Procès instruit, I
saisir. Elle fut aussi parmi les pièces poursuivies plus tard :
Fable,
Dans une enceinte où règne la déesse A qui l'on voit une balance en main, Ces jours passés, un orage inhumain Mit le désordre et sema la tristesse.
Maint arbre vert et fertile en bon fruit, Maint arbrisseau promettant d'être utile, Enfin l'honneur, l'esprit de cet asile, Tout en un mot semblait être détruit.
On ne vit plus que les tristes fantômes De quelques Ifs, qui seuls étaient restés En nombre pair de douze bien comptés.
Tout aussitôt, ces superbes atomes Dirent : C'est nous qui sommes aujourd'hui De cet asile et la gloire et l'appui...
Enfin quel autre peut
De nos talents égaler l'avantage ?
En un clin d'oeil nous changeons de visage Et nous prenons la forme que l'on veut : On nous façonne et l'on taille nos têtes En prêtre, en moine, en Jésuites, en bêtes, Et dans ces lieux, par nous seuls embellis. C'est à nous seuls de régner sur les lys...
Mais la déesse ordonne que ces ifs usurpateurs
Soient dans un coin condamnés au mépris <.
Ces chansons, ces parodies, ces petits vers faisaient Tamusement et la joie de cette nouvelle
1, Procès instruit, T, 24.
26 LE DUC d'aiguillon et la chalotais
Fronde parlementaire. Mais ces traits acérés rendaient la position des douze « non démis » de plus en plus pénible. Elle devint vraiment intenable. L'un d'eux ayant été insulté parce qu'il portait l'habit noir, ils durent prendre les vêtements de couleur et l'épée.
Gela n'arrêta pas les mauvais plaisants qui sont féroces par nature. Dans la nuit du 26 juin, on affiche des potences à la porte de M. de Coëtivy et de M. de Keranroy.
M. de Rosily et M. de Coëtivy, abreuvés d'avanies, veulent à tout prix quitter la ville. 11^ finissent par en obtenir la permission. « Il ept juste, dit Raudin, de leur faciliter les moyens de se dérober aux désagréments, mais leur retraite semble légitimer les mauvaises façons». »
Quelle fut l'attitude de La Chalotais et de son fils Caradeuc au milieu de l'agitation générale? Se mêlèrent-ils à l'effervescence de leurs confrères? C'est un point qu'il importe de préciser, car il forma plus tard l'un des chefs d'accusation.
Le procureur général affirma qu'il avait gardé à cette époque la plus grande réserve, à tel point qu'il resta constamment enfermé dans le bel hôtel qu'il habitait, depuis la fin de mars jusqu'au mois de novembre 1765; il ne sortit peut-être pas sept fois de chez lui, dit-il, il n'assista à aucune assemblée, n'alla dans aucun lieu public, et ne re-
1. Arch. Nat., H. 436. Rapports de Raudin des 5, 19, 21, 26 et 28 juin 1765.
çut presque personne chez lui, si ce n'est dans Tappartement de sa belle-fille qui 'était grosse et étendue sur une chaise longue; il soupa en ville quatre fois seulement, chez M. de Flesselles, chez les présidents de Runefau et de Gatuëlan et chez M. de la Gâcherie, où se trouvaient ce jour-là plus de vingt personnes ^
On ne saurait douter de ces déclarations précises, car trop de témoins auraient pu les démentir.
Et pourtant le procureur général fut pendant toute cette période constamment et persévéramment dénoncé à Paris. Ces dénonciations partaient de rintendance. Elles sont évidemment Tœuvre de Raudin et de son collègue Audouard, qui nourrissaient tous deux contre La Chalotais une aversion marquée, et avaient épousé les rancunes du duc d'Aiguillon. Ils ne manquèrent aucune occasion de noircir ou de travestir les paroles du magistrat; et leurs rapports secrets eurent sur les décisions des ministres une influence considérable.
Dès le mois de mars, une dénonciation odieuse était adressée au ministre et communiquée au duc d'Aiguillon. Il est nécessaire d'en reproduire les termes textuels :
« Le 23 mars 1765, M. d'Amilly arriva à Rennes. M. de la Chalotais était arrivé la veille, ainsi que plusieurs autres. En arrivant il fut dîner chez M. de la Courpéan, où il s'enivra. Pendant le dîner, il dit que les ministres l'avaient
1. Procès instruit^ II, 86. Interrogatoire de La Chalotais. — Premier Mémoire, \, p. 35.
consulté, qu'on lui avait rendu toutes sortes d'honneurs et que la reine elle-même avait été obligée de convenir qu'il était un des meilleurs serviteurs du roi et surtout un homme d'esprit.
