Linguet, Mémoire pour d'Aiguillon, p
292 LE DUC d'aiguillon et l\ ghajlotais
famoiiso, qui devait eut rainer de si graves conséquences.
Un incident imprévu mit les deux adversaires aux prises.
La Clialotais était fort ému des tentatives faites pour décider les Etats à émettre un vœu eu faveur du rétablissement 4les Jésuites dans les collèges* Un pareil vote eût été pour le Parlement et pour lui un grave écfiee, un désaveu autorisé, une sorte de condamnation morale. 11 crut s'apercevoir que le duc favorisait ces projets. La supposition était, nous T avons dit^ fort luiturelle et fort vraisemljlal>Ie.
Les avis étaient, du reste, très partagés dans rassemblée elle-même et les esprits très surexcités. Inquiet et alarmé, La Chalotais se décida à informer Choiseul de ce rpii se |)assait.
« J'eus peur, dit-il, des suites de cette division, et comme il devint très manifeste que M. d*Ai<2rnîllon souleiiait le parti qui pouvait rendre la querelle plus \'ive; après lui eu avoir parlé trois ou quatre fois, je mandai Tétat de choses à M. le duc de Choiseul, mais je finis par lui dire tpie cola se réduisait peut-Hre, par j rapport à M. d'Aiguillon, à dire qu'il pouvait H n'avoir pas eu assez de penr de cette division et €pie je pouvais eti avoir eu trop. Je lui mandai le fait et ce que j^appréheudais; il me répondit que mes craintes étaient très bien fondées et qu'il voyait les mêmes elioses que moi ^ »
L Prtttiier Mémoire, p. 20. Lcth'*? h Stnnl-FloreiUiii du 18 jtiîn Î7(î^. ' — y\. MnrioD dit i a M. de In Chulotaiâ n reconim lui-tiiéme, drtiis un de ses interrog-aloires^ et ce iéuioig-imj^e est porlimlièremont probant, que d Aig-uîUon observa ce jour-là une exacte ucu-
DÉMÊLÉS ENTRE LA CHALOTAIS ET d'aIGUILLON 293
D'Aiguillon ne pardonna jamais cette lettre, cette dénonciation, si Ton veut, adressée à un ministre qui était son chef, son ennemi et son rival; elle mit le comble à son aversion. « C'est cette démarche, écrit La Chalotais, qui m'a attiré l'inimitié implacable de M. d'Aiguillon... Il dit que j'avais voulu le perdre et que je pouvais compter que tôt ou tard il me perdrait... Je continuai à lui rendre mes devoirs, il ne me fît pas l'honneur de me répondre. »
Certes, l'acte du procureur général était grave, mais outrepassait-il ses attributions? Nous ne le croyons pas. En se plaçant à son point de vue, il est légitime et honorable : <c Je voulais prévenir et empêcher des troubles, dit-il, je faisais office d'homme du roi et de bon citoyen * . »
tralité. » (La Bretagne^ p. 192.) Or, voici les termes mêmes de La Chalotais dans son interrogatoire : « H (d'Aiguillon) parut d'abord assez neutre, mais à la fin des Etats, il favorisa hautement ce parti et cette cabale. » (Procès, II, 55.) N'est-ce pas à peu près le contraire ?
1. La Chalotais commet sans doute une exagération en disant, dans son Premier Mémoire, que lors de la discussion de l'affaire des Jésuites aux Etats de 1762, «quelques gentilshommes menacèrent de mettre l'épée à la main, » et dans sa Lettre à Saint-Florentin « que deux gentilshommes qualifiés mirent l'épée à la main sur le théâtre. » La discussion fut des plus vives et les altercations si animées que les présidents durent lever la séance, mais le détail des épées tirées n'est pas confirmé par les documents. La vérité est probablement que deux gentilshommes se menacèrent de l'épée»
M. Marion dit à ce propos que par ces assertions La Chalotais « inflige le démenti le plus formel et certes le plus douloureux, venant d'une telle plume, aux historiens bretons qui ont voulu représenter les anciens Etats de leur province comme des assemblées bien constituées et délibérant avec calme et sans confusion. » (La Bretagne et le duc d'Aiguillon, p. 192.)
Les « historiens bretons » n'ont pas la naïveté de croire et n'ont jamais eu, croyons-nous, le tort décrire que les assemblées des
Lo duc d'Aifçiiilloa repartit pour Paris le 1*^' tlécemljre. Il fut tenu au courant des faits et gestes du Parlement, qui continuait sa campagne contre les Jésuites, par le premier président do la Brifîr^ d'Amilly. Celui-ci étnit uu esprit lui, moqueur et sceptique II ne partageait point les passions de ses confrères, il les suivait parce qull était It'ur chef. Sa charge n'étînt pas d'cnûgina bretonne; il semble avoir été nommé pour surveil* 1er, contenir et diriger cette compagnie ombrageuse et turlïulente.
