‹ Le pouvoir absolu et l'esprit provincial (volume 2)Chapitre 4 sur 190 · Arcb. Nat., II. G08. Le Bret & Laverdy, 5 janvier · texte numérisé non relu

Arcb. Nat., II. G08. Le Bret & Laverdy, 5 janvier

3. Ainsi le contrôleur général lui écrivait : « Je vous envoie une lettre pour II. d'Amilly. Vous en garderes un profond silence, ainsi que lui. et cela même viê'à'viê de M. l'intendant. Maudesmoi en secret de votre part, et sous double enveloppe, ce que vous en peuseï et mettes sur la seconde enveloppe ; Pour fouê seul. Si je demande le secret à l'égard de l'intendant, c'est qu'il

Raudin fut chargé spécialement de surveiller les magistrats démissionnaires et de renseigner la cour sur leurs faits et gestes. 11 s'acquitta de cette mission en policier émérite. Allées et venues, visites, démarches, réunions, écrits, il connaît tout et signale tout, (c Nous sommes furieusemont épiés, » avoue mélancoliquement d'Amilly à son confident le président de Montbourcher *•

Aussi ses rapports sont extrêmement curieux.

Il y a certes bien des exagérations, des commérages, des erreurs ou des mensonges dans ce fatras, mais ils n'en donnent pas moins Timpression très vivante d'un coin de province au xviii* siècle. Ils eurent d'ailleurs, on peut l'affirmer, une influence décisive sur les mesures rigoureuses qui furent prises par le gouvernement^.

Audouard, subdélégué do Rennes, était on mémo temps major ou chef do la milice bourgeoise chargée de la police et du maintien de l'ordre. Comme son collègue Raudin, il était dévoué corps et Ame au parti du pouvoir. De là naquirent entre lui et la population des conflits, des difflcultés dont plusieurs eurent une influence notable sur les événements politiques. Le . peuple était en effet entièrement favorable aux parlementaires, dont la démission devait pour-

ett cnpilal qu'il ne te môle pat do l'alTiiire du Pnrlemeni dès le début... Vous ne deves avoir aucune inquiétude à cet égard... Soyet sAr de ma discrétion. • (Arch. Nat., H. 440. Laverdy à Raudin, 31 juin 1705.)

1. Archives du chéteau de la Magnone. D'Amilljr à llontbourcher, 10 octobre 1765.

3. Des bulletins secrets, rédigés h l'intendance, étaient adressés régulièrement au duc d'Aiguillon ; on son absence, ils étaient ouverts par son secrétaire et copiés en double pour être communiqués à Laverdj et à Saint-Florentin.

tant provoquer tant de gêne dans le monde innombrable qui vivait du Palais. Disposant de la force armée, très autoritaire et très impérieux, d'ailleurs d'une moralité suspecte, Audouard se (ît Texécutcur impitoyable de toutes les arrestations, perquisitions, saisies arbitraires, violences varices qui allaient bientôt pleuvoir sur les magistrats et leurs amis. Aussi s'attira-t-il de la part de ceux-ci des inimitiés vigoureuses qui n'étaient pas sans cause.

A l'intendance fréquentaient assidûment le comte de la Noue, inspecteur commandant les milices garde-côtes; M. de Barrin, maréchal de camp, et M. de Coniac, sénéchal do Rennes.

Lo premier, brave soldat, spirituel et léger, mais violent et cassant, n'admettait que l'obéissance; le vicomte de Barrin, plus calme, plus modéré, remplaçait le commandant absent; tous deux étaient les subordonnés dévoués et sûrs du duc d'Aiguillon; imbus de ce dédain un peu hautain que l'épée éprouve pour la robe, ils étaient tout disposés à mettre à la raison ces toges en rupture de prétoire.

M. de Coniac, très ambitieux, très avisé, très habile a profiter de toutes les occasions de se pousser en avant, saisit cette circonstance pour se mettre en correspondance avec le ministre de la maison du roi et lui adressa régulièrement, ainsi qu'au duc d'Aiguillon, de longues missives remplies de sa petite écriture fine et serrée L

1. Arch. Nal., H. 430. Coniac h Saint-Florentin, 20 et 31 mni 1765. — Ha soin d'ajouter : Le présidiol, h la tête duquel je ■ttis, est la première juridiction de lo province pendont la vacance.

