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EFFORTS DES PAPES ALLEMANDS POUR RECOUVRER LA LIBERTÉ DE L'ÉGLISE

On entend par investiture la mise en possession d'un fief donné par un suzerain à son vassal. Si ce fief était un bienfonds, le suzerain présentait au vassal une pierre, une branche d'arbre, une motte de gazon, ou tout autre objet propre à symboliser le domaine ; si c'était une charge, il remettait les instruments qui en marquaient l'exercice, comme l'épée, le sceptre ou le sceau.

Les abbayes et les évêchés d'Allemagne, ayant été dotés par les princes, comptaient dans leurs domaines non-seulement des terres et des forêts, mais encore des châteaux et des villes qui relevaient de l'empire. D'après la législation en vigueur, les vassaux de la couronne ne pouvaient prendre possession d'un fief sans venir prêter foi et hommage entre les mains du prince. Pour faire cette profession, le vassal, à genoux, tête nue, les mains placées dans celles de son seigneur,

promettait de le servir loyalement et fidèlement en considération du fief qu'il tiendrait de lui. Ce serment prêté, on procédait à l'investiture. L'hommage obligeait également et en toute justice les seigneurs ecclésiastiques et les seigneurs laïques ; mais, par une usurpation de pouvoir, les empereurs confondirent d'abord l'investiture avec l'hommage, et ensuite le temporel avec le spirituel, dans la cérémonie même de l'investiture. Aussitôt qu'une Eglise ou une abbaye devenait vacante, l'anneau et la crosse du démissionnaire ou du défunt étaient portés au prince par une cléputation du chapitre ou de la communauté; et le prince les remettait à celui qu'il avait choisi, avec une lettre ordonnant aux officiers laïques de le maintenir dans la possession des terres appartenant à l'Eglise ou à l'abbaye. C'est là ce qu'on appela Y investiture par la crosse et l'anneau.

L'anneau et la crosse sont les symboles de l'autorité spirituelle. Les princes, en les remettant, s'arrogèrent une juridiction qui ne leur appartient pas, et finirent par se persuader qu'ils pouvaient disposer en maîtres des évêchés et des abbayes comme des dignités séculières. Ce fut la source de tous les abus. On enlevait ainsi, au mépris des règles canoniques, l'élection des évêques au clergé de leurs diocèses ou au métropolitain, et celle des abbés aux religieux de leurs communautés. Le prince vendit ensuite ce qu'il avait usurpé, et d'indignes ecclésiastiques achetèrent à prix d'or ce qu'ils ne pouvaient souhaiter sans ambition ni posséder sans honte. L'usurpation, la simonie, la corruption et l'incapacité se glissèrent ainsi dans l'Eglise à la faveur des investitures.

On voit, par ces détails, combien la question était grave. Il ne s'agissait rien moins que de la liberté nécessaire à l'Église dans le choix de ses ministres et dans la réforme de leurs mœurs. Le pouvoir temporel avait tout envahi en Allemagne, et il avait fait de toutes les Églises importantes autant de fiefs séculiers. Mais le mal, renfermé d'abord dans les limites de l'Allemagne, allait devenir universel.

Ce fut dans ces tristes conjonctures que l'influence impériale domina en Italie, et que la série des papes allemands commença. Suidger, évèque de Bamberg, que l'empereur Henri III avait amené avec lui, avait été témoin de l'abdication de Grégoire VI dans le concile de Sutri. Présenté par son maître aux suffrages du clergé et du peuple de Rome, il prit le nom de Clément II, fut intronisé solennellement le 25 décembre 1046 sur le siège de S. Pierre, et donna le même jour à Henri III la couronne des Césars. Clément II se proposait, selon le conseil de S. Pierre Damien, de restaurer la justice, de rétablir la rigueur de la discipline et de relever le courage des gens de bien. La mort, qui prévint ses désirs, emporta plus rapidement encore Damas II, son successeur, élu, comme lui, sur la proposition de l'empereur, et dont le règne ne fut que de vingt-trois jours. C'était une nouvelle espérance qui s'éteignait dans ce nouveau pape. Lorsque Henri III apprit cette nouvelle, il présidait à Worms une réunion générale de seigneurs et de prélats. Il jeta les yeux sur Brunon, évêque de Toul, et le proposa au choix de l'assemblée sous le nom de Léon IX. Brunon résistait; il fallut céder. Ce choix était digne, mais impérieux. La liberté des élections était violée. Henri avait désigné Clément II et Damas, il nommait presque Léon IX; il ne lui restait plus qu'à se nommer lui-même.

