‹ Le pouvoir absolu et l'esprit provincialChapitre 67 sur 178 · Journal de Barbier, VII, p · texte numérisé non relu

Journal de Barbier, VII, p

2. On assure que M. de Ghoiseul s'entendit avec les principaux membres du Parlement et les encouragea à procéder contre les Jésuites. (De la Destruction des Jésuites en France^ par Sénac de Meilhan, à la suite des Mémoires de A/"° du Hausset, p. 253.)

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la capitale : la vie provinciale n'est pas toujoTirs i cependant indigne d'être racontée. ■

Les Parlements de province étaient animés des mêmes sentiments que celui de Paris, mais, placés dans iHi milieu plus calme, ils se montraient moins passionnés. Ils étaient encore peuplés de magistrats qui unissaient à la dignité de la vie la fermeté du caractère, a Dans ces Parlements se trouvaient des hommes éminents par leurs lumières, recjinimaiidaljles ]îar leur intégrité^ qui se faisaient les interprètes du droit et de la liberté et qui servaient le roi en servant la justice et la vérité. La véri Laide indépendance est celle qui avertît runtorité non pas pour Famoindrir, mais pour réclaîrer, afin de la rendre plus forte et jdus durable, et tel était le sentiment de beaucoup de ces magistrats dont la résista^nce ne s'ajïpnyait que sur la iîdéUté'. » Leur rigidité môme les pi^édisposait au jansénisme, qui comptait parmi eux de nombreux ad e]) les. Us se sentaient d'ailleurs soutenus par Topinion puldique.

Dans cette campagne parlementaire eontro la Société des Jésuites, le Parlement de Rennes

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rnle considérable, LMiomme qirdîiv mitl us en vu<^ et qui pour la postérité est resté la personnalité la plus marquaide de ce grand débat fut le procureur génértil de la Chalotais*,

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1. V*« de Broc, La Franve sou^ l anct'rn Jît^glme^ ch, V, p, 224J

2. « L'espril de son temps, n'aspiniiil qu n In réfurnie }<éii^>rali des abus doûsTEgliso ol dntis l'EUvI, iM jiisqu n ses mœnra »évèri3 et fbi'élîoiine?!, t<>rniDe toul<»s lea habitudi's graves du» luugis trots de ce temps, eiUiti^ on peut le diie, iuuic rutinoâpbèi'c o| il vécut excusent h\ pciilc fulule qui eniridiiii sou esprit vers

Le roi avait imposé au Parlement de Paris un sursis d'une année, mais ce retard ne découragea pas les adversaires de -la célèbre Compagnie.

Forts de l'approbation manifeste de M""® de Pompadour, de Tappui occulte du premier ministre, ils entreprirent une autre campagne.

Les Parlements de province pouvaient agir, on les poussa dans cette voie. Ils y étaient pour la plupart assez disposés. Très pénétrés de leur haute autorité, forts de cet esprit de corps que donne l'inamovibilité et qui assurait leur indépendance, ils n'étaient pas éloignés de se considérer comme la première puissance de TEtat et se seraient volontiers arrogé le droit de donner des leçons au Pape comme ils adressaient des remontrances au roi * .

Cette indépendance était aussi, il faut le dire, la garantie de leur impartialité. La plupart des magistrats professaient des sentiments profondément chrétiens. Il en était ainsi notamment en Bretagne, et dans cette province, moins accès-

préjugés politiques et religieux du jansénisme sans en appliquer les doctrines à sa conduite personnelle, ni partager dans ses procédés envers les Jésuites les haineuses animosités de la secte. » (Souvenirs manuscrits de i)/™" de la Fruglaye.)

1. « L'esprit de corps ne meurt jamais, celui des Parlements n'avait été favorable en aucun temps à la Société d'Ignace de Loyola... Ils avaient déjà puissamment contribué à la proscription de Tordre sous Henri IV... Les magistrats attribuaient aux intrigues de ces Pères à la cour et à leur ascendant sur la conscience des rois les coups d'autorité qui avaient humilié la magistrature et interrompu le cours de la justice. Aussi il existait toujours dans le sein de ces Compagnies souveraines un germe de mécontentement et de jalousie concentrés qui n'attendait qu'un moment pour se développer. » (Mémoires pour servir à l'histoire des événements de la fin du XVIII'' siècle, par l'abbé Georgel, t. I, p. 65.)

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siblf' à îa ]iropagan(ÏG philosophique^ les Jésuitêl ii'ôtinent point iiupopulairos, I

Les Cours dureut cerLaiiiement recevoir àeë iuslructioiis secrètes, les eiig^igeaiit u suivre le Parlement de Paris. Il serait impossible sa cela d'expliquer runauiraité de leurs interveni lions. Dans le courant de rannée 1761, presq toutes citèrent les Jésuites à leur barre.

