LEON XII ET GREGOIRE XVI EN FACE DES SOCIETES SECRETES
Sous l'action des lois françaises qui régirent la Péninsule pendant quinze ans, on avait vu disparaître toutes les franchises, toutes les libertés municipales, locales, provinciales, que les papes avaient scrupuleusement respectées (1). Ce fut le legs principal de la domination impériale, non-seulement dans les États du pape, mais à Naples, dans les Pays-Bas et dans toutes les principautés de la rive gauche du Rhin. Pie VII, en remontant sur son trône, ne crut pas devoir changer ce quc le temps avait établi. Les autres princes réintégrés dans leur* domaines en firent autant. On conserva partout la centralisation et l'unité administrative du premier Empire.
C'est surtout dans les Romagnes que ce changement avai paru le plus radical, parce que laliberté politique y avait eu plu de racines. Mais, par une de ces contradictions si familières la Révolution, le même régime qui avait détruit les franchise avait servi à fonderies sociétés secrètes. A la suite des armée françaises, qui importèrent en Italie les pratiques et l'esprit d la franc-maçonnerie, on vit naître, sous un autre nom et ave un caractère plus mystique, l'institution des carbonari.
Toute société secrète est, par cela même qu'elle existe, en die sentiment ou en lutteavec la société publique. Celle des carbc
(1) C'est l'aveu du Mémorandum de Cipriani du 3 octobre 1859.
nari est divisée en ventes ou réunions particulières {vendue), obéissant à une direction suprême. Leurs membres prononcent des serments terribles dont la violation est punie de mort. Leur but est, en politique, l'établissement d'une république une et indivisible en Italie ; en religion, la destruction de la papauté. Après avoir paru pour la première fois en 1815, pendant la courte occupation des États romains par Murât, ils essayèrent, en 1817, une tentative d'insurrection contre le gouvernement temporel. Cette tentative échoua, et les ventes comprirent que le jour de leur domination n'était pas arrivé.
« Rien n'est mûr, disaient-elles en 1819, ni les hommes ni les choses, et rien ne le sera encore de longtemps; mais de ces malheurs vous pouvez facilement tirer une nouvelle corde à faire vibrer au cœur du jeune clergé : ce sera la haine de l'étranger. Faites que l'Allemand soit ridicule et odieux. A l'idée de suprématie pontificale mêlez toujours le vieux souvenir des guerres du sacerdoce et de l'empire, ressuscitez les passions mal éteintes , et ainsi vous vous arrangerez à peu de frais une réputation de bon catholique et de bon patriote (1). Le pape, quel qu'il soit, ne viendra jamais aux sociétés secrètes ; c'est aux sociétés secrètes à faire le premier pas vers l'Église dans le but de les vaincre tous deux (2). » On voit dans ces lignes le but et les moyens de l'entreprise. Pie VII, instruit de ces manœuvres, les dévoila dans une bulle en datedu 13 septembre 1821 . Le cri d'alarme qu'il avait jeté avait déjà été entendu dans la bouche de deux papes, Benoît XIV et Clément XII ; mais cette fois le danger se rapprochait, et Rome devenait évidemment le point de mire des sociétés secrètes.
Les circonstances étaient déjà fort critiques, quand le cardinal délia Genga fut élu pape le 28 septembre 1823. Léon XII n'avait que soixante-trois ans , mais sa santé avait été altérée par d'immenses travaux. Pie VI l'avait fait camérier secret , archevêque de Tyr, nonce à Cologne et
({) L'Eglise romaine en face de la révolution, par Crétineau-Joly, t. II, p. 88. (2) Id., ibid., p. 84.
à Ratisbonno. On avait remarqué dans ses missions en Allemagne toutes les qualités de son caractère et de son esprit : sa bienveillance envers tout le monde, son goût pour les arts, la finesse de ses reparties, la dignité de sa conduite. « Évêque dans toute la rigueur du terme , dit un critique, homme d'État prudent et aimé, condescendant quand la conscience et les convenances le permettaient, tenant rigoureusement au droit quand le bien de l'Église et de son souverain lui en faisaient le devoir, il conquit l'estime et le respect de tous ceux qui eurent l'occasion de le connaître (1). » II connaissait l'Allemagne, où son zèle et ses talents s'étaient déployés pendant la persécution suscitée contre Pie VI, et il n'était pas étranger à l'esprit et aux habitudes de la France, où il fut envoyé en 1816 pour complimenter le roi Louis XVIII. Membre du sacré collège dès cette année même, il fut nommé en 1820 cardinal vicaire de Rome. Il avait été en outre préfet de plusieurs congrégations.