Les douze conseillers qui avaient refusé de donner leur démission avaient naturellement leurs entrées à Fintendance. C'était, on se le rappelle, MM. Desnos des Fossés, de Marnière de Guer, lluart de la Bourbansais, de la Bourdonnaye de la Bretesche, du Parc de Kerivon, do Garadeuc do Kcranroy, Le Borgne de Goëtivy, de Langle do Goëtuhan, de Rosily, Blanchard du Bois de la Musse, de la Forest d'Armaillé, Gonen de Saint-Luc.

Parmi eux il faut signaler particulièrement Garadeuc de Keranroy, qui poursuivait son frère, le procureur général, d'uoe aversion vivace. Haineux, envieux et fielleux, auteur malheureux de tragédies qui n'eurent môme pas Thonneur d'être sifllées, Keranroy fatiguait les ministres de dénonciations, peu honorables pour tout autre, mais qui, venant d'un frère, étaient odieuses et lAches. Au reste, d'Aiguillon l'a peint d'un mot, en écrivant à la suite de son nom sur la liste des conseillers de 1765 : plat sujet presque fol. 11 appelle les foudres de la cour sur ses confrères : « La haine et la violence sont à leur comble, écrit-il. Si Gàcherie, Picquet, KersalaQn, Guerry ne sont pas punis sévèrement, on verra contrecarrer ici tout ce que voudra le ministère. On dit que c'est dirigé contre M. de Lamoignon (le chancelier). Geci annonce qu'un des grands chefs de la cabale est M. Ghalotais, qui a dit que si M. de Maupeou était chancelier, il n'y avait point de place en Bretagne où il no pût prétendre.

« Ge M. de la Ghalotais n'a point démenti clans cette besogne son caractère double et trom-

peur, il a affecté de n'être point du parti de la démission et il a demandé à plaider sur son intervention contre le procureur syndic des Etats. Il a écrit a M. de Saint-Florentin : c'est M. le premier président qui a tout conduit; il en est incapable. Voilà la façon de penser do M. Clialotais, il a excité la jeunesse des enquêtes à faire arracher les arrêts du conseil, aRn de préparer la chute de Tintendant, M. Le Bret. Il en veut maintenant au premier président ^.. »

Ces viles dénonciations sont des calomnies sans preuves. Kcranroy a d'ailleurs trouvé le moyen de terminer la crise. Ce serait de retirer les commissions aux Chalotais père et fils et a du Parc-Porée, avocat général, comme gons du roi infidèles à leurs charges, perturbateurs de Tordre, chefs de cabale, brouillons et intrigants et pourvoir de ces charges doux sujets attachés au roi ^.

Quand Tordre do rester à Rennes arriva, la plupart des conseillers démissionnaires avaient déjà quitté la ville 3. Ils y rentrèrent, et aussitôt commença contre les « non démis » une petite guerre qui ne devait plus finir. « Le doyen (de

1. Arch. Nal., U. 433. — Extrait d'une lettre do Renne» du 4 décembre 1764 (non lignée, ions doute de d'Amilly) : « M. de Keranroj, frère do M. de la Cholotois, qui oit h moitié fou et poète, noui raconte ù la buvette qu'il va faire une Iliade de tout ceci. l\ en récite Ict premiers vcri dont le leni est : Je ne cbonterai pas la colère d'Achille contre Agamomnon, mois bien celle de La GAcberie contre d'Aiffuillon. .. s (Arch. Nat., H. 434.) Voir tome I, p. 143.

2. Arch. Nat, H. 43C. Lettre non signée ni datée. — U est impossible do duulcr do l'uuthcnticilé des lettres do Kerann»}-. Au haut de l'une d'entre elles, il a été écrit dans les bureoux du ministère : Mémoire fie l'anonyme (M. <ie Keranroy).

3. Arch. Nat, H. 436. D'Amilly & Saint-Florentin, 31 mai 1765. c H jr a plus de 57 mogistrats sortis de Rennes, s

Marnière de Guer) et le sous-doyen (Desnos des Fossés), qui n^ont pas voulu signer les démissions, sont honnis. En sortant du Palais, tous les conseillers disaient : Allons chez notre doyen ! Et ils furent chez le troisième conseiller (Mesnard de Toucheprcs). La femme du premier (M"' de Guer) ne cesse de pleurer et veut partir pour la campagne,, parce qu'elle dit que son mari est déshonoré ^ » Les femmes jouèrent un grand rôle dans ces incidents où la vanité se mêlait à la politique.