Le Parlement de Rennes agit Tan despretniersî à la veille des varaiices judiciaires, le 14 août 1761, il ordonna par an'et au supérieur des Jésuites « de déposer dans les trois jours ai greffe un exeanpbiii^i des constitutions de li Société dite de Jésus. »

Dès le lendemain le F, Le Pays, recteur Ji collège, s'empressait d'apporter deux volurn^ petit ia-folio intitulés : Ifisfiiiihim socicîafis Jefii et imprimés à l^rague en 1757, Aussitôt un uouî vel arrêt enjoint de remettre cet ouvrage a ]»rocureur général, qui sera tenu d'en rendff* eoajpte à la Cour le mardi P^ décembre suivant Celui-ci recevait donc un ordre iorinel et on lui donnait trois mois pour préparer son travail, preuve de rimi>ortance qu(* Fou y attachait,

Le Parlement considérait comme une de sei attributions la jmlice générale de la province, i! se croyait le droit trintervenir dans toutes les fpiestions d'ordre public. Son autorité s'étendait sur les cr personnes et choses ecelésiastirpies, » il jugeait les appels comnKî d'abus, il condamnait les éA^fkjues et les abbés qui ne t< résidaient »> pas, il surveillait les prédicateui-s et réglementait même les pratiques religieuses et la tenue intérieure des églises.

Les attributions du ministère public ou, comme on disait alors, des « gens du roi, » étaient par suite fort nombreuses et fort diverses. Ils devaient assurer l'exécution des ordonnances et des règlements, dénoncer les abus et poursuivre la répression des délits de toute naturel

« Le procureur général avait, comme aujourd'hui, la haute direction de la justice et de la police judiciaire. Il était, selon Tancicnne expression, (c l'œil du Parlement, la sentinelle des autres magistrats et le surveillant du bien public. » Ces fonctions grandissaient, comme toujours, en raison de l'influence personnelle du magistrat et de l'autorité qu'il avait su prendre sur sa compagnie et dans les affaires générales -. »

A ce point de vue, la situation de La Chalotais donnait à son opinion une importance particulière. Les réquisitoires remarquables qu'il avait prononcés avaient révélé sa valeur. Depuis trente ans il exerçait ces hautes fonctions avec une incontestable droiture, un talent supérieur, une éloquence reconnue.

Jusqu'alors La Chalotais n'avait point de parti pris et l'on peut dire même que ses lettres au duc d'Aiguillon révèlent une singulière liberté d'esprit et une sorte d'indifférence hautaine pour

1. Henri Carré, Le Parlement de Bretagne après la Ligue, p. 111, 521.

2. Les Parlements de France, par le vicomte de Bastard d'Estang, I, p. 301.

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les diverses factions religieuses. « Nous avons affaire avec des molinistes qui veulent que Ton mette la bulle à côté de l'Evangile et des jansénistes qui veulent qu'on la vilipende. J'espère que nous nous en tirerons bien en les mécontentant tous... » « Les fous de jansénistes et les fous de molinistes font donc toujours du bruit et nous ne verrons point la fin de ces sottes querelles ; heureusement nous n'avons point de bruit ici... » Et en 1761 : « Je n'ai point eu l'honneur de vous faire compliment sur l'heureux accouchement de jyjrao (l'Aiguillon, parce que depuis deux mois la tête me tourne des constitutions des Jésuites, dont le Parlement m'avait chargé de lui faire le rapport. Il est fait, Dieu merci! Les uns le trouvent trop fort, les autres trop faible, d'où je conclurais qu'il est assez dans un juste milieu. Au surplus, je suis excédé de toutes ces tracas-

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Le procureur général se rendait compte, du reste, des difficultés et des dangers de la tâche qu'on lui avait confiée. M. de la Fruglaye, qui était devenu son gendre depuis trois mois, a retracé dans une page d'un intérêt saisissant les hésitations et les perplexités de son beau-père :

« Je revins à Vern, dit-il, et y restai jusqu'à la fin d'août (1761), époque des vacances du Parlement, qui, à la clôture, chargea M. le procureur général de l'examen des constitutions des

1. Archives du ministère de la justice. Dossiers d'Aiguillon. La Chalotais à d'Aiguillon, 6 mars 1754, 15 mars 1755, 12 décembre 17G1. On sait que les molinistes (du P. Molina, jésuite, auteur d'un Traite sur l'accord de la grâce et du libre arbitre) étaient les jiartisans des Jésuites.