Un homme d'une si grande expérience ne pouvait pas se dissimuler les difficultés du temps. Il dit aux cardinaux dans sa première allocution : « Vous n'ignorez pas, vénérables frères, quelles cruelles blessures a reçues dans ces derniers temps l'Église de Jésus-Christ ; quels ennemis combattent contre la foi orthodoxe ; combien est grande la dépravation des mœurs qui règne partout; quels sont les difficultés, les obstacles qui entravent de touscôtés les affaires de l'Église. Pour nous, nos travaux seront le jour et la nuit consacrés à détourner ce déluge de maux. »
De grands événements religieux signalèrent son pontificat. Il régla par un concordat les affaires de l'Église catholique du Hanovre, proscrivit le schisme des jansénistes à Utrecht, rétablit les jésuites à la tête du collège Romain et approuva la congrégation des oblats de Marie. L'œuvre de la Propagation de la foi commence à Lyon ; les républiques formées
(1) Fritz, Dictionnaire encyclopédique de la théologie catholique, art. Léon XII.
en Amérique par les débris des colonies espagnoles reçoivent des pasteurs; l'émancipation des catholiques s'achève en Angleterre, et les Églises d'Asie, unies au siège de Rome, resserrent avec lui les liens de l'unité.
L'attention de Léon XII se porta sur les plaies que la révolution faisait tous les jours à l'Église, et il les signala dans deux actes solennels. L'un est une encyclique datée du 3 mai 1824, par laquelle il exhorte tous les évêques de la catholicité à prémunir les fidèles contre l'indifférence religieuse et les sociétés bibliques ; l'autre est la bulle Quo graviora, publiée le 13 mars 1826, par laquelle il flétrit les sociétés secrètes.
Sa santé délabrée ne l'empêcha pas de se livrer à tous les détails de son administration temporelle. Il eut d'ailleurs le talent de choisir un ministre dont le nom est demeuré uni au sien dans la mémoire des gens éclairés, et même des révolutionnaires à qui il reste quelque franchise. Voici le témoignage que lui rend une plume peu suspecte.
« La vérité exige que nous disions ici ce qui se fît de bon et d'utile pendant l'administration du cardinal Bernetti. On réforma les abus, et ceux qui en avaient profité furent punis. On travailla à remettre sur un pied convenable les hôpitaux et les autres établissements de bienfaisance de Rome ; on construisit des routes et des ponts, et l'on commença divers autres travaux d'utilité publique qui furent menés à bonne fin. La sécurité se rétablit dans des cantons qui avaient été jusque-là ravagés par des bandits. On régularisa les dépenses; l'impôt foncier fut diminué d'un tiers, et l'on créa une caisse d'amortissement avec des fonds suffisants pour cet objet (1). »
Ajoutons quelques traits pour compléter ce tableau. Les juifs eurent à se louer de l'humanité et de la sage tolérance de Léon XII : car il fît, en 1825, élargir et assainir le Ghetto.
(1) Farini, Lo stato romano, 1. 1. p. 28.
La noblesse romaine lui dut l'institution des dames du Sacré- Cœur appelées de Paris pour l'éducation des filles ; les malades, une fondation de Sœurs hospitalières chargées du soin des hôpitaux ; le peuple, les Frères de la doctrine chrétienne. Une bulle promulguée le 28 août 1824 constitua le système de l'enseignement et de l'instruction primaire. Nonseulement l'organisation qu'elle décréta subsiste encore, mais elle a été adoptée comme modèle dans d'autres États.
Léon XII ne régna que cinq ans. Sa mort, arrivée le 10 février 1829, fit éclater des regrets unanimes. On bénissait en lui le père des prisonniers, l'administrateur intègre, le politique ferme et prudent, l'irréconciliable ennemi du brigandage, le restaurateur de la discipline ecclésiastique.