<( Après le dîner, il retourna chez lui recevoir la députation des procureurs du Présidial et du Parlement qu'on était venu lui annoncer. Il les reçut dans son jardin et répondit au compliment qui lui fut fait sur les apparences de sa lipnne santé :
« — Oui, je me porte bien, cependant j'eus, lundi 18, une indigestion de malheur. J'étais allé le dimanche à Paris; un petit homme, pas plus grand que cela, qui veut que tout le monde lui rende, le petit Saint-Florentin en un mot, trouva ma démarche mauvaise; il fît courir le lundi après moi.
« Je mangeais des huîtres dans lesquelles on avait, je crois, mis du salpêtre, lorsque son homme me joignit. Je revins à Versailles, où ce petit homme voulut me prouver que ce voyage était désagréable au roi. Il me tint d'autres propos ridicules. Enfin, soit les huîtres au salpêtre, soit le voyage de Paris à Versailles qui m'avait fait mal, j'eus une indigestion.
« Ce propos, tenu à quatre heures de l'aprèsmidi par un procureur général ivre à 150 praticiens, fournit le lendemain ample matière à rire aux curieux et aux nouvellistes '. »
1. Arcb. Nat., H. 630. Relation (manuscrite) de ce qui s'est passé au Parlement de Bretagne du 12 novembre 1764 au 23 mars 1765, avec de nombreux renvois aux dossiers contenant les pièces. — Il n'y eut jamais plus de 110 procureurs. Il y a donc exagération dans le chiffre.
Tous ces détails paraissent bien invraisemblables. La Ghalotais a déclaré dans son interrogatoire que les trois quarts étaient faux. Il ne vit Saint-Florentin que pour lui demander la permission d'aller à Paris.
Voici d'ailleurs son récit : « A mon arrivée à Rennes , j'allai dîner chez M. de la Gourpéan, mon parent. J'avais donné ordre de ne recevoir personne et je fus étonné en revenant de trouver une nombreuse députatîon des procureurs dans mon jardin. Y étant entré pour les recevoir avant de monter en chaise dans la cour pour aller à ma campagne, je fis avec eux un tour d'allée * ; après avoir reçu les compliments du syndic, chacun s'enquit avec curiosité comment le Parlement avait été feçu (à l'audience du 20 mars). Je leur dis en me promenant avec eux que les choses s'étaient bien passées, que les magistrats avaient montré de la noblesse et de la dignité et n'avaient point eu l'air ni trop hardi ni trop timide, mais respectueux et assez confiant. »
— « On dit, reprirent les procureurs, que M. de Saint-Florentin a été très piqué de ce que MM. du Parlement ne l'ont pas salué.
— <( Je leur répondis que tout le monde saluait M. de Saint-Florentin, mais qu'il était possible que certains magistrats ne l'eussent pas vu ou reconnu, attendu qu'il est très petit; moi-même j'ai pensé ne pas le reconnaître... Et, en me promenant, je fis, en étendant la main, le geste qu'on fait quand on dit de quelqu'un : Il n'est pas plus
1. Tous ces détails sont conformes à la situation des lieux, qui
sont encore à peu près tels qu'ils étaient. Une grande cour existe devant l'hôtel et un vaste jardin derrière.
30 LE DUC d'aiguillon et la ciialotais
grand que cela. J'ajoutai en voyant devant moi un procureur nommé Dagorne : il ressemble beaucoup à Dagorne et de taille et de figure. Quelqu'un a pu peut-être prendre ce geste pour une dérision, ce qui n'était pas dans ma pensée. Puis, montant avec eux l'escalier de mon jardin, j'entrai sur-le-champ dans ma chaise ^ »
Ce récit, qui n'a point été démenti par les témoins, mais confirmé dans ses principaux détails par les procureurs Desnos, syndic, et Doré, démontre les exagérations et les calomnies du rapport adressé à Paris 2.
En somme, malgré l'animosité haineuse des dénonciateurs, on ne pouvait découvrir contre le procureur général aucun grief sérieux.
Un mémoire justificatif des démissions ayant paru à Rennes le 20 juin, on Tattribue sans la moindre preuve à La Chalotais ou à son secrétaire Abeille 3.
Désirant aller au mariage de sa fille (M"*'' de Boissard) à Vern, La Chalotais demande la permission de quitter Rennes au vice-chancelier et au contrôleur général. Saint-Florentin se montre très froissé qu'il ne se soit pas adressé à lui et le lui reproche durement. La Chalotais déclare qu'il aurait mieux aimé ne pas aller au mariage que de solliciter l'agrément de ce ministre*.
On accuse Caradeuc d'avoir paru en public avec un habit de couleur. Saint-Florentin lui