CHAPITRE PREMIER
La papauté avait trouvé , selon l'expression d'un illustre écrivain, dans la possession paisible de sa souveraineté terrestre, l'assiette qui lui convient, humainement parlant, en Europe, pour y exercer librement son auguste ministère dans les temps modernes (1). Les excellents rapports qu'elle entretenait avec toutes les puissances, et qui ne furent plus que passagèrement troublés, ne lui faisaient rien regretter, ni de son ancien arbitrage sur les autres États, ni des querelles du moyen âge, mêlées de tant de passions, de périls et de scandales. Il lui suffit désormais qu'on n'aspire plus à l'asservir; elle se contentera, dans la sphère respectée du pouvoir qui lui a été donné pour le salut du monde, de l'ascendant incontestable de la sainteté unie à la science ; et les relations de l'Eglise avec les souverainetés temporelles étant désormais établies sur la base d'une indépendance réciproque et d'un mutuel accord, l'Église, tout entière à sa grande mission, la poursuit avec un succès que ne trouble plus la pensée de défendre incessamment sa liberté et de sauver sa vie.
Si on jette un regard sur le monde tout entier, on ne peut se défendre d'un sentiment d'admiration bien naturel pour tant d'études que la papauté encourage, tant de trésors qu'elle
(1) Mgr Dupanloup, de la Souveraineté pontificale, p. 142.
ouvre ou qu'elle signale à l'histoire , à l'archéologie , à la linguistique, tant d'écoles qui se fondent ou se régénèrent par la vertu de sa puissante impulsion. C'est l'âge des nobles jouissances de l'esprit et des chefs-d'œuvre des langues modernes. Jamais les collèges ne furent plus nombreux; l'instruction florissait également dans le clergé séculier, dans les chapitres et dans les cloîtres. Les jésuites, les oratoriens, les bénédictins réformés de Saint-Maur ne furent que les plus illustres d'entre les instituteurs. Chaque diocèse eut son séminaire, chaque séminaire devint comme une pépinière de docteurs et d'évêques. C'est aussi l'époque des concordats. Léon X et François Ier avaient laissé, ce semble, le modèle des heureux accords entre les deux puissances dans toutes les matières qui les avaient jusqu'alors divisées. L'Espagne en 1753, le duché de Milan en 1757, la Sardaigne en 1770, le royaume de Naples en 1791, suivirent l'exemple que la France avait donné, et le Saint-Siège, toujours jaloux de la paix, céda, transforma ou renouvela, par d'habiles transactions, tout ce que le temps avait rendu moins nécessaire ou moins pratique. Jamais de tels accords n'eussent été conclus sans l'indépendance temporelle du Saint-Siège. Il n'y a de convention librement faite qu'entre des parties également libres, et plus leur rang les rapproche, plus il y a d'équité dans les concessions mutuelles qu'elles se font. La force triomphante et la faiblesse humiliée peuvent signer ensemble des traités, mais non des concordats.
L'action des papes était donc grande et utile, parce qu'elle était indépendante. À Rome elle se faisait mieux sentir encore, parce qu'elle y dominait. Nulle part ailleurs à cette époque on n'eût rencontré, comme à la cour des papes, une société aussi cultivée, une activité de production aussi variée dans la littérature et dans Fart, tant de plaisirs intellectuels calmes et vifs à la fois, enfin une existence si remplie de ces intérêts qui occupent l'esprit et lient entre eux les membres d'une société dans une même communauté de sentiments. Le
pouvoir se faisait peu sentir ; il était en réalité partagé par toutes les familles dominantes (1).
A ces biens se mêlaient des abus. On se plaignait de la lenteur dans l'expédition des affaires, de la corruption de certains tribunaux, de la rigueur avec laquelle on faisait rentrer les impôts, des violences même éprouvées par ceux qui réclamaient d'un fonctionnaire inférieur à un fonctionnaire supérieur, de l'oppression du pauvre par le puissant (2). Il y eut en effet, sous les pontificats d'Urbain VIII, d'Innocent X et d'Alexandre VII, un concours de circonstances malheureuses propres à développer de regrettables désordres ou à les laisser impunis. La bonté de ces papes, la hardiesse et l'avidité de leurs proches, les troubles causés par les entreprises du roi de France, empêchèrent l'action des lois. Le pontificat d'Innocent X, qui s'était achevé en 1655, avait été marqué, il est vrai, par des traits de sévère justice contre les Barbérini, parents d'Urbain VIII, que la chambre pontificale avait dépouillés de leurs biens, et qui finirent par rentrer en grâce auprès du pape à la suite de l'intervention de la France. Mais on ne tarda pas à reprocher à ce pontife des complaisances pour sa propre famille. Alexandre VII, son successeur, fît espérer aux Romains un règne plus heureux, par la sévérité de ses mœurs, sa haine du luxe et de la magnificence, sa prudence et la connaissance des affaires. Si ces hautes espérances ne se réalisèrent qu'à demi, il ne faut pas en accuser seulement les insatiables désirs de ses parents, qui mirent plusieurs fois dans la détresse les finances pontificales. Louis XIV, dont la jeunesse altière s'exerçait en France à des traits de despotisme, et à l'étranger à des essais de domination universelle, parut avoir chargé son ambassadeur, le duc de Gréqui, d'offenser le pape. Ce diplomate ne mettait pas plus de bornes à ses mépris que ses
(1) Ranke, t. IV, p. 390.
(2) Lettre du cardinal Sachetti, écrite au pape Alexandre VII, en 16G3.
gens n'en mettaient dans leurs bravades. Abusant du droit d'asile que possédait l'ambassade, il s'entoura de repris de justice et de malfaiteurs, qui poussèrent à bout la garde corse. Une lutte s'engagea devant l'hôtel du duc de Gréqui, et plusieurs de ses gens y perdirent la vie (1662). Louis XIV en fut tellement exaspéré qu'il renvoya le nonce sous escorte, confisqua Avignon et le comtat Yenaissin, et fit marcher des troupes sur l'Italie pour obtenir satisfaction. Ce conflit se termina par l'humiliante convention de Pise, en vertu de laquelle Alexandre fut obligé d'élever une colonne expiatoire à la mémoire des gardes françaises (1664). Cette disgrâce hâta ses jours, et sa mort inaugura l'ère des réformes.
Le cardinal Jules Rospigliosi, qui fut élu pape le 20 juin 1667, commença ce grand ouvrage. Il avait pris le nom de Clément IX et pour devise ces mots qui peignent son caractère et qui résument son règne : Aliis, non sibi, Clemens. Il s'occupa d'abord d'alléger le poids des impôts, et institua à cet effet une congrégation chargée d'aviser aux moyens de soulager le peuple. Il augmenta le nombre des fabriques de laine et d'étoffes, rendit le commerce libre entre les provinces, et se servit de son frère et de ses neveux pour étendre et consolider ses bienfaits. La seule faveur qu'ils reçurent de lui fut de faire le bien en son nom. Quand il s'agissait de largesses, Clément IX ne connaissait plus d'autres parents que les pauvres. Accessible à tous, il donnait audience deux fois par semaine à tous ceux qui se présentaient, et les. écoutait avec une inaltérable douceur. Il visitait fréquemment les hôpitaux, servait les malades de ses mains, recevait à sa table douze pèlerins chaque jour, et les réunissait aux grandes fêtes de l'année dans trois églises différentes, selon la langue à laquelle ils appartenaient, pour leur distribuer avec d'abondantes aumônes le pain de la parole sainte. Son affectueuse vertu toucha plusieurs hérétiques, qui abjurèrent entre ses mains. On le vantait partout, et les étrangers venaient disputer aux Romains le bonheur de voir un pontife si bon pour
tous, si attentif à tous les besoins, si plein d'amour pour la paix et pour la concorde. Il vint à bout de réconcilier la France avec l'Espagne, et obtint de Louis XI Y la destruction de la pyramide élevée à l'occasion des gardes corses. Des jours si précieux se précipitèrent trop vite. Clément IX se félicitait encore avec toute la chrétienté de l'heureuse issue de la bataille de Saint-Gothard, gagnée par les Allemands et les Français contre les Turcs, quand le sultan Achmet, tournant ses armes d'un autre côté, vint enlever Candie aux Vénitiens et soumettre toute l'île de Crète (1669). Cette nouvelle l'accabla de douleur. Après avoir tout fait pour prévenir ce désastre, il se sentit frappé à mort en l'apprenant, et survécut deux mois à peine à la prise de Candie.
Le cardinal Altiéri, qui lui succéda, reprit son nom et continua sa politique. Il confirma dans ses fonctions la congrégation dite du Disgravio, qui devait diminuer les impôts, supprima le décime ecclésiastique imposé pour les frais des expéditions contre les Turcs et réduisit de moitié la taxe de la guerre. Les dépenses superflues de la cour et de l'État furent retranchées; tous les revenus qui tombaient dans la caisse privée du pape furent employés aux besoins publics ; enfin un édit, rendu en 1 67 1 , encouragea la noblesse au négoce et aux grandes affaires : Clément X avait déclaré qu'elle ne dérogeait point en se livrant à ces entreprises, et il ne lui interdisait que le petit commerce.
La bonne volonté des papes était quelquefois arrêtée par des épreuves inattendues. Telle fut l'affaire de la régale, qui commença sous Clément X et qui éclata sous Innocent XL L'usage s'était introduit en France d'attribuer au trésor royal le revenu des bénéfices vacants. Quatre diocèses du Midi, qui avaient été jusqu'alors exempts de cet impôt, y furent assujettis par un édit arbitraire rendu à Saint-Germain en Laye, le 10 février 1673. Clément X réclama, et Louis XIV, poussant plus loin ses empiétements, restreignit, par un nouvel édit, les envois d'argent en cour de Rome. Ces actes, qu'un historien
protestant ne fait pas difficulté d'appeler « une usurpation de la puissance temporelle sur la spirituelle (1), » léguaient à Benoît Odescalchi, devenu pape sous le nom d'Innocent XI (1 1 septembre 1676), des difficultés dont l'orgueil de Louis XIV allait encore augmenter la charge. Mais l'énergie du nouveau pontife ne s'en effraya pas. Au dehors comme au dedans il voulait faire la guerre à tous les abus.
Le premier était celui du népotisme. Innocent XI, qui avait promis de le combattre, tint rigoureusement parole. L'historien protestant Schrœckh le reconnaît de la manière la plus éclatante, en rappelant les mesures de l'administration nouvelle dans le tableau suivant : « Il manda au fils de son frère, avec lequel il avait entretenu jusque-là un commerce fort agréable, qu'il n'eût à rester dans Rome que comme une personne privée, ne se mêlant d'aucune affaire d'État et n'entrant dans aucune négociation avec les ambassadeurs étrangers.. Cependant, Dour qu'il pût vivre selon sa condition, il lui abandonna son propre patrimoine. Au fils de sa sœur, homme très-considérable, qui habitait Milan, il ne permit jamais de venir à Rome ; il se repentit même d'avoir accordé à ses enfants une petite pension. Vainement quelques courtisans lui représentèrent-ils que ses parents rehausseraient la renommée de son gouvernement : il leur opposa des calculs d'après lesquels les neveux des papes avaient coûté dix-sept millions de ducats d'or à la chambre apostolique. Innocent fit même dresser une bulle, à laquelle acquiescèrent tous les cardinaux, et qui devait réprimer à jamais le népotisme; mais à cause de quelques familles considérables qui avaient acquis leurs richesses par cette voie, elle ne fut pas rendue publique. Luimême faisait peu de dépense et habitua sa cour à la modestie. Afin de supprimer la vénalité des charges, il rendit à vingtquatre secrétaires apostoliques l'argent qu'ils avaient donné pour obtenir la leur. Il se montra d'autant plus libéral à eon-
(l) Sismoudi, Hist. des Français, t. XXV, ch. xxviii.
tribuer pour la guerre des Turcs ; le clergé d'Italie dut lui même y consacrer une partie de ses revenus. »
Ce fut contre un pape si attentif à procurer le bien de ses sujets que Louis XIV éleva ses exigences. Innocent XI avait résolu d'abolir le droit d'asile, qui assurait l'impunité aux criminels non-seulement dans le palais des ambassadeurs, mais dans les quartiers environnants. L'expérience avait suffisamment prouvé qu'il n'y avait rien de plus contraire au bon exercice de la justice et aux droits de la souveraineté pontificale : car, à la faveur d'un pareil abus, les scélérats de tous les pays se dérobaient aux recherches de la justice, et mettaient sous la protection de ces franchises si déplorables les fruits de leurs exactions et les desseins de leur criminelle audace. Les cardinaux et les princes romains avaient imité les ambassadeurs. On aurait été regardé à Rome comme un homme sans dignité et sans crédit, si on n'eût pas étendu sa protection sur un certain nombre de clients, de voleurs, d'assassins, de contrebandiers, de débiteurs en faillite. Il y avait à peine quelques rues où les archers des tribunaux osassent se montrer, et les gabelles ne rendaient presque aucun revenu. Innocent XI annonça qu'il ne changerait rien aux habitudes des ambassadeurs déjà établis à sa cour, mais qu'il n'en recevrait plus aucun s'il ne s'engageait auparavant à renoncer à ses franchises. Après quelques difficultés, la république de Venise et le roi d'Espagne acceptèrent ces conditions ; l'empereur, les rois de Pologne et d'Angleterre et tous les autres princes en reconnurent sans peine la nécessité.
Louis XIV avait laissé le duc d'Estrées à Rome jusqu'à sa mort, qui arriva en 1687. Il voulait éviter de prendre une décision au milieu des difficultés doctrinales qu'il venait de soulever contre la cour de Rome, et après avoir fait souscrire, sous le coup de la menace, à l'assemblée du clergé de France la célèbre déclaration de 1682, qui fut improuvée, cassée et annulée par un bref du souverain pontife adressé aux
évêques. Le roi avait révoqué l'édit de Nantes, et le pape, loin d'en témoigner sa joie, s'était déclaré vivement contre les mesures violentes qui suivirent cette révocation. « Jésus- Christ, disait-il, ne s'est pas servi de cette méthode : il faut conduire les hommes dans le temple et non les y traîner (1685). » Les poètes et les orateurs en renom accusèrent le pape de soutenir l'hérésie et de manquer à ses devoirs. L'opinion s'égarait de plus en plus à la suite du grand roi, qui en était l'arbitre, non-seulement en France, mais dans presque toute l'Europe.
Ce fut dans ces circonstances que le nonce Ranuzzi demanda avec instance au roi qu'il donnât des ordres au successeur du duc d'Estrées pour renoncer au droit d'asile, à l'exemple de tous les autres ambassadeurs, et qu'il contribuât ainsi à rendre la paix et la sécurité à la capitale du monde chrétien. Mais Louis XIV répondit qu'il ne s'était jamais réglé sur l'exemple d' autrui; que Dieu l'avait établi pour donner l'exemple et non pour le recevoir. Le marquis de Lavardin, nommé ambassadeur à Rome, reçut l'ordre exprès de maintenir les franchises.