« L'aigreur, les -propos, les plaisanteries, les vers se multiplient à Tégard de ceux qui n'ont pas donné leur démission; la fermentation est toujours infinie, 2 » écrit d'Amilly. La fureur contre les non démettants augmente à un point extrême, dit Raudin. Quand l'intendant de Fiesselles arriva à Rennes, le 4 juin, on se tint sur la réserve ; enfin, au bout de cinq jours, « le mortier » se décida à aller le saluer et le premier président donna un dîner en son honneur. « Il invita démettants et non démettants, mais les premiers sous les qualités de leur noblesse, comtes, marquis, etc.; les autres, sous celles de présidents et conseillers '. » On no dit pas si le dîner fut cordial.

Les « non démis » avaient eu l'idée un peu étrange de demander une consultation théologique sur le cas de conscience des démissions. Les autres en firent des gorges chaudes. L'abbé Boursoul, aumônier de l'hôpital Saint- Yves, avait établi dans un long mémoire que l'on devait

1. Arcb. Noi., H. 436. Ropporl de Roudin, 23 moi 1765. S. Arch. Not., II. 436. D'Ainilly ù Suinl-Florenlin. 39 mai 1765. 3. Arcb. Nai., U. 436. Rapport de Raudin du 9 juin 1765. Il 1*

iÀfW J« im, et par snie «pie Toa me fomrmi qmWfr sa eliarge, alors Même «pie la grande ■uijorif^ k décideraîl. Cet aris oomrmi bîemidt lai ftakifts. m Mon ebétif écrit, dit Fabbé, qpekpe frréeantiafi qiie j'aie pa prendre poar qpll de- Mearât seeret, est entre les mains de loni le Monde et nMri la gazette et la bête noire de icmte la rille, oâ je n'ose presque pins me montrer. 11 fn*est ni^tne rerenu que, le Parlement une fois riHabli^ je dois m'attendre à éprourer toute son animadirersion^ »

AprifS le premier moment d'émoi passé, les fumneillern se firent â leur internement à Rennes, ils s*eri félicitèrent même, et cette mesure n'eut pr/int les résultais qu'on en attendait. Les douze « non démis, » au contraire, se crurent victimes de leur fidéliU} et de leur attachement au roi. Ils prévoyaient des diflicult4';s et craignaient môme I»oijr l'avenir d'ôtrc obligés de vendre leurs charges. En effet, ils éprouvaient toutes sortes de mortifications humiliantes et publiques. Et d'alKird les u non démis » furent ouvertement qualifiés d'//>, on appela les autres orangers. Ces dénominations devinrent vite populaires et furent biont/it d'un usage courant^.

1. Arrh. Nat., H. 533. L'abbé Bourëoul à l'évèque de Rennes, 9 juin 17A5, — « Vos casuisles sont de gronds J. P. ainsi que ceux (|ui lus croient, écni Poulprjr U La Cbolotais. s (Procèê i/uiruU» I, 2M.) L'iibb^ Hoursoul clail un prédicateur renommé do l'époquet Il mourut «ulfitemrnt dans la chaire de Ici^lise de Toussoints, le k ovril 177'<, en prêchant un sermon sur le bonheur du ciel.

3. Arch. Nat., 11. 'i30. Lettres do Ruudin des 4 et 14 juin 1765«

Au commencement du mois do juin, tous les conseillers, démis ou non démis, reçurent par la poste une enveloppe timbrée de Paris. Dans cette enveloppe se trouvait une gravure. C'était un tableau des magistrats non démis. Au sommet, un écusson portant un if sur fond d'or, surmonté d'une couronne formée d'ifs taillés, avec la devise : Ne sedeas in umbra. Ne vous asseyez pas sous son ombre. Autour, un cordon alterné d'hermines et de J. F. supportait une décoration d'if. Le dessin était encadré d'une bordure appelée grecque^ où étaient entrelacés des J. et des F. Dans le haut, ces mots : Liste des président et conseillers h la grecque du Parlement de Dretagncj commençant le 22 mai 1765. Dans le cadre, les noms des douze magistrats non démis et, sous le titre de chaque chambre, un petit médaillon contenant les deux lettres J. F. entourées des mots : Nunc et ab omni œvo. Maintenant et de tout temps ^

11 n'est pas difficile de deviner la signification des deux lettres I. F. ou J. F., l'I et le J s'écrivant alors indifTéremment l'un pour l'autre. Do bonnes Ames prétendaient qu'elles voulaient dire simplement Judex Fidelis^ mais le public ne s'y trompa point, il comprit du premier coup le sens de ce calembour spirituel et méchant; le mot fit fortune et bientôt, dans toute la province, il servit à désigner les malheureux non démis. On les appelait couramment les ifs et beaucoup prononçaient en toutes lettres Jean F

Les librairies étaient alors des bureaux de

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