Brunon, partagé entre la répugnance que lui inspirait une telle élection et la crainte de résister ouvertement à l'empereur, se mit lentement en marche vers la Ville éternelle. Après avoir célébré à Toul les fêtes de Noël, il partit de cette ville le 27 décembre, traversa l'Alsace à petites journées et fît son entrée à Besançon le 18 janvier 1049. Cette ville avait alors pour archevêque et pour prince un homme que ses contemporains ont surnommé le grand et le saint, et qui a conservé dans l'Église le titre de vénérable. C'était Hugues Ier. Il possédait toute la confiance de l'empereur et jouissait dans ses conseils de la plus haute influence. On l'avait vu au premier

rang clans l'assemblée de Sutri, où Henri III avait fait décerner la tiare à Clément II, et dans celle de Worms, où Léon venait d'être élu malgré ses larmes. Il était l'ami de l'évêque de Tout; il demeura celui de Léon IX. Ses instances retinrent le pape à Besançon pendant quelques jours, et plusieurs circonstances de la plus haute gravité consacrèrent le souvenir de cette auguste visite. S. Hugues, prieur de Gluny, venait d'accepter dans ce monastère la dignité d'abbé, que la mort de S. Odilon avait laissée vacante. Il fut béni, en présence même du pape, par l'archevêque de Besançon dans l'église métropolitaine de Saint-Étienne. Parmi les moines qui accompagnaient le nouvel abbé, Hildebrand attira l'attention de Léon IX. L'ancien disciple de Grégoire VI, après avoir suivi son maître à la cour d'Allemagne et rempli sous ses auspices les fonctions de précepteur des princes, était allé s'ensevelir avec lui au milieu des observances rigoureuses de Gluny ; mais son mérite l'avait fait distinguer clans cette abbaye si exemplaire et si renommée, que les contemporains appelaient « un jardin de délices produisant toute sorte de lis et de roses, un champ du Seigneur plein de fruits, un amas de trésors célestes. » Élevé à la dignité de prieur quand S. Hugues fut promu à celle d'abbé, il fut présenté le premier de son ordre au souverain pontife. Sa figure frappa Léon IX, et ses entretiens le ravirent. Après l'avoir entendu prêcher, Brunon le pressa de s'attacher à sa personne et de l'accompagner à Rome. Le jeune prieur hésita un instant, parce que l'évêque de Toul, n'ayant pas été élu par le clergé et le peuple de la Ville éternelle, n'avait pas encore à ses yeux une mission légitime; mais Brunon fît observer qu'il n'avait accepté la papauté qu'à condition que son élection serait ratifiée par les Romains. Ges explications rassurèrent Hildebrand, qui, se faisant dès lors le compagnon inséparable de Léon IX, sortit de Besançon avec lui et le détermina à se dépouiller de toute pompe pour se présenter en habits de pèlerin au tombeau des Apôtres. Brunon entra clans la Ville sainte sous la conduite d'Hilde-

brand. « Nous ne sommes venu que malgré nous, dit-il au clergé et au peuple, et nous serons heureux de partir si notre élection n'est pas approuvée par un consentement unanime. » Le clergé et le peuple ne répondirent à ces humbles paroles qu'en portant le pape en triomphe au palais de Saint-Jean de Latran, et Léon IX fut intronisé par acclamation. C'était un premier pas vers l'affranchissement spirituel de l'Église.