Lavardin se fit précéder de près de quatre cents militaires et anciens officiers, qui arrivèrent à Rome comme voyageurs, mais qui prirent tous des logements dans le voisinage du palais de France. De son côté, Innocent XI publia, le 7 mai, une bulle par laquelle il déclarait excommunié quiconque voudrait se conserver dans l'usage des franchises ou qui résisterait à ses officiers de justice. Cette bulle avait été dressée dès le commencement de son pontificat et souscrite par tous les cardinaux; mais le pape en avait différé la publication, espérant que la diplomatie aplanirait ces difficultés. Louis XIV comptait à son tour sur Tavant-garde de Lavardin pour effrayer le vieux pontife. Il retarda d'abord le départ de son envoyé ; ensuite il lui donna l'ordre de l'effectuer avec une escorte de huit cents hommes. A cette nouvelle, InnocentXI déclara qu'il ne reconnaissait point Lavardin comme ambas-
sadeur, et il interdit au légat de Bologne et aux autres gouverneurs des provinces de lui rendre aucun honneur lorsqu'il entrerait sur les terres de l'Église. Le marquis fit son entrée à Rome, le 16 novembre, à la tête de son cortège armé et menaçant. Le pape défendit de nouveau à tous les cardinaux d'avoir aucun commerce avec lui, lui refusa l'audience de présentation, et, ayant appris que ce seigneur était allé faire la veille de Noël ses dévotions à Saint-Louis des Français, il déclara l'église interdite, parce que le curé et les prêtres avaient donné la communion à un homme notoirement excommunié.
Dès que cette mesure fut connue en France, le parlement de Paris s'empara de l'affaire. M. de Harlay, procureur général, interjeta, le 23 janvier 1688, appel comme d'abus nonseulement de la sentence du cardinal vicaire, mais encore de la bulle du pape, attribuant ce qu'il appelait une aberration à l'âge qui aurait obscurci les facultés du pontife. L'avocat général Talon fui encore plus violent. Il ne se contenta pas d'insinuer qu'Innocent XI radotait, il voulut le faire passer pour hérétique. « Il lui reprocha de n'avoir cessé, depuis qu'il était assis sur la chaire de S. Pierre, d'entretenir commerce avec les jansénistes, de les avoir comblés de grâces, d'avoir fait leur éloge, de s'être déclaré leur protecteur. » Ces calomnies étaient d'autant plus odieuses, que Talon lui-même et le corps auquel il s'adressait , étaient attachés au jansénisme. L'avocat général reprocha encore au pape son indulgence pour le quiétisme, quoique le pape eût condamné cette erreur, et l'affectation avec laquelle il dégoûtait la France des mesures prises contre les calvinistes. A la suite de ce réquisitoire, le parlement rendit un arrêt pour interdire tout commerce avec Rome. Louis XI Y annonça, par un manifeste, qu'il se mettrait en possession d'Avignon, et, le 7 octobre suivant, les troupes françaises s'emparèrent du Gomtat sans y éprouver de résistance.
Au milieu de ces empiétements, Innocent XI poursuivait
courageusement à Rome la réformation des abus. Il rétablit la discipline ecclésiastique, promulgua des ordonnances sévères contre le luxe et rappela aux prédicateurs la dignité de la chaire. Mais l'une des plus grandes gloires de son pontificat fut la part qu'il prit à la guerre contre les Turcs. Les fruits de la bataille de Lépante, que l'Europe recueillait depuis un siècle, eussent été à jamais perdus, si les entreprises que le Croissant renouvelait chaque jour contre l'Allemagne, n'eussent abouti enfin à une défaite aussi honteuse que la première. Vienne, assiégée le 14 juillet 1683, excita l'intérêt de la catholicité tout entière. Deux cent mille Turcs l'investissaient de toutes parts, dix-huit assauts avaient été donnés et repoussés, vingt-quatre sorties avaient signalé l'intrépidité des habitants, lorsque l'armée impériale, commandée par le roi de Pologne Jean Sobieski, arriva au secours de la ville épuisée. Après avoir entendu et servi lui-même la sainte messe, le héros rangea ses Polonais en bataille, et leur rappelant la victoire de Ghazim, remportée dix ans auparavant sous ses ordres : « Aujourd'hui, ajouta-t-il, il y va non-seulement de la délivrance de Vienne, mais de la conservation de la Pologne et de la chrétienté tout entière. » Ces mots furent le signal de la bataille. A côté de Sobieski, Charles, duc de Lorraine, et le prince Eugène de Savoie firent des prodiges de valeur; mais l'impétuosité des Polonais, animés par leur roi, renversa tous les obstacles. Les Turcs, acculés jusque dans les faubourgs, s'y défendirent inutilement. Le soir même Vienne était délivrée, et la nouvelle de ce grand succès réveillait dans toutes les cours de la chrétienté l'admiration due aux héros des croisades. Innocent XI avait pris une part active à la peine : il était juste qu'il fût à l'honneur. Ses trésors et ses prières avaient secouru le roi de Pologne : il partagea avec lui la reconnaissance publique. Le peuple romain attribua la victoire des armées chrétiennes et la délivrance de Vienne aux supplications d'Innocent XI, aussi bien qu'au courage de Sobieski. On saluait en eux les successeurs de S. Pie V et de don
Juan d'Autriche ; on rapprochait les deux batailles, comme les héros et les saints qui les avaient gagnées.
Ce fut Alexandre VIII qui recueillit la succession d'Innocent XI (1689). Il continua aux Vénitiens et à l'empereur Léopold les secours de la papauté contre les Turcs, et goûta les fruits heureux de la délivrance de Vienne. Louis XIV abaissa devant lui les prétentions de son orgueil, en renonçant aux droits de franchise et en rendant le comtat Venaissin. Cela n'empêcha pas le souverain pontife de condamner solennellement au lit de mort la déclaration et les actes de 1682, par la bulle înter multipliées, qui acquit en quelque sorte une solennité plus grande à cause des circonstances dans lesquelles elle fut publiée. Bossuet dut être frappé plus que personne de ce trait de lumière et de courage : car il avait dit lui-même que le chrétien mérite surtout d'être écouté à l'heure où, près de paraître devant Dieu, il ne doit plus rien au monde que la vérité (1).
On reprochait à Alexandre VIII d'avoir ressuscité le népotisme. Son règne avait été trop court pour donner à cet abus le temps de reprendre racine. Innocent XII ne s'en crut pas moins obligé, dès son avènement au trône pontifical, de publier une bulle pour porter le dernier coup au scandale. Ce fut l'objet de la bulle Romanum decet pontificem, qui supprima le privilège en vertu duquel les parents et amis du pape occupaient d'ordinaire, de préférence à d'autres, certains emplois civils et ecclésiastiques. Elle fixa à douze mille écus romains la pension de ceux qui mériteraient d'être élevés au cardinalat. Enfin elle déclarait que si, ce qu'à Dieu ne plaise, on excédait jamais la mesure prescrite, le pape qui succédera aurait soin de revendiquer et de reprendre, même avec le secours du bras séculier, tout l'excédant pour l'appliquer et l'incorporer à la chambre apostolique,
L'esprit de cette vigoureuse déclaration anima tout le
(1) Oraison funèbre du prince de Condé.
pontificat d'Innocent XII. Il défendit de vendre les emplois de la chambre, et rendit l'argent à ceux qui en avaient acheté. Habile à deviner le mérite obscur, il l'élevait et le mettait en relief. Sa justice était exacte , patiente, accessible à tous. Les tribunaux furent réformés, les présents interdits ; des appointements assignés aux avoués mirent fin aux taxes arbitraires. Le commerce fut encouragé et agrandi, Rome embellie, et les ports de Nettuno et Civita-Vecchia restaurés. De telles améliorations furent payées par la reconnaissance publique et l'obéissance plus respectueuse des souverains. Louis XIV, par une lettre datée du 15 septembre 1693, retira les Quatre Articles. Les évêques qui les avaient signés se rétractèrent ; Bossuet les abandonna, et il ne resta poulies défendre que les parlements. Innocent XII eut encore à remercier Dieu de la victoire que le prince Eugène remporta sur les Turcs à Zeuta, et de la paix de Carlowitz, qui marqua un nouveau degré dans la décadence de l'empire ottoman. Muratori déclare, en terminant les annales de ce règne, que le nom et le gouvernement d'Innocent XII demeureront en bénédiction dans tous les siècles à venir.
On ne pouvait lui donner un successeur plus digne de lui qu'en choisissant le cardinal Albani, qui possédait les traditions des deux derniers pontificats. C'était ce prélat qui avait rédigé, sous Alexandre VIII, la bulle qui condamnait la déclaration de 1682, et, sous Innocent XII, celle qui acheva la ruine du népotisme. Arraché malgré lui à la retraite dans laquelle il voulait vivre, Clément XI ne se consola de son élévation qu'en la sanctifiant par la simplicité de sa vie. Les arts et les lettres trouvèrent en lui un protecteur éclairé. Il introduisit à Rome l'art des mosaïques et la fabrication des tapis, institua des prix pour la jeunesse studieuse et enrichit de nouveaux manuscrits la bibliothèque Vaticane. Plus il était restreint dans ses dépenses personnelles, plus il se montra magnifique en encourageant les lettres et les artistes, et libéral en secourant les pauvres. On lui doit l'introduction du régime
cellulaire dans les prisons. Un décret du 14 septembre 1703 prescrit d'établir, dans un bâtiment construit à l'hospice de Saint-Michel a Ripa, un quartier divisé en soixante petites cellules séparées, autour d'une grande salle, dans le milieu de laquelle s'élèvera un autel pour célébrer la sainte messe, avec une galerie découverte pourvue de métiers pour les ouvriers en laine. C'est ainsi que les papes entendaient le système cellulaire. Ils séparaient le détenu de toutes les excitations qui peuvent le porter au mal ; mais ils lui laissaient la religion pour entretenir et relever ses espérances , le travail pour le préserver de l'oisiveté.
Clément XI vit ses États envahis pendant la guerre de la succession d'Espagne ; la paix d'Utrecht, signée en 1713, rendit le calme à l'Europe. Mais on disposa arbitrairement, malgré les réclamations du pape, de la Sicile et de la Sardaigne, sur lesquelles le Saint-Siège avait des droits incontestables de suzeraineté : c'est le premier attentat du xvme siècle contre les droits temporels du pape. Dans la même année parut la bulle Unigenitus , qui expose la doctrine catholique sur toutes les questions de la grâce, combat de point en point les erreurs des jansénistes, et rétablit des vérités obscurcies et dénaturées depuis soixante ans avec une persévérance si subtile. Clément XI eut la consolation de voir la bulle- reçue en France comme loi de l'État en 1718. Le jansénisme, qui avait espéré longtemps une décision favorable à ses erreurs, se vengea de cette disgrâce en abusant de la crédulité des simples ; mais les prétendus miracles du diacre Paris achevèrent de décrier la secte et de justifier la constitution pontificale aux yeux mêmes de la raison.
La famille des Conti, qui avait déjà donné sept papes à l'Église, lui en donna un huitième dans la personne du cardinal Michel- Ange Conti, évêque de Yiterbe. Ce nouveau pontife prit le nom d'Innocent XIII et régna trois ans (1721-1724). Les Romains avaient vu avec la plus grande joie un de leurs concitoyens élevé aux honneurs de la tiare. Muratori loue
sa modération (1) ; le comte d'Albon lui reconnaît la science des affaires et du gouvernement, et l'astronome Lalande lui consacre les lignes suivantes : « Innocent XIII est le meilleur souverain dont on parle aujourd'hui. Les Romains ont été bien des années à ne cesser d'en faire l'éloge et de regretter le peu de durée de son pontificat. L'abondance était générale, la police exacte, les grands et le peuple également contents (2). » L'affection de ses sujets avait éclaté pendant sa dernière maladie avec une unanimité bien digne de remarque. Il rentrait à Rome après avoir passé quelque temps à la campagne pour essayer d'y rétablir ses forces. A son retour, la foule se porta à sa rencontre et le suivit jusque dans les appartements du palais, où il donna une audience d'amour et de tendresse à presque tous les habitants de Rome. Les gardes pontificales laissèrent pénétrer auprès de lui les nobles, les magistrats, les porte-faix, les matelots, réunis dans l 'expression des mêmes sentiments. Sa mort fit monter sur le trône un autre Romain, Pierre-François Orsini, que sa noblesse élevait déjà au premier rang, et qui le méritait encore mieux par son humilité, son désintéressement, sa libéralité envers les pauvres. Ses concitoyens le regardaient comme un saint. Il prit le nom de Benoît XIII et continua sous la tiare la pratique des vertus les plus éminentes. On lui reproche d'avoir comblé de faveurs les habitants de Bénévent et d'avoir fait partager le poids des affaires, au cardinal Coscia, qui était indigne de cette haute confiance. Les exactions dont ce ministre se rendit coupable provoquèrent contre lui la haine du peuple et la justice du règne suivant. Clément XII, élu le 12 juillet 1730, entendit, le lendemain de son couronnement, le peuple crier autour du palais :« Vive le pape ! justice des justices du dernier ministère ! » Ce fut beaucoup que de soustraire la tête de Goscia à la vengeance de la multitude. L'exil, l'interdit et la confiscation de ses biens furent une punition trop douce peut-être pour le
(1) Muratori, Annali d'Italia, an. 1721.
(2) Lalande, Voyage d'un Français en Italie.
coupable, trop dure encore à la clémence du nouveau pape. Les annales du pouvoir temporel offrent trois faits importants dans ce règne qui dura dix ans. Quand la paix de Vienne eut donné à don Carlos le royaume des Deux-Siciles , en divisant en deux branches la maison des Bourbons d'Espagne et en faisant deux parts dans l'héritage de Charles-Quint, Clément XII accorda au jeune roi l'investiture des États napolitains, qui relevaient du Saint-Siège. Il employa aussi toute son influence à apaiser les ferments de discorde et de haine, qui couvaient encore au sein d'un peuple tant de fois conquis et gouverné par des maîtres si différents. La Corse, ancien fief du Saint-Siège , que les Génois avaient usurpée , se révolta contre leur tyrannie, et envoya à Clément XII une députation chargée de lui proposer le rétablissement de l'île sous son autorité. Le pape, au lieu d'accepter, s'offrit comme médiateur entre les Génois et les Corses. On repoussa une intervention si honorable, et il resta à Clément XII l'honneur d'avoir intercédé pour les opprimés en refusant d'agrandir sa propre puissance. Après ce trait de son désintéressement, il faut citer un trait de sa justice. La petite république de Saint-Marin, enclavée dans les États de l'Église entre Rimini et Urbin, vivait sous la protection des papes, quand une division éclata parmi les habitants. Un des deux partis offrit au pape le titre de souverain ; mais cette offre était restée sans réponse quand le cardinal Albéroni, qui gouvernait les Romagnes, obtint à force d'instances d'être chargé de l'examen de l'affaire. Clément XII lui avait donné pour instructions de se transporter près des frontières delà république, et d'attendre que la plus grande et la plus saine partie des habitants eût exprimé ses vœux.Le légat, n'écoutant que la fougue de son caractère, précipita le dénoûment. Il entra à Saint-Marin, y nomma un gouverneur et voulut obliger les habitants à prêter serment entre ses mains . La justice du pape était trop connue pourqu'on l'implorât vainement. Les actes d'Albéroni furent désavoués, et un décret pontifical rendit à la république ses droits et ses privilèges.
