‹ Le pouvoir absolu et l'esprit provincial (volume 2)Chapitre 9 sur 190 · Procè9 imsiruU, I · texte numérisé non relu

Procè9 imsiruU, I

26 LE DUC d'aiguillon et la ghalotais

Fronde parlementaire. Mais ces traits acérés rendaient la [)Osition des douze « non démis » de plus en plus pénible. Elle devint vraiment intenable. L'un d'eux ayant été insulté parce qu'il portait l'habit noir, ils durent prendre les vêtements de couleur et l'épée.

Cela n'arrêta pas les mauvais plaisants qui sont féroces par nature. Dans la nuit du 26 juin, on affiche des potences à la porte de M. de Coëtivy et de M. de Keranroy.

M. de Rosily et M. de Goëtivy, abreuvés d'avanies, veulent à tout prix quitter la ville. Ils finissent par en obtenir la permission. « Il est juste, dit Raudin, de leur faciliter les moyens de se dérober aux désagréments, mais leur retraite semble légitimer les mauvaises façons i. »

Quelle fut l'attitude de La Chalotais et de son fils Caradeuc au milieu de l'agitation générale? Se mêlèrent-ils à l'effervescence de leurs confrères? C'est un point qu'il importe de préciser, car il forma plus tard l'un des chefs d'accusation.

Le procureur général aflirma qu'il avait gardé à cette époque la plus grande réserve, à tel point qu'il resta constamment enfermé dans le bel hôtel qu'il habitait, depuis la fin de mars jusqu'au mois de novembre 1765; il ne sortit peut-être pas sept fois de chez lui, dit-il, il n'assista à aucune assemblée, n'alla dans aucun lieu public, et ne re-

1. Arch. Nul., U. 436. Rapporlt d« Roudin d«t 5, 19, 21, 26 et 28 juin 1765.

çui presque personne chez lui, si ce n^esi dans rappariemeni de sa belle-fille qui était grosse et étendue sur une chaise longue; il soupa en ville quatre fois seulement, chez M. de Flesselles, chez les présidents de Runefau et de Catuëlan et chez M. de la GAcherie> où se trouvaient ce jour-là plus de vingt personnes *.

On ne saurait douter de ces déclarations précises, car trop de témoins auraient pu les démentir.

Et pourtant le procureur général fut pendant toute cette période constamment et persévéramroent dénoncé à Paris. Ces dénonciations pariaient de rintendance. Elles sont évidemment Tœuvre de Raudin et de son collègue Audouard, f|ui nourrissaient tous doux contre La Chalotais une aversion marquée, et avaient épousé les rancunes du duc d'Aiguillon. Ils* ne manquèrent aucune occasion de noircir ou de travestir, les paroles du magistrat; et leurs rapports secrets eurent sur les décisions des ministres une influence considérable.

Dès le mois de mars, une dénonciation odieuse était adressée au ministre et communiquée au duc d'Aiguillon. Il est nécessaire d'en reproduire les termes textuels :

« Le 23 mars 1765, M. d'Amilly arriva à Hennés. M. de la Chalotais était arrivé la veille, ainsi que plusieurs autres. En arrivant il fut dîner chez M. de la Courpéan, où il s'enivra. Pendant le dincr, il dit que les ministres l'avaient

1. Procèê imêtruii, II, 86. Intcrrogoloiro do La Ghaloiait. — Premier Mémoire, ï, p. 35.

consulté, qu'on lui avait rendu toutes sortes d'honneurs et que la reine elle-même avait été obligée de convenir qu'il était un des meilleurs serviteurs du roi et surtout un homme d'esprit.

« Après le dîner, il retourna chez lui recevoir la députation des procureurs du Présidial et du Parlement qu'on était venu lui annoncer. 11 les reçut dans son jardin et répondit au compliment qui lui fut fait sur les apparences de sa bonne santé :

« — Oui, je me porte bien, cependant j'eus, lundi 18, une indigestion de malheur. J'étais allé le dimanche à Paris; un petit homme, pas plus grand que cela, qui veut que tout le monde lui rende, le petit Saint-Florentin en un mot, trouva ma démarche mauvaise; il fit courir le lundi après moi.