Ici commence la vie publique d'Hildebrand. Il rapportait dans sa patrie toute l'expérience des cours et toute la sainteté du cloître. Il avait vu en Allemagne l'influence prépondérante des laïques dans les élections épiscopales, les dignités ecclésiastiques briguées par la simonie et déshonorées par la corruption, la plupart des chaires transformées en pierres de scandale, et le trafic des choses saintes publiquement autorisé par les mœurs. Son séjour à Gluny le rendit plus sensible encore à ces maux, en lui faisant sentir combien l'Église est grande quand elle est libre. Nommé par Léon IX cardinal sous-diacre de l'Église romaine et administrateur du couvent de Saint-Paul, il accepta malgré lui de rester à Rome, moins pour occuper des fonctions élevées que dans l'espoir de servir et de délivrer l'Église. Devenu le conseiller des papes, il parut partager avec eux le pouvoir suprême, non pas en exerçant sur leur esprit une influence tyrannique, mais en éclairant leurs vues et en dirigeant la droiture de leurs intentions. Chacun convient que Léon IX lui donna la plus grande part aux affaires ; mais on n'a pas assez remarqué combien ce pontificat fut rempli d'efforts pacifiques et de tentatives de conciliation pour recouvrer la liberté ecclésiastique. Hildebrand ne deviendra, sous le nom de Grégoire VII, le vengeur intrépide de tous les droits méconnus, qu'après avoir été, sous Léon IX, le conseiller patient et discret de toutes les négociations, le compagnon de tous les voyages apostoliques. Léon visita les plus illustres Églises de l'Occident. On le trouve presque en même temps à Cologne, à Mayence, à Reims, à Besançon ; tantôt en Allemagne, où il presse Henri III de réprimer la

simonie, tantôt en France, où il assemble des conciles; ici déposant des évoques coupables d'avoir acheté leur consécration, là condamnant l'hérésiarque Bérenger, partout bénissant les monastères ou restaurant la discipline; inflexible dans ses principes, modeste dans son attitude, suppliant dans ses représentations. Il réclame la liberté de l'Église avec humilité; mais le temps de la prière passera, et Hilclebrand, qui la conseille et qui l'inspire aujourd'hui, apprend tous les jours par cette expérience que l'Eglise, pour remédier au mal, sera réduite à frapper et à punir.

A ces sollicitudes spirituelles se mêlaient les soins de la royauté. Les Normands, maîtres de la Sicile, non contents d'avoir vaincu les Sarrasins et les Grecs, avaient enlevé à l'Église le duché de Bénévent et porté la ruine et la désolation dans les pèlerinages les plus célèbres du pays. S. Léon essaya d'abord d'arrêter par la prière ces coupables excès ; mais ses exhortations furent méconnues, et il ne resta au pontife que les armes pour se défendre. Une petite armée, composée de cavaliers allemands, de lanciers lombards, et de fantassins rassemblés de toute l'Italie, se réunit sous sa conduite pour aller au-devant de l'ennemi. Les Normands avaient concentré leurs forces dans la province de Gapitanate. Avant de livrer bataille, ils eurent recours aux négociations, proposant au pape de lui payer un tribut annuel s'il voulait leur donner l'investiture des terres qu'ils avaient enlevées à l'Église. Léon répondit au xie siècle, comme Pie IX au xixe, par un refus plein de noblesse et de douceur. Une bataille s'engagea aussitôt. Elle eut lieu le 18 juin 1053 près de Dragonara. Le choc fut terrible, l'armée pontificale fut défaite, et les Allemands moururent jusqu'au dernier l'épée à la main. Couverts de poussière et de sang, furieux d'une victoire si chèrement achetée, tes Normands coururent à Givitella pour s'emparer de la personne du souverain pontife. Léon, forcé de quitter la ville, alla droit à ses ennemis précédé de la croix. A la vue du successeur de S. Pierre, leur courroux se changea en un

sentiment profond de repentir et d'obéissance. Ils se jetèrent à terre en pleurant, se traînèrent à genoux jusqu'aux pieds du pape pour recevoir sa bénédiction, et jurèrent qu'ils seraient ses fidèles vassaux à la place des chevaliers qu'ils avaient tués.

