‹ Le pouvoir absolu et l'esprit provincialChapitre 2 sur 178 · UN DÉBAT HISTORIQUE · texte numérisé non relu

UN DÉBAT HISTORIQUE

La Chalotais a eu jusqu'ici cette étrange fortune d'être à la fois très populaire et très mal connu.

Pour le public, son nom évoque surtout le souvenir du proscripteur des Jésuites, et la foule ne voit en lui que l'auteur des fameux Comptes rendus. Les passions politiques se sont emparées de cet ouvrage, et toutes les fois qu'il est question de nouvelles mesures contre les ordres religieux, on fait appel au procureur général et l'on réimprime ses réquisitoires.

Mais La Chalotais a été, à son tour, emprisonné, proscrit, exilé. Quelles sont les causes de ses disgrâces et les motifs des rigueurs qu'il a subies ? On ne le sait guère. Sur ce point, la légende s'est mêlée à l'histoire et a formé autour de ces faits une sorte de pénombre qui les cache au vulgaire.

Les curieux n'avaient, jusqu'à présent, que la ressource des dictionnaires historiques, mais ces recueils — fort utiles d'ailleurs — se transmettent pieusement l'un à l'autre une série de notions vagues ou d'erreurs manifestes que nul ne songe à corriger.

Il nous a paru qu'il était temps de faire la lumière

sur ces événements, et que le récit de cet important épisode de notre histoire nationale pouvait présenter quelque intérêt.

Pendant près de dix ans, de 1765 à 1775, 1' « Affaire de Bretagne » a passionné la France et l'Europe. Ce fut bien une « affaire, » en effet, avec ses obscurités troublantes, ses polémiques déchaînées, ses coups d'Etat judiciaires. Nous savons par expérience combien ces grands procès peuvent surexciter les esprits. Il y a un siècle, l'affaire La Chalotais ne fit guère moins de bruit et n'eut guère moins de retentissement. Les temps passent, les situations diffèrent, mais les hommes sont toujours les mêmes et leurs passions ne changent point.

C'est pour cela qu'il est si difficile de raconter les détails de la politique d'autrefois et de restituer ces débats émouvants avec une impartialité complète. Les ardeurs qui ont animé nos pères revivent trop facilement sous la plume de celui qui les décrit. Et pourtant, l'historien ne doit pas être l'avocat qui défend •une cause, mais le juge qui prononce une sentence.

Cette impartialité est d'autant plus nécessaire — et aussi d'autant plus difficile — que les questions qui seront traitées dans cet ouvrage sont aujourd'hui l'objet de discussions nouvelles. Elle n'oblige pas, croyons-nous, l'écrivain à taire son avis ni à dissimuler ses appréciations, mais elle lui commande d'apporter dans l'exposé des faits et la peinture des caractères une entière bonne foi, un souci scrupuleux de l'exactitude, une équité inaltérable et une constante modération.

C'est avec ces sentiments que nous avons voulu parler d'abord de l'expulsion des Jésuites. Les passion3 que cet événement a soulevées ne sont point

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