‹ Le pouvoir absolu et l'esprit provincial (volume 2)Chapitre 29 sur 190 · Mémoires manuscrits du comte de la Fruglaye. — Arch · texte numérisé non relu

Mémoires manuscrits du comte de la Fruglaye. — Arch

Un peu plus lard, M"* de la Fruglaye insiste ; le ministre se contente de répondre que la santé des prisonniers est bonne, qu'il n'y a pas lieu de s'inquiéter. Ils se portent bien Tun et l'autre et on ne les laisse manquer de rien de ce qui leur est nécessaire ^ Ces assurances étaient consolantes, mais le sort des détenus n'en était pas adouci.

Les autres prisonniers ne sont pas traités avec moins de rigueur. La Gàcherie et Montreuil sont incarcérés dans les cachots du Mont Saint-Michel. Qui ne connaît la sombre horreur de cette prison d'Etat, située, elle aussi, au milieu des flots 2.

On a soin de séparer La Gàcherie de son neveu La Colinière. Celui-ci est emmené au ch&-

Nai., H. /i37. M"** de Carodeuc à Soint-Floreniin, 13 noT. 176S : « J'ai vu M. do Corodeuc loiiii h mes.côtéi, ik une heure après minuit, par des g^ns urmés, mon oppartemeni i^ardé par des aoldati et mo moison environnée do troupes. Sa Majesté n'aurait pas sans doute donné des ordres dont l'exécution dût me faire courir et à mon enfont les risques de la vie. »

1. Arch. Nat., Qi 461. Saint-Florentin à M— de Caradeuc, 6 décembre 1765 : « C'est en conformité des ordres du roi que M. de Lord vous a marqué que vous ne dévies attendre aucune lettre de M. de Caradeuc et que ce serait por moi seul que vous auriei de ses nouvelles. Bien loin que M. de Lord use d'une ri|fueur dont vous ayez lieu de vous plaindre, il a usé d'une indulgence controire aux ordres qu*il avoit recrus et sur laquelle Sa Mojesté m'a chargé de le réprimander. »

2. Je fus jeté pendant quatre jours, dit Montreuil, dans la poussière du cachot le plus horrible et le plus malsain. J'y aurais promptement terminé ma vie , si l'humanité des religieux, . effrayés de mon étot, ne les eût déterminés à me donner une prison plus supportable, qu'ils placèrent h 480 pieds d'élévation, comme s'il eût été nécessaire d'employer h mon égard de si étronges précautions. (Mémoire au roi pour L.-G. Picquet de Montreuil, p. 20.)

ieau de Nantes avec le secrétaire de M. de la Chalotais, Boudesseul. Il n*était même pas permis aux prisonniers d^aller à la messe le dimanche, quoiqu'il y eût une chapelle au ch&teau. Le domestique de M. de la Coliniëre est enfermé dans la chambre de son maître et, par mesure de précaution, on lève le pont-levis tous les soirs.

Les prisonniers devaient payer eux-mêmes leur nourriture. M. de Menou, qui commande au ch&teau de Nantes, prévient M. de Saint-Florentin que Boudesseul n'est pas en état de faire cette dépense. Le ministre permet qu'il soit nourri aux frais de l'Etat, mais il recommande beaucoup d'économie.

Quelle agitation dans la ville de Rennes quand on apprit le lundi matin les événements qui s'étaient possés dans la nuit! On peut se figurer l'émotion qui saisit la petite société parlementaire. Depuis de longs mois elle alltendait la solution de la crise, et celle-ci arrivait tout d'un coup, fort inattendue.

Ces rigueurs donnaient à réfléchir. On pensait qu'elles ne s'arrêteraient pas là. Les plus compromis, MM. de Robien, de Guerry, du Pargo, de Lohéac, de Bonamour, de Kersalaûn, du Bourblanc s'attendoient à être enlevés, ils avaient déjà fait leurs paquets.

L'attente ne fut pas de longue durée. A huit heures du matin des officiers de dragons parcourent les rues et remettent à chaque magistrat un

108 LE DUC d'aiguillon et la ciialotais

pli scellé aux armes royales. C'était une lettre de cachet conçue en ces termes :

a Mons... Je vous fais cette lettre pour vous dire de vous rendre en robe, rabat et bonnet carré, le ^2 du présent mois, à huit heures du matin, dans la chambre où mon Parlement de Rennes a coutume de s*assembler, à l'eiïet d*entendrc ce que je vous ferai savoir de mes volontés ; vous faisant défense de faire aucune fonction de votre office avant de les avoir entendues, ni d'entrer en délibération sur aucuns autres objets que ceux qui vous seront proposés de ma part, ni de désemparer de ladite chambre jusqu'à ce qu'il ait été délibéré sur iceux. Ecrit à Fontainebleau, le G novembre 1705. Signé : Louis <. »

Aussitôt, vive rumeur. Nul ne connaissait les ordres du roi. Toute la journée, de longs colloques eurent lieu. Une quarantaine de magistrats se rendirent en habit de couleur et Tépée au c6té chez le premier président, mais il ne put leur donner aucune explication. Les conseillers les plus ardents, réunis chez M. de la Biochaye, Hobien, de Guerry, Talhoui^t-Bonainour, Kersalaûn, du Bourblanc poussaient les autres à la résistance '^

Pendant une partie de la nuit, les pourparlers continuèrent, chacun attendait avec anxiété cette

1. Arch. de LoiUé. Original delà leUre adressée au président de MonUuc. — Journal deê Efènementê, p. 27.

2. Austi à l'intciidunce on regrettait qu'ils n'eussent pas été orrétés. « S'ils l'eussent été, on eût évité tous les mouvements et les intrigues qu'ils se sont donnés pour maintenir la démission et la résistance aux ordres du roi. » (Arch. Not., 11. 437. Bulletin de Rennes, 15 novembre 1705.)

journée qui devait décider du sort du Parlement et de leur propre situation.