Quand le conclave s'assembla pour lui donner un successeur, les ambassadeurs d'Autriche, de France et d'Espagne vinrent exprimer, selon l'usage, les vœux de leurs gouvernements sur l'élection future. Chateaubriand, qui représentait la France, insista dans son discours sur la nécessité d'opérer une conciliation entre les idées anciennes et les idées nouvelles. Ce fut le cardinal Castiglione, doyen du sacré collège, qui répondit à l'illustre écrivain : « Le sacré collège, dit-il, connaît la difficulté des temps. Toutefois, plein de confiance dans la main toute-puissante du divin Auteur de la foi, il espère que Dieu mettra une digue au désir effréné de se soustraire à toute autorité, et que, par un rayon de sa sagesse, il éclairera les esprits de ceux qui se flattent d'obtenir le respect pour les lois humaines indépendamment de la puissance divine. Tout ordre de société et de puissance législative venant de Dieu, la seule véritable foi chrétienne peut rendre sacrée l'obéissance.. Le conclave espère que Dieu accordera à son Église un pontife saint et éclairé, qui réglera sa conduite selon la politique de l'Évangile, qui est la seule école d'un bon gouvernement, et qui montrera aux étrangers admirateur s de la gloire ancienne et nouvelle de Home le Vatican et le vénérable institut de la Propagande,
pour démentir celui qui accuserait Rome d'être l'ennemie des lumières et des arts. »
Ces nobles paroles méritèrent la tiare au cardinal Castiglione. Ce prélat comptait d'ailleurs près de trente ans d'épiscopat ; sa régularité, son zèle, son intelligence l'avaient mis, comme son âge et ses titres, au premier rang du sacré collège. Élu le 31 mars 1829, il prit le nom de Pie VIII et publia aussitôt la fameuse encyclique Traditi humilitati Nostrœ, dans laquelle il signala à la réprobation du monde catholique les efforts d'une multitude d'hommes qui, sous le manteau de la philosophie, cherchaient à renverser la chaire de S. Pierre; les progrès de l'esprit d'indifférence en matière religieuse, la propagande des sociétés bibliques, les menées des sociétés secrètes déjà flétries par Clément XII, Benoît XIV, Pie VII et Léon XII, et la plaie des mariages mixtes, cause des plus graves désordres : c'était le cri d'alarme à la veille de la tempête. Le gouvernement français s'opposa à la publication de l'encyclique : c'était refuser d'entendre le pilote avant le craquement du navire.
Pie VIII, dans le cours d'un pontificat qui ne dura que vingt mois, donna à toutes les Églises des marques de sa sollicitude. Il intervint au Brésil pour déterminer l'empereur à abolir l'esclavage dans ses États ; en Orient, pour ériger à Constantinople un archevêché arménien, dont la Porte reconnut les droits ; en France pour diriger le clergé au milieu des troubles de la révolution de Juillet, et l'autoriser à prêter serment au gouvernement établi. Le monde le perdit le 30 novembre 1830. Il avait amélioré dans ses États le sort des classes pauvres, embelli Rome et procuré à ses sujets le bienfait, si rare alors, d'une tranquillité complète.
La Révolution, qui venait de triompher en France, réveilla, à la mort du pape, toutes les espérances des sociétés secrètes qui fermentaient au fond de l'Italie. Pendant que le conclave était assemblé pour donner un successeur à Pie VIII, Bologne se révolta; le mouvement insurrectionnel s'étendit
de proche en proche, et, arrivant jusqu'aux portes de Rome, menaça le sacré collège avant même qu'il eût terminé l'élection. Ce ne fut que le 2 février 1831 qu'on connut le nouveau pontife. Le cardinal Alhani le proclama en ces termes : « Je vous annonce une grande joie, nous avons pour pape Son Éminence Maur cardinal Capellari, qui a pris le nom de Grégoire XVI. »
Maur Capellari, né à Bellune en 1765, d'une famille pauvre mais estimée, était entré de bonne heure dans l'ordre des bénédictins camalclules, et il s'était fait connaître à Rome en y professant la théologie clans un monastère de son ordre. Un livre publié en 1799 attira l'attention publique. Le titre seul en était déjà frappant, car l'auteur avait eu le courage de l'intituler : Le triomphe du Saint-Siège et de r Eglise contre les attaques des novateurs, combattus et repousses avec leurs propres armes. « Peut-être, disait-il dans sa préface, plus d'un lecteur trouvera singulier et déraisonnable que, tandis que les âmes dévouées à l'Église déplorent la ruine du sanctuaire, la dispersion des saints ministres de l'autel, l'exil, la captivité et les outrages infligés au souverain pontife lui-même, que Dieu a abandonné à la puissance d'ennemis sans pitié ; tandis que le Saint-Siège vacille et que l'Église gémit sous le poids de ses chaînes, j'entreprenne de représenter l'Église et le Saint-Siège comme triomphant de leurs ennemis. Si depuis la barbarie des premiers siècles il y a eu une époque où le triomphe du Saint-Siège et de l'Église ait dû paraître éclatant, c'est certainement l'époque présente, que la Sagesse éternelle a prédestinée à de rudes épreuves afin que, l'enfer ayant épuisé ses forces contre l'Église, il ne reste plus à l'impiété aucun moyen de renforcer ses coups, de redoubler ses attaques, que l'incrédulité perde l'espoir de vaincre, et que les catholiques puissent reconnaître par le fait qu'il est, comme dit S. Jean Chrysostome, plus facile d'éteindre le soleil que d'anéantir l'Église. »