Le pape se rendit ensuite sur le champ de bataille, où gisaient nombre de ses parents et de ses amis. Quand il vit leurs cadavres mutilés, une affliction extrême s'empara de son âme; il les appelait par leurs noms, les embrassait avec larmes et souhaitait d'être mort avec eux. Une chose le frappa cependant : les corps des siens étaient intacts, tandis que ceux des Normands avaient déjà été à moitié dévorés par les bètes sauvages. Il trouva dans ce fait extraordinaire une consolation pour sa douleur et une espérance pour le salut de ses soldats. Il passa deux jours sur le champ de bataille à jeûner et à prier ; les Normands eux-mêmes vinrent enterrer les défenseurs du Saint-Siège, et le pape célébra l'office pour eux au milieu cle ces ennemis pénitents qui détestaient l'impiété de leur victoire. Wibert de Toul, biographe contemporain de Léon IX, ajoute que le saint pontife eut par diverses révélations la preuve que ses soldats étaient déjà placés au rang des martyrs ; et des prodiges opérés par leur intercession le confirmèrent dans cette glorieuse certitude. Enfin, trois jours avant sa mort, il appela autour de lui des évêques et des clercs : « Voici, leur dit-il, le moment de quitter le monde. J'ai entrevu cette nuit la céleste patrie, et, comme j'étais dans l'étonnement de ce qui s'offrait à mes regards, tous ces frères qui ont subi la mort pour l'Église de Jésus-Christ dans la Pouille se sont présentés à moi. Leurs vêtements étaient resplendissants comme l'or; tous tenaient à la main des palmes fleuries que rien ne pourra flétrir ; tous m'appelaient à haute voix, disant : « Viens et demeure avec nous, car c'est « par toi que nous avons acquis cette gloire. » Une voix se fit entendre d'un autre côté : « Non, pas encore, disait-elle, « mais dans trois jours tu seras réuni à nous; ici est ta place,

« ton siège est préparé, il t'attend. » La prédiction se vérifia : trois jours après le saint pontife rendit son âme à Dieu, le 19 avril 1053. Huit siècles plus tard, d'autres héros mouraient pour la même cause à Castelfîdardo. Consolons-nous, en songeant à eux, par l'exemple de S. Léon, et reconnaissons qu'il y a des défaites qui triomphent à l'envi des plus belles victoires.

C'est encore l'Allemagne qui donne un successeur à Léon IX; mais c'est Hilclebrancl qui le désigne, va le chercher et force Henri III à consentir à ce choix. L'élu était Guebehard, évêque d'Eichstœdt, conseiller intime de l'empereur. Il avait tenu sous le pontificat précédent une conduite qui n'était pas propre à lui concilier le suffrage d'Hildebrand. Cependant ce grand homme , qui avait déploré le premier les obstacles que l'évêque d'Eichstœdt avait suscités à Léon IX, n'ignorait pas que ce prélat avait des mœurs pures, un esprit élevé et un dévouement véritable aux intérêts de l'Église. Il pensait que le temps n'était pas venu pour la papauté de rompre définitivement avec l'empire, et que, sous un prince aussi pieux que Henri III, un pape aussi éclairé que Guebehard trouverait encore des ressources et un appui dans la cour d'Allemagne : tant il est vrai qu'Hilclebrand avait à cœur de ménager des protecteurs ombrageux, et d'épuiser toutes les ressources du zèle et de la douceur avant d'employer les ressources suprêmes de la menace, de l'excommunication et de l'interdit .

Autant il était important d'obtenir le consentement de l'empereur, qui redoutait de perdre un conseiller et un ami, autant il était difficile de gagner Guebehard, qui redoutait de rester au-dessous de sa tâche. Hildebrand surmonta tous les obstacles. Il opposa à des refus opiniâtres une opiniâtreté plus grande encore, et, après avoir poursuivi l'évêque de ses instances à Mayence, à Gosslar, à Quedlimbourg, à Ratisbonne, il le décida à accepter la tiare, le 3 mars 1055, en présence de tous les grands de l'empire. Le discours que Guebehard prononça devant l'empereur est digne de remarque : « Vois, je

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nie livre corps et âme à S. Pierre, et quoique je me sente indigne de ce trône de sainteté, j'obéis cependant à ton ordre, toutefois sous la condition que tu rendras aussi à S. Pierre ce qui lui revient (1). » Ainsi le pape sent ses devoirs dès qu'il monte sur le trône, et sa première parole est pour réclamer le patrimoine des Apôtres jusque dans une cour qui méconnaît ces droits et auprès d'un prince qui les a usurpés. •

L'évèque d'Eichstœdt se rendit à Rome avec Hildebrand ; son élection fut confirmée par le clergé et par le peuple, le 13 avril 1054, jour de la Gène du Seigneur, et il prit le nom de Victor IL L'Église avait fait un pas de plus dans la conquête de son indépendance. On commençait à comprendre que la nomination impériale n'était qu'une pure formalité, et que le choix des Romains était l'acte essentiel et constitutif de l'élection pontificale.

