Journal des Audiences, t. IV, p
de vastes propriétés qui engendraient souvent des procès. La magistrature les saisit avec empressement, elle aime à en élargir le cadre et a affirmer en toute occasion les a principes de l'Eglise gallicane. » Les « Gens du roi » partagent et excitent quelquefois ces sentiments.
Par exemple, on défend à toutes personnes de faire aucune assemblée de confréries sans lettres patentes enregistrées au Parlement. « Les abus, les monopoles et les excès que causent ces confréries sont connus, déclare Tavocat général La Chalotais, et ne permettent pas de s'écarter de la règle que les ordonnances, les conciles et les règlements ont établie ^ » Il déplore le relâchement de la discipline ecclésiastique, qui donne lieu à des taxations inusitées et change les oblations volontaires des fidèles en contributions forcées et en droits exigibles-.
Un autre jour, dans une question importante et tout actuelle, il conteste le droit du Pape d'accorder les dispenses de mariage. Ce discours produisit une grande impression ; PouUain du Parc déclare que La Chalotais a traité le sujet « en homme d'Etat et en philosophe chrétien, » éloge précieux sous sa plume, car il en est très avare.
A ce propos, l'avocat général émet des idées qui semblent faire prévoir la sécularisation du mariage, prononcée cinquante ans plus tard. Après avoir rendu hommage à Jésus-Christ, « auteur de notre divine religion, il a élevé, dit-il, le mariage à la dignité de sacrement, mais il n'en a point
1. Journal des Audiences, t. I, p. 115. Arrêt du 8 mars 1731.
2. Journal des Audiences, t. I, p. 74, 512. Arrêt du 1" fêv. 1734.
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changi' la nntun? et les conditions; co n'en es% pas moins en soi un contrat liiimain i*t civil, son mi s ossontirllrmorit aux lois Jl* la société.,. ™ Ge qae la relig-ion a ajuulit au mariage n'a donoj pas dépouillé les magistrats et les princes du pouvoir qu'ils avaient l\ cet égard; penser autrement, c'est attaquer la société, isoler le droit naturel et le droit des gens ^.. »
On voit que Là Chalotais était à la fois imbu des préjngr's parleuieutaires et favorable aux idr^es nouvelles, fortiliées chez lui par une science réelle, un amour passionné de Tétude, une vie p ri V ù (3 i r r ('■ j > l' o e Im h 1 e .
On s'est demandé s'il avait conservé la h^ religieuse. Ou n'en ]>eul guère douter à la lec-tnre des souvenirs fie famille laissés par soe gendre et son arrière-petite-fille.
Le comte François de la Fruglaye, gendre de JL do la Chab^tais, a écrit des Mémoires qui olTrent un intérêt de premier ordre'-'. Ils consti^
1. Jaurnnf (hs Aiifiiencts, t. I, p. l'iG: t. III, p, 198 à 25 Arri^t du VI jm\\*H l~hO. — Le Mémoire sur les di^ppiiscs de mû rînge di? La tlbnlolnÎH fut publié dim» VAiis au jc princes de CEa gftne catholûfue ou Mènioùe th tioit^e canonùttta cctèbres. PûpiSj 1758, 2 port. ïn-8-.
2. Les Mémoin^s de M. dp la Frugflnyo forment deux gros vo lûmes in-folio itinrutâent» redits : rtju de 27,'î, l autre de 105 piigcsJ Us sout rôrïflervéii aux arrUives du ebiUenii de Keronroux^ prè de Morlaîs-, uppnrtenaut à M. le euuite Paul dii Nonipère ClmuipagriY, nrrière^jielit-fils de M. <)e la Fruglcjo, M. de Chom'^ pog-ny vôulttl bien, en 1892, me commuiiit^ucr ees préeieui Mé-
tuent, on le comprend, un document capital pour cette histoire; Ton ne peut, sans les connaître, donner aux événements leur physionomie exacte, ni aux personnages leur véritable caractère. Ces souvenirs ne sont pas les seuls. M. de la
moires et m'autoriser à en copier de longs extraits. H est mort à Keranroux le 14 mai 1898.
Inutile de dire que ces souvenirs sont absolument inédits. Quelques lignes en furent seulement communiquées en 1845 à Grétineau-Joly, qui avait demandé à la famille des renseignements sur la part prise par La Chalotais à l'expulsion des Jésuites. Tous les historiens ont copié ces fragments dans VHistoire de la Compagnie de Jésus (t. V, p. 211) ou dans la Biographie Bretonne de Levot. On en trouve également un passage dans le Dictionnaire d'Ogée et Marteville, II, p. 781, éd. de 1853.