Un prêtre qui écrivait avec tant de foi, de présence d'esprit et de magnificence en présence des triomphes passagers de la Révolution, était bien digne d'accepter la tiare trente ans après, pour justifier ses propres paroles contre les espérances d'un nouveau triomphe révolutionnaire. Il avait été sous Pie VII consulteur des principales congrégations et général de son ordre. Léon XII lui avait donné la pourpre en 1825, en louant, dans le consistoire où il fît connaître son choix, l'innocence et la dignité de ses mœurs et son savoir profond dans les matières ecclésiastiques; enfin, les services qu'il avait rendus à la Propagande dont il fut longtemps le préfet, faisaient dire à Lamennais après cette élection : « La piété, la science, la sagesse, sont replacées sur l'immortel siège de S. Pierre. Le cardinal Maur Capellari a fait un grand apprentissage de la papauté en sa qualité de préfet de la Propagande ; son regard est habitué à embrasser tout le monde .entier; la bénédiction qu'il répand du haut du balcon de S. Pierre sur la Ville et sur le monde, réveillera aux extrémités de la terre les traces de sa bienfaisance, que les déserts eux-mêmes ont connue. »
Le nouveau pontife disait, dans un acte publié trois jours après son intronisation : « Ce qui nous fortifie, c'est la pensée que le Père céleste ne permettra pas que les épreuves qu'il nous envoie excèdent nos forces. » Il ne fallait rien moins que cette confiance en Dieu et cette volonté inébranlable pour prendre, dans des temps si troublés, le gouvernement de l'Église avec quelque assurance. C'en était fait, au dire des impies, de la dignité et de l'influence pontificales. La France, qui était encore sous le coup des émeutes, sentait pulluler dans son sein des sectes nouvelles, comme celles de Saint-Simon et de Ghâtel. La Belgique, la Pologne, l'Italie, étaient en feu. On signalait partout des conspirations et des trames; et un certain nombre d'étrangers qui se trouvaient à Rome y attisèrent aisément le feu de la révolte. Le pape recourut d'abord à la persuasion pour ramener des hommes remplis de
l'effervescence du jour et plus égarés que coupables. Ses efforts furent inutiles. Il reconnut qu'une vaste conspiration embrassait toute la Péninsule. C'est à Rome que le mouvement devait éclater; mais le secret des conjurés était trahi : nombre des suspects furent bannis de la ville, d'autres échappèrent par la fuite aux informations.
Il y avait alors à Rome un prêtre vénérable, le P. Mossi, curé de Saint-Bernard, qui avait rendu des services à la reine Hortense et à son fils Louis-Napoléon Bonaparte. Au moment où le prince allait quitter Rome pour se soustraire à la police pontificale, le P. Mossi lui donna des lettres de recommandation pour l'archevêque de Spolète. Le prélat accueillit le fugitif avec une indulgente bonté. Il lui procura un passeport et de l'argent. Cet archevêque s'appelait Giovanni Mastaï : c'est aujourd'hui Pie IX (1). »
A l'aide de ces secours, Louis-Napoléon alla trouver son frère aîné, Napoléon-Louis, qui s'occupait de beaux-arts à Florence. A son arrivée dans cette ville éclatèrent les troubles de la Romagne, lesquels se rattachaient au coup de main manqué à Rome (2) . Les deux j eunes princes ayant appris que leur mère , la duchesse de Saint-Leu, partait de Rome pour venir les rejoindre, voulurent aller à sa rencontre, et, au lieu de prendre la route de Sienne, ils prirent celle de Pérugia, Foligno, Spolète, Terni, avec de vives démonstrations de joie. On leur fît tant d'instances pour les porter à se réunir aux mécontents et à leur donner l'appui d'un grand nom, qu'ils se laissèrent entraîner (3). M. de la Guéronnièrea dit de Louis-Napoléon, en rappelant cet épisode de sa vie : « La révolution de Juillet le réveille et l'exalte. Il échange les tristesses du proscrit pour les aventures du conspirateur, et se jette en Romagne avec son frère aîné pour marcher sur Rome à la tête des insur-
(1) M. Baptistin Poujoulat, Aperçu historique de la question romaine.