Le règne de Victor II justifia les vues d' Hildebrand et accrut encore son influence. Il ne s'était pas trompé en présumant que le pape serait tout différent de l'évèque, et que dans son esprit éclairé et affermi la politique étroite de l'empire ferait place à la grande politique de l'Église. Victor II souffrit pour Pierre autant qu'il l'avait fait souffrir lui-même dans la personne de Léon IX, et pendant les adversités de son pontificat, il s'écriait souvent : « C'est avec droit que je souffre, parce que j'ai péché contre mon Seigneur (2). »

Ce regret si noblement exprimé ne l'empêcha pas d'aider l'empereur de ses conseils et de prendre en main ses intérêts dans la Haute-Italie. Henri, de son côté, tint la promesse qu'il avait faite au pape à la diète de Ratisbonne. Le Siège apostolique recouvra beaucoup d'évêchés et de bourgs qui avaient été détachés de ses possessions ; les biens-fonds du clergé furent affranchis des obligations féodales, dont le poids les accablait; le duché de Spolète et le comté de Camérino furent rendus

(t) Anonymus Haserensis, cité dans une étude du Dr Cornélius Will, archiviste au Musée germanique de Nuremberg.

(2) Leonis Chron. Mon. Cassin.

par Henri III à Victor II (1), et la papauté reprit quelque éclat temporel.

Les deux anaées de ce trop court pontificat furent marquées, l'une parle concile de Florence, où Victor exposa les principes d'après lesquels il pensait gouverner l'Église; l'autre par un voyage en Allemagne entrepris à la prière de l'empereur. Henri avait réclamé la présence du pape pour donner la paix à son empire troublé parla révolte, et à sa propre famille que déchiraient des querelles intestines. Le pape profita de son séjour à Gosslar et à Bolfeld pour entretenir l'empereur des intérêts du Siège apostolique. Il exposa et fit accueillir ses droits sur Arpi (2) et se plaignit des injustices que les Romains lui avaient faites (3) . La mort de Henri III , arrivée le 5 octobre 1 056 , donna à Victor II une nouvelle autorité. L'empereur, en expirant dans les bras de son illustre ami, avait mis son épouse et son fils sous sa protection et lui avait conféré le titre de régent de l'empire. Jamais successeur de S. Pierre n'avait réuni tant de pouvoirs dans sa main. Victor les exerça avec tant de prudence qu'il mérita tous les suffrages, même celui de S. Pierre Damien, si difficile à conquérir (4). Son mérite fut de réconcilier les princes entre eux et de laisser dans la paix des États où il avait trouvé trois mois auparavant la division et la

(1) Selon quelques historiens, le duché de Spolète n'appartenait pas encore au Saint- Siège ; d'autres regardent l'acte de Henri III comme une restitution. Cette seconde opinion est beaucoup mieux appuyée que la première. Nous lisons en effet dans la Vie du pape Adrien, d'api-ès Anastase, que les habitants de Spolète et de Kiéti désiraient ardemment se donner au service de S. Pierre et de la sainte Eglise romaine ; mais qu'ils n'osèrent point le tenter par la crainte que leur inspirait Didier. Mais quand ce prince eut été renversé à Chiusa par Charlemagne, ils se rendirent immédiatement et en corps auprès de ce bienveillant pontife, et, se prosternant à ses pieds, ils pressèrent Sa Sainteté de les recevoir au service du bienheureux Pierre et de sa sainte Eglise, et d'ordonner qu'on les tonsurât à la manière des Romains. Enfin tout le peuple de l'Istrie alla demander secours au souverain pontife, le suppliant de lui accorder salut et protection au nom de Dieu et de S. Pierre par l'entremise du Siège apostolique : Ejusque provoluti pedibus , obnixe sanctam ipsius ter Beatitudinem deprecati sunt, ut eos in servitio B. Pétri sanctœque ejus Romance Ecclesiœ susciperet et more Romanorum tonsurari faceret. (Civilta cattolica, quad. 265, p. GG.)

(2) Hist. Norm., lib. III, c. xlv.

(3) Procausis Papatus per Bomanos maie tractait conquesturus. [Vita Lieberti Camerac, ap. Bouguet, XI, p. 481.)

(4) Epis t., lib. I, Ep. v.

