DE L'ENSEIGNEMENT PUBLIC, DES SCIENCES ET DES ARTS
Il n'y a aucun État en Europe où l'instruction vraiment libérale soit aussi répandue que dans les États romains. Parmi les 1219 communes qu'ils renferment, pas une qui n'ait deux écoles, l'une pour les garçons, l'autre pour les filles. 107 collèges et séminaires y dispensent aux jeunes gens l'enseignement secondaire, et les jeunes filles n'ont pas moins de 1 ,892 institutions. Les professeurs ou maîtres de sciences sont au nombre de 850; les professeurs de lettres et d'arts, de 5,509. Enfin, l'a seule ville de Rome, qui en 1853 possédait une population de 175,000 habitants, comptait alors 253 écoles, de tous noms et de tous genres, suivies par 16,177 écoliers. Si les chiffres ont leur éloquence, cette statistique suffit pour assurer aux papes la palme de l'enseignement.
L'instruction supérieure est donnée dans sept universités : à Rome, à Bologne, à Ferrare, à Urbino, à Macérata, à Pérouse et à Gamérino. Celle de Rome a vu ses cabinets d'anatomie, de zoologie, de minéralogie, de chimie, agrandis ou restaurés. Le saint-père lui a fait don de la riche collection minéralogique du comte Médici Spada," qu'il avait achetée de son propriétaire. L'observatoire de l'université romaine a un
heureux rival dans celui du collège Romain, dirigé par le P. Secchi, de la compagnie de Jésus, transféré par l'ordre de Pie IX dans un site plus convenable et pourvu, grâce aux dons du pontife, des meilleurs instruments. C'est dans cet établissement qu'on a appliqué pour la première fois la télégraphie électrique à la météorologie. La France n'a fait que suivre l'exemple de Rome. Les six autres universités de l'État ont été ou réformées ou améliorées ou agrandies. Celle de Rologne, en particulier, a reçu du pape, qui l'avait achetée aux héritiers, la bibliothèque polyglotte du cardinal Mezzofante, le monument le plus précieux de la linguistique et de l'érudition modernes.
Après les universités, on doit une mention aux écoles spéciales. L'institut technique de géodésie et de géométrie, qui a pour but l'éducation des jeunes arpenteurs, a été fondé en 1852 et reconnu en 1855 comme lycée public par la congrégation des études ; l'Académie philarmonique, établie en 1856, donne à la musique une nouvelle impulsion; une institution récemment fondée cultive l'art dramatique sans danger pour la morale et avec mille avantages pour le goût ; les beaux-arts et le dessin sont plus florissants que jamais dans l'académie de Saint-Luc, agrandie par les soins de Pie IX.
Il est presque inutile d'ajouter que, parmi les études spéciales, celle de la science ecclésiastique est au premier rang. La sollicitude du pape s'est portée sur les jeunes clercs des nations étrangères qui viennent achever à Rome leurs études de théologie. Ainsi se formèrent, et s'agrandirent les collèges des Anglais convertis, des Français,, de l'Amérique anglaise et de l'Amérique espagnole. Les clercs du rit grec catholique, venus de Transylvanie, doivent à Pie IX la fondation de quatre bourses dans l'antique collège grec ruthénien. Enfin, le pape a fondé et doté un nouveau séminaire qui porte son nom; cet établissement, où l'on enseigne les sciences sacrées aux jeunes ecclésiastiquesles plus distingués envoyés des diffé-
rents diocèses de l'État, n'a pas coûté au saint-père moins de trois millions de francs. A ce bienfait, Pie IX a ajouté celui d'une bibliothèque formée autrefois par l'abbé Nérini et conservée à Saint-Alexis sur l'Aventin.