(2) Histoire complète et authentique de Louis-Napoléon Bonaparte depuis sa naissance jusqu'à ce jour. Paris, 1852, p. 37.
(3) Correspondance de Léopold Robert, publiée dans la Herue des Deux -Mondes, 1er novembre 1848.
gés (1). Louis-Napoléon Bonaparte écrivait à sa mère « Votre affection comprendra notre détermination : nous avons contracté des engagements que nous ne pouvons manquer d e remplir. Pouvions-nous rester sourds à la voix des malheureux qui nous appellent? nous portons un nom qui oblige (2). » Son frère prit aussi la plume, mais ce fut pour écrire au pape :
« Très-saint père, M... dira à Votre Sainteté la vérité sur la situation des choses ici. Il m'a dit que Votre Sainteté avait été affligée en apprenant que nous sommes au milieu de ceux qu se sont révoltés contre le pouvoir de la couronne de Rome.
« Les Romagnols surtout sont ivres de liberté. Ils arrivent ce soir à Terni, et je leur rends cette justice que, parmi les voix qu'ils élèvent continuellement, il n'y en a pas une qui attaque le chef de la religion, grâce aux chefs qui sont partout les hommes les plus estimés, et qui partout prouvent leur attachement à la religion avec autant de force que leur amour pour l'indépendance temporelle. On veut, à ce qu'il paraît, et d'une manière bien décidée, la séparation du pouvoir temporel et spirituel.
« Je dis la vérité, je le jure, et je supplie Votre Sainteté de croire que je n'ai aucune ambition.
« Je puis également affirmer que j'ai entendu dire par tous les jeunes gens, même les moins modérés, que si Grégoire renonce au pouvoir temporel ilsl'adoreront, qu'ils deviendront eux-mêmes les plus chauds soutiens de la vraie religion purifiée par un grand pape, et qui a pour base le livre le plus libéral qui existe, le divin Évangile (3). »
Au lieu de suivre ces conseils, Grégoire XVI recourut à l'intervention de l'Autriche et mit par là un terme à la révolte. Des deux princes qui l'avaient patronnée avec l'effervescence de leur âge, l'un mourut d'une blessure reçue dans les rangs des insurgés ; l'autre, aujourd'hui empereur des Français, a
(1) Portraits politiques contemporains, Napoléon III. Paris, 1853.
(2) Histoire complète et authentique de Louis- Napoléon Bonaparte. Paris, 1852, p. 37. (3J Le pouvoir temporel des papes jugé par la diplomatie, par M. Hubaine, secrétaire
de S. A, I. le prince Napoléon.
racheté sa faute en tenant d'une main ferme, depuis treize ans, auprès du trône pontifical l'épée de Charlemagne.
A peine l'Autriche eut-elle mis le pied dans les États du pape pour protéger sa couronne, que la France alla immédiatement occuper Ancône. Cette démarche a été diversement jugée. Mais il est certain qu'elle coïncida avec un redoublement d'espérances dans les sociétés secrètes, et que les révolutionnaires crurent un moment que le jour de leur triomphe était venu. Quand l'attitude de la France se fut mieux dessinée, l'ennemi refoulé dans les ténèbres recula encore une fois et renforça ses moyens d'action. Le nombre des initiés s'accrut notablement, et la science du mal devint parmi eux plus profonde et plus infernale. Aux carbonari se substitua peu à peu une association connue sous le nom de Jeune Italie, dont le chef est depuis trente ans un avocat de Gênes tristement fameux, Joseph Mazzini. Les carbonari avaient borné leur doctrine religieuse à l'indifférence ou au voltairianisme, et leurs vœux politiques à l'affranchissement de l'Italie ; Mazzini rêva hardiment la destruction de la société. A l'aide de formules moitié mystiques moitié savantes, il attira peu à peu les rêveurs, les exaltés, et même certains libéraux qui ne manquaient ni de lumières ni de bonne foi, mais dont le tort était de pousser sans cesse à la réforme et au progrès, s'imaginant qu'ils auraient toujours le temps et les moyens de retenir l'homme sur le penchant des abîmes.
