La Chalotais agriculteur, par Louis de Villers, p
2. Tous ces noyers ont été abattus au rommenccmcnt du siècle pour servir à la fabrication des bois de fusil.
dont deux seulement ont survécu à leurs parents : Anne-Jacques-Raoul, qui fut procureur général, et Gabriel-Jean-Raoul, dit le chevalier de la Chalotais, — et six filles dont Taînée mourut célibataire à Paris à Tâge de quarante ans, le 11 février 1767, et dont deux se marièrent : M™® de Boissard, morte à Saintes en 1774, et M™® de la Fruglaye.
C'est justement au Plessix-de-Vern que le comte de la Fruglaye vit pour la première fois celle qui devait devenir sa femme et qu'on appelait, selon un usage du temps, W^^ de Saint- Benoist. M. de la Fruglaye a retracé lui-même, avec une simplicité charmante, le récit de cette entrevue, qui nous fait pénétrer dans Tintérieur d'une famille parlementaire au xviii® siècle.
C'était au mois d'avril 1761.
Le jeune comte, recommandé par un ami commun des deux familles, l'abbé des Fontaines, que nous avons vu jouer un rôle important aux Etats de 1760^, était arrivé à Rennes la veille du jour fixé. Il était grand et distingué, sa figure un peu longue, amincie par le bas, était expressive et fine, ses yeux vifs décelaient l'intelligence, la décision et l'énergie, qualités dont nous le verrons plus tard donner des preuves multipliées-,
1, Voir plus haut, p. 113.
2. Telle est bien la physionomie que rend le joli pastel conservé au château de Keranroux. Ce portrait, ainsi que celui de M"* de Garadeuc, n'est pas un des moindres attraits du riche et curieux Musée du château de Keranroux.
En passant à Rennes, M. de la Fniglaye avait ■ vu à riiôlel de Caradeuc ^ le portrait de sa fiitureJ JP*^ de Saiïit-Benoist; il ne Tavait point trouvée^ jolie,.. Aussi était-il un peu inquiet et fort éniii. [ comme on Test en pareille circonstance, quand il prit le lendemain la route di* Vern. j
« Une allée très longue, dit-il, annonce le cliùleau. iVous aperçûmes de fort loin M* de fa Chalotais venant au-devant do nous, accompagné de deux hommes de sa société. Dés que nous fûmes à une certaine distance, nous descendîmes de voiture, nous marchâmes à leur rencontre et mon ami (rabljé des Fontaines) me présenta* M, de la CJialutais me fit l'accueil le plus aimable et me présenta aux deux messieurs qui raccompagnaient. Nous prîmes ensemble la route du chatean où Ton nons al tendait, chacun à sou poste. M"" de Saint-Benoist avait été placée dans le haut du salon de compagnie. Monsieur son ^ère me coudnisit vers elle. En Tahordant, je balbutiai un compliment très court, an([uel elle répondit aussi peu distinctement. Notre excessif et mutuel tmibarras ne nous permettait pas d'ar ticuler distinctement, mais nous nous embras sâmes. Je m'y olfrîs d'autant pins votontiers que je la trouvais moins ressemblante à ce vihiiu portrait de tiennes. La physionomie exprimait agréablement la douceur et la bonté.
[fuéi-
L U ft'flg-il (le îlioJc'l que M. âr lu Chîtlotfiîs nvnU nehpli? queP qucs unnces auparavant. Cel hùtfJ, qtjî » upprlail l'hôtel d Mtirheuf, prit alors le nom d hôttîl âo Curinh-uv tpril portQ oripope. U fst *.jtiie un roin rlo !a rue rifs Fosî^éy ri dr la rue* ftfl Fuugère», en fnce de la prt^ferluro, el oppitrticîvlaux desceiidniits de M. de la CbalotuiB.
« A peine fùmes-nous assis en cercle que M. de la Chalotais, voulant abréger ce premier moment d'embarras, me proposa de me faire voir les détails d'un bâtiment neuf qu'il m'avait fait remarquer en arrivant. L'on fait tout gauchement lorsqu'on est déconcerté ; aussi, voulant me lever précipitamment pour, suivre M. de la Chalotais, j'arrachai du pommeau de mon épée le bras du fauteuil où j'étais assis et le renversai avec un fracas horrible, ce qui rompit le sérieux de la compagnie.
« Nous promenâmes jusqu'au dîner, où M. de la Chalotais me plaça près de lui et fut pour moi d'une amabilité charmante qui me rendit beaucoup d'assurance... »
Les jeunes gens se plurent, le mariage eut lieu.