(( ... Nos arrêts ont furieusement fait crier ici, écrit-il au duc d'Aiguillon vn lui racontant la fameuse discussion du 27 novembre; je ne pense
Etftts fiissetit loujotirs pnrfïiîlPiiiftivl calmes^ que Icuth membres se linsscnl coraiTiR des écoliers dans uns ehisse. KUes ïivniciil IcMii** ornjii'cs pL leurs emporti^ments, ce qui ne les empik'htiit pas d'être très r/fg;iiHèreïnc:nt eonstituces — tît m<>me <i d'avoir grand tiir^ » Dssure M°" de Sévi^nc.
i( Chaque ordre iléUliérniîl a part, dît enrorc Chateaubriand ; ta^étaicut trois assemblées parlirulières, nvTr leurs diverses iempêle», qui se i^onvertissaicnt cil ouragan g-ëfjéral quand le rlergé, la nobl«>s«te et le tiers venaient à tsc réunir. La rour satiUlait la dÎR- €orde, et dans ce cbanip resiserré comuie dans une plus vaste orèue, les talents, les vaniléi* et les ambitions êtaieut en jeu. (Mémoires il'Outre-iortfbe, édit, Birc, I, p, 2'i3.}
En somme, quand on a étndi*' riiiftlfiire des Etats de Brelaj^nej on reste convaîneii qu'ils peuvent 6>tre ronipnréîi à n'importe laquelle de nos assenihléL's parlementaires. Ils eti difîVvrent i^eulenient parce qu'ils muntruteul plus de savoir-vivre, plus de saiig-froid, plus de dij^nitê. Il ne faiidrflît pas, en efîet. remonter Irb» Irdn dans rhistoire de nos {]hambre.<î utodertie:^, pour y tnmver des srèu^s de pugilat autrement graves et autreiuetil *iei*ndM!cusex«i que relies qui »c passèieni dans lu sulie des Cordeliera, h Rennes^ le 2*1 oetobro
DÉMÊLÉS ENTRE LA CHALOTAIS ET d'aIGUILLON 295
pas, monsieur, que vous ayez peine à le croire. 11 y a pourtant des gens qui disent qu'ils en sont bien aises, parce que ce qui est trop fort ne peut pas durer. »
Vingt-huit Jésuites, dont vingt-trois à Rennes, se soumirent à la déclaration de domicile prescrite par la Cour. « Je ne crois pas, dit d'Amilly, que Ton puisse faire un crime, surtout aux Bretons, d'être venus demeurer dans une ville qui est la patrie d'un grand nombre et qui est la capitale de la province où ils sont nés. Cependant, on doit s'attendre à toutes sortes d'événements... »
« Je serais content que cette affaire finît et que nous n'en soyons plus occupés. J'ai peine à le croire, car on dit que le tonnerre gronde toujours ^ »
Les proscripteurs, en effet, allaient descendre à des rigueurs presque cruelles et à des minuties absolument ridicules.
Un jour, le procureur général annonce à la Cour qu'on vient de faire une horrible découverte. Mais laissons parler le greffier. Le style judiciaire est, pour une fois, tout à fait plaisant :
« Le sieur Forestier, ingénieur, chargé de préparer une salle du collège de cette ville qui doit servir aux exercices publics des chirurgiens, aperçut dans un rez-de-chaussée du nord des édifices destinés pour les retraites un siège de latrines soigneusement couvert d'ardoises et de planches. Avant eu besoin de ces matériaux, il
1. Arch. Nat., H. 633. Lettres autographes de d'Amilly au duc d'Aiguillon des 2, 3, 10 et 17 décembre 1762.
296 LE DUC d'aiguillon et L\ Cn\LOTAIS
les fît enlever et trouva dans Fintérieur, presque, à la superficie de la première hotte, des feuiUes entièreï^ de livres, FîÛBant fouiller plus avant, il en tîra plusieurs volumes qu'il emporta, et demi on ignore le nombre et les titres. L'on sait seulemeut que parmi ces H^Tes était un rogistro contenant Fétat des biens et des revenus des ci-devant Jésuites du collège de Rennes.
« Des particuliers ayant eu connaissance Jej cette découv(n1e ont eu la curiosité de fouiller encore plus avant dans le même lieu et ils en ont tiré plusieurs A-'olumes, la plupart entiers, au nombre desquels sont, entre aulres, un poème manuscrit , d'environ 200 feuilles sur Fassassinat du roi Aam Portugal et un autre manuscrit contenant les" noms et demeures des ci-devant Jésuites et le nom des frères coadjuteurs spirituels et ïifliliés, parmi h^squcls se trouve celui de quelques gens de distinction K.. »
La Cour commit gravement un conseiller, IP Huart de la Bourbausais, pour descendre sm* J le champ au couvent de la rue Saint-Thomas etfl faire faire ouverture dfs li^ux indiqués. Celui-ci ' s'y rendit, entendit Forestier, mîus ne crut pas^ devoir pousser plus loin ses investigations •. ■
Les .lésiuies avaient par contre d'ardents dé-" fenseurs. Il parut vers cette époque une brochure, anonyme intitidée : Appel à la raison des écrltsî et libelles publiés par la passion cofitre les Je* suites (le France, C'était un pamphlet trèi
1, Regî»tre8 secrets du Parle ineiil de Brclagne, 20 uavembr^
2, Arch. Nul., U.633.