Grégoire X\7I voyait de plus haut et plus loin. Dans la célèbre encyclique Mirari vos, qu'il adressa le 15 août 1832 à tous les membres de l'épiscopat, il se déclara ouvertement l'adversaire d'un faux et dangereux esprit d'innovation, et protesta solennellement de la ferme résolution qu'il avait prise de conserver l'antique tradition apostolique. Cette règle tracée, il appliqua son énergie à réformer les abus ou à les prévenir. Les universités avaient été fermées pendant la révolution : il les réorganisa et les rouvrit. On signalait
des actes d'infidélité ou d'oppression dans quelques hauts fonctionnaires : il les destitua. Des privilèges, des pensions et des subsides avaient été accordés trop facilement à certaines familles : il les révisa en constatant par un examen attentif les recettes et les dépenses des quinze dernières années. Une nouvelle collection de lois promulguée; un nouveau code pénal soumis à l'examen des présidents de tous les tribunaux de l'État; une répartition plus équitable de l'impôt foncier proposée aux députés convoqués de toutes les parties des États pontificaux ; des tribunaux de commerce établis dans Rome, dans les villes de province et les ports de mer-; les cours d'appel et les tribunaux criminels composés désormais de juges laïques; la justice la plus sévère exercée à l'égard de tous, laïques et prêtres; les arts et les sciences protégés avec autant de munificence que de goût, le musée étrusque fondé au Vatican, la basilique de Saint-Paul relevée de ses ruines : tels furent les principales œuvres du pontificat de Grégoire XVI (1). Il vivait d'ailleurs sur le trône comme un simple moine et conformément à la règle austère des camaldules : couchant sur la dure, mangeant peu, veillant tard, travaillant beaucoup, priant toujours. Le savant cardinal Lambruschini, appelé aux fonctions de secrétaire d'État, le servit avec un zèle égal à sa haute intelligence. Le pape fit entrer encore dans le sacré collège l'illustre philologue Angelo Mai* et l'abbé Mezzofante, que l'on a si justement nommé une Pentecôte vivante. Rome se rappela, en jouissant de leur gloire, que Bembo et Sadolet avaient dû aussi les honneurs de la pourpre à leur mérite littéraire.
Grégoire XVI veilla , avec l'intrépide fermeté qui caractérise un pape, à l'intégrité du dépôt sacré. Il condamna Lamennais, cet apôtre fougueux de la foi qui était devenu l'apôtre plus fougueux encore de la démagogie ; Hermès, qui diminuait
(1) Alzog, Histoire universelle de l'Eglise, t. III, p. 473.
la foi au profit de la raison ; l'abbé Bautain, qui diminuait la raison au profit de la foi. La Prusse trouva en lui un défenseur de l'autorité de l'Église, et l'archevêque de Cologne, Mgr Droste-Vichering, un consolateur dans la persécution. La Russie entendit sa voix flétrir les barbares traitements qu'elle infligeait aux catholiques ; les religieuses exilées par le czar trouvèrent à Rome un asile et des secours, et le czar luimême, venu dans la Ville sainte, entendit de la bouche du pape des vérités que jamais homme n'avait osé lui dire. Mais la principale gloire du pontificat de Grégoire XYI est dans la propagation de la foi. Il érigea quarante églises en archevêchés ou évêchés , établit en Angleterre quatre nouveaux vicaires apostoliques, et fit naître ou refleurir partout le zèle des missions étrangères. La source du sacerdoce, tarie un moment en Europe par le souffle des révolutions, se rouvrit avec l'abondance et la fécondité des anciens jours. La propagation de la foi reçut alors une vive impulsion dans les cinq parties du monde. Les missions du Levant embrassèrent l'Archipel, Gonstantinople, la Syrie, l'Arménie, la Grimée, la Perse, et préparèrent le retour à l'unité dans les contrées mêmes où le schisme grec avait régné presque sans partage. Celles de l'Inde s'étendirent jusqu'à Manille et aux Nouvelles- Philippines ; celles de Chine, auxquelles se joignent le Thibet, le Lahore, la province de Calcutta, la Cochinchine, la Corée et le Tonquin, comptèrent leurs nouvelles Églises par centaines, leurs prêtres par milliers, leurs fidèles par millions. L'Afrique montre la croix replantée sur le tombeau de S. Augustin par la main de la nation française ; l'Abyssinie est ouverte aux ouvriers évangéliques ; Maurice conservée au catholicisme, même sous le sceptre de l'Angleterre. Les missions américaines citent le Canada, où fleurissent les communautés religieuses; la Haute-Californie, où se fonde un siège épiscopal ; la Guyane convertie, le Paraguay relevé de ses ruines, les États-Unis qui renferment plus de trois millions de catholiques, et où tant d'évêchés récemment éta-
blis attestent la fécondité de l'Église. L'Océanie, outre l'archevêché et les quatre évêchés de l'Australie, possède dès 1833 de nombreux vicariats apostoliques. Les îles Gambier, les îles Marquises, Wallis, Futana, la Nouvelle-Zélande, ont leurs missionnaires au milieu des indigènes, et, malgré les luttes qu'il faut soutenir contre les méthodistes aidés de l'argent de l'Angleterre, la vraie religion s'implante au milieu de tant de sueurs. L'or s'épuise : la pauvreté, le dévouement, la foi, ne s'épuisent jamais.