<c Notre ami, l'abbé des Fontaines, fît la cérémonie avec l'intérêt de l'amitié et le zèle d'un respectable ecclésiastique. Ces sentiments réunis lui dictèrent le discours le plus éloquent et le mieux fait, qu'il prononça de la manière la plus touchante. Nos noces se firent sans éclat; très peu de personnes étrangères y furent invitées, mais tout Rennes vint en visite à Vern à cette occasion... »
M. de la Chalotais n'avait pas une fortune considérable; sa fille ne reçut que 3,000 livres de dot^ Son mariage fut heureux, rarement deux époux furent mieux assortis.
1. M. Marion dit que La Chalotais avait des dettes, — ce qui est exact ; — mais comme il veut prendre en mauvaise part tous les actes du procureur général, il insinue que ces
166 LE DUC d'aiguillon et la chalotais
Du reste, M. de la Fruglaye a tracé des premiers temps de sa vie de famille et de la société de Vern un tableau piquant et vraiment plein d'attrait. Peut-être trouvera-t-on Fauteur un peu sévère pour certains de ses parents, mais nous avons tenu à respecter scrupuleusement son texte :
« La société habituelle du château de Vern était composée de M. de la Chalotais, qui joignait aux talents et aux vertus d'un magistrat un grand usage du monde, une parfaite égalité de caractère et une extrême amabilité dans l'intérieur de sa famille ; de M^^® de la Mancellière ^, sœur de feue M""® de la Chalotais, fille âgée qui avait passé sa vie avec sa sœur et son beau-frère, uni sa fortune à la leur et soigné l'éducation de leurs enfants. Elle était avec raison aimée et respectée de toute la famille. On lui rendait beaucoup, quoiqu'elle eût peu d'esprit, le carac-
dctles pouvaient bien avoir des causes peu honorables (p. 168). Il aurait été beaucoup plus simple de supposer — ce qui était la vérité — que les grosses acquisitions d'immeubles faites par La Chalotais et l'impossibilité où il fut, pendant dix ans, d'administrer ses biens, achevèrent de déranger sa fortune déjà obérée. M. de la Fruglaye l'explique dans ses Mémoires. Nous y reviendrons plus loin.
Une lettre conservée à la Bibliothèque de La Rochelle (Ms. vol. 637, fol. 8) prouve — contrairement à ce qu'affirme M. Marion (p. 169) — que La Chalotais n'était ni arrogant ni dur à l'égard de ses créanciers. Il sollicite un atermoiement, il invoque ses malheurs, sa bonne volonté, la sûreté de la créance et promet de payer dès que les événements lui permettront de s'occuper utilement de ses affaires. (28 avril 1772.)
Par contre, M. Marion tresse des couronnes au duc d'Aiguillon parce que celui-ci fit rendre à La Chalotais ses pensions. Kst-on un héros parce qu'on répare une injustice criante 7
1. Jacquette-Anne de Rahier, D"*^^ de la Mancellière, née i\ Rennes le 6 mai 1701, décédée à l'hôtel de Garadcuc le 13 juillet 1785, onze jours après son beau-frère.
tère sévère, et qu'elle fût fort aisée à blesser et très rancunière.
« M"® de la Chalotais avait environ trente-cinq ans % était fort occupée de sa santé qui était vraiment mauvaise, raison qui l'avait déterminée à ne se point marier. A beaucoup d'esprit naturel, elle avait joint une foule de connaissances de tout genre qui rendaient sa conversation aimable et intéressante. Elle faisait les honneurs de la maison de son père et en dirigeait les dépenses. Son cœur était vraiment bon, mais son caractère était impérieux, souffrait difficilement la contradiction et conséquemment difficile à vivre.
(c Ma femme avait eu beaucoup à souffrir du caractère dominant de sa sœur aînée. Née douce et bonne, elle s'était entièrement soumise à ses volontés dans sa grande jeunesse. Mais ayant acquis avec les années des connaissances et des moyens de plaire, elle y avait réussi dans sa famille et la société de manière à obtenir des préférences sur sa sœur, dont le joug s'appesantit sur elle en raison d'un soupçon de jalousie qui le rendait fort amer.
<c M^^® de Vern, troisième sœur -, était malheureusement née, son personnel (sic) était déplaisant, son esprit très court, son caractère capricieux à l'excès et inconséquent. On la traitait