Le successeur de Clément XII fut Benoît XIV. Ce nom suffirait pour illustrer le Saint-Siège au xvme siècle. Il rappelle en effet la science, l'esprit, la prudence, la bonté, la connaissance du monde et l'amour de Dieu : en un mot toutes les qualités qui font les grands papes. Son règne, commencé le 17 août 1740, ne s'acheva que le 3 mai 1758. La guerre de la succession d'Autriche, qui dura sept ans, et à laquelle toute l'Europe eut part, donna à Benoît XIV l'occasion de voir combien ses vertus lui conciliaient de respect. Il avait observé vis-à-vis de toutes les puissances belligérantes la plus stricte neutralité, et tant que dura la lutte, les troupes autrichiennes, françaises, espagnoles, napolitaines, s'établirent indistinctement dans les États ecclésiastiques. Les officiers qui passaient dans Rome, se faisaient un devoir de respecter le trône de la religion et l'asile de la paix, et les armées des deux partis se battaient aux portes de la ville sans que la sécurité des Romains en fût troublée. Lors de la paix d'Aixla-Chapelle, Benoît XIV obtint de justes indemnités pour le séjour des troupes dans ses domaines, et les puissances de l'Europe, après s'être acquittées envers lui de leurs obligations, fortifièrent leur alliance respective en mettant entre elles ce lien sacré de la concorde universelle (1).
Ces bons rapports entre le Saint-Siège et les différentes cours de l'Europe permirent à Benoît XIV de s'appliquer avec une attention soutenue à tous les détails du gouvernement. Il restaura avec magnificence la basilique de Sainte-Marie Majeure, agrandit l'hospice du Saint-Esprit, fonda et dota une école de dessin, rétablit les finances, protégea l'agriculture, favorisa l'industrie par l'établissement de plusieurs manufactures et diminua les impôts. Partout où s'étaient élevés des conflits entre l'Église et l'État, sa sagesse trouvait le secret de les apaiser. Les royaumes de Naples, d'Espagne et de Portugal acceptèrent ses règlements dans toutes les
(1) M. l'abbé Darras, t. IV, p. 452.
affaires ecclésiastiques. Il détermina, avec la même science et le même bonheur, les différentes juridictions des chrétientés maronites, coptes et melchites, ainsi que celles des catholiques d'Albanie et de Servie. Ses bulles, ses décrets et ses lettres rappelaient en Pologne la sainteté des droits du mariage, réglaient en Orient la question des rites chinois et des rites malabares, et plaidaient en Amérique la cause des malheureux indigènes réduits en servitude. Ses travaux sont immenses : quand on en parcourt la liste, on ne sait ce qu'on doit le plus admirer en lui, ou de l'étendue de ses connaissances, ou de la pénétration de son esprit, ou de la sagesse de ses décisions. La douce sérénité de son caractère, l'étonnante vivacité de son intelligence, ne se démentirent pas un moment dans la maladie douloureuse qui termina sa vie : chacun s'écria alors qu'on avait perdu un grand homme. On donnait déjà ce titre avec une certaine facilité; mais Benoît XIY est le seul de tous les souverains du xvme siècle à qui la postérité en ait confirmé la possession.
Tels étaient le caractère et les talents des rois qui gouvernaient Rome depuis le milieu duxvir5 siècle. Il y avait plus de quatrevingts ans que l'administration pontificale avait courageusement entrepris la réforme des abus qu'on lui reprochait avec le plus de persistance. Le cours du temps amène inévitablement avec lui des embarras dans les affaires les mieux conduites, et les efforts des hommes les plus capables ne sont pas exempts d'imperfections, parce que la nature humaine se retrouve partout. La critique la plus sévère ne doit demander aux princes que de corriger le mal à mesure qu'il se produit, et de prévenir, s'ils le peuvent, les désordres administratifs, financiers et judiciaires pour s'épargner le regret de les punir. Tout changement d'ailleurs n'est pas un progrès, et quand il s'agit de modifier les institutions et les lois d'un peuple, la prudence la plus élémentaire fait un devoir aux souverains d'examiner si le mal qu'on en doit craindre n'est pas plus grand que le bien qu'on en peut espérer. Enfin il y a
des peuples qui, par caractère, supportent bien plus facilement un abus qu'un changement. Le peuple romain est de ce nombre, comme on l'a judicieusement remarqué. Au lieu de la mobilité , des variations et des impatiences de quelques États européens , il y a dans le caractère de la majeure partie des habitants un fond de solidité qui lui fait chérir ses habitudes plutôt que de souhaiter des améliorations problématiques. Les révolutions qui l'ont troublé n'ont jamais été que l'expression de la hardiesse du petit nombre ; le calme, la paix, les anciennes mœurs, l'amour des vieux usages sont les traits essentiels de la société romaine.
La mort de Benoît XIV marqua dans l'histoire du xvnie siècle un notable changement. Ce bruit d'impiété que Fénelon avait entendu de loin, et que Massillon, en prêchant à la cour du Régent, avait signalé avec plus d'inquiétude encore, s'était changé peu à peu en un tonnerre effrayant qui grossissait chaque jour. La philosophie, d'abord incertaine et discrète, puis moqueuse et hardie, leva le masque sur le tombeau du pape dont la science et le caractère lui imposaient, et entra en lice contre le christianisme. Un jour athée, le lendemain déiste, matérialiste le plus souvent, mais toujours sceptique, elle a tout glacé, jusqu'à ses propres inspirations, tant son regard était railleur; elle atout flétri, même le peu de bien qu'elle mêlait à tant de mal, tant son souffle était impur. Aussi incapable d'inventer une erreur que de découvrir une vérité, affectant la science et sachant mal, pauvre de raisons mais prodigue d'injures, elle niait les mystères, ébranlait les lois, déchaînait les passions et se vantait de tout réformer quand elle s'apprêtait à tout détruire. Ce n'était pas une opinion, mais une secte, ou plutôt une armée. Voltaire en était le chef; relayé par vingt subalternes, il avait pour complices des ministres, Ghoiseul en France, d'Aranda en Espagne, Tanucci à Naples, Pombal en Portugal ; des rois pour prosélytes , Frédéric II, Joseph II, Catherine II, et il était lui-même le roi de son siècle. Dans cette grande conspiration ourdie contre
la vérité, les historiens apportaient leurs vieilles erreurs réfutées cent fois; les voyageurs, leurs découvertes encore sans contrôle ; les mathématiciens, leur popularité naissante. Pendant que la science semblait avoir fait divorce avec la vérité, les beaux-arts achevaient de se corrompre, la poésie déchirait les derniers voiles de la pudeur, et Rousseau faisait douter si la vertu est nécessaire à l'éloquence.
Le premier succès de cette incrédulité fut de déconcerter ses ennemis. Mêlée à tout, prenant toutes les formes, échappant à la réfutation par la raillerie, trop changeante pour être saisie et trop légère pour être combattue gravement, on ne vit bien ses progrès que lorsqu'elle eut achevé son ouvrage. Tantôt le clergé était taxé de faiblesse, de complicité ou d'aveuglement, tantôt d'intolérance et d'exagération. On étouffait la voix de la chaire en se plaignant qu'elle demeurât silencieuse ; on calomniait les vertus du cloître pour se donner le malin plaisir d'en déplorer l'absence, et quand le vénérable Christophe de Beaumont, archevêque de Paris, condamnait l'Emile, les libres penseurs reprochaient au prélat d'avoir parlé, comme ils s'étonnèrent plus tard que d'autres se fussent contentés de gémir.
La France prêtait à cette guerre faite au christianisme ce qu'il y a d'attrayant , de communicatif , de contagieux dans sa langue et dans son caractère. Deux sortes de livres servaient l'entreprise ; les uns, comme Y Encyclopédie, jugeaient sévèrement le passé : c'étaient les plus lus et les plus dangereux; les autres, comme Y Économie de Quesnay, avaient pour objet de préparer l'avenir: on les lisait moins, on les comprenait peu, mais leur effet était d'inspirer le dégoût de la société, de ses institutions, de ses lois, et de faire rêver un état plus parfait. On ne s'occupait point de savoir s'il était possible ou non de réaliser les plans des économistes. Les seuls mots de réforme, d'amélioration et de progrès assuraient auprès d'un siècle frivole le succès de toutes les théories nouvelles.
Le pouvoir temporel des papes ne pouvait échapper ni à la critique des encyclopédistes, ni aux essais des économistes. Les uns remirent en circulation et en honneur les diatribes de Wiclef et de Calvin sur la propriété ecclésiastique et l'incompatibilité des deux puissances ; les autres commencèrent à se plaindre des richesses des couvents, de l'immobilité qui caractérisait les affaires dans les États de l'Église et de l'incurie de ceux qui les administraient. Cependant il n'était pas rare d'entendre, au sein même de la philosophie, des voix s'élever avec courage pour protester contre de telles assertions. On le vit surtout pendant le règne de Clément XIII. Ce pape, qui occupa onze ans le trône de S. Pierre (1758-1769), avait eu la douleur d'assister à l'expulsion des jésuites en Portugal, en France, en Espagne et à Naples ; mais il n'en prit pas leur défense avec moins de courage, et il montra la même vigueur quand le duc de Parme publia une ordonnance d'amortissement contre les biens du clergé, et voulut restreindre les franchises ecclésiastiques. Les Bourbons de France et de Naples soutinrent la cause du duc, la république de Gênes se joignit aux persécuteurs, chacun accabla ou conseilla le pontife pour lui arracher un décret de suppression contre la compagnie de Jésus, dont il était resté le seul appui. Ni les violences ni les conseils ne purent fléchir sa noble résistance. Il mourut, plein de douleur mais plein de courage, après avoir arraché à son siècle des aveux précieux sur l'administration des États de l'Église.
Le comte d'Albon a dit de lui : « Les bons citoyens ne peuvent sans une vive émotion prononcer le nom de Clément XIII : c'était vraiment le père du peuple. Il n'avait rien de plus à cœur que de le rendre heureux, il y travaillait avec zèle, et le chagrin qu'il ressentait le plus vivement, qui lui arracha même souvent des larmes, était de voir des infortunés dont il ne pouvait soulager les maux (1). »
(1) Discours sur l'histoire.
L'astronome Lalande ajoute encore à ces éloges : « Clément XIII a des mœurs irréprochables, une piété édifiante, une douceur inaltérable. Les maux de l'Église ne lui arrachent que des larmes. J'ai admiré son zèle, sa vigilance, sa modération, en parlant de ceux mêmes qui méritent le moins ses ménagements. » — « Le pape, dit-il ailleurs en parlant du dessèchement des marais Pontins, le désirait personnellement. Lorsque je rendis compte à Sa Sainteté de cette partie de mon voyage, elle y prit un intérêt marqué et me demanda avec empressement ce que je pensais de la possibilité et des avantages de ce projet. Je les lui exposai en détail ; mais, ayant pris la liberté d'ajouter que ce serait une époque de gloire pour son règne, le pontife religieux interrompit ce discours profane, et, joignant les mains vers le ciel, il me dit presque les larmes aux yeux : « Ce n'est pas la gloire qui nous touche, « c'est le bien de nos peuples que nous cherchons (1). »
La triple couronne était alors une courone d'épines. Après un long et orageux conclave, elle échut, le 19 mai 1769, à Ganganelli, de l'ordre des Franciscains, qui fut proclamé pape sous le nom de Clément XIV. A peine élu, les cours de France, d'Espagne et de Naples renouvellent leurs instances auprès de lui, exigeant, comme une condition indispensable au repos de l'Europe, la suppression et la condamnation des jésuites. La France s'était emparée, sous le règne précédent, du comtat Venaissin, et Naples, de la principauté de Bénévent ; mais cette usurpation ne toucha point Clément XIV. Un jour, le ministre d'Espagne, appuyant ses instances d'un argument intéressé, garantit au pape la restitution d'Avignon et de Bénévent lorsqu'il consentirait à signer l'édit de condamnation. « Apprenez, répondit Clément XIV, qu'un pape gouverne les âmes et n'en trafique pas. » Cette lutte dura quatre ans. Après tant de résistance et de délais, la suppression fut enfin décidée. Le 21 juillet 1773 parut le bveîDominus ac Redemptor,
(1) Voyage d'Itaîi».
qui abolissait la compagnie de Jésus, mais qui, loin de la condamner, n'alléguait contre elle que les plaintes des cours et les exigences de l'opinion. « Cette affaire me donnera la mort, » avait dit Clément XIY en signant le bref, et il répétait souvent : « Compulsus feci, compulsus feci : Je l'ai fait malgré moi.» — « Pauvre pape ! s'écriait de son côté S. Alphonse de Liguori en apprenant la douloureuse nouvelle ; pauvre pape ! que pouvait-il faire? » S. Liguori avait applaudi à la résistance de Clément XIII, il s'inclina devant la décision de Clément XIV : Povero papa, che potera fare ? Et après un moment : « Volonté du pape, ajouta-t-il, volonté de Dieu ! » et il s'imposa un inviolable silence. L'abolition des jésuites ne fut pas la seule douleur de Clément XIV. Les gouvernements d'Espagne, de Venise et de Naples ne négligèrent aucune occasion d'appliquer les principes de la philosophie et les conseils de Y Encyclopédie, en refusant de reconnaître les droits de l'Église, et en lui disputant avec aigreur ou ses redevances ou ses domaines. C'était la chicane qui précédaitl'usurpation. Les cours des Bourbons avaient obtenu qu'on ne publiât plus la bulle In cœna Domini, comme si elles eussent redouté les anathèmes qu'elle renferme contre les détenteurs des biens ecclésiastiques.
Le cardinal Jean-Ange Braschi, élu pour succéder à Clément XIV, prit le nom de Pie VI (1774) . Un des premiers actes du nouveau pape fut une distribution d'aumônes aux pauvres. Il supprima plusieurs pensions qui lui parurent inutiles, se fit rendre un compte sévère des deniers publics et ne conféra les charges de l'État qu'à des hommes dignes de sa confiance. Humain, accessible, laborieux, bienfaisant, il partagea tout son temps entre ses devoirs religieux, son cabinet, son muséum et la bibliothèque du Vatican (1). Ce fut lui qui eut l'idée d'établir ce muséum unique au monde, où les chefs-d'œuvre de tous les arts, les antiquités les plus précieuses, devaient attirer les voyageurs de toutes les nations civilisées , D'immenses tra-
(1) Bourgoing, mort en 1811, ambassadeur de Napoléon à Dresde, dans ses Mémoires historiques et philosophiques sur Pie VI.
vaux exécutés dans le port d'Ancône, la restauration du palais Quirinal , le rétablissement de la voie Appienne , la réparation de l'aqueduc de Terracine, l'établissement du canal de Saligna et surtout le dessèchement d'une grande partie des marais Pontins illustrèrent à jamais son règne. Le comte de Tournon, préfet de Rome sous l'empire, lui a rendu ce témoignage, que ce fut « un prince habile qui tenta tous les genres d'améliorations . »
Les grandes entreprises de son administration ne détournèrent pas Pie VI de sa bienfaisante sollicitude pour les pauvres. Il fonda et dota des hospices, érigea des maisons de refuge pour les jeunes filles indigentes, établit dans Rome l'institut des Frères des écoles chrétiennes, qu'il chargea de l'éducation des enfants du peuple, et Rome reconnaissante inscrivait sur la façade de leur maison cet éloge si simple dans sa sublimité : A Pie VI, père des pauvres.