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guerre. Il célébra les fêtes de NoëlàRatisbonne, en présence du jeune roi Henri FV, dont il était le tuteur, et delà plupart des grands de l'empire. Ses devoirs de chef de l'Église ne lui permettant pas de prolonger son séjour en Allemagne, il remit les fonctions de régent à Anno, archevêque de Cologne, et reprit le chemin de l'Italie.

Pendant l'absence du pape, Hildebrand avait rempli avec autant de zèle que de succès les fonctions de légat dans les principales Églises de France. Il réunissait des synodes, combattait la simonie, signalait l'hérésie de Bérenger, rappelait à tous les ordres ecclésiastiques les devoirs de la discipline* L'Espagne et l'Italie suivaient ce mouvement réformateur, lorsque la mort vint interrompre les belles destinées qui semblaient promises à Victor. Enlevé à la fleur de son âge le 28 juillet 1057, il laissa, par cette fin si prématurée et si inattendue, l'Occident tout entier en proie aux plus grands dangers. A peine eut-il fermé les yeux que Godefroy de Lorraine, duc de Toscane, reprit Spolète et Gamérino, malgré les droits du Saint-Siège et la donation de Henri III. Godefroy avait gagné, dans l'assemblée de Cologne, les bonnes grâces de Victor et obtenu de lui le titre de patrice de Rome, après la mort de Henri III. Débarrassé de son bienfaiteur, il gouverna l'Italie en maître, Rome en despote, l'Église en pays conquis. Le cardinal Frédéric, son frère, fut élevé au Saint-Siège sous le nom d'Etienne IX, et la papauté semblait devoir retomber en tutelle.

Ce fut encore Hildebrand qui la sauva. Revêtu des fonctions de légat par Etienne IX, il les exerça en Allemagne avec autant de succès qu'en France, et ne cessa pas d'être, sous ce règne comme sous le précédent, l'âme des grandes affaires et le conseil des papes. Etienne le sentait bien : après huit mois de pontificat (2 août 1057-29 mars 1058), se voyant sur le point de mourir, il regretta publiquement l'absence du conseiller intime du Saint-Siège et recommanda qu'on ne fit aucune élection avant son retour. Ces paroles étaient moins

une défense qu'un conseil. Les Romains le méconnurent, et l'évêque de Vellétri, élevé sur le trône, prit le nom de Benoit X.

Ce nouveau pontife, que la plupart des historiens regardent comme un antipape, semble au contraire avoir occupé canoniquement le siège de S. Pierre. On croyait communément qu'il ne restait rien de son pontificat que le souvenir de son intrusion. Mais deux pièces découvertes par le P. Theiner attestent que Benoit a pris rang au nombre des vrais papes, el que ses successeurs l'ont considéré comme tel, puisqu'ils ont donné place à ses actes dans les registres de l'Église romaine. Ces diplômes sont datés de 1058, entre la mort d'Etienne IX et l'élection de Nicolas II. Ils ont pour objet deux actes d'inféodation, l'un d'un château situé dans le duché de Fermo, l'autre de certains domaines duFerrarais, tous deux à titre perpétuel et moyennant une redevance : traits précieux, ignorés jusqu'à présent, qui attestent l'exercice de la souveraineté pontificale jusque dans des temps aussi obscurs et aussi troublés (1).

Au retour d'Hildebrand, l'élection de Benoit X fut exaimminée par une assemblée réunie à Florence, qui la déclara simoniaque et qui élut, le 31 janvier 1059, Gérard, évêque de cette ville, sous le nom de Nicolas II. Ce prélat n'était point Romain comme quelques-uns le veulent, mais Bourguignon, et, à ce titre, sujet de l'empereur, qui gardait sur les deux Bourgognes des droits de Suzeraineté. Son origine explique assez son élection dans un temps où l'influence allemande prédominait. On croit qu'il appartenait à la maison de Vienne, l'une des plus anciennes du comté de Bourgogne. Ami de Léon IX et d'Hildebrand, formé comme eux dans l'école de Chiny, il les avait suivis en Italie, où son mérite le fit appeler au siège de Florence. C'est le premier pape franc-comtois; Calixte II fut le second.

(Ij l'huilier, Codc.j <Jip!o»\., t. 1, n"" VllJ et IX, p. 'J.

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11 nous reste de ce pape trois actes fort importants, l'un qui atteste l'exercice du pouvoir temporel, l'autre qui prépare l'affranchissement spirituel de l'Église, le troisième qui eut pour effet de donner au Saint-Siège un protecteur en Italie.

