‹ Le pouvoir absolu et l'esprit provincial (volume 3)Chapitre 14 sur 187 · Arch. Nat., H. 608. Rapport du 20 septembre · texte numérisé non relu

Arch. Nat., H. 608. Rapport du 20 septembre

Le moyen était peu honorable et peu délicat ; il rappelle trop les procédés des policiers, mais il devait rentrer dans les vues de Saint- Florentin, qui écrivait quelque temps avant à d'Amilly que « plusieurs des démettants étaient dans le besoin et qu'une personne qui leur prêterait quelque argent pourrait apprendre d'eux des choses importantes au gouvernement. Tâchez de découvrir ceux qui sont dans ce cas, ne leur prêtez d'abord que quelque petite somme et, suivant le parti que vous en tirerez, vous leur ferez de nouveaux prêts'. »

Pendant que ces événements se passaient, que devenait le duc d'Aiguillon? Que faisait-il? Ses amis répondent : il voyageait. Il avait complètement oublié la Bretagne. Il ne se souciait pas plus de cette province, dont il était le chef, que du Grand Mogol, pour employer une expression alors à la mode.

Parti de Rennes à la fin des Etats, le l®*" avril 17(35, il passa les mois d'avril et de mai à ses terres de Veretz et d'Aiguillon, juin et juillet aux eaux de Bagnères, le mois d'août à Barbot" tans^; le 4 septembre il retourna à Bagnères et n'en partit que le 16 octobre pour faire un long voyage dans le Midi.

Et pendant ce temps « il a vécu dans une

1. Arcb. Nat., 0< 461. Saint-Floretitin à d'Amilly, 29 juill. 1765.

2. naibottans, village pl*ès de Condom, alors célèbre par ses eaux minérales.

Il 3*

46 LE DUC d'aiguillon et la chalotais

rupture totale avec les affaires, il n'a entretenu aucune correspondance directe ni indirecte avec les ministres, il n'en a reçu aucun courrier, il n'a été consulté sur rien, il n'a été informé de rien... Eloigné de deux cents lieues, il ne pouvait être ni le délateur des faits, ni l'instigateur des ordres*. »

Ainsi, pendant que les plus graves incidents se déroulaient à Rennes, dans sa province^ le duc d'Aiguillon restait indifférent et insensible, il ne savait rien, ne disait rien, ne donnait aucun conseil, n'inspirait aucune décision. 11 est innocent comme l'enfant à sa naissance; il prenait les eaux et, nouveau Pilate, il s'y lave les mains.

Pourtant il recevait les Bulletins de Rennes, adressés par Raudin, et que son secrétaire, resté à son hôtel à Paris, lui transmettait fidèlement ainsi qu'à M. de Saint-Florentin.

Pourtant l'on possède deux lettres de lui qui donnent à cette indifférence affectée un démenti éclatant. Ce n'est pas le moment de discuter le degré d'influence qu'a pu avoir le duc sur les événements, mais il faut citer ces lettres qui se placent à cette époque et sont significatives.

La première est du 20 juin : « J'avais juré en venant ici, Monsieur, d'oublier entièrement la Bretagne et tout ce qui y a rapport pour ne pas troubler, par des idées tristes et accablantes, l'effet salutaire des eaux, mais je me trouve souvent forcé de manquer à mon serment et à mes résolutions, L'évêque de Rennes, qui est ici avec

1. Mémoire pour M. le duc d'Aiguillon, p. 157. — Mtjmoire à, consulter et consultation pour M. le duc d'Aiguillon, p. 10.

moi, reçut une lettre de M. Boursoul... » Suit un grand éloge de Tabbé Boursoul, qui sait adapter les maximes de la religion à celles de l'Etat».

Voici la seconde, plus caractéristique encore ; elle est adressée à Mesnard, premier commis des finances :

BagnèreSy 3 juillet 1765, — Quoique je sois persuadé que les pièces curieuses que je vous envoie vous sont déjà parvenues, Monsieur, je me suis cependant décidé à vous les envoyer à tout événement, le secrétaire que j'ai laissé à Paris pour transcrire les bulletins secrets qu'on m'adresse de Rennes m'ayant mandé qu'il n'avait pas cru devoir joindre ces impertinentes platitudes aux nouvelles qu'il copie pour M. le contrôleur général et pour M. de Saint-Florentin. Je lui recommande par ce courrier d'avoir moins de discrétion à l'avenir et de vous adresser les bulletins destinés pour M. le contrôleur général, parce que vous en ferez l'usage que votre sagesse vous conseillera.

« Les auteurs de ces belles pièces sont connus, les ministres qu'ils attaquent feraient bien d'en rire et de les mépriser si eux seuls en étaient l'objet, mais le roi y est trop offensé person^ nellement pour que la punition ne soit pas très sévère, ou bien il faudra renoncer à le servir'^. »

Ainsi, dans cette lettre au moins, le duc ex-

1. Arch. Nat., H. 436. Lettre autographe du duc d'Aiguillon, datée de Bagnères, 20 juin 1765.

2. Arch. Nat., H. 436. Lettre autographe du duc d'Aiguillon du 3 juillet 1765. Nous en donnerons le fac-similé dans le tome III.

48 LE DUC d'aiguillon et l\ ciialotais

primait nettement son avis, et cet avis ne semble pas précisément en faveur de la conciliation et de la modération.

Nous le verrons bientôt à Tœuvre lui-même.

Page 1