Cependant les symptômes d'un bouleversement général éclataient partout. En Allemagne, Joseph II, entouré tantôt de jansénistes tantôt d'incrédules, donna son nom à ce mouvement moitié théologique moitié politique : il faisait une guerre continuelle aux institutions ecclésiastiques , réduisant le nombre des couvents de deux mille à sept cents, empêchant de demander à Rome les dispenses ou de les payer, et se déclarant ouvertement l'administrateur du temporel de l'Église. Pie VI se rendit à Vienne pour conjurer dans une entrevue les malheurs d'un schisme qui semblait imminent. Il avait repris le bâton du pèlerin apostolique à l'instar des papes du moyen âge, et il était, comme Léon IX, plein de douceur, de noblesse et de charité. Le peuple l'acclama; Joseph II se vengea de ce triomphe par des politesses pleines de froideur, et Kaunitz, son ministre, par des grossièretés jusque-là sans exemple. Le pontife avait à peine quitté Vienne que l'empereur continua ses réformes. Presque toutes les Églises d'Allemagne se mirent en opposition avec le Saint-Siège. Les princes électeurs ecclésiastiques, réunis à Ems en conciliabule, prétendirent par une déclaration solennelle faire prévaloir les doctrines
du joséphisme et ramener l'Église à la simplicité des premiers temps. Leur plume, qu'on eût dit trempée dans le fiel, selon l'expression du cardinal Pacca (1), avait été empruntée aux canonistes et aux jurisconsultes qui, depuis quelques années, cédant à une sorte de manie contagieuse, s'efforçaient d'attaquer la constitution de l'Église catholique en Allemagne, et préconisaient à l'envi le principe de la séparation des deux pouvoirs. Deux ouvrages eurent surtout une grande vogue : l'un intitulé, Qu est-ce que le pape? avait été écrit par le protestant Eybel ; c'était un recueil où l'injure le disputait à la calomnie, et où la suprématie pontificale était hautement niée. L'autre, écrit par. Frédéric de Moser en 1787, se présentait avec les formes de la polémique et l'appareil d'une fastueuse érudition pour établir que le prince et l'évêque doivent être de nouveau séparés l'un de l'autre (2).
Ces tendances ne tardèrent pas à pénétrer en Italie . Le grandduc Léopold eut le triste honneur de laisser son nom aux chaînes qu'il avait forgées pour l'Église de Toscane , comme l'empereur Joseph aux doctrines répandues en Allemagne. Les lois léopoldines étaient l'œuvre d'un prélat ambitieux et irréfléchi , qui convoqua un synode à Pistoie pour y promulguer d'une manière plus solennelle les erreurs qu'il propageait. Les principaux docteurs jansénistes y furent invités, et les décrets sortis de ce conventicule renouvelèrent toutes les erreurs condamnéespar la bulle Unigenitus.YiQ Ylsevit obligé de répondre à cette seconde attaque par une seconde condamnation. La bulle Auctorem fidei attesta que le Saint-Siège ne cessait de professer la même foi, de réprouver les mêmes erreurs,de signaler les mêmes dangers. Naples suivit l'exemple de la Toscane. La reine Caroline, qui avait des relations intimes avec le parti dominant, abolit dans son royaume les derniers signes de la dépendance féodale de la cour de Rome.
Ainsi les principes jansénistes, parlementaires et philoso-
(1) Bartholomeo Pacca, Memorie storiche sul di lui soggiorno in Germania, p. 33.
(2) Du Gouvernement des Etats ecclésiastiques en Allemagne, 1787.
phiques trouvaient partout des organes. L'Italie, la France, l'Allemagne en étaient infectées . Dans les vagues désirs de cette société nouvelle qui commençait à poindre, il était difficile de rien préciser. L'attaque revêtait toutes les formes et s'emparait de tous les prétextes. Tantôt plus hardie, elle demandait la ruine du christianisme ; tantôt plus discrète, elle feignait d'en souhaiter la réforme. Ici on représentait la cour romaine sous le nom de Babel ; ce n'était qu'une légère variante faite aux pamphlets du xvie siècle qui la nommaient une Babylone. Là on allait jusqu'à dire qu'en dépouillant le clergé de ses richesses, on le forcerait à acquérir des mérites réels (1). Ces calomnies s'accréditèrent, grâce à la forme légère dont elles étaient revêtues. On y trouvait, avec un style agréable, ces apparences d'une érudition facile, mais incomplète, qui trompent les esprits frivoles par un air de profondeur, et les esprits curieux par un air de nouveauté. L'amour, le désir du changement était d'autant plus dangereux qu'il était plus vague et par conséquent plus général. Rome avait eu jusque-là le bonheur d'échapper à cette contagion. Le gouvernement de Pie YI ne lui faisait point souhaiter d'en avoir un autre, parce qu'elle y trouvait sécurité, honneur, bon marché et progrès. Voici le tableau qu'en trace un voyageur spirituel autant que sérieux. Cette page est de 1778. « On parle peu de philosophie dans ce gouvernement paisible : on y a trop d'esprit pour s'amuser à l'ancienne ; on y apprécie trop bien les mots et les choses pour être dupe du barbouillage de la nouvelle. On s'y moque également du langage scolastique des collèges et de celui des pédants, non moins désagréables mais bien plus dangereux, qui ne cessent de parler de la raison pour se dispenser de reconnaître aucune loi. On n'y dit pas aux hommes qu'ils sont heureux par Y Économie ou Y Encyclopédie, qu'ils n'ont des yeux que depuis vingt ans, et que hors les hiéroglyphes du docteur Quesnay il n'y
(1) Lettre de Giani dans Potter, Vie de Ricci, t. II, p. 315.
a pas de salut pour les empires. Mais on leur fait réellement du bien. On forme des plans, on amasse des fonds pour dessécher les marais, on diminue les impôts, on supprime les droits barbares et ruineux établis d'une province à l'autre, on mérite de servir de modèle aux plus grandes puissances (1). »
Ce ne fut pas un modèle mais une proie qu'on alla bien tôt chercher à Rome. La Philosophie n'avait pu entamer la ville des papes: la Révolution ne tardera pas à la surprendre.
(1) Annales politiques, civiles et littéraires e/wxvme siècle, par M. Linguet, t. II, p. 151. '
La brochure publiée par M. Hubaine, secrétaire de S.A. I. lé prince Napoléon, sous le titre de : le Gouvernement temporel des papes jugé par la diplomatie française, comprend un certain nombre de dépêches antérieures à 1789, que l'auteur essaye de tourner dans un sens défavorable à la souveraineté pontificale.
La première est celle du duc de Chaulnes, qui loue a la vertu et l'application de Clément IX, mais qui le plaint de manquer d'hommes capables et d'argent (1G69). » Ce sont des maux dont on peut se plaindre, même encore aujourd'hui, dans plus d'un gouvernement.
Viennent ensuite quatre dépêches du marquis d'Aubeterre, qui poursuivait , sous Clément XIII, la suppression des jésuites. L'ambassadeur y parle longuement du blé et de l'huile qui se vendent cher, de l'argent qui est rare et du papier qui se négocie mal. Ces griefs sont de tous les temps et de tous les lieux.
Le cardinal de Bernis remplace le marquis d'Aubeterre à l'avènement de Clément XIV. Les dépêches que M. Hubaine cite de lui ont été triées ; mais le choix qu'on en a fait n'a rien de bien effrayant pour le pouvoir pontifical. Elles nous apprennent que Clément XIV a de bonnes intentions ; et que Pie VI dépense trop d'argent, soit à bâtir, soit à dessécher les marais Pontins. Elles accusent Pie VI de faiblesse et de complaisance envers son neveu le duc Braschi ; mais on peut se rassurer sur les suites de ce népotisme : car le duc perd ses procès devant la justice du pays. Elles dénoncent les embarras du trésor pontifical ; mais la faute en est aux cours deNaples et d'Autriche, qui ne veulent plus rien payer au Saint-Siège. Enfin elles signalent l'esprit du peuple romain aux approches de la Révolution française. Voici le texte des deux dernières dépêches : « Jusqu'ici le peuple de Rome n'est pas encore imbu del'esprit d'indépendance et d'égoïsme; mais il circule parmi les jeunps artistes •t la bourgeoisie, et commence à s'introduire dans les sphères les plus élevées, » (6 janvier 1790.) — « C'est un feu qui couve sousla cendre et que le souffle du voisinage « peut allumer d'un moment à l'autre » (16 juin 1790). Ainsi, les documents empruntés à l'ancien régime, parmi les plaintes qu'ils exhalent, constatent l'attachement du peuple romain au gouvernement des papes.
Cette conclusion pourrait nous suffire. Mais nous demanderons à l'auteur de la brochure, pour qui les chancelleries n'ont pas de secrets, si les dépêches reçues en France, depuis l'ambassade du duc de Chaulnes à celle du marquis d'Aubeterre, seraient perdues, ou, si elles ne le sont pas, d'où vient cette lacune pendant cent années consécutives, et enfin quel est le jugement de notre diplomatie sur les Innocent XII, les Clément XII et les Benoît XIV ? Le silence de la brochure sur ces grands pontifes est bien significatif, quand on voit le misérable usage qu'on essaye de faire de quelques dépêches séparées l'une de l'autre par cent ans d'intervalle, et dont la conclusion forcée demeure cependant en faveur des papes.
L'esprit d'indépendance prôné par les hérétiques de tous les temps et surtout par les réformateurs du xve siècle , puis par les philosophes du xvme , allait enfin porter ses fruits. Il donna naissance à la Révolution.
Ce fut la France qui en vit les premiers et les plus sanglants excès. Les états généraux, convoqués à Versailles le 5 mai 1789, changèrent bientôt le mandat qu'ils avaient reçu pour mettre ordre aux embarras financiers, en un mandat qu'ils se donnèrent pour bouleverser l'État. Sous le nom d'Assemblée nationale, tout leur parut permis. Un de leurs premiers actes fut la spoliation du clergé. Vainement les prélats offrirent, au nom de tous les ecclésiastiques de France, de s'imposer les plus onéreux sacrifices pour aider au dégrèvement du trésor ; vainement une éloquente voix s'éleva pour dire à l'assemblée, en parlant des prélats : « Vous les chasserez de leurs palais : ils se réfugieront dans la cabane du pauvre , qu'ils ont souvent nourri et consolé ; vous leur ôterez leur croix d'or : ils prendront la croix de bois, et c'est la croix de bois qui a sauvé le monde. » Un décret de l'assemblée nationale, rendu le 2 novembre 1789, mit les biens de l'Église à la disposition de la nation, et le 19 décembre on en vendit pour plus de deux cents millions. La crise se précipita dès lors avec une rapidité qui tenait de la fureur. La destruc-
tion des couvents fut décidée le 13 février 1790 ; on attribua, le 14 avril suivant, aux autorités séculières l'administration des derniers biens qui restaient à l'Église de France ; enfin, par le décret auquel on donna le nom de constitution civile du clergé, on supprima les chapitres, on réduisit les cent trente-six diocèses à quatre-vingt-trois, et les évêques, choisis par les assemblées électorales des départements, devaient pour toute relation avec le Saint-Siège, donner connaissance au pape de leur promotion. C'était le schisme le plus éclatant, déguisé aux yeux des simples sous le titre d'intérêts purement civils.
Pie VI ne pouvait que condamner une telle constitution. Il déclara nulles les élections des nouveaux évêques et suspendit ceux qui étaient déjà sacrés (13 avril 1791). Plusieurs ecclésiastiques se rétractèrent sur la parole du pape, et leur soumission acheva d'éclairer l'opinion. L'Assemblée nationale se vengea du chef de l'Église en déclarant Avignon et le comtat Venaissin annexés à la France (14 septembre). Les habitants de cette province usurpée goûtèrent aussitôt les fruits du nouveau régime. Une foule d'hommes, de femmes et d'enfants furent égorgés de sang-froid à Avignon. On brûla, à Paris, une figure du pape qu'on avait promenée à travers la ville, assise sur un âne et tenant la bulle entre ses mains.
Ce n'était que le prélude des massacres et des folies ; la condamnation et le supplice de Louis XVI furent le signal des derniers excès. Pie VI, qui depuis trois ans accueillait dans ses États tous les proscrits, demeura seul intrépide et calme au milieu de la stupeur que le régicide causa en Europe. Le 17 juin 1793, dans un consistoire, il prononça sur la mort du roi de France une magnifique allocution, dans laquelle il releva et combattit les erreurs du temps en célébrant les vertus du roi martyr. L'inflexibilité qu'il déployait, les brefs qui condamnaientjles doctrines nouvelles, exerçaient une trop grande influence sur les catholiques français pour que le gouvernement républicain n'essayât pas de détourner
ce coup. On demanda au pape, comme gage de la paix, la révocation de la bulle qui condamnait la constitution civile, et on le pressa de reconnaître le schisme. En attendant sa réponse, Basse ville, secrétaire de l'ambassade de France à Napies, vint à Rome sans caractère officiel et se mit à exciter le peuple à la révolte. Les Romains irrités saisirent le provocateur et le massacrèrent avant que la force armée pût intervenir.
Cependant toute l'Europe s'armait contre la France. Pie VI, qui avait gardé jusque-là une neutralité absolue, persista dans cette ligne, tout en pourvoyant à la défense de ses États. Une tartane française avait été prise par un de ses garde-côtes : il la fit restituer en disant : « Je ne suis point en guerre avec la France. » Quatre ans s'écoulèrent, et le pape semblait oublié, lorsque les victoires du général Bonaparte dans la Haute-Italie déterminèrent le Directoire à renouveler ses injonctions à Pie VI. « Rome, dit M. Thiers, était dans l'alarme, et le moment était convenable pour renouer avec elle. Deux partis, enfantés par la Révolution et développés par la présence de nos armées, s'exaspéraient chaque jour davantage. Si Milan, Modène, Reggio, Bologne, Ferrare, étaient le siège du parti patriote, Rome était celui du parti monacal et aristocrate. Rome pouvait exciter les fureurs fanatiques et nous nuire beaucoup, dans un moment surtout où la question n'était pas résolue avec les armées autrichiennes. Bonaparte pensa qu'il fallait temporiser encore. Esprit libre et indépendant, il méprisait tous les fanatismes, qui restreignent l'intelligence humaine; mais, homme d'exécution, il redoutait les puissances qui échappent à la force et il aimait mieux les éluder que de lutter avec elles. »
Le ministre Gacault reçut en conséquence les instructions de Bonaparte, et le cardinal Mattéi, qui avait été enfermé dans un couvent, fut envoyé à Rome pour parler au pape. « Mais pendant que le général cherchait ainsi à tromper ce qu'il appelait le vieux renard, et à se garantir des fureurs
du fanatisme, il songeait à exciter l'esprit de liberté dans la Haute-Italie, afin d'opposer le patriotisme à la superstition (1). » Les négociations traînèrent; Bonaparte demandait trente millions, le Bolonais, le Ferrarais et la Romagne, et un grand nombre de manuscrits et d'objets d'art. Après Mattéi, le général des Gamaldules avait été député auprès du pape pour le presser et le contraindre. Pendant ce temps-là, la capitulation de Mantoue à peine signée avec l'armée autrichienne, Bonaparte se dirigea sur Lorette pour appuyer par les armes les exigences du Directoire et menacer Rome de plus près. Arrivé à Tolentino, il s'y arrêta, renvoya les prisonniers et attendit, en renouvelant ses instances, les effets de la clémence et de la peur. Ses espérances ne furent pas trompées. Le traité de Tolentino fut signé le 19 février 1795, aux conditions que dicta Bonaparte. Jamais on n'avait abusé d'une manière plus odieuse du droit du plus fort contre un souverain désarmé. Le général fit connaître lui-même pourquoi il n'avait pas frappé le dernier coup. On lit dans sa correspondance avec le Directoire : « Mon opinion est que Rome, une* fois privée de Bologne, Ferrare, la Romagne et des trente millions que nous lui ôtons, ne peut plus exister; cette vieille machine se détraquera toute seule. Je n'ai point parlé de religion, parce qu'il est évident que l'on fera faire à ces gens-là par la persuasion et l'expérience beaucoup de démarches qui pourront être alors vraiment utiles à notre tranquillité intérieure. Si vous voulez donner vos bases, je travaillerai là-dessus (2). »
Le traité de Tolentino, arraché par la force à la faiblesse , n'était donc qu'une ruse. Pie VI le soupçonnait, mais sa grande âme n'en fut point troublée. Un voyageur qui visitait Rome un mois après, rend compte en ces mots de ses impressions : « Combien le pape me parut grand, lorsque, contre l'opinion qu'on avait généralement conçue de lui, il
(1) M. Thiers, Histoire de la Révolution française.