Le premier est un acte d'inféodation daté de 1060. Il nous apprend que Nicolas II avait acheté la terre de Rocca-Ântiquo avec toutes ses appartenances dans la Sabine, près de Rieti, pour l'incorporer aux possessions de l'Eglise de Rome, eï qu'il l'a conférée en fief, au nom de cette même Église, à plusieurs familles nobles sous certaines conditions assez onéreuses. Le pape les déclare exemptes de toute juridiction autre que celle du Saint-Siège; il frappe d'anathème toute personne, empereur, duc, marquis ou comte qui tentera de les asservir; enfin, il fixe à une livre d'or par famille toute amende encourue par leurs héritiers, successeurs ou ayants droit , qui ne se soumettraient pas aux conditions stipulées dans la charte (1).

Quand Nicolas eut fait son entrée à Rome, Benoit se soumit, rentra dans la vie privée et conserva seulement l'ordre de diacre. Alors se tint le fameux concile où fut assurée la liberté des élections. On décréta qu'après la mort du pape les carclinaux-évêques traiteraient ensemble du choix du pontife, qu'ils appelleraient ensuite les cardinaux-clercs à le ratifier et qu'enfin le reste du clergé et du peuple y donnerait son consentement. « On doit choisir dans le sein de l'Église romaine un sujet capable ; s'il ne s'y en trouve pas, on s'adressera à une autre Église, sauf, dit le pape, l'honneur dû à notre très-cher fils Henri, qui est maintenant roi et qui sera, s'il plait à Dieu, empereur, comme nous le lui avons déjà accordé. On rendra le même honneur à ceux de ses successeurs à qui le Siège apostolique aura personnellement accordé le même droit . *< Ce canon, dit Yoigl, était le chef-d'œuvre de la sagesse pontificale, ou plutôt de celle d'Hildebrand. En attribuant aux

(I) Theiner, Codea âiplom., t. I, »*■ \.

cardinaux la principale part dans l'élection du pape, il supprimait le droit que les rois ostrogoths s'étaient arrogé dans le vc siècle, que les Césars de Byzance avaient exercé après eux au grand détriment de la liberté de l'Église, et qui, devenu sous les empereurs francs un simple droit de surveillance et de protection, avait fini par dégénérer dans la main des empereurs allemands en une véritable servitude.

Nicolas II rendit à la papauté un autre service en lui préparant un protecteur. Les Normands, usurpateurs repentants des terres ecclésiastiques, furent agréés par lui à titre de vassaux. Il leur céda, moyennant hommage et redevance, l'Apulie et la Calabre. C'était gagner à la cause sacrée de l'Église romaine la meilleure épée du xie siècle. La race vaillante qui venait de conquérir l'Angleterre et la Sicile, et d'imposer son nom à l'une des plus belles provinces des Gaules, va venir faire aussi la garde au tombeau de S. Pierre.

Quand Nicolas II mourut, son décret régénérateur faillit mourir avec lui. Les cardinaux élurent Alexandre II; mais les partisans de l'empereur suscitèrent un antipape dans la personne de Cadalotis, évêque de Parme. Hildebrand et Pierre Damien unirent dans un touchant accord toutes les ressources du zèle, du courage, de l'éloquence et de la sainteté, pour faire triompher le droit du Saint-Siège et l'élection du pape légitime. Grâce à leur énergique intervention, Cadalotis fut enfin abandonné par la cour d'Allemagne, chassé de Rome et déposé à Mantoue. La lutte avait duré cinq ans. Ce fut dans les débats 'qui la signalèrent qu'Hildebrand réduisit à leur juste valeur les prétentions des empereurs d'Allemagne à l'élection des pontifes. Il démontra que le droit de confirmer les élections n'avait été accordé aux empereurs par les papes que pour empêcher tout désordre et non pour donner à l'élection sa légitime valeur. Déjà Pierre Damien, dans un écrit adressé à l'assemblée d'Osbor, avait rappelé les vrais rapports de l'Église et de l'État: « Le pape et l'empereur, disait-il, doivent s'efforcer de resserrer l'union intime du souverain pon-

tificat et de la dignité impériale, afin que rien ne puisse diviser désormais le genre humain animé et soutenu dans sa double substance, c'est-à-dire sous le rapport religieux et civil, par ces deux pouvoirs suprêmes. Unis ainsi par le lien d'une constante charité, ils empêcheront toute désunion dans les membres qui leur sont subordonnés ; car, de même que, dans les mystérieux desseins de Dieu, l'empire et le sacerdoce ont été rapprochés par le médiateur unique entre Dieu et les hommes , de même ces deux hauts personnages doivent s'unir par la charité, sans que rien d'ailleurs puisse nuire à la prérogative suréminente accordée au pape et que nul ne peut s'attribuer (1). »