L'avocat général Le Prestre était dans les transes. <t Me voilà le seul du parquet, écrit-il, et celui sur qui va rouler toute la besogne. Outre les deux courriers d^hier, il en est encore arrivé un troisième à minuit. Nos non démis et les deux exilés de Concarneau et de Landerneau (MM. do Chef-du-Bois et de la Villebouquais) arrivent tous aujourd'hui. L'action sera chaude demain au Palais. J'ignore encore les ordres que j'aurai à y porter. Voici un terrible moment. Adieu, je ne suis pas trop à moi ^ »

Le mardi 12 novembre était le lendemain de la Saint-Martin d'hiver, jour où le Parlement recommençait habituellement ses audiences. Mais cette (ois il n'était point question de la mercuriale d'usage.

Dès le matin, le Palais de Justice prit une animition qu'il n'avait plus depuis six mois. /

Le jour naissait à peine, il faisait froid, les conseillers sortant do leurs hiHels en robe rougo et bonnet carré, arrivaient en chaise a porteurs ou à pied.

Ils montent à la salle des Pas-Perdus et se dirigent à travers les vastes couloirs encore ob- ■ scurs vers la grand'chambre. Cette magnifique salle, avec sa merveilleuse décoration, était un cadre approprié à ces solennelles assises. Quatrevingt-six magistrats prennent place sur les sièges fleurdelisés.

Un public nombreux, composé de. procureurs.

tr Correspondance Le Prcitre, li novembre 17A5.

110 LE DUC d'aiguillon ET LA GHALOTAIS

de clercs ci d'huissiers, remplit Tenceinte inférieure. Cinq présidents à mortier s'assoient au haut sur des fauteuils plus élevés : de Robien, de Langle, de Farcy de Cuillé, de Boisgelin de Cucé, Le Prestre de ChAteaugiron, bien différents de caractère et d'opinion, mais assagis par T&ge; au milieu d'eux, le premier président de la Briffe d'Amilly, chargé de défendre l'autorité royale, mais désireux surtout d'apaiser les conflits ; esprit politique et (in, disaient ses amis; intrigant et faible, disaient ses adversaires ^

Pour la première fois, démis et non démis allaient se trouver en présence. Aux Enquêtes siégeaient les jeunes conseillers, les plus déterminés, les plus ardents.

M. Conen de Saint-Luc, seul de cette chambre qui ne fut pas démissionnaire, va s'asseoir on silence à son banc. Immédiatement le vide se fait autour de lui, tous ses confrères s'écartent, il reste seul comme frappé d'interdit. Enfin M. Blanchard du Bois de la Musse, de la Tournelle, également non démis, s'approche de M. de Saint-Luc et va s'asseoir à ses côtés.

Alors on échange des regards moqueurs, on chuchotte et M. de Lohéac dit ix haute voix : Ne

1. Le président de Monibourcber était absent, il ayait perdu ta femme lo veille ; retenu ik son château de la Magnane, il s'était fait eicuser. Le doyen, de Marnière de Guer, était également absaot. Go disoit qu'il venait d'être frappé d'apoplexie, mais les mauvaises langues prétendaient que c'était simplement une ruse de sa femme et de son fils, le jeune conseiller de Guer, l'un des opposonts les plus décidés ; « tous deui croyaient leur mari et pèra déshonoré de ne s'être pas démis et étoient désolés de ne pouvoir l'y décider, s (Arch. Nat., II. 437. Bulletin de Rennes, 13 novembre 17G5.)

sedeas sub umbra duorum! Tout le monde rit.

Du Bois de la Musse ne peut supporter cette avanie, il abandonne son confrère et revient se mêler aux démettants L

Cependant M. d'Amilly déclare Taudience ouverte. L'avocat général Le Prestre, seul au banc du parquet, dépose sur le bureau les lettres patentes et la déclaration royale^.

M. Desnos des Fossés, sous-doyen, veut en donner lecture. Mais des bancs inférieurs partent des protestations :

— Non, non, point de bureau! Nous ne voulons point de bureau! Il n'y a point de Parlement !

Le premier président lit alors lui-même les lettres royales.

Par la première, lé roi ordonnait au Parlement d'enregistrer sans délai la nouvelle déclaration et l'informait dé l'arrestation des cinq magistrats « comme prévenus de faits très graves sur lesquels nous voulons que leur procès leur soit fait en la forme prescrite par nos ordonnances^. »

La déclaration elle-même portait que le roi acceptait la somme de 700,000 livres pour tenir lieu des deux sous pour livre sur les droits appartenant à la province, mais il persistait à

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