(2) Dépêche çlu 2 ventôse, an V.
s'obstina à rester près des tombeaux des Apôtres, dans l'église mère de la chrétienté, pour y attendre la destinée ! Dieu veuille seulement qu'il puisse y rester, ce noble vieillard octogénaire, après ses vingt-deux ans de pontificat et les rudes épreuves auxquelles Dieu le soumet (1) ! » Ce souhait ne fut pas accompli. Pie YI, pour payer les trente millions que le Directoire exigeait de lui, fut obligé de quadrupler les impôts; les mécontentements du peuple furent aisément aigris par les agents de la France, et les émeutes commencèrent. Le 27 décembre, le général Duphot, mêlé à un groupe de patriotes, fut blessé à mort par la force armée qui réprimait les factieux. Le Directoire s'autorisa de cet assassinat prétendu pour achever le traité de Tolentino par les armes, en s'emparant de Rome. L'armée républicaine, déjà maîtresse de toute l'Italie, se porta à marches forcées sur le Tibre. Berthier la commandait. Le 10 février 1798, il entra dans le château Saint-Ange, qui lui fut abandonné sans résistance. Le 12, toutes les troupes pontificales étaient désarmées. On planta l'arbre de la liberté au Gapitole ; le général français déclara que les enfants des Gaules venaient relever les autels de la liberté fondés par le premier Brutus ; une procession de saltimbanques se rendit à Saint-Pierre, et ces mêmes hommes qui venaient de renverser les autels dans leur patrie, firent chanter le Te Deum dans la basilique Vaticane pour remercier le Ciel du rétablissement de la république romaine. Par une contradiction plus dérisoire encore, le parti démocratique dressa à l'entrée du pont Saint-Ange une statue de la liberté foulant aux pieds la tiare et les autres symboles de la religion. Une raillerie sacrilège fit peindre les insignes de la papauté sur le rideau du théâtre Alberti, et les vases pillés sur les autels servirent aux infâmes orgies célébrées en l'honneur de la république,
Pie YI aurait pu éviter la captivité par la fuite et prendre
(1) Mémoires de J. de Millier, Lettre du 4 mars 1797. (OEuvres, t. XXXI, p. 187.)
la route de Naples. Il aima mieux attendre la force. On le déclara prisonnier, en lui disant avec une ignoble ironie que, puisqu'il avait aimé les voyages, il fallait satisfaire son penchant. Il demanda avec une douceur touchante qu'on le laissât mourir à Rome. « On meurt partout, » répondit le calviniste Haller, administrateur des contributions et des finances d'Italie. Dépouillé de ses bagues, même de l'anneau pontifical, il est jeté dans une voiture le 20 février, et quitte Rome au milieu d'un peuple en larmes. Sienne fut sa première prison ; mais il était encore trop près de sa capitale, et on le conduisit à la chartreuse de Florence. Le Directoire, qui n'éprouvait alors que des désastres, voulut s'assurer davantage de sa victime. Malgré l'avis des médecins, qui déclarèrent que le pape était incapable de supporter les fatigues d'un long voyage, on le transporta d'abord à Turin, puis à Briançon et enfin à Grenoble et à Valence. Partout le spectacle de cette Passion excitait le plus douloureux intérêt; mais cet intérêt redoubla une fois que le cortège eut mis le pied sur le sol français. A Grenoble, les dames de la ville se déguisèrent en servantes d'auberge pour avoir occasion de l'approcher et de lui demander sa bénédiction. A ïullins, elles obtinrent d'orner de fleurs l'intérieur de sa voiture. A Romans, une troupe de jeunes filles vêtues de blanc, portant de jolis paniers pleins de fleurs, en jonchèrent les rues jusqu'à la maison où descendit Sa Sainteté. Les habitants de Valence se précipitèrent à sa rencontre ; mais ce fut la seule fois qu'il leur fut donné de le voir. Les portes de sa prison se fermèrent sur lui le 14 juillet 1799. Le 22 du même mois, un prêtre apostat, président du Directoire, le célèbre Sieyès, décréta que Pie VI, qu'il appelait le ci-devant pape, serait transféré de Valence à Dijon. On n'eut pas le temps de faire accomplir au pape cette nouvelle station de la voie douloureuse. Il mourut à Valence le 29 août 1799, après vingt-quatre ans six mois et quatorze jours de pontificat. « C'est le dernier pape, » s'écrièrent les impies d'une voix unanime. Pie VI mourant pensait autre-
ment. Il avait reçu de la reine Glotilde de Sardaigne un anneau pontifical, pour remplacer celui que le Directoire lui avait enlevé. Se voyant sur le point de rendre le dernier soupir, il le tira de son doigt et ordonna qu'on le remît au pape qu'élirait le sacré collège : c'était le présage du même nom, des mêmes épreuves et de la même gloire.
Lorsque Pie VI mourut, Rome était encore au pouvoir des Français; mais avant que son successeur fût élu, ils en avaient été chassés par la coalition de l'Angleterre, de l'Autriche et de la Russie, et les Napolitains venaient de s'y établir. Cependant trente-cinq cardinaux, accourus de l'exil et réunis en conclave à Venise clans le couvent de Saint-Georges le Majeur, élevèrent sur le trône pontifiqal encore en ruines Grégoire Barnabe, des comtes de Ghiaramonti, cardinalévêque d'Imola, qui prit le nom de Pie VII. Cette élection était un solennel démenti donné aux oracles des clubs de Paris, qui avaient annoncé les funérailles de la papauté avec celles de Pie VI.
L'Autriche, l'Angleterre et la Russie avaient favorisé la tenue du conclave ; leur rôle était fini. Trois mois après, Bonaparte, devenu premier consul, passait les Alpes et gagnait la bataille de Marengo. Mais dès le 6 juin, Pie VII, sans attendre l'issue de la lutte, s'était embarqué sur une frégate autrichienne pour rentrer dans ses États. Il prit terre à Pésaro, fit son entrée dans Ancône au bruit de l'artillerie, et rentra à Rome le 3 juillet par la porte du Peuple. Dans le même mois les relations diplomatiques furent rétablies entre la république française et les États de l'Église ; Cacault reçut du premier consul l'ordre de traiter le pape comme s'il avait deux cent mille hommes, et le cardinal Consalvi, envoyé à Paris pour y traiter du rétablissement du culte catholique, réussit à faire signer le concordat, ce .traité immortel qui fait un égal honneur à la prudence de Pie VII et au génie du premier consul. La publication de cette pièce fut suivie en France des articles organiques, qui, loin d'inter-
prêter sincèrement ce traité, en dérangèrent l'économie et en troublèrent l'exécution. Le Saint-Siège protesta, s'en remettant au temps et à Dieu du soin d'apaiser les difficultés ou de les prévenir.
Le concordat était tout ensemble un acte de haute politique et de foi sincère de la part du premier consul. Mais il ne tarda pas à en demander le prix, en invitant le pape à venir le couronner, après le sénatus-consulte qui le déclarait empereur des Français. Le pontife prit l'avis du sacré collège, qui se prononça d'abord contre le voyage. Cet avis ne prévalut point dans l'esprit de Pie YII ; il déclara lui-même en plein consistoire, le 29 octobre 1804, que les intérêts sacrés de la religion lui commandaient une telle démarche. Si le pape avait eu à se plaindre de la publication des organiques, il avait à se louer d'autre part de la restitution deBénévent et dePonte- Gorvo, pour laquelle Napoléon avait employé auprès de la cour de Naples sa médiation toute-puissante ; quand on réclamait les légations cédées par le traité de Tolentino, le gouvernement français en ajournait plutôt qu'il n'en refusait la restitution ; les cendres de Pie VI étaient rapportées avec pompe de Valence à Rome ; les objets d'art séquestrés dans la dernière occupation française étaient remis au pape pour retourner à leurs légitimes propriétaires. Un voyage en France pouvait écarter tous les nuages et prévenir tous les malentendus.
Le saint-père, accompagné de quatre cardinaux, de quatre évêques et de deux prélats, partit de Rome au milieu des larmes de son peuple, passa les Alpes au cœur de l'hiver, et, comme il le disait lui-même avec émotion, traversa la France au milieu d'un peuple à genoux. Paris ne se montra ni moins empressé ni moins respectueux que la province : la foule se précipitait autour du pape pour recevoir sa bénédiction, et, après comme avant le couronnement de l'empereur, on vit éclater les marques les plus inattendues de ce religieux et filial respect. Tous les corps de l'État vinrent
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féliciter le pontife. Fontanes, qui parlait au nom du corps législatif, peignit d'un mot la papauté en disant : « Tout a changé autour d'elle; seule, elle n'a pas changé. » Fabre de l'Aude prononça, au nom du tribunat, un discours moins éloquent, mais singulièrement agréable au pape. Ce discours, l'un des plus beaux témoignages rendus à la royauté pontificale, loin d'être rempli, comme on le redoutait de la part d'un corps républicain, des souvenirs politiques de l'ancienne Rome, eut le mérite de reporter le pape vers sa propre capi- •tale, et de lui rappeler les travaux de son administration éclairée, amie des arts et de l'agriculture :
« Si nous examinons la conduite de Votre Sainteté dans le gouvernement de ses États, que de nouveaux sujets d'éloge «et d'admiration ! Votre Sainteté a réduit les dépenses de ses .palais apostoliques. Sa table, son entretien, ses dépenses personnelles, ont été réglés comme ceux d'un simple particulier. Elle a pensé avec raison que sa véritable grandeur consiste moins dans le faste et dans la pompe de la cour, que dans l'éclat de ses vertus et dans son administration économique et sage. L'agriculture, le commerce, les beaux-arts, reprennent dans l'État romain leur ancienne splendeur. Les contributions qu'on y prélevait étaient arbitraires, multipliées, mal réparties : Votre Sainteté les a remplacées par un système uniforme et modéré de contributions foncières et personnelles, toujours suffisant dans un pays auquel sa situation n'impose pas la nécessité d'un grand État militaire, • et où une sévère économie règne dans les dépenses. Les privilèges et les exemptions ont été abolis : depuis le prince jusqu'au dernier sujet, chacun paye en proportion.de son revenu. Le cadastre des provinces ecclésiastiques, commencé en 1775, et celui de Yagro romano, commencé par Pie VI, votre auguste prédécesseur, sont terminés, et ils ont reçu la perfection dont ils étaient susceptibles. Un bureau des hypothèques a été organisé, et la bourse des capitalistes est ouverte aux propriétaires malaisés. Des primes ont été
accordées à ceux qui formeront des établissements d'agriculture et des plantations. La campagne de Rome, depuis longtemps inculte et stérile, sera bientôt couverte de bois, comme du temps de la splendeur romaine (1). Une loi oblige les propriétaires à mettre leurs terres en culture, ou à abandonner pour une modique redevance celles qu'ils ne pourront pas faire travailler. Enfin, le dessèchement des marais Pontins, en rendant à l'agriculture de vastes terrains, contribuera à la salubrité de l'air et à l'accroissement de la population de cette partie de l'État romain. Le commerce a. besoin, pour prospérer, d'être dégagé de toutes les entraves de la fiscalité, et de ce système destructeur de gêne et de prohibitions ; il veut être libre comme l'air : Votre Sainteté a proclamé hautement la liberté du commerce. Les monnaies de faux et de bas aloi, source de discrédit et d'immoralité, ont été remplacées par une monnaie réelle. Des manufactures de laine, des filatures de coton sont établies à Rome et à Civita-Vecchia pour les indigents des hospices caméraux. En poussant jusqu'à l'excès la charité envers les pauvres, en ne réservant rien pour elle ni pour sa famille, Votre Sainteté veille cependant avec un soin particulier à ce que ses libéralités aient un emploi toujours utile.
« La ville de Rome, malgré ses pertes, continuera à être la patrie des beaux-arts. Votre Sainteté a ordonné de fouiller à Ostie et sur le lac Trajan. Tous les chefs-d'œuvre dispersés et rachetables sont rachetés par elle. L'arc de Septime- Sévère est décombré, et la voie Gapitoline retrouvée. »
Il est agréable d'entendre, en 1804, un tel éloge dans la bouche d'un tel magistrat. Prononcé par un républicain à l'inauguration de l'empire, il répond, pour le passé, à toutes
(1) M. le chevalier Artaud, en signalant l'heureuse impression produite par ce discours sur Pie VII, fait observer qu'il y avait de l'exagération dans le tableau de la campagne romaine qui allait se couvrir de bois; que ce prodige, loin d'être nécessaire, serait dangereux, et qu'il serait imprudent de remplacer des pâturages utiles par des bois propres à servir de retraite à des voleurs. (Histoire du pape Pie VII, t. I, p. 514.)
les injures déclamées sous la république contre le pouvoir temporel des papes ; pour l'avenir, à tout ce qu'on inventera sur le même sujet dans le règne qui commence son cours (1).
