‹ Le pouvoir absolu et l'esprit provincial (volume 3)Chapitre 122 sur 187 · Mémoires manuscrits de Jd. de la Fruglaye · texte numérisé non relu

Mémoires manuscrits de Jd. de la Fruglaye

2. Ces billets secrets existent encore, ils sont aux Archives du ministère de la justice. Ils sont plies en carrés minuscules ; la marque convenue était une petite croix placée k gauc\i« dL«\«L ^ti\ft.

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LV*tL* de 1706 fût dur pour les prisonniers, qui ne savaiont ce que penser de leur sort. La Chalotais oeeupait à des distractions iutellectnelles ses loisirs forcés. Il traduisit du grée le premic livre de V Iliade dMïoinère et de ran|:îlais pli sieurs lettres de Swift h Pope et de Pope Swift, ainsi que quatre épitres morales, dont une sur Ti m mortalité de Tame, Ces traductions sont écrites sur les feuilles de garde et daus Ic^^ marges d*un manuscrit du xviii*^ siècle, iiititulé^H Apologie des voies de Dieu et fies droits" de If^^ raison humaine^ resté inédit. Ces annotations, qui couvrent six pages au commencement et treize à la fin du volume, sout tracées un peu dans tous les sens, avec uue encre très pale, sans doute additionnée d'eau, et de cette écriture ténue, en u pattt^s de mouches, >» si caractéristique qu'il est impossible de mi pas la reconnaître quaui ou l'a vue iMië fois. Ou trouve aussi parmi o notes : « Devises que je veux mettre à mon cadran de Vern, une épi ta plie eu vers latins pour placer sur sa tombe et sur celle de sa femme, qui atteste sa croyance à la résurrection d morts ; enfin des réflexions morales au cou desquelles il se déclare catholique, et quelquoi considérations sur sa captivité L »

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Cps billets cûolionnciit dos délaaa de ^nnlc' et i|UGlques jtidicfl |it>iii>$ sane iiilcixH sur la mnicLe âe laïïuire..

L BulkUti de la Sociêlé des liibliuphîles Bretons. 1881^ p. 3{), Le manuscrit priuiiLif n'est pua de La Cbalotais, ni écrit de sa mtàiu.

Ces sujets indiquent une grande élévation d'esprit et une réelle sérénité d'âme, que les rigueurs du présent et les anxiétés de l'avenir n'avaient pas entamées. Mais la principale préoccupation du procureur général, c'était naturellement sa défense. Connaissant sa plume facile et la vigueur de sa dialectique, il brûlait de présenter au public sa justification. Il avait réussi à faire passer à ses parents ses deux premiers Mémoires — sans doute par un soldat invalide, nommé La Rose, qui se prétait à transmettre la correspondance des détenus.

Il est un point spécial que nous avons quelque peine à comprendre, mais qui avait pour La Chalotais une grande importance, c'est que le roi lui-même se faisait en quelque sorte son accusateur; c'est la loi renversée, dit-il, car le ministère publie doit, poursuivre au nom du roi et non le roi sous le nom du ministère public. Il revient souvent sur cette anomalie judiciaire, qui lui parait inadmissible*.

II se décide à faire appel au souverain; dans une lettre un peu emphatique, il lui demande des juges et dénonce hardiment Saint-Florentin et d'Aiguillon, qui ne le poursuivent avec tant d'acharnement que pour satisfaire leur haine particulière*.

Il s'adresse aux ministres, à Laverdy d'abord,

1. Lettre écrite au roi par M. de la Ghalotais, avril 1766, à la suite da Second Mémoire, p. 109-111. — Charelte de la Golinière adressa également une lettre au roi ; lui aussi demande « la liberté nécessaire et des juges pour se justifier d'une accusation qui blesse injustement son honneur. » Lettre de M. Charette de la Golinière, prisonnier au château de Saint^Malo, au roi, 19 jutn 17d6. Imp. in-12 de 4 p.

326 LE DUC d'aiguillon et la^ chalotais

qu'il connaît de longue date. Sa lettre est véhémente, amère, mais digne et honorable. On ne peut pas dire que Fauteur manque de sang-froid, qu'il force la voix, qu'il abuse du style déclamatoire qui fît fortune au xviii* siècle * :

€ Monsieur, m'est-il encore permis de vous importuner? Mais permettez à des innocents opprimés et maltraités de recourir à votre protection.

a Veut-on nous faire périr dans les cachots? Veut-on nous faire perdre la raison après nous avoir ôté la liberté? Voilà bientôt le huitième mois que nous sommes dans la plus dure et la plus injuste captivité ; cela est bien cruel et bien inhumain. Est-il possible que le roi le sache et qu'il n'y remédie pas? On n'a jamais pu trouver contre mon fils ni moi le moindre fait qui soit contraire au service du roi ou qui en approchât; j'en ai défié et j'en défie encore le sieur de Galonné, qui est venu non pour vérifier s'il y avait des crimes, mais pour en trouver dans nos personnes, ou pour en supposer n'y en trouvant point.