Mais ce ne sera pas pour son règne une moindre gloire d'avoirfondéenfaveur des pauvres enfants du peuple des écoles spéciales. Sans parler des chapelles et des jardins, où il a voulu qu'on réunît le dimanche les jeunes artisans, ni des prix qu'il leur fait distribuer en son nom, citons l'hospice des orphelins connu sous le nom de Tata-Giovanni, où le pape, n'étant encore que simple prêtre, allait offrir les prémices de son ministère, et dont il a augmenté les bâtiments et les revenus. Le quartier de Borgo a vu s'élever deux édifices aux frais du saint-père, l'un sur la place Piapour les petits garçons pauvres, l'autre non loin de là pour les jeunes filles. La maison Pie des catéchumènes sur l'Esquilin, les classes ouvertes dans les Monti, à Sainte-Marie du Peuple, aux Gymnases, celles de Ponte-RottodédiéesàS. Louis, l'école des Vaschetteet celle de Sainte-Marie in Carinis, sont également de date récente et parfaitement appropriées à l'instruction et aux besoins du peuple.
Beaucoup de gens pardonneront assez volontiers au pape de n'être ni le premier industriel ni le premier négociant de l'Europe ; ils ne lui pardonneraient pas, et avec raison, de n'avoir pas les musées les plus riches et les plus curieux du monde. L'archéologie, cette science toute romaine, qui a toujours été étudiée avec la plus vive ardeur dans la ville des papes, s'est enrichie, grâce aux encouragements de Pie IX, de découvertes du plus haut intérêt. C'est en 1850 qu'ont été commencées les fouilles de la voie Appienne, après l'acquisition faite par le trésor public des édifices et des terrains qui l'obstruaient encore. Depuis Saint-Sébastien jusqu'à Boville, on a trouvé les plus beaux trésors de l'archéologie, des sépulcres, des mausolées, des temples, des arcs, des thermes, des cirques, des villas, et, au milieu de ces richesses enfouies, d'autres richesses non moins précieuses : des statues, des bas-
reliefs, des inscriptions, des colonnes, des cippes, des vases, des bronzes de tout genre. L'antique ville d'Ostie est en partie déterrée. Le Forum romain, fouillé avec non moins de zèle, a mis à découvert la basilique Julia, qui était recouverte de constructions. Le portique des DU consentes a été restauré. Le Golysée menaçait ruine : la main de Pie IX l'a soutenu. Le Panthéon d' Agrippa était masqué en partie : on a acheté et démoli plusieurs bâtiments pour le découvrir dans tout son périmètre. Dix années de peines, des milliers d'ouvriers, des sommes considérables ont été employés à ces grands travaux ; mais la présence et les bienfaits du pape n'ont cessé d'animer l'entreprise.
On cite dans les autres villes de l'État pontifical mille traits semblables. Ainsi, Bénévent a vu l'arc de Trajan débarrassé des constructions qui l'obstruaient ; Ravenne montre le mausolée de Galla Placidia restauré; les temples de Clitumne et de la Concorde se relèvent à Spolète; les antiques murailles de Cori ont été consolidées, ainsi que le temple de Castor et de Pollux; Cornéto ne redoute plus la ruine du tombeau de Tarquinia.
A côté des monuments, il faut mentionner les sociétés qui les étudient et les publications qui les font connaître. Une commission spéciale d'archéologie sacrée, qui compte parmi ses membres les antiquaires les plus illustres de l'Europe, a formé au palais de Latran un nouveau musée chrétien, dont l'inauguration date de 1854. C'est là qu'on a commencé à réunir les inscriptions, les urnes, les sépulcres, les copies des peintures des catacombes. A la même époque a eu lieu sur la voie Nomentane, à sept milles de Rome, la découverte des catacombes de Saint-Alexandre, ainsi nommées d'un pape qui y fut enterré en 139 de l'ère chrétienne. Celles de Saint-Calixte, chaque jour plus connues, laissent voir aujourd'hui les chambres sépulcrales de S. Sixte II, de S. Eusèbe pape, et de Ste Cécile. Les premières basiliques de Rome sont presque toutes ou nouvellement découvertes ou nouvellement restau-
rées. Telles sont celles de Saint-Étienne, de Saint-Laurent, de Sainte-Agnès, de Sainte-Marie aax Anges. Parmi les hommes attentifs à ces découvertes et jaloux d'en signaler les plus importantes richesses, la reconnaissance des artistes a signalé le P. Garueci, de la compagnie de Jésus, qui publie les monuments des musées en magnifiques volumes ornés de gravures, et le chevalier de Rossi, si justement célèbre par les soins qu'il donne au grand recueil des inscriptions chrétiennes. Pie IX ordonne, bénit, encourage tous ces travaux et en fait les frais.