Après la cérémonie du sacre, le pape songea à son retour. L'empereur reçut de lui un mémoire sur les demandes ecclésiastiques ou politiques qu'il avait formulées dans l'intérêt spirituel et temporel du Saint-Siège. Pie VII déclara, à propos de son temporel, qu'il n'était que le tuteur et l'administrateur des États de l'Église, et que son devoir était de redemander les provinces séparées de l'héritage de S. Pierre. Napoléon sentit très-bien l'importance de ces raisons, et il ordonna de faire une réponse où il était aisé de reconnaître qu'il refusait parce qu'il n'avait pas le pouvoir de rendre. « Il voudrait, disait-il, par une considération personnelle pour le saint-père Pie VII, pouvoir contribuer à augmenter les avan-
(1) M. Hubaine, qui intitule pompeusement la seconde partie de sa brochure : Le gouvernement temporel de Rome sous le premier empire, n'a cité ni le discours de Fabre de l'Aude ni le témoignage du chevalier Artaud, secrétaire de l'ambassade française à Rome. Tout se réduit à des .dépêches adressées à M. de Cadore par l'agent Ortoli et au rapport fait à l'empereur par ce ministre. Ces pièces sont de 1810. Il n'y a là-dessus qu'une seule observation à faire, mais elle est décisive. A cette date, le gouvernement pontifical n'existait plus. La France n'avait plus à Rome d'ambassadeur, elle y régnait. Il est étrange que l'on prenne ici des ministres pour des diplomates, et qu'en voulant montrer comment la diplomatie accréditée auprès du pape a jugé son gouvernement temporel, on choisisse juste l'époque où il n'y avait plus à Rome ni pape, ni pouvoir temporel, ni agents diplomatiques, mais des vainqueurs et des maîtres. La Vie du pape Pie VII publiée par le chevalier Artaud serait, au besoin, une réfutation péremptoire de l'opinion de M. de Cadore, si le lecteur n'était pas suffisamment averti, par la date des documents, qu'il va entendre un courtisan justifier une spoliation. Ces prétendus documents diplomatiques s'étendent, dans la brochure éditée par le secrétaire de S. A. I. le prince Napoléon, de la page 37 à la page 93. C'est à peu près la moitié de l'ouvrage.
Mais M. Hubaine a oublié de supprimer quelques lignes assez significatives. Etait-il nécessaire de révéler des choses comme celles-ci sur les sentiments du peuple romain à l'égard de la France : « Nous ne gagnons rien dans l'esprit des habitants. La plupart des habitants auront pour longtemps des idées équivoques et seront incapables de servir l'empereur dans tous les emplois qui exigent du zèle et des vertus?» (Dépêche du 24 mai 1810.) Était-il nécessaire de nous apprendre que le clergé partageait des sentiments de fidélité si honorables pour le peuple? Les dépêches de M. Ortoli en fournissent encore la preuve. « Les prêtres, dit-il, continuent à se conduire fort mal : si on exige d'eux le serment de fidélité, il est certain qu'il y en aura fort peu qui le prêteront. » (22 mars 1810.) Combien des points eussent été plus discrets que ces lignes dans la publication de M. Hubaine I
tages de son existence temporelle; il souhaiterait que Dieu voulût bien en faire naître l'occasion : il la saisirait avec plaisir. » Ces expressions ne parurent pas suffisantes à l'empereur pour rendre tous ses sentiments. Il dicta à M. de Talleyrand le paragraphe suivant, que le ministre écrivit de sa propre main sur la minute.
« Si Dieu nous accorde la durée commune de la vie des hommes, nous espérons trouver des circonstances où il nous sera permis de consolider et d'étendre le domaine du saintpère; et déjà aujourd'hui nous pouvons et voulons lui prêter une main secourante, l'aider à sortir du chaos et des embarras où l'ont entraîné les crises de la guerre passée, et par là donner au monde une preuve de notre vénération pour le saint-père, de notre protection pour la capitale de la chrétienté, et enfin du désir constant qui nous anime de voir notre religion ne le céder à aucune autre pour la pompe de ses cérémonies, l'éclat de ses temples et tout ce qui peut en imposer aux nations. Nous avons chargé notre oncle, le cardinal grand aumônier, d'expliquer au saint-père nos intentions et ce que nous voulons faire. »
On voit ici cet esprit juste, prompt, facile et net qui caractérise quelquefois Napoléon quand il s'agit de traiter des affaires religieuses. Mais il y avait en lui un [ autre esprit qui se montrait parfois sur les mêmes questions. Il semblait inquiet, livré à un fol orgueil, jaloux de la mission du prêtre, humilié de ce qu'il n'avait qu'à diriger des corps, tandis que l'âme restait aux mains du sacerdoce. Cet esprit se trahit déjà pendant le séjour de Pie VII à Paris. Un grand officier de la couronne vint le pressentir sur le projet qu'on avait de le retenir en France. Ces mots funestes n'avaient pas été prononcés par Napoléon; mais ce n'était pas sans permission qu'ils commençaient à circuler. La réponse du pape fut sublime autant que décisive : « On a répandu qu'on pouvait nous retenir en France : eh bien ! qu'on nous enlève laliberté, tout est prévu. Avant de partir de Rome nous avons signé
une abdication régulière, valable, si nous sommes jeté en prison. L'acte est hors de la portée des Français; le cardinal Pignatelli en est dépositaire à Palerme, et quand on aura signifié les projets qu'on médite, il ne vous restera plus entre les mains qu'un moine misérable qui s'appellera Barnabe Chiaramonti. >» Le soir même où cette réponse fut rapportée à l'empereur , les ordres furent donnés pour le départ du pape.
A peine rentré à Rome, Pie VII ne tarda pas à pressentir encore mieux les périls de l'avenir. Dès la première campagne d'Allemagne, Napoléon, avant de marcher sur Vienne, ordonne d'occuper Ancône. Après la bataille d'Austerlitz les réclamations du pape reçoivent une réponse. Mais l'orgueil commence à s'oublier : « Je me suis considéré, dit l'empereur, comme le protecteur du Saint-Siège, et à ce titre j'ai occupé Ancône (1). » Pie VII donne alors de longues explications, auxquelles Napoléon réplique par une déclaration plus significative encore : « Votre Sainteté est souveraine de Rome, mais J'en suis l'empereur (2). » Ces lettres demeuraient secrètes, même pour le cardinal Fesch, ambassadeur de France ; celui-ci demandait officiellement qu'on expulsâtles Russes, les Suédois, les Anglais et les Sardes de Rome et de l'État pontifical. Le cardinal Gonsalvi déclara que Sa Sainteté s'entendrait directement sur ce point avec l'empereur. Pie VII reprit encore une fois la plume, et, dans un mémoire daté du 21 mai 1806, il répondit et à tous les reproches que l'empereur lui faisait sur sa neutralité, età toutes les prétentions qu'il affichait comme héritier de Gharlemagne. Quelques mois après, les exigences de Napoléon devinrent plus pressantes. Il remplaça le cardinal Fesch par M. Alquier, et ce nouvel ambassadeur vint, au nom de son maître, assurer au pape qu'il conserverait ses États à condition de fermer ses ports aux Anglais et de recevoir dans ses forts des garnisons françaises. Le refus du pape fut sans embarras comme sans détour. « Nous sommes résigné
(1) Lettre datée de Munich le 7 janvier 180G.
(2) Lettre datée de Paris le 13 février 180G.
à tout, dit-il en terminant, et prêt, si Sa Majesté le veut, à descendre dans les catacombes de Rome, à l'exemple des premiers successeurs de S. Pierre.» Ces nobles paroles excitaient autour du pape une résignation pleine de confiance. L'ambassadeur raconte dans ses dépêches « que les ultramontains parlent déjà des malheurs de l'Église comme devant amener des jours plus heureux ; déjà ils disent hautement : « Si l'em- « pereur nous renverse, son successeur nous relèvera (1). »
Malgré. les dispositions hostiles qui se manifestaient chaque jour davantage dans le gouvernement français, Pie VII, joignant la patience à la bonté, continua à faire payer exactement les dépenses occasionnées dans ses États parle séjour des troupes impériales. Le quart des revenus pontificaux était absorbé par cette charge. Le pape disait très-sagement : « Nous sommes tranquilles chez nous, nos revenus suffisent à nos dépenses ; mais il faut nourrir des étrangers, conséquemment frapper de nouveaux impôts, se rendre odieux aux peuples, courir le risque de voir naître des séditions et se les entendre reprocher comme si elles avaientunecausepolitique. » Quand M. Alquier se plaignait avec hauteur cle la résistance du pape, le pape répondait avec la sérénité inaltérable qui caractérisait sa parole et sa physionomie : « Nous avons tout fait pour qu'il existât entre nous une bonne correspondance et concorde ; nous* sommes disposé à faire encore ainsi pour l'avenir, pourvu que l'on maintienne l'intégrité des principes à l'égard desquels nous sommes immuable. Il y va de notre conscience, et sur cela l'on n'obtiendra rien de nous. »
Napoléon ne voulait plus envoyer de lettres au pape, mais il voulait continuer ses débats avec la papauté. Il prit le parti d'écrire au vice-roi d'Italie une lettre qui avait en apparence un caractère confidentiel, mais qu'Eugène ne devait pas manquer d'envoyer au pontife. C'est là qu'on lit ces étranges paroles : « Ils veulent me dénoncer à la chrétienté; cette
(1) Le chevalier Artaud, Histoire du jny.e Pie 17/, t. II, p. 1£G.
ridicule pensée ne peut appartenir qu'à une profonde ignorance du siècle où nous sommes : il y a une erreur de mille ans de date. Le pape qui se porterait à une telle démarche cesserait d'être pape à mes yeux ; je ne le considérerais que comme l'antechrist envoyé pour bouleverser le monde et faire du mal aux hommes, et je remercierais Dieu de son impuissance. Si cela était ainsi, je séparerais mon peuple de toute communion avec Rome, et j'établirais une telle police qu'on ne verrait plus circuler ces pièces mystérieuses ni provoquer ces réunions souterraines qui ont affligé quelques parties de l'Italie, et qui n'avaient été imaginées que pour alarmer les âmes timorées. Que veut faire Pie VII en me dénonçant à la chrétienté? Mettre mon trône en interdit, m'excommunier? Pense-t-il alors que les armes tomberont des mains de mes soldats (1)? » Chacun a remarqué cette dernière phrase : c'était comme la prévision, mal détournée, de l'arrêt de Dieu qui s'accomplit sur l'armée française dans la campagne de 1812, durant la captivité de Pie VII.
Pendant que la guerre d'argumentation continuait entre les deux puissances, la force commençait à agir contre la faiblesse. Le général Lemarrois occupa tout à coup Macérata et le duché d'Urbin ; enfin Napoléon ordonna d'occuper Rome , mais en déclarant que ce n'était qu'en passant et pour aller à Naples. Les troupes françaises entrèrent dans la ville le 2 février 1808, et le commandant du fort Saint-Ange remit au général Miollis, qui les commandait, une protestation. Le pape fît savoir à l'ambassadeur que tant que les troupes seraient à Rome, il se considérerait comme prisonnier. Pendant ce temps-là Urbin, Ancône, Macérata, Gamérino, furent déclarées à perpétuité et irrévocablement réunies au royaume d'Italie , parce que le pape n'avait pas voulu faire la guerre aux Anglais, ni se réunir aux rois d'Italie et de Naples pour la défense de la Péninsule, et parce que la donation de Charlemagne,
(l) Le chevalier Artaud, Histoire du pape Pie VII, t. II, p. 167.
l'illustre prédécesseur de Napoléon, n'avait été faite qu'au profit de la chrétienté, et non pas pour l'avantage des ennemis de la sainte religion !
Alors commencent les persécutions de police. Les papiers du secrétaire d'Etat sont saisis et mis sous le scellé ; le général Miollis signale comme des émeutes les protestations de respect et d'affection que le peuple romain fait en faveur du pape ; il est défendu aux imprimeurs de rien publier sur les affaires, et . quinze cardinaux sont bannis de Rome sans jugement ni délits. Les ministres étrangers, instruits de ces violences, offraient, en retour de ces communications, une expression d'intérêt moitié froide moitié peinée, comme il sied aux honnêtes gens de le faire quand ils sont lâches ou impuissants. Enfin, au milieu des triomphes de sa nouvelle campagne d'Allemagne, par un décret daté de Vienne le 17 mai 1809, Napoléon réunit les États du pape à l'empire français, déclare Rome ville impériale et libre, et, promettant à Pie VII un revenu net de trois millions , annonce qu'une consulte allait prendre possession des États pontificaux pour que le régime constitutionnel pût y être établi le 1er janvier 1810.
Le pape avait prévu ce coup. Une bulle d'excommunication, préparée dès la fin de 1 808 , était toute prête . Miollis ne l'ignorait pas; mais il espérait encore que la publication de labulle serait retardée, et il écrivait peut-être à Paris pour faire adoucir les ordres dont il était l'exécuteur. Quoi qu'il en soit, le 1 0 j uin 1 809 eut lieu l'application du décret de Vienne. A deux heures après midi, au bruit de l'artillerie du château Saint- Ange, le pavillon pontifical fut descendu, et on éleva le pavillon français. En même temps, on publia à son de trompe clans tous les quartiers de la ville le décret impérial. Consummatum est! s'écria le pape en l'apprenant ; ce fut aussi le mot du cardinal Pacca, son fidèle et courageux ministre. Ils reprirent ensemble la bulle d'excommunication, la relurent et la firent afficher dans la nuit même. Cette publication eut lieu d'une manière si extraordinaire et si rapide, qu'elle plongea dans la stupeur le
général et toute la ville de Rome. Nous n'en citerons qu'un passage.
« Naboth donna son sang pour défendre sa vigne ! Pouvionsnous donc, quoi qu'il pût nous arriver, ne pas défendre les droits et les possessions que nous nous sommes engagé par le serment le plus solennel à maintenir de tout notre pouvoir? Pouvions-nous nepasdéfendre laliberté du Siège apostolique, si intimement liée avec la liberté et les intérêts de l'Église universelle? Certes les événements présents, sans qu'il soit besoin d'autre preuve , démontrent assez combien cette principauté temporelle était convenable et môme nécessaire au chef suprême de l'Église, pour lui assurer l'exercice libre et paisible de cette autorité spirituelle dont Dieu l'investit par toute la terre. Aussi, quoique les richesses , l'honneur et la puissance n'aient jamais eu aucun charme particulier pour nous, qui fûmes toujours aussi éloigné de les désirer par notre goût personnel que par les devoirs de l'institut respectable dans lequel nous sommes entré dès la plus tendre jeunesse, et que nous avons toujours chéri, néanmoins, nous nous vîmes forcé par les obligations de notre état, dès ce jour même du 2 février 1808, malgré la position critique où nous nous trouvions, de faire publier par notre secrétaire d'État une protestation solennelle, qui fit connaître la cause de nos tribulations et notre intention ferme de maintenir dans toute leur intégrité les droits du Saint-Siège apostolique. »
Le pape peint ensuite les vexations auxquelles il a été en butte depuis cette époque. Il rappelle comment ses tribunaux ont été bouleversés, ses administrations entravées dans leur marche, la fourberie, la ruse, tous les genres d'artifices mis en œuvre pour gagner ses sujets, les invectives, les reproches et les calomnies répandus dans tous les journaux contre son gouvernement et contre sa personne, la plupart de ses officiers tourmentés, incarcérés ou déportés dans des pays lointains, son premier ministre trois fois remplacé, trois fois enlevé du palais , enfin la plus grande partie des cardinaux de la sainte
Église romaine arrachés de son sein pour être exilés. Il montre comment le gouvernement injuste et illégitime qui s'est substitué au gouvernement pontifical, comble la mesure de ses attentats dans toutes les provinces qu'il a usurpées. Il demande si ce sont là des gages d'amitié, des preuves éclatantes de ce zèle admirable pour la religion catholique , qu'on ne cesse encore de promettre et de prôner partout.