Alexandre II, conseillé par Hildebrand, montra une résolution et une vigueur qui faisaient déjà pressentir Grégoire VII. Le roi Henri IV, s'abandonnant à ses grossières passions, demandait à être séparé de Berthe, sa noble épouse, victime des plus mauvais traitements. Les évêques d'Allemagne penchaient pour ce honteux divorce; mais Pierre Damien leur déclara, au concile de Mayence, que jamais le pape n'y consentirait. Quelque temps après, Alexandre reçut les plaintes que les Saxons portaient contre Henri. Ils accusaient le prince d'exercer sur eux une insupportable tyrannie, et les conseillers du prince de vendre toutes les dignités ecclésiastiques pour solder les armées qu'il menait contre son propre peuple. Alexandre excommunia ces conseillers aveugles ou perfides, menaça Henri lui-même et l'invita à venir se justifier à Rome. La mort l'enleva au milieu de tant de sujets d'inquiétude, le 22 avril 1073.

Tous les historiens s'accordent à regarder Hildebrand comme l'âme et le bras de la papauté dans les grandes affaires que nous venons de raconter, et dans les grands mouvements que l'esprit de réformé commençait. à opérer au sein de l'Église. Simple moine, il conseille à S. Léon IX de tenir pour non

(1) Âpucl Baron. Annal., ad an. 10(>2,n° (i8, Pétri Pamiani Disceptatio synodalis inter rèyis adrocatum et Romanœ Ecclexiœ defentorem.

avenue l'élection impériale; cardinal et sous-diacre de l'Église romaine, on lui laisse choisir Victor II ; Etienne X l'investit des fonctions de légat; c'est par ses conseils que Nicolas II prépare l'avenir en réservant aux cardinaux le droit de nommer le pape ; l'élection d'Alexandre est le premier fruit de cette résolution, et c'est encore Hildebrand qui la promulgue, la défend et la fait reconnaître partout. Après avoir préparé le salut de l'Église sous le règne des cinq derniers papes, il va l'opérer avec sa propre autorité. La salutaire réforme dont il a inspiré l'idée, tracé le plan et inauguré la pratique, gardera ainsi l'empreinte de son génie et se personnifiera dans le souvenir de son nom.

Le choix du nouveau pape ne pouvait pas être un moment douteux. A peine Alexandre II fut-il inhumé que le clergé et le peuple s'écrièrent d'une voix unanime : « C'est l'archidiacre Hildebrand que S. Pierre a choisi pour son successeur. » Les cardinaux, pour se conformer au décret de Nicolas II, donnèrent leur consentement à l'élection populaire. Hildebrand résistait ; il alla jusqu'à prier, « comme évêque élu de Rome, » le roi Henri IY de ne pas confirmer son élection, l'avertissant que son intention bien formelle était de ne pas tolérer les vices et les crimes dont ce prince se souillait chaque jour (1) . Henri ratifia néanmoins ce qui s'était passé : ce fut la dernière confirmation donnée par l'empire aux élections du sacerdoce (1073).

Hildebrand prit le nom de Grégoire, en souvenir du pape qui l'avait porté le dernier et qui avait été son bienfaiteur et son maître. Il n'était que diacre et il avait déjà soixante ans. Ordonné prêtre dans l'octave de la Pentecôte, il fut sacré évêque le 30 juin, et, se confiant en Dieu, à la Ste Vierge et à l'apôtre S. Pierre, il commença son pontificat sous l'invocation de ces trois noms, qu'il appela continuellement à son secours.

(1) Ne assensum prœberet attentius exoravit. Quod si non faceret, certain sibi esset quod gravions et manifestes îpsivt exeeesus nullattnu* impunitot toleraret. (Apud Baron, ud an. 1073, n°27.)

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