Rome n'est pas seulement la ville des tombeaux ; elle est aussi la ville des artistes. Tandis que l'art ancien se conserve sous les yeux du pape, l'art moderne s'y perfectionne. Pie IX ne le cède à aucun de ses prédécesseurs pour la richesse et le goût des cadeaux qu'il prodigue, comme les objets de bronze, les gravures de prix, les tableaux peints, les ornements et les vases sacrés offerts aux Églises. Le plaisir qu'il éprouve à donner n'est égalé que par la générosité avec laquelle il donne, et les mains habiles auxquelles il commande ces petits chefs-d'œuvre sont comblées en retour des marques de sa royale satisfaction. Il a fait des palais apostoliques de véritables sanctuaires. Le Vatican restauré et embelli ne laisse à l'admiration de l'étranger que l'embarras des objets qui l'attirent et le sollicitent également. L'immense salle.de la bibliothèque a été ornée de colonnes d'albâtre et pavée en marbre. Le musée des tableaux s'est enrichi de nouvelles toiles signés de Murillo, de Léonard de Vinci, du Francia. Les loges de Raphaël ont été délicatement retouchées, et de nouvelles peintures à fresque, dues au pinceau de Podesti, rappellent, dans une nouvelle salle, le dogme de l'Immaculée Conception, défini par Pie IX. Le palais du Quirinal, de la Daterie et de Latran ; ceux de Castel-Gandolfo et de Porto d'Anzio, offrent, comme le Vatican, le spectacle d'une restauration solide ou d'agréables embellissements.
Mais la plus magnifique preuve de la généreuse protec-
lion que Pie IX accorde aux beaux-arts est dans les églises. Il faut nommer d'abord la basilique de Saint-Paul hors les Murs, pour laquelle le saint-père a prodigué les ressources de sa cassette particulière. Dans la basilique de Saint-Jean de Latran, c'est lui qui a payé les frais de la restauration de la Confession et de l'autel papal, restauré la tribune et embelli le pavé. La basilique de Sainte-Marie Majeure, la façade de l'église de Saint-Sauveur in Lauro, la chapelle de l'apôtre S. André, sont encore autant de monuments qui attestent aussi bien sa munificence que son goût.
Les besoins religieux des provinces pontificales ont été satisfaits avec la même générosité. Pie IX a fait bâtir trois églises à ses frais : une à Porto d'Anzio et deux à Sinigagiia, et il a largement contribué à celle de la Gattolica. Les cathédrales d'Imola et de Macérata lui doivent leurs nouvelles façades, la cathédrale de Faenza un nouveau pavé, celle de Forli un nouvel autel majeur. Le pape a donné de fortes sommes pour la restauration des églises de Saint-François à Ferrare, de Saint-Dominique à Pérouse, deSaint-NicolasàTolentino, de Sainte-Glaire à Assise, de Sainte-Rose à Yiterbe. 75,000 écus (403,500 fr.) ont été dépensés en son nom, à Bologne, dans la cathédrale, de Saint-Pétrone pour la construction d'une façade qui manquait jusqu'à présent à ce magnifique édifice.
Nous ne terminerons pas sans signaler les monuments qu'il a élevés à la mémoire des grands hommes. L'un est celui du comte Rossi, qui donna le premier son sang pour la cause pontificale; un autre, qui sera placé à Saint-Jean de Latran, rappelle comment les soldats de Gastelfidardo sont morts en servant la même cause. L'église de Saint-Onuphre, où reposent les cendres du Tasse, vient de s'enrichir d'un tombeau digne de ce grand poëte : c'est le pape qui en a fait presque tous les frais ; et l'église de Saint-Pierre doit à sa munificence un monument en l'honneur de Grégoire XVI.