Puis prononçant, par l'autorité du Dieu tout-puissant, par celle des saints apôtres Pierre et Paul et par la sienne, l'excommunication majeure contre tous ceux qui ont concouru à envahir ses États, leurs commettants, fauteurs, conseillers et adhérents, il s'abstient toutefois de nommer l'empereur et même la France. Il défendexpressément, en vertu de la sainte obéissance, à tous les peuples chrétiens, et surtout à ses sujets, de causer, à l'occasion de la bulle, le moindre préjudice à ceux qu'atteignent les censures, soit dans leurs biens soit dans leurs droits et prérogatives. Trait de miséricorde bien digne d'être remarqué ! Le pape ménageait les droits et les biens temporels de ceux mêmes qui méconnaissaient tous ses droits et qui lui enlevaient tous ses biens !
L'empereur se croyait trop avancé pour reculer, et il avait autour de lui des hommes qui l'invitaient à pousser les choses à l'extrême. Le 6 juillet, une troupe de gendarmes dirigée par le général Radet envahit le palais du Quirinal. Les assaillants, à coups de hache , j ettent à bas les portes de l'appartement, et pénètrent jusque dans la chambre où était le saint-père. La porte tombe, et le général Radet entra. Il y eut quelques minutes de silence. Enfin Radet, la figure pâle, la voix tremblante, dit au pape « qu'il a une commission désagréable et pénible, mais qu'ayant fait serment de fidélité et d'obéissance à l'empereur, il ne peut se dispenser d'exécuter son ordre; qu'en conséquence, au nom de l'empereur, il doit lui intimer de renoncer à la souveraineté temporelle de Rome et de l'État, et que si Sa Sainteté le refuse, il a ordre de la conduire au général Miollis, qui lui indiquera le lieu de sa destination. »
Le pape, sans se troubler, d'un ton ferme et plein de dignité, répondit à Radet : « Si vous avez cru devoir exécuter de tels ordres de l'empereur à cause de votre serment de fidélité et d'obéissance, jugez de quelle manière nous devons, nous, soutenir les droits du Saint-Siège auquel nous sommes lié par tant de serments. Nous ne pouvons ni céder ni abandonner ce qui n'est pas à nous. Le domaine temporel appartient à l'Église; nous n'en sommes que l'administrateur. L'empereur pourra nous mettre en pièces, mais il n'obtiendra jamais cela de nous. Après tout ce que nous avons fait pour lui, nous ne devions pas nous attendre à ce traitement. » Le général Radet reprit : « Saint-père, je sais que l'empereur vous a beaucoup d'obligations. — Plus que vous ne savez, repartit le pape avec un accent très-animé, » et il ajouta : « Devons-nous partir seul? — Votre Sainteté, répondit Radet, peut prendre avec elle son ministre, le cardinal Pacca. »
Ainsi commença la captivité de Pie VII, qui devait durer cinq ans. L'Église avait déjà vu son chef en exil, mais jamais elle ne le vit si longtemps privé de sa liberté. Transporté d'abord à Florence, il fut, sur la demande de la grande-duchesse de Toscane, conduit dans le Piémont et enfin interné à Savone sur le golfe de Gênes. C'était le lieu que Napoléon lui avait assigné pour son exil, tout en se montrant irrité de son expulsion et en paraissant ne pas l'avoir directement demandée. Pie VII passa trois ans à Savone séparé de tous ses conseillers, tandis que le cardinal Pacca était enfermé lui-même dans la forteresse de Fénestrelle. Confiné dans le plus grand isolement, sans relations même avec l'évêque de la ville» le pape ne pouvait ni parler ni écrire qu'en présence de témoins. On l'entoura des plus fatigantes obsessions pour obtenir de lui des concessions attentatoires à l'autorité du Saint-Siège. Epuisé de forces et de combats, sans appui, sans conseillers, il reçut un jour du préfet du département la lettre suivante :
« Le soussigné, d'après les ordres émanés de son souverain Sa Majesté Impériale et Royale, Napoléon, empereur des
Français, roi d'Italie, protecteur de la Confédération, est chargé de notifier au pape Pie YII que défense lui est faite de communiquer avec aucune Église de l'empire, ni aucun sujet de l'empereur, sous peine de désobéissance de sa part et de la leur ; qu'il cesse d'être l'organe de l'Église catholique, celui qui prêche la rébellion et dont l'âme est pleine de fiel; que, puisque rien ne peut le rendre sage, il verra que Sa Majesté est assez puissante pour faire ce qu'ont fait ses prédécesseurs et déposer un pape (1). »
A la date de cette lettre (2), les agents de l'empereur pouvaient se promettre un tel succès. Leur maître était au comble de la prospérité. Il avait fait prononcer le divorce entre lui et l'impératrice Joséphine , et bénir son nouveau mariage avec Marie-Louise, fille de l'empereur d'Autriche. Il avait un fils à qui il donnait le titre de roi de Rome ; cent évêques étaient venus assister au baptême de cet enfant dont le titre seul était une insulte à l'Église ; il croyait le prétendu concile national de Paris soumis à ses volontés. Devenu la terreur de l'Europe, allié à une des plus antiques dynasties, maître au dedans et au dehors, il pouvait penser que son pouvoir était à jamais affermi et sa dynastie à l'abri des revers de la fortune. La campagne de Russie qu'il méditait alors devait mettre le comble à sa gloire. Mais avant de l'entreprendre il avait résolu d'en finir avec le pape. C'était peu pour lui que les cardinaux envoyés à Savone eussent arraché au vieux pontife quelques promesses de concessions relatives à la préconisation des évêques qui n'avaient pas encore reçu leurs bulles. Il entrait dans les vues de l'empereur de rapprocher le pape de sa personne et d'achever l'œuvre de la force par l'ascendant de son autorité personnelle. Le 9 juin 1812, fatal anniversaire du jour où le pape avait été prévenu trois ans auparavant qu'on allait le dépouiller de ses États, on intima au pontife l'ordre de se préparer à un voyage pour rentrer en
(1) Le chevalier Artaud, Histoire du pape Pie VIT, t. II, p. 290
(2) 14 juillet 1811.
France, et de changer d'habit pour n'être pas reconnu en chemin. Arrivé à l'hospice du Mont-Cenis, il y reçut l'extrême-onction, tant ses souffrances avaient augmenté; mais la nuit suivante on lui fit continuer son voyage. Le 20 juin au matin, il arriva à Fontainebleau. Ce fut là qu'on essaya de le dépouiller de son autorité spirituelle.
Cependant la captivité de Fontainebleau durait depuis cinq mois, et malgré les instances des ecclésiastiques dévoués à l'empereur, la résistance aux concessions demandées était toujours la même. Tout à coup Napoléon rentre de sa campagne de Russie. Le terrible hiver de 1812 avait fait tomber les armes des mains de nos soldats ; on commençait à craindre des catastrophes plus grandes encore, et les esprits sans prévention reconnaissaient qu'il n'est jamais bon de s'attaquer à l'Église ni de mériter ses foudres. Mais il n'y a rien de plus difficile à comprendre que la leçon de l'adversité, tant qu'il reste quelque espoir de changer le cours des événements. Napoléon, au milieu des levées et des armements qu'il préparait pour prendre une éclatante revanche, apprit que les tourments dont on accablait le pape dans sa prison irritaient l'Allemagne, refroidissaient la Pologne et attristaient en France les catholiques les plus timides. Il se hâta de renouveler ses essais d'accommodement avec le captif de Fontainebleau, en lui demandant une approbation définitive et sans restrictions aux propositions que les évêques lui avaient faites à Savone. Ce projet de concordat fut accompagné tantôt de promesses, de marques d'amitié et d'embrasrsements, tantôt d'obsessions et de menaces. Les entrevues entre le pape et l'empereur n'ont jamais été bien connues dans leurs circonstances. Ce que l'on sait, c'est que dans la soirée du 25 janvier 1813, le pape, pressé de signer, se tourna tout agité vers les cardinaux qu'on avait introduits auprès de lui, comme pour chercher sur leurs lèvres, dans leurs yeux, un non qui appuyât le sien. Ce non ne fut prononcé par personne. Tous au contraire, en baissant la tête ou en pliant les épaules,
laissèrent clairement voir qu'il ne restait plus qu'à se résigner. Pie VII venait d'entendre, d'ailleurs, ces timides conseillers lui déclarer qu'il ne s'agissait que de simples préliminaires destinés à rester secrets jusqu'à ce que, dans leconseil des cardinaux réunis, on fût convenu de la manièrede mettre à exécution ces articles provisoires. Il signa donc en donnant les marques les moins équivoques de l'oppression et de la violence dont il était victime.
Mais le lendemain de la signature, Napoléon comble de présents ceux qui l'ont obtenue. Il ordonne qu'on annonce à /Europe la conclusion du concordat, et qu'on chante un Te Deum dans toutes les églises. L'illusion n'était plus permise. Les cardinaux fidèles, qui revinrent de l'exil où ils avaient été relégués, remontrèrent au pontife les conséquences de sa surprise. Il avait permis au métropolitain de donner l'institution canonique aux évêques qui n'auraient pas reçu leurs bulles six mois après leur nomination : c'était se dépouiller en quelque sorte de son droit de suprématie sur tous les sièges de l'empire, et ouvrir les rangs de l'épiscopat à tous les sujets suspects ou indignes. Cet article, remis sous les yeux de Pie VII, ne tarda pas à lui arracher des larmes. L'homme avait failli un moment; le pape se releva avec un admirable héroïsme. D'accord avec les cardinaux, il écrivit de sa main une protestation contre sa propre signature, par laquelle il déclarait nul et sans valeur le concordat de Fontainebleau, se comparant à Pascal II, à qui l'empereur Henri V avait arraché le droit de donner les investitures, et répétant avec ce pape : « Notre conscience reconnaissant notre écrit mauvais, nous le confessons mauvais , et, avec l'aide du Seigneur, nous désirons qu'il soit cassé tout à fait, afin qu'il n'en résulte aucun dommage pour l'Église ni aucun préjudice pour notre âme. » Après avoir relevé dans cette lettre tout ce que sa conscience lui reprochait d'avoir abandonné en matière ecclésiastique par le concordat de Fontainebleau, il ajouta : « Nous ne pouvons dissimuler que notre conscience nous re-
proche encore de n'avoir pas fait mention dans les susdits articles de nos droits sur les domaines de l'Église, droits que notre ministère et les serments prêtés à notre exaltation au pontificat nous obligent de maintenir, de revendiquer et de conserver. >>
Cette lettre achevée, le pape fit appeler, dans la matinée du 24 mars, le colonel Lagorsse et lui remit sa missive en lui recommandant de la porter en personne à Paris, à l'instant même. Cet ordre fut donné du ton d'un homme qui était en paix avec sa conscience. Quand le colonel fut parti, le saint-père fit appeler les cardinaux un à un, en audience séparée, et leur donna connaissance de sa détermination. Il leur communiqua, avec sa lettre à l'empereur, une allocution sur les événements qui venaient de s'accomplir, et, sa rétractation ayant été entourée de toutes les solennités que le temps permettait d'y mettre, il reprit aussitôt sa douce gaieté, son gracieux sourire, son visage serein, image de la sérénité de son âme, L'appétit, le sommeil, la santé, lui revinrent avec la joie de la bonne conscience.
L'épreuve touchait à sa fin. Avant que l'année 1813 ne fût achevée, Napoléon, qui sentait déjà la main de Dieu, faisait des tentatives d'accommodement avec le pape. Ce fut la marquise de Brignole qui fut chargée des premières ouvertures; l'archevêque nommé de Bourges, M. de Beaumont,reprit la négociation, et,après une tentative infructueuse, il revint le 18 janvier 1814 pour offrir Rome et les provinces jusqu'à Pérouse. Le pape répondit que. la restitution de ses États était un acte de justice et qu'elle ne pouvait devenir l'objet d'un traité; qu'il n'avait besoin de rien, que la Providence le conduirait à Rome, qu'au reste on pouvait assurer l'empereur qu'il n'était pas son ennemi. Cette dernière parole était aussi sincère que les autres étaient justes.
Tous les moyens d'accommodement étaient épuisés. Quelque temps après, des voitures vicies arrivèrent dans la cour du château. Le colonel Lagorsse annonça qu'il était porteur d'une
grande nouvelle : il avait reçu l'ordre de faire partir le pape lejour suivant et de le reconduire à Rome le plus tôt possible . Ce fut le 23 janvier 1814 que commença le voyage. Mais lepape n'était pas encore sorti de France, que le premier empire était fini, et que le palais de Fontainebleau, témoin de la captivité de Pie VII, avait vu, par un retour soudain et un changement inouï, l'abdication de Napoléon. Ce ne fut pas le seul trait de rapprochement entre des destinées si contraires. C'est de Vienne qu'était parti le décret de spoliation : c'est à Vienne que furent signés les traités qui rétablissaient le pape dans ses domaines. Mais l'usurpation décrétée à Vienne en 1809 ne concernait que Rome et les environs; les traités concertés en 1815 rendirent au pape une complète justice en lui rendant son patrimoine tout entier. Le cardinal Consalvi avait réussi à faire entendre aux plénipotentiaires des grandes puissances que les trois légations, les Marches avec Camérino et leurs dépendances et les principautés de Bénévent et de Ponte-Corvo étaient, aussi bien que le reste, partie intégrante des États romains, et que l'on ne pouvait pas invoquer, pour en contester la restitution , le traité de Tolentino , fruit del'agression la plus inique, imposé au plus faible des princes, sans guerre préalable, presque aux portes de sa capitale. Consalvi, le traité de Vienne à la main, reparut dans les États de son maître pour lui apprendre qu'ils allaient devenir plus florissants et plus assurés qu'ils ne l'avaient été depuis Charlemagne.
Le retour de Napoléon en France et les cent-jours ne furent qu'une passagère bourrasque. Murât avait envahi les États du pape, qui se retiraà Gênes ; mais Pie VII avait prédit que l'orage ne durerait pas trois mois, et cette prédiction s'accomplit à la lettre. Le second retour du pape fut salué, comme le premier, par les acclamations du peuple et les espérances d'un meilleuravenir.
Le premier usage que Pie VII fit de sa puissance fut d'assurer un noble asile aux membres de la dynastie déchue.-
La mère, l'oncle et les frères de Napoléon trouvèrent une existence princière dans les domaines de celui qui n'avait trouvé en France qu'une prison et des insultes. Le pape chargea ensuite le sculpteur Canova , prince perpétuel de l'Académie de Saint-Luc, d'aller réclamer les principaux objets d'art dont le traité de Tolentino avait dépouillé Rome au profit de Paris ; mais les instructions du célèbre artiste lui prescrivaient aussi de laisser à la France quelques statues de prix à titre de présents du pape.
Ces devoirs accomplis, Pie VII publia le 6 juillet 1816 un motu proprio pour réorganiser ses États. L'administration française y avait laissé plus de ruines que d'institutions durables. La population de cette ville, qui, en 1798, était de 165,000 habitants, en comptait 42,000 de moins en 1814. Les meilleures forêts des États pontificaux avaient été dévastées, pour fournir des bois de construction aux chantiers de Gênes et de Toulon ; le trésor était à sec ; les impôts et les levées de troupes avaient achevé d'appauvrir le pays. A côté de ces résultats inévitables de l'occupation étrangère, la reconnaissance publique signalait quelques administrateurs intelligents, et surtout M. le comte de Journon, préfet de Rome, qui mit tous ses soins à connaître le pays et toute sa prudence à le gouverner. Son témoignage est précieux ici, parce qu'il est celui d'un homme à la fois modeste et sûr de lui-même. Il déclare que le malheur de Rome envahie fut amoindri par les efforts de ceux mêmes qui dominaient sur elle au nom du vainqueur, et qu'ils comprirent pleinement la dignité de la conquête soumise à leurs soins et leur responsabilité envers le monde civilisé (1). La Propagande avait été supprimée en 1798, comme un établissement inutile; la consulte française la rétablit. L'institution d'un corps de pompiers, organisée pendant l'occupation, fut conservée par l'ordre exprès de Pie VII.