(( Je mangeais des huîtres dans lesquelles on avait, je crois, mis du salpêtre, lorsque son homme me joignit. Je revins à Versailles, où ce petit homme voulut me prouver que ' ce voyage était désagréable au roi. Il me tint d'autres propos ridicules. Enfin, soit les huîtres au salpêtre, soit le voyage de Paris à Versailles qui m'avait fait mal, j'eus une indigestion.

« Ce propos, tenu à quatre heures de l'aprèsmidi par un procureur général ivre à 150 praticiens, fournit le lendemain ample matière à rire aux cui'ieux et aux nouvellistes*. »

1. Arcb. Nui., H. 630. Reloiion (monutcrilo) de ce qui «'est paifé ou Parlement de Dretn(fiie du 12 novembre 1764 au 23 mor« 1765, ovec de nombreux renvois aux doiaiem conienanl les pièce*. — 11 n'y eut jamais plus do 110 procureurs. II y o donc exagérotion dons le cbilTre.

Tous CCS détails paraissent bien invraisemblables. La Chalotais a déclaré dans son interrogatoire que les trois quarts étaient faux. Il no vit Saint-Florentin que pour lui demander la permission d'aller à Paris.

Voici d'ailleurs son récit : « A mon arrivée à Rennes , j'allai diner chez M. de la Courpéan, mon parent. J'avais donné ordre de ne recevoir personne et je -fus étonné en revenant de trouver une nombreuse députa tion des procureurs dans mon jardin. Y étant entré pour les recevoir avant do monter en chaise dans la cour pour aller à ma campagne, je fis avec eux un tour d'alléQ • ; après avoir reçu les compliments du syndic, chacun s'enquit avec curiosité comment le Parlement avait été reçu (à l'audience du 20 mars). Je leur dis en me promenant avec eux que les choses s^étaient bien passées, que les magistrats avaient montré de la noblesse et de la dignité et n'avaient point eu l'air ni trop hardi ni trop timide, mais respectueux et assez confiant. »

— « On dit, reprirent les procureurs, que M. de Saint-Florentin a été très piqué de ce que MM. du Parlement ne l'ont pas salué.

— « Je leur répondis que tout le monde saluait M. de Saint-Florentin, mais qu'il était possible que certains magistrats no l'eussent pas vu ou reconnu, attendu qu'il est très petit; moi-même j'ai pensé ne pas le reconnaître... Et, en me promenant, je fis, en étendant la main, le geste qu'on fait quand on dit do quelqu'un : Il n'est pas plus

1. Tous ces dciails soni conformes h la situation des lieui, qui ■ont encore h peu près tels qu'ils étaient. Une gronde cour •jJile deTont l'hôtel et un vaste jardin derrière.

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grand que cela. J'ajoutai en voyant devant moi un procureur nommé Dagorne : il ressemble beaucoup à Dagorne et de taille et de figure. Quelqu'un a pu peut-être prendre ce geste pour une dérision, ce qui n'était pas dans ma pensée. Puis, montant avec eux l'escalier de mon jardin, j'entrai sur-le-champ dans ma chaise*. »

Ce récit, qui aa point été démenti par les témoins, mais confirmé dans ses principaux détails par les procureurs Desnos, syndic, et Doré, démontre les exagérations et les calomnies du rapport adressé à Paris 2.

En somme, malgré l'animosité haineuse des dénonciateurs, on ne pouvait découvrir contre le procureur général aucun grief sérieux.

Un mémoire justificatif des démissions ayant paru à Rennes le 20 juin, on l'attribue sans la moindre preuve à La Chalotais ou à son secrétaire Abeille 3.

Désirant aller au mariage de sa fille (M™* do Boissard) à Vern, La Chalotais demande la permission de quitter Rennes au vice-chancelier et au contrôleur général. Saint-Florentin se montre très froissé qu'il ne se soit pas adressé à lui et le lui reproche durement. La Chalotais déclare qu'il aurait mieux aimé no pas aller au mariage que de solliciter l'agrément de ce ministre*..

On accuse Caradeuc d'avoir paru en public avec un habit do couleur. Saint-Florentin lui

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