Voilà, dans un tableau rapide, le règne de Pie IX jusqu'en
L'histoire dira un jour de lui à la Révolution : Il a été pacifique, libéral, italien, national; son ambition généreuse était de faire de ses États le pays le plus prospère et le plus libre ; il a passé quatre ans en efforts et en tentatives pour réaliser cet idéal. Yous avez tout attaqué, tout compromis et tout perdu : c'est le dernier mot des quatre premières années du règne de Pie IX.
Mais un pape ne se décourage pas. Vous l'avez forcé à paraître armé, défiant, inquiet, et à vivre sous la protection d'une nation étrangère : il n'a pas cessé de faire le bien matériel et moral de son peuple. Le statut était plein d'espérances, que vous avez détruites ; le motu proprio est venu à sa place, avec tous les bienfaits que vous ne pouvez nier : c'est le résumé des dix années de tranquillité qui ont suivi la restauration du pouvoir de Pie IX.
Ici finit notre tache. En songeant aux spoliations qui suivirent et en attendant le jour de la réparation, deuxgrandes pensées consolent le monde catholique. Pie IX règne encore à Rome : c'est le rôle qui convient aux traditions de la souveraineté pontificale et du martyrologe romain. Le drapeau de la France couvre encore Pie IX : c'est la mission qui sied à la fille aînée de l'Église, et dont elle ne reniera jamais la glorieuse responsabilité.
« H viendra un temps, dit Gicéron, où toute pierre rappellera une histoire (1) ; » il aurait pu ajouter qu'alors toute histoire serait une leçon : car si l'histoire n'enseignait rien, il ne faudrait y voir que la science des curieux et des oisifs. Les anciens en l'écrivant ne voulaient faire que des récits ; les modernes lui demandent des arguments, les uns pour la vérité, les autres pour l'erreur. L'antiquité disait : Scribitur ad narrandum, non ad probandum. Nous disons : Scribitur ad narrandum, et ad probandum. .
Nous avons retracé les annales du pouvoir temporel ; on peut maintenant en apprécier le droit, l'exercice et l'influence.
I. Le droit qui l'a fondé a quelque chose de mystérieux et de providentiel , qui par un côté ressemble à toutes les choses humaines, mais qui par un autre les dépasse et les confond.
Rome appartient aux pontifes par le droit du temps et de la prescription : car il y a plus de dix-huit siècles qu'ils y habitent, plus de quinze siècles qu'ils y régnent de fait, plus de dix siècles qu'ils la gouvernent de droit, près de six siècles que leur possession a été universellement reconnue et acceptée, même par leurs ennemis. Cette prescription a été acquise au milieu des souffrances, des luttes et des contradictions-, à la différence de celle des domaines ordinaires,
(1) De Finibus, lib.V, ch. ni.
qui s'acquiert et se constate par une possession paisible. Ce sont d'abord trente martyrs qui, avant Constantin, achètent en quelque sorte au prix de leu/ sang le droit d'habiter Rome. Constantin se retire devant cette puissance nouvelle tant de fois abattue et tant de fois relevée. Mais les siècles suivants nous montrent Libère banni, Silvère et Marcellin morts en exil, Léon III relégué à Spolète, Léon Y détrôné et jeté en prison, Jean XII et Jean XIII obligés de s'enfuir de Rome, Benoît Y emmené en Allemagne, Benoît YI emprisonné et massacré par une faction, Jean XIV mort de faim au château Saint-Ange, Grégoire Y, Benoît VIII et Benoît IX éloignés de leur capitale, Léon IX détrôné par les Normands. Voilà les prédécesseurs de Grégoire VII : ce sont des exilés, des fugitifs ou des martyrs. Grégoire VII erre à son tour de royaume en royaume et finit par mourir en exil. Ses successeurs ont le même sort : Victor III ne peut entrer à Rome ; Pascal II tombe entre les mains de Henri V ; Gélase achève en France son pontificat ; Eugène III se retire devant Arnaud de Brescia ; Alexandre III, jeté en prison le jour même de sa consécration, passe sept ans loin de Rome; Urbain III et Grégoire VIII ne peuvent en prendre possession ; Lucius III se retire à Vérone, Grégoire IX à Pérouse, Innocent IV à Lyon, Alexandre IV à Viterbe. Après Boniface VIII, fait prisonnier à Anagni, les papes s'exilent à Avignon pour soixante et dix ans; Urbain VI, Innocent VII, Grégoire XI, Jean XXIII, habitent Gênes, Viterbe ou Gaëte ; Innocent IV s'enfuit à Florence; Alexandre VI et Clément VIII sont assiégés au château Saint-Ange. Les voyages et la mort de Pie VI, l'exil et la captivité de Pie VII, les épreuves de Pie IX ont renouvelé dans ces derniers temps le spectacle et les douleurs des anciens jours. En résumé, quarante-cinq règnes, sur deux cent cinquante-neuf, ont été troublés au dedans et au dehors, les uns parla ruse, les autres par la force, les autres par la politique, sans que la longanimité, la patience et le courage des papes aient laissé interrompre une souveraineté
toujours combattue, toujours victorieuse, toujours imprescriptible.