(1) Etudes statistiques sur Rome, parle comte de Tournon.
On voit, d'après le motu proprio du 6 juillet, que la population des États romains était alors de 2,354,719 habitants. Les domaines de l'Église étaient partagés en dix-huit délégations, qui comprenaient quarante-quatre districts, et en sept cent vingt-six communes. Le règlement des contributions, leur partage, les comptes de chaque année échue et la prévision des dépenses pour l'année nouvelle, le système hypothécaire, les droits de timbre et d'enregistrement, et en général tout ce qui regarde le système financier, rappelle l'organisation française, dont on changea cependant quelques expressions pour ne pas blesser ceux qui avaient pris en haine le gouvernement de l'usurpation. Les attributions des tribunaux judiciaires, des tribunaux administratifs et de la œur des comptes furent réglées aussi par le motu proprio. Le même acte annonçait un code civil, un code pénal, un code de commerce et un code de procédure. Quand on disait aux Romains que le code Napoléon serait pris pour modèle, ils souriaient un peu et répondaient avec autant de justesse que de malice : « Dans le fait, votre code n'est qu'un extrait des lois romaines ; il a seulement déclaré loi positive ce qui était contredit et incertain dans la jurisprudence romaine. » Enfin le pape annonçait que le prix du sel et du tabac serait égal dans tous les États de l'Église.
Consalvi avait promis ces lois au congrès de Vienne. Quand le pape sut que la parole de son ministre était engagée, il ordonna qu'on s'empressât de tenir une promesse si solennelle, et le cardinal ne négligea rien pour assurer, par une publication si désirée, la tranquillité des vieux jours du pontife, qui était à la fois, disait-il, son bienfaiteur et son maître (1).
Pie VII avait trouvé dans le cardinal l'homme du moment. Les ennemis mêmes du Saint-Siège reconnaissent que Consalvi était juste, éclairé, libéral. Il déplaisait, cela est naturel,
(I) Le chevalier Artaud. Histoire du pape Pie VII, t. 11, p. loi.
à ceux qui ne partageaient pas ses vues élevées. Suspect à l'Autriche parce qu'il lui avait enlevé quatre belles provinces, plus suspect encore aux sociétés secrètes qui commençaient à s'organiser et à s'étendre dans toute la Péninsule, il rencontra aussi à Rome des contradictions et des embarras parmi les hommes qui auraient dû le seconder. Il eut le sort de tous ceux qui gouvernent. Son mérite doit être apprécié, non sur les plaintes qu'on exhalait autour de lui pour satisfaire des ressentiments particuliers, mais sur les résultats de son administration. Pie VII dut s'applaudir de lui avoir donné sa confiance, quand, au milieu des insurrections qui mirent en feu la Péninsule, son territoire fut seul préservé de l'embrasement général. En 1820, la révolution était à Naples ; en 1821, dans le Piémont; cependant l'insurrection, qui s'efforçait de gagner Rome, ne put y réussir. L'ambassadeur français conseillait alors à son maître d'intervenir ; l'Autriche intervint à la fois à Naples et en Piémont ; mais le gouvernement pontifical, placé entre les excès de l'anarchie et les dangers d'une coûteuse protection, se fit respecter de la révolution comme des étrangers, et ne livra ni aux carbonari une seule bourgade, ni aux Autrichiens une seule place forte. Il faut donc reconnaître que c'est grâce à la fermeté et au caractère conciliant du cardinal Gonsalvi que les provinces romaines ne virent éclater aucun soulèvement, et, tout en accordant aux troupes autrichiennes un passage que la situation géographique des domaines ecclésiastiques lui interdisait de refuser, le secrétaire d'État sut faire respecter les droits de son souverain (1).
(1) Tel est l'aveu consigné dans les instructions données, le 29 août 1822, à M. le duc de Montmorency-Laval,, qui venait d'être envoyé à Rome en qualité d'ambassadeur de Louis XVIII. Deux autres diplomates l'avaient précédé dans cette charge, M. de Blacas et M. de Pressigny, et, dans l'intervalle de leurs missions, M. de Salamon, évêque in partibus d'Orthcsie, avait rédigé plusieurs fois des correspondances diplomatiques. M. Hubaine. après avoir fouillé lem*s dépêches, leur prête l'opinion suivante sur le pouvoir temporel des papes : «Les hommes d'Etat de la Restauration déclarent qu'un tel régime ne peut durer, et qu'il est un danger pour le catholicisme. »
Cette assertion serait grave si elle eût été, en effet, prononcée par des diplomates
L'attention que Pie VII donnait aux affaires temporelles n'était rien auprès de celle qu'exigeaient les affaires de l'Église universelle. Les principaux États européens, à peine remis de la crise politique qu'ils venaient de traverser, avaient tous des intérêts religieux en souffrance. Il fallait que le pape renouât les relations interrompues et conciliât, dans chaque royaume.,
habiles et sérieux; mais on a beau chercher la phrase, on ne la trouve pas. Voici les documents qui se rapportent au pontificat de Pie VII et les circonstances dans lesquelles ils furent rédigés.
M. de Salamon avait été nommé auditeur de Rote par Louis XVIII au début de la première Restauration. Pie VII refusa de le reconnaître sous ce titre, parce que M. d'Isoard en avait été pourvu sous l'Empire. Ne serait-ce pas là tout le secret de la lettre du 10 novembre 1814, dans laquelle on lit : « Beaucoup de gens sont dépossédés de leurs places pour avoir servi directement ou indirectement les Français, des évêques forcés de subir un procès ou d'abdiquer l'épiscopat, des prélat déprélatisés, des chanoines privés de leurs bénéfices. » Ces mots : Tout le monde est mécontent, prouvent, tout simplement que M. d'Orthosie l'était lui-même.
M. de Pressigny fut aussi, il faut le dire, mécontent. Chargé de négocier le concordat que Louis XVIII avait proposé à Pie VII, il quitta Rome sans avoir pu y réussir, sous l'impression du sentiment pénible que l'on garde après avoir échoué dans une grande entreprise. « Franc, trop ouvert peut-être, dit le chevalier Artaud, il n'obtint pas toute la confiance du ministre du pape Pie VII; mais Sa Sainteté le chérissait, le voyait avec plaisir et lui fit remettre de beaux présents avant qu'il quittât sa résidence. Quant à moi, j'ai été traité par cet homme loyal et si aimable avec une tendresse si particulière, que je n'ai pu m'empêcher de lui offrir ce témoignage d'une respectueuse reconnaissance (a). » On s'explique aisément, d'après le premier secrétaire de l'ambassade, les expressions de mécontentement qui échappèrent au prélat surtout quand il fut rappelé. La plus grave est la suivante : « Trois divinités puissantes, la vanité, l'argent, la peur, gouvernent depuis des siècles ce pays-ci. » (Dépêche du 4 mai 1816.) Dans l'impossibilité où nous sommes d'apprécier exactement le sens de ces mots, parce que M. Hubaine les détache de ce qui précède, nous nous contenterons de faire remarquer qu'ils sont vagues, sans application personnelle, écrits peut-être pour caractériser certaines intrigues ou flétrir certains agents subalternes. C'est une satire de mœurs plutôt qu'un jugement. Quand M. de Pressigny parle du gouvernement de Pie VII avec la plume du diplomate, il rend un véritable hommage à l'esprit excellent du pays, et au régime nouvellement restauré. Voici sa première dépêche : « Il y a eu quelques discussions entre le gouvernement pontifical et les Autrichiens pour l'exécution de la restitution des légations, et surtout de la Marche : les Autrichiens sont abhorrés en Italie, et ils ont fait tout ce qu'il fallait pour l'être. Les délégats du Saint-Siège ont été reçus avec de grands témoignages de joie. Il n'en est pas moins vrai qu'il y a dans ces provinces, comme dans le royaume de Naples, beaucoup de malveillants et de mécontents. Le cardinal Consalvi a rendu pour ces provinces deux édits qui n'ont pas l'approbation de la prélature romaine, mais qu'on dit avoir été bien vus dans ce pays. » (Dépêche du 25 juillet 1815.) Est-ce déclarer qu'un tel régime ne peut durer, et qu'il est un danger pour le catholicisme ?
La dépêche suivante est plus explicite encore : « Les provinces nouvellement rendues au saint-père envoient ici des députés chargés d'offrir à Sa Sainteté l'expression de la joie des habitants de ces provinces d'être rendus à son gouverne-
(a) Histoire du pape Pie VII, t. II, p. 455.
les droits anciens avec les tristes mais impérieuses nécessités des temps nouveaux. Après avoir rétabli la compagnie de Jésus dès les premiers jours de son propre rétablissement (1814), il conclut des concordats avec la Bavière (1817 \ avec la France (1817), avec le roi des Deux-Siciles (1818). Le Piémont, la Russie, l'Autriche obtinrent aussi des règlements pour leurs affaires ecclésiastiques. En traitant avec
ment ; ils font en même temps un tableau touchant de l'état dans lequel les ont réduits V occupation, la guerre et leurs libérateurs. Les mesures à prendre pour le gouvernement de ces pays séparés depuis plusieurs années, et dans lesquels de nouvelles formes s'étaient introduites, donnent beaucoup d'occupation au cardinal secrétaire d'Etat. » (Dépêche du 3 août.) Ici, bien loin de déclarer qu'un tel régime ne peut durer et qu'il est un danger pour le catholicisme, les habitants des légations attribuent leurs maux à l'occupation et à leurs libérateurs , c'està-dire au premier empire et à l'Autriche. Quelle maladresse de rapporter ce témoignage! et combien les ciseaux qui ont découpé les dépêches ont été malhabiles !
Il est donc incontestable que la restauration du Saint-Siège fut accueillie avec la plus vive satisfaction. Dans les dépêches datées de 1816, M. de Pressigny se plaint de l'Autriche, « qui n'est pas étrangère aux insurrections dAncône et de Rimini, et qui veut avoir un prétexte pour dire au pape qu'il ne peut pas maintenir la paix dans ses Etats. » (7 mars.) Consulté sur les vagues projets d'indépendance que rêve l'Italie, il n'y voit que des désirs très-difficiles à satisfaire. « Les Italiens ne feront que rêver et parler, il faut une puissance qui agisse pour eux. Les Russes sont bien loin ; les Anglais ne peuvent pas envoyer des forces suffisantes ; mais il est certain que si les Italiens avaient un puissant allié, ils secoueraient un joug qu'ils détestent. » (27 mai.) Quel est ce joug, sinon celui de l'Autriche? et comment affirmer après avoir lu ces mots que le régime pontifical, au témoignage des diplomates, ne peut durer dans les Etats romains ?
M. de Blacas d'Aulps, qui succéda à M. de Pressigny, avoue que le motu proprio du 6 juillet 1816 a réussi dans le public. Il constate dans les dépêches suivantes que l'Autriche avait la main dans toutes les intrigues destinées à rendre Consalvi impopulaire (dépêche du 27 décembre 1817). Il raconte que la cour de Vienne convoite encore les légations (1819); enfin, avant son rappel, il termine par les lignes suivantes, datées du 22 juillet 1822 : « Des placards dans lesquels on continue à demander une constitution, continuent à être affichés à Rome, à Florence et dans plusieurs autres villes de l'Italie. Le peuple est encore absolument étranger à toutes ces menées, que la secte des carbonari dirige; mais je regarde comme certain qu'elles auront pour résultat nécessaire de faire arriver en Italie un grand nombre de troupes autrichiennes. »
M. de Blacas d'Aulps fut remplacé par le duc de Montmorency-Laval, porteur des instructions qui rendaient hommage au caractère et aux talents du cardinal Consalvi. M. Hubaine les mentionne à peine, mais il se garde bien de les citer: elles eussent démenti toutes les insinuations échafaudées à si grand'peine contre le pouvoir temporel, à l'aide de dépêches mutilées où perce parfois la critique, mais où éclate plus visiblement encore l'amour du peuple romain pour la royauté pontificale, et où l'on ne trouve, en définitive, ni pensée, ni expression, ni sentiment autorisant M. Hubaine à dire :« Les hommes d'Etat de la Restauration, qu'on n'accusera pas d'irréligion, déclarent qu'un tel régime ne peut durer et qu'il est un danger pour le catholicisme. »
les souverains restaurés ou triomphants, le pape n'oublia pas le souverain déchu qui achevait à Sainte-Hélène les rêves de sa gloire. Il lui envoya sa bénédiction en 1821 , demanda qu'on adoucît les maux de sa captivité, et entoura son lit de mort de toutes les espérances du pardon éternel.
Pie VII allait atteindre les années de Pierre quand une chute accéléra sa fin. Le 19 juillet 1823 de graves symptômes se déclarèrent. Le pape prononça vaguement dans le délire de la fièvre les noms de Savone et de Fontainebleau. Il traîna quelques semaines ; à la fin sa voix s'altéra, mais au son de certaines paroles latines on reconnaissait qu'il priait encore. Peu d'instants avant sa mort, un ecclésiastique lui. ayant adressé la parole en l'appelant Votre Sainteté : « Quoi ! Sainteté, dit-il en soupirant, mais je ne suis qu'un pauvre pécheur ! » Sa mort arriva le 20 août.
En terminant le curieux et émouvant récit de cette grande vie, un historien le conclut en ces termes :
« Un but moral a constamment frappé mes yeux et je n'ai cessé de m'avancer pour l'atteindre. Depuis un demi-, siècle, diverses autorités ont cherché à usurper le principat sacré ; toutes ces tentatives ont échoué, toutes les tentatives échoueront et seront réduites à invoquer un pardon ou du moins à céder. La force du pape n'est pas seulement dans le respect et dans le dévouement des peuples catholiques ; elle est aussi dans cette connaissance exacte que les souverains protestants réunissant sous leur sceptre des sujets catholiques, ont acquise de l'utilité d'une autorité papale indépendante. Cette autorité réside à Rome, elle y commande depuis quinze siècles, elle y demeure inébranlable. Aucune prépotence politique venant enchaîner dans ses fers celui qui lie et qui délie, celui qui doit juger les causes ecclésiastiques, celui qui institue les sept cents évêques du catholicisme, ne renversera le siège dont, en définitive, à la suite de tant de querelles et de sophismes, un ministre de Napoléon, s'adressant directement à son maître, disait comme un sage : « Le
Saint-Siège est essentiellement neutre : il ne peut, quels que soient les troubles politiques, renoncer à ses communicalions avec uncpuissance chrétienne, et ses devoirs, comme chef de l'Eglise, peuvent l'empêcher d'entrer dans les passions des autres puissances (1). »
(t) Le chevalier Artaud, Histoire du pape Pie VIL t. II, C21.