« Mais enfin, Monsieur, supposons que nous soyons innocents, et c'est, une supposition pour le moins très vraisemblable, pourquoi le roi^ qui est bon, ne nous accorderait-il pas pour prison ou nos campagnes ou la ville de Rennes ou de Saint-Malo, avec ordre de nous représenter toutes foi^ et quantes? Sommes-nous cause des délais qu'on apporte au jugement que nous désirons et que nous demandons ? A-t-on peur que nous ne prenions la fjaite, que nous abandonnions nos

1. H. Carré, La Chalotais et le duc d'Aiguillon^ p. 12 et 13*

maisons, nos biens, nos terres, nos familles? Nous sommes des gentilshommes, des magistrats, des domiciliés, des propriétaires de possessions assez grandes et que nous tenons de nos pères.

a Je suis vieux. J'ai soixante-cinq ans passés. Je suis malade d'une oppression habituelle de poitrine, d'une rétention d'urine dont les accidents augmentent tous les jours. M. le comte de Saint-Florentin a les certificats des médecins depuis plus de trois mois dans son portefeuille. Mon fils est incommodé, sa femme est à Rennes, outrée de douleur des injustices que nous es-f suyons.

« J'ai servi pendant trente-six ans avec honneur, et, à ce que vous m'avez dit vous-même. Monsieur, avec quelque distinction. Qu'ai-je donc fait pour être traité comme je le suis et délaissé ?

« Je ne puis pourtant m'empêcher de compter sur votre justice.

« Je suis avec un profond respect. Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. — De la Chalotais*.

Au château de Saint-Malo, 30 mai 1166.

A cette lettre émue il ne.fut fait aucune réponse. C'était un parti-pris 2.

1. Arch. "Nat., H. 439. Cette lettre, qui n'a jamais été publiée, forme trois pages in-4*. Elle est accompagnée de Tenveloppe qui porte la suscription suivante, de la main de La Chalotais : Monsieur, Monsieur le Contrôleur général, ministre d'Etat, à la Cour. Elle était fermée d'un cachet de cire noire, aux armes de La Chalotais, avec couronne de marquis. C'est cette lettre que nous avons fait photographier aux Archives Nationales et reproduire comme spécimen de l'écriture de La Chalotais.

2. Nous en avons une preuve curieuse : au haut de la lettre a été écrite, dans les bureaux du ministère, la note suivante : A M. Mesnard, 14 juin 1766. Et au-desaoua ; ^ai tqîç^otV^ ^«\\^

328 LE DUC d'aiguillon et l\ chalotais

La Chiilùtais eut une idée plus hardie, celle de s'adresser à Saint-Florentin lui-même* Sa lettre débute ïiinsi : « Je prends la liberté de^ me plaindre à vous de vous-même. »

C'est le résumé le plus condensé, la réfutation la plus précise des accusations portées contre lui. Elle emprunte une importance particulière à ce fait que dans une lettre adressée à un ministre qui connaissait les détails les plus secrets de Faffaire, La Chalotais n'eut pas osé produire des ailîrmations erronées ou conte tables.

« Quelles sont les causes de rinimitié implacable de M. d'Aiguillon contre moi, dit-il ? La prc mière est d'avoir informé JL de Choiseul, en 1762. qu'il favorisait trop le parti des gentilshommes défenseurs des Jésuites. En 1763, j^H sollicite la charge de procureur général pour mo^^ fils. M. d'Aiguillon déclare que je n'obtiendrai pas cette féiveur; vous y faites vous-même opposi tion. Je réussis malgré tout. Il jure de se veu-^ ger. Voilà le véritable corps de délit.

« En 1764, le Parlement adresse des rerao trances sur radminisLration des grands chemins réorganisée par M, d'Aiguillon. On m'accuse les avoir faites. Et j'étais alors à Paris ! Oi" m'accuse d'avoir provoqué une enquête sur les routes. Personne n'a vu mes substituts nulle part, ni pu citer un fait, attendu qu'il n'en existe pas. On m'accuse d*avoir conclu à l'enlèvement de l'alliche d'un arrêt du Conseil. Mes conclu-

lettre au ministre le 17 juîu. et il m'a dU : Toujours sons panstt. (Mcsunrd de Cuiilcbardj premier commis du eontrû général.)

sions écrites portent que j'ai simplement conclu . à la suppression au greffe d'une affiche irrégulière. Et pour cela j'ai été « mandé » et retenu quatre mois à Versailles.