Grégoire XVI n'eut qu'à continuer les traditions de ses prédécesseurs pour assurer à la Propagande le succès de sa mission. Outre cette direction si éclairée et si paternelle , il favorisa et soutint encore dans tout l'univers catholique les .sociétés qui se consacrent à l'éducation des missionnaires. La France est au premier rang. Son séminaire des Missions-Étrangères suffirait à le lui assurer ; mais elle donne aussi des recrues sans nombre aux rédemptoristes, aux dominicains, aux franciscains, aux jésuites, tandis que les. lazaristes, les prêtres du Saint-Esprit, la maison de Picpus et celle des maristes rivalisent avec le séminaire des Missions-Étrangères de zèle, de courage et de dévouement. L'Espagne, la Grande-Bretagne, l'Irlande, eurent, après la France, une grande part à ce mouvement de civilisation évangélique. En Allemagne, la propagation de l'Évangile trouva des secours innombrables clans différentes sociétés fondées par des souverains ou mises sous le patronage des saints. L'Autriche a la société Léopoldine; la Bavière, la société de Louis ; la Prusse Rhénane, celle de Xavier. Voilà les ressources que Grégoire XVI créa, étendit ou féconda, par son initiative ou ses encouragements, dans toutes les parties du monde ; voilà les mains avec lesquelles la Rome des papes embrasse, pour enchaîner les âmes, des contrées que la Rome des empereurs n'avait pu ni attaquer ni atteindre.
Les dernières années de ce pontificat furent mêlées
d'appréhensions inspirées par le travail, chaque jour plus sensible et plus profond, des sociétés secrètes. Mazzini se dévoila dans son ouvrage intitulé : les Devoirs de l'homme. On put mesurer de l'œil, après l'avoir lu, toute la profondeur de l'abîme. Mais ce livre ne posait encore que des principes, et on ne tarda pas à voir les conséquences.
En religion, c'était l'anéantissement de tous les dogmes, à l'exception de celui de l'existence de Dieu, que le sectaire se borna à transformer. Voici dans quels termes il fait le procès aux cultes dominants ; c'est au protestantisme qu'il s'attaque d'abord : « Le protestantisme est basé sur un principe étroit : il entraîne l'abus de l'individualisme et la négation de toute autorité. Il se subdivise en mille sectes toutes fondées sur les droits de la conscience individuelle, toutes acharnées à se faire la guerre, en perpétuant l'anarchie des croyances, véritable et seule source de la discorde qui tourmente socialement et politiquement l'Europe (1). *
Le catholicisme ne devait pas être mieux traité : « Le catholicisme est mort; vous qui veillez sur son tombeau, rappelez-vous que le catholicisme n'est qu'une secte, une application erronée, le matérialisme du christianisme. Les croyances catholiques ont dû disparaître avec le progrès des lumières et sous les coups du ridicule. Le peuple italien est appelé à détruire le catholicisme ; l'Europe ne reconnaît plus au catholicisme le droit, la mission, la capacité de direction et d'éducation spirituelle (2). »
Quel était donc le catéchisme de Mazzini ? Ce n'est qu'une variante de la profession de foi de Mahomet : « Dieu est Dieu et l'humanité est son prophète. » Mais ce n'est pas assez : l'apôtre de la Jeune Italie confond Dieu avec ses créatures, il déclare que l'humanité est le Verbe vivant de Dieu. Voilà le panthéisme le plus grossier.
On devine aisément ce que Mazzini pense de la papauté.
(1) Apostolo, 1847.
(2) Vltalia del Popolo, 1849.
