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VI. Les grands chemins

Les événements politiques qui ont marque les vingt dernières années du règne de Louis XV sont connus de tous. A l'extérieur, des guerres mal conduites entraînaient des désastres successifs. A rintérieur, l'impopularité du pouvoir grandissait, l'opposition prenait une importance inconnue jusque-là, l'opinion publique ne laissait échapper aucune occasion de s'élever contre un gouvernement qui se donnait tous les torts du régime absolu sans les racheter par la gloire dont

Louis XIV avait entouré son nom.

Le roi était livré à la domination d'une favorite qui s'arrogeait le droit de diriger TEtat, de nommer les ministres et de désigner les généraux. Les désordres de sa vie privée ont rejailli sur sa politique et lui ont mérité d'être jugé par la postérité avec une sévérité justifiée.

Cependant, il ne faudrait pas que la légende remplaçât l'histoire ; l'équité commande de s'enquérir avant de condamner. Le caractère personnel du monarque, mis en lumière par des travaux récents, est aujourd'hui mieux connu et plus justement apprécié.

C'était un étrange composé de faiblesse et d'absolutisme.

Naturellement bon, Louis XV se laissait parfois entraîner à d'incroyables rigueurs; très fin et très perspicace, il aurait pu gouverner, car il savait prévoir; mais il finissait presque toujours par adopter le plus mauvais parti. 11 ne savait pas résister à ses ministres, à ses courtisans, à ses favorites. « 11 était de notoriété publique qu'au Conseil, lorsque le roi ouvrait un avis, cet avis était toujours combattu, et que le prince finissait, après quelques objections, par adopter le sentiment de ses conseillers, et cela en sachant qu'il faisait mal et en se disant tout bas : Tant pis, ils l'ont voulu! * »

N'écrivait-il pas lui-même en 1757 à sa fille,

la duchesse de Parme : « Ils ont tant fait qu'ils

m'ont forcé à renvoyer Machault, l'homme selon

mon cœur; je ne m'en consolerai jamais. »

Plus tard, il disait en parlant de M. de Mon-

1. Boulnric, Correspondance secrète inédite de Louis XV, I, 4.

LES DÉBUTS DU DUC d'aIGUILLON 3

teynard, ministre de la guerre, que les intrigues du duc d'Aiguillon et de; M™** du Barry cherchaient à renverser : « Il faudra bien qu'il tombe, car il n'y a que moi qui le soutienne. »

Dans d'autres circonstances, au contraire, il faisait preuve d'une véritable dureté. Ainsi, il détestait les Parlements, qui avaient à ses yeux le tort de fronder son autorité et de miner les bases du pouvoir royal; il les traita plus d'une fois, nous le verrons, avec une rudesse excessive. Quand les magistrats se présentaient devant lui, il ne leur épargnait ni les semonces, ni les menaces. Il laissait même volontiers les jeunes courtisans tourner en dérision ces robins prétentieux et gourmés.

M™® de Pompadour ne leur était guère plus favorable, elle dut cependant plusieurs fois demander aux Parlements leur concours pour l'accomplissement de ses desseins. On sait quelle influence dominatrice elle exerça sur la direction des affaires publiques.

Disposant de la faveur royale, elle aspira bientôt à faire sentir autour d'elle son autorité, et elle finit par distribuer à son gré les honneurs, les emplois et les charges. A toutes les passions de son sexe. M™*' de Pompadour en joignait une plus rare chez les femmes : la passion du pouvoir. Aussi elle éprouva le besoin de se créer un parti et de se ménager des appuis pour maintenir son crédit. Le sentiment tendre des premiers jours s'éteignit vite chez le roi, et la marquise dut plus encore à son habileté et à ses intrigues qu'à sa beauté et à ses charmes de s'imposer jusqu'à sa mort à l'inconstance royale.

Pendant vingt ans * elle sut faire prévaloir ses volontés; son influence sur la politique fut presque toujours néfaste; par ses folles dépenses, elle contribua à la ruine des finances. « Le seul fait que ce nom indigne et ridicule doive être mentionné dans les annales de la monarchie française est en soi-même un tel scandale qu'aucune sévérité à son égard ne paraîtra jamais excessive -. »

Cependant il faut être juste, même à l'égard de cette femme décriée, et la vérité oblige à reconnaître que son action fut quelquefois intelligente et heureuse.

(( Dès son arrivée à la cour, la marquise se trouva face à face avec des ministfes hostiles, comme Maurepas et le comte d'Argenson, ou avec des hommes plus préoccupés de leurs devoirs que de ses caprices, et qui dès lors y résistaient courageusement. Malheur à qui lui déplaisait! Fût-il d'ailleurs dévoué au roi et à la monarchie, il fallait qu'il quittât la place, et le comte de Saint-Florentin est le seul que ses fantaisies épargnèrent^, w

En 1753, au moment où commence ce récit, M. de Saint-Florentin était ministre de la maison du roi. Appartenant à la puissante lignée des Phclypeaux, qui depuis quatre générations avait occupé à la cour les plus hauts emplois, il jouis-

1. M""" de Pompadour devint la maîtresse de Louis XV au mois d'avril 1745, après la mort de M'"" de Chàteauroux. Elle mourut le 15 avril 1764, à l'àg-e de quarante-deux ans. -

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