« De retour à Rennes, nous avons fait, mon fils et moi, tous nos efforts pour empêcher les démissions. M. de Laverdy le sait. C'est un fait public et notoire. »

La Chalotais arrive aux billets anonymes. Ici il faut citer : « Vous ne croyez pas, monseigneur, que j'aie fait ni que je vous aie envoyé ces billets anonymes, fabriqués contre moi par un faussaire gagné. Non, vous na le croyez pas. J'imagine que vous avez encore trop bonne opinioa de moi. Quoi ! j'aurais fait ces infâmes billets, aussi bêtes qu'ils sont insolents, pour favoriser l'avis des démissions , contre lequel je m'étais toujours hautement déclaré! Je vous les aurais envoyés, écrits de ma main, quoiqu'en contrefçaisant, dit-on, mon écriture, dans votre bureau où il y a deux cents lettres originales de moi ! Encore un coup, vous ne me croyez ni assez insensé ni assez bête pour cela, car il faudrait que je fusse l'un et l'autre en même temps; mais j'ai offert ma tête si on peut le prouver, et je l'offre encore *. »

« On m'accuse aussi d'avoir formé un complot avec M. de Kerguézec au château du Boschet; or je ne m'y suis jamais trouvé avec lui. On s'en rapporte aux commérages d'une femme de chambre gagnée et qui môle votre nom à ces

1. Lettre de M. de la Chalotais à M, le comte de Saint-Florentin, p. 121.

330 u DUC bVigcillo^ et la chalotais

radotages. Vous saTez que cela est faux. Où me reproche les lettres que j'ai reçues. Est-ce juste? On me reproche celles que j'ai écrites à mon fils ; j*avoue que je me sais plaint des ministres, mais ce» lettres intimes devaient rester secrètes. Est-ce donc un crime d'Etat que de confier ses chagrin^j à ses proches ? ^|

w Voilà tous mes crimes... Que M, de Galonné,^* qui craint de se faire tort à lui-même s'il ne trouve pas de coupables^ comme il Tavait împru- 1 demment annoncé pour faire sa cour, signe donc contre nous les faits qu'il voudra articuler en se soumettant à la peine du talion, qui est la moindre de celles qui sont dues aux accusations témé raires et calomnieuses ! »

La Chalotais se plaint des traitements qu'il subis à Saint-Malo, « Contrairement aux lois, o: nous refuse, môme après nos interrogatoires, de communiquer avec personne,

« On nous prive de défenseurs. Notre accusation a été publiée dans toute la France. J'ai intérêt à ce que notre justification soit publique. Je le dois à moi-même, aux miens, à la magistrature tout entière. Vous vous êtes fait de cette affaire, monseigneur, votre affaire propre, parce qu'elle était personnelle à M, d^Aiguillon, votre neveu,.. C'était peut-être une raison pour vous en départir',.* »

On ne voit pas bien ce que Ton pourra répondre à cette réfutation.

De leur côté, les parents des accusés ne

\. Lrttr« de M. cU. la ChatotaU à M. le comte de Saint*Fhre ///f, broc h. In 4 2 de S2 p.

taient pas inactifs. Ils intercédaient près des ministres. C'était bien naturel. A leurs lettres suppliantes et inquiètes, Saint-Florentin se contentait de répondre que les prisonniers étaient en bonne santé et que, d'après des ordres supérieurs, ils ne pouvaient être traités avec plus de ménagements K

M"®' Gharette de la Gâcherie, sœurs de M. de la Gâcherie et tantes de M. de la Colinière, se rendent à Paris à la fin d'avril avec M. Lucas de Montrocher, leur conseil. Elles consultent des avocats et sollicitent les personnes en place. Le 25 mai, tous les trois reçoivent l'ordre de retourner en Bretagne dans les vingt-quatre heures. Mais l'aînée des demoiselles de la Gâcherie est atteinte d'un érysipèle à la tête. La seconde refuse d'abandonner sa sœur. Un médecin, envoyé par le ministre, reconnaît le voyage impossible. M"®' de la Gâcherie sont condamnées à se retirer à Sainte-Assise, à dix lieues de Paris. Elles refusent d'aller aussi loin. On les relègue à Valdonne, à deux lieues. Finalement elles sont internées, le 23 juin, à la Visitation, avec défense de voir personne ni de parler à qui que ce soit 2.

M"® de la Chalotais reçoit également Tordre de quitter Paris. Elle aussi tombe malade. Elle

1. Arch. Nat, d 462. Lettres de Saint-Florentin à M— de Garadeuc et à M">* de la Colinière, 30 mai 1766.

2. Arch. Nat., 0< 462. Registre du Conseil des Dépêches, 30 mai 1766 et autres. Journal des Evénements^ p. 119 à 123. — Suivant le système nouveau, pour les récents historiens du procès, c'est Saint-Florentin qui était le plus à plaindre : Ces dames « Texcédaient de leurs démarches... leurs intrigues finirent par rimpatienter. » (Marion, La Bretagne^ p. 375^ note 2.'\

332 LE DUC d'aiguillok et la chalotais

est enfermée d'abord au couvent de Sainte-Thècle, puis le 17 juin à l'abbaye de Port-Royal. Elle devait mourir à Paris, six mois après, ù Tâge de quarante ans.

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