Jésuites, pour lui en rendre compte à la rentrée. Tous les Parlements de France en firent autant. C'était une affaire majeure exigeant un travail énorme, qui devenait une espèce de concours de talent entre tous les procureurs généraux du royaume.

« M. de la Chalotais ne put se persuader d'abord que le roi permit cet examen, il avait 'une trop haute idée du crédit de Tordre des Jésuites à la cour pour ne leur pas croire les moyens de détourner l'orage qui les menaçait. D'après cette opinion, il ne se pressait pas d'entreprendre le long et fastidieux travail qui lui était demandé.

« Nous partîmes ensemble pour sa terre de Garadeuc que je ne connaissais pas encore, d'où nous fûmes à la Mancellière, chez M™*^ la comtesse de Noyan, sa belle-sœur, à laquelle il me présenta'. Chemin faisant, il lisait les constitutions des Jésuites qu'il n'avait jamais vues. Plus il en avançait la lecture, plus il s'effrayait de l'importance et de la longueur du travail nécessaire pour en rendre compte, sous le 11 novembre que rentrait le Parlement.

« Après quelques jours passés à la Mancellière, il se détermina à y rester quelque temps; il me pria de retourner à Rennes, d'y voir de sa part les membres du Parlement qui s'y trouvaient, ainsi que les personnes de la société ayant des relations soit à Paris soit à la cour et

; 1. La comtesse de Ranconnet de Noyan, née Jacquette de Rahier

"^ de la Mancellière, était la sœur de M™" de la Chalotais. Sa fille

' Marie épousa le comte de Kersalatln, fils de l'un des magistrats

*j prisonniers de 1766. Le château de la Mancellière est situé com-

j mune de Baguer-Pican, près Dol (Ule-et-Vilaine).

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ili" lui iiïîuid<4% (l'uprès ces conréiviices, si l'onj pointait LToîre que le roi laissât parler les proeu-l reurs généraux sur la cous titiit ion des Jésuites K

« Je m'empressiii bientôt de lui mander que d(* tous les renseignements que j'avais pu nw procurer, on pouvait eouelure qu'un parti très puissant à la cour semblait prévaloir sur le créilit des Jésuites a Versailles, et le persuadai q\w TaU'airo entamée avec cet ordre serait suivie avec rigueur.

i( M. de la Clialotais se hâta couséqueinment de revenir à tiennes, de s'y renfermer dans son eabinet pour y travailler au compte qui lui était ilemandé. 11 le (ît en six semaines d'un traviiil forcé qui prit même sur sa santé, mais il atteignit le but. Son compte rendu dans cette afîaire eut le succès h lïlus complet, non seulement au Parlemeut, mais dans la soeiéti'\ Il fut bientôt imprime, répandu à la cour et à la ville, où il mérita à Sun auteur la ré[nitatîun la plus distinguée comme j magistrat, comme publiciste et coninic littera-'j teur.

u M. de Mouclar, procureur général au Parle-1 nient dWix, et M. de la Clialotais furent les seulâ] procureurs généraux dont les comptes rendue dans cette célèbre aiïaire réunirent les suHratr''!*! publics. On loua dans le premier la prolbudeurj

1 . <« Il hésitait û enlreprendre son compte fendu. Convainc de lu puissooco rcdouttible de l'ordre des Jôsnili'î*, il nssiembil se* enfants t^t, uprès leur avoir rlérlnte ^ii il no se dissimula pub les graves cunséqueriren qui pouvaient nisuller ptnir lui d'u^ pareil travail, tl ajuulu que, bifo qu il redoutdit rotl** lâche, reniplîruit le devoir qui lui était imposé por su Compagnie»^ (Soui^tfmrt manuifcriii de itf** de iu Fruglaye,}

des recherches et la justesse des raisonnements, mais, aux mêmes mérites, M. de la Chalotais avait ajouté celui de Féloquence et de l'agrément du style le plus correct et le plus agréable, qui lui mérita un succès plus général*. »

Le succès des Comptes rendus fut extraordinaire. Des milliers d'exemplaires furent vendus en quelques jours. C'est un chef-d'œuvre... Il est entre les mains de tout le monde, dit le Journal de Barbier-.

On a prétendu pourtant qu'ils n'étaient pas l'œuvre de La Chalotais. On a même affirmé qu'ils avaient été composés par d'Alembert et que le procureur général n'avait fait que les débiter devant le Parlement,

Cette supposition n'est pas nouvelle; elle courut dès cette époque parmi les ennemis de La Chalotais^. On la trouve formulée dans le Mémoire présenté au roi par Calonne en 1766 et dans un Mémoire justificatif publié par lui en Angleterre en 1790 ^ Depuis elle a été reproduite un peu partout, et récemment encore dans une brochure consacrée à la défense des Jésuites ^.

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