DÉMÊLÉS ENTRE LA CHALOTAIS ET d'aIGUILLON 297
mordant dirigé contre le procureur général. Il fut dénoncé à la Cour le 20 décembre 1762.
« Gomme personne n'y est nommé par son nom, écrit ironiquement d'Amilly, il eût peut-être été plus prudent de garder le silence et de ne pas établir par un arrêt solennel qu'il était question de M. de la Ghalotais; mais on assure qu'il s'est plaint avec vivacité du silence que le Parlement avait gardé jusqu'à présent. Il a cité l'exemple du Ghâtelet. M. de Montluc a été, suivant l'usage, chargé de la négociation. Il a engagé M. de Montreuil a être le dénonciateur et tout de suite est retourné à Laillé *.
« Nous n'étions hier que dix juges au Palais. On arrêta que le livre serait remis à M. Le Prestre, M. du Parc-Porée étant absent; et on lui a enjoint de rendre compte de ce qu'il pensait des deux volumes vendredi prochain. Le délai est bien court, mais on l'a fait exprès pour dispenser l'orateur d'être obligé de discuter et de faire une critique de toutes les choses mauvaises que contient ce livre, ce qui peut-être lui aurait été difficile en aussi peu de temps. Il se tirera d'affaire avec une vingtaine de lignes de réquisitoire. Ge livre sera apparemment brûlé vendredi. Ge n'est pas répondre, mais c'est une politesse que l'on ne peut refuser à un confrère qui le désire-. »
Or, l'avocat général Le Prestre de Ghâteaugiron joua à La Ghalotais le mauvais tour d'insérer dans son réquisitoire, — sous prétexte de
1. Ghûteau du président de la Bourdonnaye de Montluc, à trois Jieues de Rennes, commune de Laillé, canton de Guichen. %, Arch. Nat., H. 633. D'Amilly à d'Aiguillon, 21 décembre 1762.
208 LE DUC d'aiguillon et la ghalotais
(Irinontror à la Cour la culpabilité du pamphlétairo, — les passages les plus désagréables pour Fauteur dos Comptes rendus.
<( Le calomniateur anonyme accuse effrontément, dit-il, M. le procureur général de manquer à TEglijO, à son chef visible, au corps dos ])remiers pasteurs, à celui du second ordre, à la ])rtMnière école du monde chrétien, aux sociétés religiinises, aux nations étrangères, à la vérité, à la l)()nnc foi, à la justice, à la piété, à la religion, à hi raison. Que d'horreurs! *... »
M. di' la (Ghalotais ne fut pas très flatté de TiittcMition ni charmé devoir imprimer et répandre (M' ré([uisitoire I)ourré de critiques et de reproches restés sîuis réfutation.
DWniilly traduit cette impression dans une li'ttn* nialicieus(i : « Sur le récit que Ton fît à la ])iM's()iin(' intéressée (La Ghalotais) du réquisitoire de son confrère, il se plaignit beaucoup et voulait i\\w Ton ini])rimat la dénonciation qui avait éh* l'aiti» i)îir li» conseiller (M. de Montreuil). Le Parlement avait arrêté le contraire. Je fîs offrir de rass(Mnl)ler la Compagnie à ce sujet hier lundi (11 déeiMnbre) et on ne Ta pas voulu; mais je en>is bien qu(» la tracasserie n'est pas fînie.
« On Si» |)laint que le discours de Tavocat gém'ral n'est ({u'un ramassis des injures éparses tiaus II* \'\\VK\ comme s'il avait eu dessein de les faire passer à la postérité; ([u'il n'y a pas un mol (reL)g(» d(* Tautcuir que celui de V Appel h lu ruisoN il voulu contredire. La chose est assez
I Vri'i^t «lu 'J'i <irrciiibro 17(>2. Iiiip. in-'i' de \ i)uges. — Arch. a n ol Nil.. C. ITM,
DÉMÊLÉS ENTRE LA CHALOTAIS ET d'aIGUILLON 299
véritable, mais je crois que M. Le Prestre a agi avec simplicité..., aussi le tout s'est passé sans malice. On m'avait proposé de me communiquer le réquisitoire avant qu'il fût prononcé ; je remerciai de la politesse, en disant que sûrement on n'en serait pas content et que je ne voulais pas que l'on crût qu'il avait été fait de concert avec moi *. »
Ce petit tableau de mœurs intimes des parlementaires du XVIII® siècle n'est-il pas piquant ?
Le Parlement prit encore au début de l'année 1763 de nombreuses décisions relatives aux Jésuites et aux collèges de la province. Mais ce sont des arrêts d'administration sans grand intérêt.
Le 24 mars 1763, le procureur général . présenta à la Cour son Essai d'éducation nationale, et celle-ci lui en décerna acte purement et simplement.
1. Arch. Nat., H. 633. D'Amilly à d'Aiguillon, 28 décembre 1762, — Toutes ces lettres sont signées d'Amilly. M. le Premier signait les pièces officielles : La Briffe.