Correspondance Fonlelte, p
3. Arch. Not., H. 439. D'Aiguillon à Laverdy, 23 juillet 1766. — Le duc ojoute ces mots qu'il faut noter, car ils donnèrent lieu plus lard ù un grave incident : « Nous sommes tous bien embarrassés relativement à l'argent qu'on a trouvé sur Bouquerel à la Bastille. On a trouvé sur lui 92 louis. Il dit les avoir volés à son frère. C'est impossible. Nous pensons qu'on lui a donné cet argent au Mans ou sur la route. Il serait essentiel que ce fait fût éclairci. »
4. « Bouquerel va un peu mieux, écrit encore La Noue, mais rien à espérer de lui pour le moment. » (Corr. Font. p. 189.) — Bouquerel dut être ramené de Saint-Méen à la Bastille ; il en fut extrait le 22 décembre 1766 pour être interné à Bicétre, où il mourut le 23 février 1768.
358 LE DUC d'aiguilloi* et la ghalotais
preuves pour s'en rapporter à des suppositions '.
Heureusement, le principal accusé restait encore. Le Parlement ne pouvait juger La Chalotais en son absence. D'autre part, le rapporteur Villebouquais ne se souciait point d'aller lui présenter les billets anonymes à Saint-Malo. On se décida à le ramener à Rennes.
Mais aussitôt le duc d'Aiguillon résolut de quitter la ville. Ce ne fut pas sans avoir demandé à Laverdy « un homme du Châtelet au courant de la procédure criminelle, car tous ici sont arrêtés à chaque pas; il sera commis-greffier et dirigera tout 2. » On envoya le fameux Orry, qui avait été déjà greffier de la Chambre criminelle de Saint-Malo et qui vint à Rennes incognito sous le pseudonyme de Le Roy, anagramme de son nom. Les rentrés avouaient que l'affaire était bien difficile et qu'ils ne seraient pas en état de l'instruire seuls; Orry, qui était le plus habile criminaliste du royaume, devait *leur servir de guide et empêcher qu'il ne se glissât quelque nullité dans la forme.
Le duc quitta^ Rennes le 24 juillet 1766 pour faire une tournée dans la province. Après avoir . visité plusieurs villes, il finit par se fixer à Belle-
1. Si l'on entre dans le champ des suppositions, ne peut-on pas penser que les 92 louis avaient été remis à Bouquerel pour le décider à changer d'avis et payer ses mensonges, s'il avait consenti à déclarer que La Ghaïotais avait inspiré la lettre anonyme. C'est ce que celui-ci semble croire. (Sixième Développement^ p. 117-119.) — Voir aussi Deuxième Lettre d'un gentilhomme breton à un noble espagnol, p. 57-60.)
2. Arch. Nat., H. 439. D Aiguillon à Laverdy, 23 juillet 1766. — Journal des Evénements, p. 139. — Sixième Développement^
p. ne.
Ile, afin d'être plus loin sans doute, sur ce rocher isolé de la terre, des bruits du monde et des cabales des partis. Mais il savait écrire...
Le 31 juillet, à quatre heures du matin, une berline de poste à quatre places partait de Rennes et se dirigeait vers Saint-Malo ; elle était escortée d'un officier, de quatre maréchaux des logis de dragons, et quatre détachements de trente hommes chacun assuraient la route en avant et en arrière. La voiture arrive à midi. L'officier, nommé Guibert, présente au commandant du château l'ordre de lui remettre le prisonnier. On prévient celui-ci, on lui prépare un repas, on fait un paquet de quelques livres et papiers qu'on cachette avec s6in, et la voiture repart à sept heures du soir; dans le fond, M. de la Chalotais et l'officier; devant, le valet de chambre et un maréchal des logis; autour, une escorte de cinquante dragons. Elle arrive à trois heures du matin, le 1" août, à Rennes. On dépose le prisonnier dans une chambre transformée en prison, au couvent des Gordeliers, qui n'est séparé du Palais que par une rue et qu'on appelle par dérision le fort Saint'François * .
Ecoutons maintenant les témoins oculaires, ils vont nous donner quelques détails piquants : « Votre prisonnier, qui est actuellement le nôtre, écrit Barrin à Fontette, nous est arrivé ce matin, à trois heures, en assez bonne santé, à une rétention d'urine près, pour laquelle il a demandé son chirurgien. M. Guibert, l'officier qui l'a
1. Cette me s'appelait alors la rue Saint-François. Des conseillers municipaux ignorants l'ont débaptisée en 1888 et appelée rue Hoche.
