‹ Le pouvoir absolu et l'esprit provincial (volume 3)Chapitre 147 sur 187 · Procès instruit, III · texte numérisé non relu

Procès instruit, III

2. Nous prions le lecteur de comparer notamment les mots suivants dans les billets et l'autographe de La Chalotais que nous mettons sous ses yeux : dans le premier billet, dis et dit ; que et çue; nous et vous; les et les; dans le deuxième billet, que et que; pour et pour; puis et puis; au et au. Il se convaincra facilement que les deux écritures sont absolumeni dvfi^T«i!k\A%«

388 LE DUC d'aiguillon et la ghalotais

breuses notes de la main du procureur généra Après une étude approfondie, M, de Wattevîlle nous a adresssé sur les caractères graphologiques des deux écritures un long rapport dont voici la conclusion :

Les experts n'ont pas hésité à attribuer à La Chalotais les pièces anonymes incriminées, ils ont été unanimes à déclarer que Técriture de celles-ci était absolument la même que celle des pièces de comparaison, bien que, sous beaucoup de rapports, elle fut entièrement dissemblable. En conséquence, avec cette logique caractéristique des experts en écriture, ils ont conclu que La Chalotais était l'auteur des pièces anonymes. Ils sont excusables dans une certaine limite, ils étaient calligraphes et non graphologues, ils ne s'occupaient que des pleins et des déliés de chaque lettre, de la position de la main et de la plume du scripteur, ils mesuraient au besoin avec un compas les dimensions des signes graphiques, ne s'attachaient qu'à la partie matériel de leur mission, sans en soupçonner la pari psychologique.

Oui, récriture des pièces anonymes offre d< analogies avec celle de La Chalotais, mais il y a entre les deux de telles différences que nous ne pouvons partager leur opinion... Après avoir dressé le tableau comparatif des caractères graphologiques des deox écritures, M. de Watteville ajoute : Ce tableau fait ressortir, suivant nous, de telles dissemblances entre les deux scripteurs, qu'il n'y a pas possibilité d'attribuer

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au procureur général les pièces anonymes... Il faut le reconnaître, les deux écritures ont certains points communs, mais ceux-ci sont insuffisants pour les identifier Tune à l'autre, elles émanent de deux hommes différents, de caractères absolument opposés. Nous nous croyons donc en mesure de déclarer que La Chalotais n'est pas l'auteur des trois pièces anonymes incriminées.

Ce serait peut-être le cas d'indiquer ici quelquesunes des erreurs mémorables, des bévues extraordinaires commises par les experts en écriture. L'histoire judiciaire en est remplie. Nous ne voulons pas rappeler un procès trop célèbre qui a naguère passionné toute la France et qui ne laisse pas que d'offrir certains points de ressemblance avec l'affaire La Chalotais. Citons seulement, à titre d'exemple, un fait moins connu, mais non moins concluant.

Lé comte Adolphe de la Boussinière mourait le 10 février 1885, laissant un testament authentique, dressé devant notaires et parfaitement en règle. Il déshéritait son frère, M. Edouard de la Boussinière, avec qui il était brouillé, et instituait comme légataires universels MM. de Bréon, ses neveux. Ceux-ci entrèrent en possession. Dix-huit mois après, le président du tribunal de Segré recevait par la poste, d'une main inconnue, un testament olographe daté du 13 janvier 1885, par lequel M. de la Boussinière révoquait son testament authentique et laissait toute sa fortune à son frère Edouard.

Naturellement MM. de Bréon contestèrent la validité de ce testament découvert après coup dans des conditions si étranges e\, «>Q\\\kwc^\^

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qu'il n'était pas de l'écriture de leur oncle Adolphe. Le tribunal de Segré ordonna des enquêtes, des expertises, des comparaisons d'écriture. Tous les experts déclarèrent que le second testament était bien de la main de M. de la Boussinière. D'après ces vérifications, le tribunal, par jugement du 13 août 1889, enleva l'héritage, évalué à plus d'ui^ million, à MM. de Bréon et l'attribua à M. Edouard de la Boussinière. Devant la Cour d'Appel d'Angers, nouvelles enquêtes, nouvelles expertises : même résultat. La Cour confirma le jugement par arrêt du 9 juin 1890. L'arrêt fut déféré à la Cour de Cassation, qui n'y vit aucun motif d'annulation. Ainsi devant toutes les juridictions, par tous les experts, l'acte était déclaré valable, et certainement écrit par M. de la Boussinière.

Or, il était faux ; ce prétendu testament était l'œuvre d'un faussaire très habile qui avait si parfaitement imité l'écriture du testateur que tous les experts s'y étaient trompés. Deux ans après, un notaire du Bourg d'Iré, nommé Guyard, était reconnu coupable d'avoir fait fabriquer le faux testament et condamné pour ce fait par la Cour d'Assises de la Seine, le 24 mai 1892, à dix ans de réclusion. Les héritiers de Bréon revinrent alors devant les tribunaux par la voie, rarement employée, de la requête civile; la Cour d'Angers, par un arrêt du 9 janvier 1893, dut déclarer nul le testament qu'elle avait proclamé véritable le 9 juin 1890, et leur restitua l'héritage de leur oncle *.

