-160.
S. Sur l'olTaire de la dame de la Fleudrye : Procès ituiruii, 1, 155-158; II, 232-239; III. 78-80; — Expoié juêlificaUf, p. 68; — Sixième Développemenl, p. 160.
au pied de la statue afin qu^elle fût respectée comme il convient.
Voilà rincident qui fit alors grand bruit et dont on parla même à la cour. Mais ces propos Tisaient-ils le roi? Furent-ils prononcés par un magistrat? On ne le sut pas. Us ne pouvaient, dans tous les cas, Tavoir été par La Chalotais, car entre le 10 et le 20 novembre, date de Tincident, il n'était plus a Rennes *.
On le voit, aucun do ces faits n'était assez g^vo pour constituer un griqf sérieux ou pour motiver une répression justifiée. Mais ces dénonciations répétées, quotidiennes, avaient fini par impressionner les ministres, comme la goutte d'eau finit par creuser le rocher. Elles devenaient de plus en plus pressantes, «c Voilà cinq mois que la province est dans la plus affreuse position et que les plus fidèles sujets du roi sont en butte & la persécution la plus marquée!... On touche à dos évimcmonls bien critiques pour les bons serviteurs du roi. C'est maintenant qu'ils ont plus que jamais besoin de la protection de leur maître. On ne saurait trop le répéter : rappeler tout le Parlement indistinctement, c'est anéantir en Bretagne l'autorité royale, sacrifier les douze et achever d'écraser la province 2. »
Ce dernier mot ne manquait pas d'une certaine audace, adressé au . Parlement qui avait donné sa démission pour protester contre de nouveaux impôts.
Les procureurs généraux sont dénoncés avec
1. Prœèê itutruit, I, 159;— Sixième Dépeloppememi» p. ISS-IM. S. ArekiTes Notionales, H. 437. RopporU de Raudia dm S9 •! U octobre 1765.
90 LE DUC d'aiguillon et l\ ghalotais
une acrimonie persistante. C'est la faute de M. de la Ghalotais si les tribunaux de la province ont interrompu leur travail. « L'arrêt du Conseil qui réhabilite Audouard parait très propre à faire faire des réflexions aux Ghalotais; s'ils sont destitués, c'est un bien ; s'ils ne le sont pas, c'est un mal irréparable K »
L'informateur ne ménage personne : « Cortains démettants paraissent faire bande à part et seraient sans doute plus disposés à rentrer s'ils recevaient un ordre du roi. Les démettants s'attendent à être forcés de rentrer au Palais... L'intendant, qui montre de la bonne volonté, n'a pas assez de crédit pour réussir^... Le premier président laissera tout aller, de façon que tout le monde sera mécontent...
« On ne peut compter sur l'avocat général du Parc Poréo : frondeur perpétuel par caractère, s'il n'est pas chef de parti, c'est qu'il n'a aucune considération dans son corps ; s'il a quelque esprit, il n'a nul jugement; par sa partialité, il s'est rendu insupportable. Si l'on parvient à remplacer les procureurs généraux par le second avocat général Le Prestre, on aura un homme plus sûr pour le service du roi, mais c'est tout ce qu'on peut en attendre, car il a trop peu de ressources dans l'esprit pour qu'on puisse en tirer grand parti 3. »
1. Arch. Nal., II. 437. Ropports de Raudin de» 30 octobre, !•' et 8 novembre 1765.
S. Ce pntraife prouve que cet rapports étaient parfois écrits h l'insu do l'intendaiit. Ils étaient donc l'œuvre du subdélég^ué Raudin.
3. Arcb. Nat., H. 437. Rapports de Raudin des 8 et 10 novembre 1765.
Cependant la situation ne pouvait se prolonger. Le mois de novembre s'avançait, Tépoque de la rentrée approchait. Il fallait prendre un parti. Depuis six mois le service de la justice était interrompu, toutes les affaires restaient en suspens, les plus grands désordres étaient à craindre.
La situation de la Bretagne commençait à préoccuper tout le monde. Déjà dix personnes étaient en prison ou en exil : la marquise de la Roche avait quitté la Bastille, mais était exilée à Moulins, en Bourbonnais, avec la demoiselle Genty, sa femme de. chambre. L'abbé de Boisbiily avait été interné a Clermont, en Auvergne. M. de la Bellangerais était toujours détenu à la Bastille et le graveur Ollivault toujours ou Mans. Bouquerel attendait a la Bastille Tinstruction de rafTairc de la lettre et des billets anonymes; Kerguézec et Pire étaient en exil, les procureurs Even, Bertier et Bureau expiaient à la Bastille le crime, d'avoir condamné Audouard.
Et ces rigueurs, dont bien peu eussent pu être justifiées par la légalité qt môme par le simple bon sens, n'étaient qu'un début. Bien d'autres, et de plus graves, allaient suivre.
On commença par mander à la cour l'avocat général du Parc Porée; il y fut retenu un mois et de là renvoyé à sou château de Chaudebœuf, près Fougères, avec défense d'en sortir. On l'éloignait parce qu'on redoutait son caractère indépendant et frondeur. Il partit le 9 novembre, après avoir eu une conférence avec M. de la Chalotais. Dans les premiers jours de novembre, il devint
92 LE DUC d'aiguillon et la ghalotais
évident qu'il se préparait quelque chose. Le régiment de dragons d'Autichamp se rapprochait peu a peu de Rennes, prenant ses quartiers dans les petites villes des environs : Montfort, Ch&teaugiron, Combourg, etc. Le marquis de Broc, maréchal de camp, commandant en Bretagne en Tabscnce du duc d'Aiguillon, arriva lui-môme avec MM. de Balleroy et Fevret de Fontette, brigadiers des armées. Ils descendirent à Thôtel du gouverneur.
Plusieurs compagnies de dragons entrent à Rennes, sous prétexte de suivre Técole d'équitation. Mais personne ne s'y trompe. Les esprits sont agités, les magistrats inquiets; le bruit se répand que la Saint-Martin verra le dénouement de la crise.
En eiïet, il était ])roche : le ministère avait enfin pris une résolution, résolution surprenante, inattendue, qui allait étonner le monde, et éclater comme un coup de tonnerre dans un ciel longtemps chargé d'orage.