360 LE DUC d'aiguillon et la chalotais
amené de Saint-Malo, Ta trouvé très doux et très honnête en chemin. En arrivant, il a été mécontent de tout ce qu'on lui a donné... et il n'avait pas trop de tort. On va chercher à l'arranger le mieux qu'on pourra... Il faut s'armer de patience et ne pas se négliger sur les attentions * . » « M. de la Chalotais a trouvé fort mauvais la chambre, les meubles, son lit et la cheminée bouchée... On va tâcher de l'arranger mieux et de le satisfaire tant qu'on pourra en prenant les précautions nécessaires. Je tâcherai de ne pas me lasser de ses importunités 2. »
Et La Noue : « Eh bien ! ce voyage s'est passé à merveille. Le voyageur a p... trente fois dans sa bouteille en faisant trente excuse's. Il a voulu parler de ses affaires ; Guîbert l'en a dispensé de manière à le faire cesser. Son fils le chevalier a demandé à Guibert et à l'officier de garde la permission d'embrasser son papa, qui, comme vous pensez, lui a été refusée. Le père s'est trouvé mal logé, ses draps trop gros et autres misères ^. »
1. Correspondance Fontette , p. 179. Barrin à Fonlelte, 1" août 1766.
2. Arch. min. justice. Barrin à d'Aiguillon^ 1*' août 1766. — Le vicomte Armand de Barrin de la Galissonnière était alors maréchal de camp, il commandait à Rennes en l'absence du duc d'Aiguillon. — Le comte Gabriel de la NoUe-Vieuxpont avait cinquante-deux ans, il était colonel d'infanterie et avait été nommé commandant des milices garde-côtes de Bretagne. Tous deux, nous l'avons dit (voir plus haut, p. 6), étaient non seulement les subordonnés, mais les amis dévoués, les hommes de confiance du duc d'Aiguillon. Ils avaient la haine des parlementaires en général et de La Chalotais en particulier. Gomme on le verra, leurs lettres sont spirituelles et intéressantes.
3. Correspondance Fonlelte^ p. 180. La Noue à Fontette, 1" août 1766.
Quatre jours après, Barrin écrit à Fontette : « Dites-moi, je vous prie, comment vous faisiez la barbe à M. de la Chalotais quand vous viviez avec lui. Il m'a fait demander un barbier pour le raser. L'obligation de veiller cet homme qui aurait eu beau jeu, en lui façonnant la moustache, pour lui glisser quelques lettres ou autres marchandises prohibées, m'a paru trop difficile à remplir et je Tai refusé. Je voudrais cependant savoir si, pendant son séjour à Saint-Malo, il a eu cette liberté et si son laquais ne le rasait pas... Je ne lui ai rien remis de ce que vous m'avez envoyé scellé, et je le fais escorter, quand il se promène dans le jardin des Cordeliers, d'une façon qui ne lui plaît pas. » Et encore : « M. de la Chalotais a jusqu'à présent paru fort patient avec ses gardiens et beaucoup moins avec ses juges... Il n'a pas eu de perruquier pour le raser et s'est fait cette opération lui-même. Si vous m'aviez mandé qu'il ne se fût pas rasé à Saint-Malo, il y avait moyen de lui procurer un barbier sans le moindre risque. J'ai mieux aimé qu'il s'en passât, parce que je n'aurais pas pu guérir de la peur ceux qui, comme vous, mon cher maréchal, le croient
sorcier
Voilà donc cet homme « violent et farouche, que sa détention rendit intraitable pour ceux qui l'approchaient, ce prisonnier qui ne s'adoucit jamais et qui fut, aux Cordeliers, parfois plus doux, parfois plus violent encore qu'à Saint- Malo. Il eut, dit-on, des disputes terribles avec
1. Correspondance Fontette, p. 181, 193. Barrin à Fontette, 4 et 13 août 1766.
Il 'iV
X2 IX Bcc m'^Mccnuorn et ia oulotais
k-s ciGKcâers- qui Tapprochaind et maitiiia plus dnfi^ fc«s râpreié €< Ilmpétaosiié de son tempenmesl ^. > Et Vom éSùt â Fappoi les lettres des 4 Màt. 13 ^<vL 24 BOTeBbre 1766. On dans La pmnêre on lit : « Noire prisonni»- n^est pas trop méchant. Je le ris aTant-hier... Noos fumes assez contents Fnn de Fantre, mais je donte que eela dure, m Dans la seconde : « M. de la Chalotais a jusqu'à présent paru fort patient avec ses gardiens... * Dans la troisième : « M. de la Chalotais ayant heureusemoit jeté tout son feu dans une dispute rive et terrible qu^U avait eue quelques heures avant arec M. Bonnet, fut doux comme un mouton lorsqu^on lui signifia à onze heures qu'il fallait partir à minuit, et tout se passa très bien^. n
Ces lettres pourraient done servir à prouver le contraire de ce qu'on a voulu démontrer. Saint- Florentin fut satisfait « que le transfert n'eût pas causé plus de sensation » et permit au prisonnier de recevoir son chirurgien 3. Evidemment, La Chalotais n'était pas soumis à un régime barbare, mais n'était-ce pas déjà un traitement assez dur pour un vieillard de soixante-six ans, atteint d'une grave maladie interne, que d'être enfermé dans une cellule entourée de soldats, avec Tinte rdiction de lire et d'écrire, défense absolue de voir personne, même ses enfants ? On autorise sa belle-fille à lui faire passer certaines provisions, mais on les vérifie minutieusement, on visite les
1. U. Carré, La Chalotais et le duc d'Aiguillon, Introd., p. 11, 18, 16, 16.