1. Il y eut même celle poiTl\c\x\o.T\Vfe \.t^% cMT\ftu«e au point de

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Voilà qui est de nature à jeter de singuliers doutes sur la valeur des affirmations des experts !

Revenons maintenant à l'affaire La Ghalotais. Si, après avoir montré le peu de certitude résultant de la comparaison matérielle des écritures, on recherche les considérations morales, les mobiles de l'action, on est amené à se demander d'abord quelle autorité, quel crédit pouvaient avoir les experts de 1766. Résidant à Paris, désignés par Saint-Florentin, ils connaissaient d'avance la mission qui leur incombait, ils ne pouvaient ignorer le nom de l'accusé, — condition indispensable dont l'absence suffirait à rendre leur témoignage suspect; — ils savaient qu'il s'agissait d'un procès politique, que les ministres s'y intéressaient vivement et désiraient une condamnation. Dans cette situation, pour se prononcer en faveur de La Ghalotais, il leur eût fallu une indépendance au-dessus des forces humaines.

A l'inverse, il serait nécessaire d'indiquer quel motif aurait pu avoir le procureur général d'écrire ces billets inintelligibles et grossiers. Il a insisté avec force, à diverses reprises, sur ces preuves morales, qui rendent a priori cette accusation si invraisemblable*. Ces billets sont indignes, ils sont extravagants et bêtement injurieux ; en faire un crime de lèse-majesté et les attribuer à une

vue da droit : M. Edouard de la Boassinière avait venda des terres; les acheteurs durent, malgré leur bonne foi, restituer ces biens et ne purent en recouvrer le prix, M. de la Boussinière étant devenu insolvable. (Ârrèt de la Cour de Rennes du 13 mars 1894.)

1. Second Mémoire^ p. 67. — Lettre à M. de Saint-Florentin, p. 121. — Troisième Mémoire, p. 17, 35, — Sixième Développement (Quatrième Mémoire^, p. 108-182.

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personne sensée^ à un procureur général, c'est^ un acte qui choque également le bon sens, U bicnscance et la justice.

Nous savons avec quelle énergie La Clialotais s'est toujours défendu, dans ses interrogatoires, dans ses Mémoires, d*avoir commis pareil acte. « Il est contre toute vraisemblance et contre le sens commun, dit-il, que j'aie jamais pu penser à écrire ces billets. Quel intérêt pouvaîs-je avoir à le faire? Pour supposer que je les aie adressés à ]\L de Saint-Florentin, qui a une multitude de lettres originales de mol, il faudrait supposer qu€ je fusse insensé L., »

Et, en effet. Ton n'a jamais articulé un moi tif plausible qui puisse expliquer Fenvoi de pa-reils écrits adressés à un ministre par un procu-i reur général. Cet argument suffirait à lui soi pour prouver le néant de raccusation"^.

1» SLru'me Développement^ p. 129, 131. — W ajoute : ft On o faî^ répandre le bruît portuiit que j'clnis peut-être ivre quund je fit| ces billets* Je répomlîi que peut-être mes iiccusnteura êtaienl ivTC» quand ils me les oui aUribut-s, Je îuissc uu public à juj^^cr lequel d^s deux est plus vrûi:iemblnblt„. A la première allégation qu'on ni'o faite d'avoir écrit ces billets, j'ai déclaré que jo les inscrivais en faux. J'ai offert ma tète nvaut de les avoir vu», jo rai uflertc nprèa avoir vu Fongianl» je l'offre eacorc présetilemont. JJ (Sixième Dctfehfpement, p. 12y, t3L)

2. M, Marion a cependant déroiivei-t un motif qui aurait pu, suivant lui, déterminer La Ghalutaia à écrire les billets i « Il n'avait imcun intérêt à le faire (dît-on). C'est la précisément qy'est le ntvad do la question, et rien n'est moins démontré : le» billets anonymes rappelaient i\ bien des égards ceux qui ovaietit afÛaé à Versailles quelque temps avant rultenlnt de Uamieus, et Louis XY, prompt à s'effrayer, pouvait, devant cca preuves dtt l'extraordinaire surexcitation dos espritta, jug-er prudenl de sacri4 fier un ministre et un cumniandaat déteslé, comme il avait 8a-( crifié en 1757 MiM, de iMachauIt et d'Arpenson* n {La Bretagnel p. 4ÎÎ.) — Nous livrant cette auppusition à rappréciaiion du lec leur. Nous ne pensons pas q\i'\l %o\it ucccssairc de la réfuter.

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