Rome appartient aux pontifes par droit d'acquisition et de rachat. Ils l'ont en effet cent fois conquise en la défendant, cent fois rachetée en la restaurant. Ils l'ont défendue contre Attila et contre Genséric, contre les Sarrasins du vne siècle et contre les Turcs du xve, contre les empereurs et contre les factions. Les entreprises qu'ils ont arrêtées ou déconcertées sont sans nombre; celles qui ont momentanément réussi leur ont donné l'occasion d'acquérir Rome à un autre titre. On trouve à peine un siècle sur deux dans lequel leurs États n'aient pas été occupés, démembrés ou usurpés. Les Barbares du nord, les Lombards, les Sarrasins, les empereurs francs ou saxons, les comtes de Tusculum et les marquis de Toscane, les maisons rivales des Genci, des Golonna et des Ursins, Philippe-le-Bel et Louis de Bavière, Rienzi et les Visconti, les* Espagnols, les Allemands, les Français, ont tour à tour convoité et attaqué le patrimoine des papes. La Ville sainte a été sept fois saccagée, ruinée ou incendiée. On l'a vue complètement vide, entièrement détruite, rasée de fond en comble. On y a proclamé tous les pouvoirs, et tous les pouvoirs l'ont dépeuplée et appauvrie. Alors reviennent les papes avec l'invincible patience qui les caractérise. La paix les précède, la prospérité les suit, les maisons se repeuplent, les monuments se restaurent, les arts, les sciences et les lettres refleurissent autour d'eux : Rome est redevenue la Ville éternelle.
Rome appartient aux pontifes par le droit de la société chrétienne, dont ils sont les chefs et les interprètes. C'est elle qui l'a achetée et qui la garde encore pour assurer la dignité et la liberté des papes. Elle l'a achetée en versant le meilleur de son sang pour la sauver de la ruine, en lui payant des impôts et des tributs pour l'embellir, en lui envoyant des députations de pèlerins pour y reconnaître le roi des âmes et y saluer le seul trône qu'on ne puisse ébranler. Les princes
et les peuples qui ont secouru les papes, chevaliers normands, empereurs d'Allemagne, rois de Hongrie, de Naples et d'Espagne, Français de tous les siècles et de tous les régimes, n'ont été que le bras armé de la chrétienté et les vengeurs autorisés de ce droit religieux. La milice, recrutée dans toutes les nations et dans toutes les langues pour rétablir ou consolider le pouvoir pontifical, n'a point servi en cela une cause particulière ou nationale, mais une cause chrétienne; et il n'y a pas un seul denier offert au pape, un seul soldat engagé sous ses drapeaux, une seule prière faite pour sa défense et pour son salut, qui ne soit une protestation en faveur de ce droit religieux dont la société chrétienne a le sens et la tradition. y
Rome appartient aux pontifes par le droit politique de l'Europe. Ce droit a varié dans ses principes et dans ses applications ; mais il n'a jamais hésité ni fléchi sur la nécessité de reconnaître le pouvoir temporel et de le mettre à l'abri de toute atteinte. C'est pourquoi l'on a vu la royauté pontificale, tantôt prépondérante, tantôt affaiblie, souvent secourue, mais toujours avouée par la politique. Autrefois, elle intervenait efficacement dans les querelles des peuples et des rois, et cet arbitrage heureux rendait des décisions souveraines, sous la double garantie de la foi des parties et de l'indépendance temporelle du juge. Aujourd'hui, elle demande à vivre dans une neutralité