Il enviait son autorité et son influence, et il aurait voulu la mettre au service de la Révolution. Les aveux qui échappent aux initiés sont précieux à recueillir ; citons le plus significatif:
« La papauté trouve des dévouements sans cesse prêts au martyre ou à l'enthousiasme. Partout elle a des amis qui meurent ou qui se dépouillent pour elle. C'est un levier immense, dont quelques papes seuls ont apprécié toute la puissance; encore n'en ont-ils usé que dans une certaine mesure. Aujourd'hui, il ne s'agit pas de constituer pour nous le pouvoir dont le prestige est momentanément affaibli; notre but final est celui de Voltaire et de la révolution française : l'anéantissement à tout jamais du catholicisme et môme de l'idée chrétienne, qui, restée debout sur les ruines de Rome, servirait plus tard à le perpétuer (J). »
Mais l'art de perdre les hommes serait bien moins dangereux si l'on n'y joignait celui de les tromper. Le séducteur de la Jeune Italie exposa dans une instruction, donnée à la fin du règne de Grégoire XVI, les moyens qu'il fallait employer pour mentir effrontément, efficacement, impunément. On y lit ces paroles : « L'essentiel est que le terme delà Révolution soit inconnu. Ne laissons jamais voir que le premier pas à faire. En Italie, le clergé est riche de l'argent et de la foi du peuple. Il faut le ménager dans ces deux intérêts, et, autant que possible, utiliser son influence. Si vous pouviez dans chaque capitale créer un Savonarole, nous ferions des pas de géant. Le clergé n'est pas ennemi des institutions libérales. Cherchez donc à l'associer à ce premier travail, que l'on doit considérer comme le vestibule obligé du temple de l'Égalité ; sans lui le vestibule reste fermé. N'attaquez le clergé ni dans sa fortune ni dans son orthodoxie ; promettezlui la liberté, et vous le verrez marcher avec vous. Il y a bientôt deux mille ans qu'un grand philosophe, le Christ, a prêché
(1) Cïétineau-Joly, L'Eglise romaine en face de la Révolution, t. II, p. 3.2.
la fraternité, que cherche encore le monde. Le clergé n'a que la moitié de la doctrine sociale : il veut comme nous la fraternité, qu'il appelle charité. Mais sa hiérarchie et ses habitudes en font un suppôt du despotisme ; il faut prendre ce qu'ils ont de bon et couper le mal. Tachez de faire pénétrer l'égalité] dans l'Église, et tout marchera. La puissance cléricale est personnifiée dans les jésuites. L'odieux de ce nom est déjà une puissance pour les socialistes, servezvous-en (t). »
Le livre de l'abbé Gioberti sur le Jésuite moderne réalisa le vœu de Mazzini, et acheva de faire illusion à beaucoup d'âmes honnêtes. L'Angleterre apporta aussi son concours à l'œuvre de destruction. M. Lever, vice-consul anglais à la Spezia, écrivait à sir James Husson, ministre de la Grande- Bretagne à Turin : « L'antagonisme de Mazzini contre Ffome et le gouvernement papal lui assurera toujours en Angleterre un certain degré de sympathie et d'appui. Le protestantisme, souvent irréfléchi, sera disposé à se faire le défenseur même d'une pareille cause contre ce qu'il considère comme la source des mauvais gouvernements en Italie. » Ajoutons à cela les voyages et les relations de lord Minto dans la Péninsule, l'incendie qu'il allumait sous ses pas, les bibles semées à profusion, l'argent répandu avec plus de profusion encore que les bibles, et ce qui nous frappera après ce tableau, c'est que Grégoire XVI ait achevé pacifiquement son règne au milieu de tant d'hommes trompeurs, dont le zèle, les artifices, l'hypocrisie, n'étaient égalés que par l'aveuglement de leurs dupes. Tels étaient les doctrines, les efforts et les influences des sociétés secrètes, quand Grégoire XYI vint à mourir, le 1er juin 1846. Sa fermeté et sa sagesse furent d'abord peu appréciées on lui reprochait d'avoir agi et gouverné sous l'influence de l'Autriche : on ne savait pas encore assez ce que valent quinze ans de prospérité et de paix dans les anci) Guerres et révolutions d'Italie, par le comte Edouard Rubienski, p. 44-47.
nales d'un siècle aussi troublé que le nôtre. En attendant que l'histoire, qui doit ce témoignage à Grégoire XVI, le lui rende solennellement, il n'est pas sans intérêt de savoir que des hérétiques ont devancé ce jugement.
Écoutons un protestant écossais voyageant en Italie : « Je me réjouirais de voir dans ma patrie tous nos paysans aussi solidement vêtus que nous les voyons ici; aussi joyeux que nous paraissent être ces hommes, ces femmes, ces enfants... Ce que nous voyions ici et dans tous les Étals pontificaux nous prouvait bien que les prédécesseurs de Pie IX n'étaient ni encroûtés, ni idiots, tels que l'on voudrait nous les peindre ; et que son immédiat prédécesseur, Grégoire XYI, qui laissa le pays dans une condition de prospérité sans exemple, n'a pas été un tyran destructeur (t). »
(1) John Miley, Histoire des États du Pape. Citation empruntée à Mac-Farlane, membre de l'Église écossaise.