L'authenticité de ces Mémoires ne peut faire de doute. Outre une tradition de famille non interrompue et certaine, il existe des preuves écrites.
A la fin du premier volume est une note ainsi conçue :
0 J'avais 72 ans lorsqu'en 1802 j'entrepris la rédaction de ce Mémoire, j'en écrivis avec assez de suite et de rapidité les trois premiers chapitres, jusqu'à l'année 1776; alors, peu content de ma rédaction, je n'écrivis que par intervalles très éloignés jusqu'au chap. IV, à l'année 1788. »
Puis M. de la Fruglaye voulut jeter le manuscrit au feu, mais, sur les instances de sa fille, il reprit son travail :
« Je sacrifie mon amour-propre à lui complaire, écrit-il, je reprends la plume dans ma 80" année... mais je n'écris que pour mes enfants. » Cette note, placée à la dernière page du premier volume, est signée : De la. Fruglaye.
Le deuxième volume va jusqu'à l'année 1815 ; en 1812, à 82 ans, M. de la Fruglaye écrit : « Parvenu à ma 82" année, entre tous les bienfaits dont je suis redevable à la Providence, je lui dois celui de m'avoir conservé la faculté d'apprécier dans toute son étendue la reconnaissance de cette faveur insigne. » Pensée ingénieuse et élevée qui prouve bien la lucidité de cette intelligence remarquable. Du reste, M. de la Fruglaye fut nommé maire de Morlaix en 1813 et mourut le 10 novembre 1818, à l'âge de 88 ans.
L'écriture est petite, régulière et courante; celle du second volume est un peu altérée, mais encore fort nette. Il se termine par une note tracée par M. de la Fruglaye, le 7 juin 1818, signée par lui et relative à ses dispositions testamentaires.
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Fruglaye eut un fils, le comte de la Fruglaye, pair de France, qui eut lui-même trois filles. L'une d'elles, M"*' Maria de la Fruglaye, est morte à Paris, au couvent des Oiseaux, en 1862, à Tâge de cinquante - quatre ans. C'était une femme d'une intelligence remarquable.
Elle a laissé des souvenirs qui, pour n'avoir pas la valeur inappréciable de ceux de son grand-père, sont loin cependant d'être dépourvus d'intérêt.
« Pour juger M. de la Chalotais, écrit-elle, il faut se reporter à son époque. Cela nous est encore facile, car, pour nous, ce temps n'est pas la lettre morte de Thistoire, nous y touchons grâce aux traditions encore vivantes -au milieu de nous, par les hommes dont la vie politique commençait au moment de la mort de M. de la Chalotais... Mon père, son petit-fils, assistait avec son père à la dernière session des Etats de Bretagne en 1788. » Ces souvenirs ont donc la valeur d'une tradition de famille rapprochée et constante.
(( Le nom de M. de la Chalotais est fort connu, ses œuvres et sa vie le sont très peu. Il eut toujours des sentiments chrétiens et pratiqua la religion dans toutes les circonstances de sa vie. » Elle dit encore : « M. de la Chalotais pratiqua la religion dans ses plus rigoureux devoirs jusqu'à la fin de sa vie. Il faisait ses pâques, observait le carême et, par une contradiction singulière entre ses écrits et sa conduite, ses filles et ses petites-filles étaient élevées au couvent, malgré ses préventions contre ce qu'il
appelle réducation monacale dans son Essai sur l'Education ^ »
Malgré les illusions explicables chez une parente pieuse qui cherche à défendre la mémoire de son aïeul, il y a là un témoignage formel et précis dont il est impossible de ne pas tenir compte.
La Chalotais n'était ni janséniste ni moliniste, et semble même avoir professé un certain dédain pour les disputes des théologiens. Pourtant M™® de la Fruglaye dit que « son esprit était imprégné des utopies de son siècle, jusqu'au point d'altérer la justesse de son sens droit et de sa logique, sinon de sa bonne foi. Mais du moins son âme, véritablement chrétienne, resta pure de toute tendance vers Timpiété de ses contemporains. Si Voltaire et d'Alembert ternirent son talent par de venimeux éloges, intéressés qu'ils étaient à s'autoriser du témoignage des hommes religieux pour attaquer l'Eglise, il n'avait point comme eux pour but de nuire à la religion qu'il aimait et pratiqua jusqu'à sa mort^. »
Ce qui est incontestable, c'est que La Chalotais fut un noble et grand caractère. Les témoignages que lui rendent sur ce point son gendre et sa petite-fîUe ont été confirmés par la postérité et par l'histoire.
La loyauté, l'énergie, la fermeté et le désintéressement furent les traits distinctifs de sa vie.
1. Souuenirs manuscrits de il/*"*» de la Fruglaye, Archives du château de Keranroux.