pacifique entre les diverses nations qui se disputent dans le monde l'argent, la gloire et l'influence. Cette position, unique mais nécessaire, est le fruit de tous les essais infructueux qui ont été tentés, soit pour entraîner le pape à un autre rôle, soit pour l'asservir aux caprices d'une puissance dominante. Paul IV a résisté à Charles-Quint, Pie VI au Directoire, Pie VII à Napoléon, Pie IX à la Révolution. Les papes n'ont jamais connu que deux rôles dignes d'eux : dans les temps de foi, l'arbitrage des grandes affaires; dans les temps d'indifférence et de divisions, la neutralité. Soit que le droit public ait vu
en eux les juges des nations, soit qu'il les ait considérés comme neutres, leur pouvoir temporel est demeuré la condition de leur propre existence et la garantie des droits de tout le monde.
Rome appartient aux pontifes par le droit du suffrage populaire. Mais cette élection, toute différente de celles que président la peur, la corruption ou l'entraînement, est l'acte spontané, réfléchi, prolongé, de toutes les générations qui viennent d'elles-mêmes tantôt se placer tantôt se remettre sous la tutelle du Saint-Siège, avec les démonstrations les moins équivoques de fidélité et de dévouement. Rappelonsnous S. Léon le Grand écrivant à l'impératrice Pulchérie pour s'excuser de ne pas quitter Rome, parce que sa sollicitude pour la sécurité publique l'en empêche ; l'Italie soulevée pour empêcher l'assassinat du pape Sergius ; les Romains et les Lombards réunis pour protéger Grégoire II contre Léon l'Isaurien ; les ducs de Spolète et de Bénévent défendant Grégoire III contre les attaques de Luitprand ; le pape Etienne II salué à son retour de France par le titre de père de la patrie; Adrien supplié par les peuples de l'Istrie de les recevoir dans son obéissance et sa protection ; Nicolas le Grand pleuré par ses sujets et admiré par l'univers entier ; Sergius III rentrant à Rome sur les vives prières de son peuple ; les Léon IX, les Nicolas II, les Alexandre II, n'acceptant la tiare offerte par les empereurs qu'après avoir vu leur élection acclamée par les Romains ; Grégoire VII élu roi aux cris unanimes du clergé et de la foule ; Calixte II délivré par ses propres sujets de l'antipape Bourdin, son rival, et ramenant, en reconnaissance de ce bienfait, l'abondance et la splendeur dans la ville qui le bénit.
On citera plus tard Alexandre III rentrant à Rome au milieu d'un peuple à genoux ; Innocent III la gouvernant, sans contestation et sans partage, sur les ruines des autorités usurpées qu'il avait fait rentrer dans le néant ; Boniface VIII
vengé par les Romains de l'attentat d'Anagni ; les sept papes d'Avignon rappelés du fond de leur exil par la voix des saints, des orateurs et des poètes ; Grégoire XI rétablissant enfin le siège pontifical au milieu d'une ville tout en ruine, mais d'un peuple tout en joie.
Que n'a pas dit le peuple romain des pontifes du xve et du xvie siècle? Innocent VIII a été proclamé l'ami de la patrie, Alexandre YI l'homme du peuple, Jules II le libérateur de la Péninsule, Léon X le père de la renaissance et de la religion. Les voyageurs des âges suivants n'ont recueilli sur les papes que des témoignages de reconnaissance. Quand la Philosophie règne en France, le peuple romain se déclare satisfait de ses rois ; quand la Révolution exile nos princes, Rome leur offre un asile à l'ombre du trône qu'elle ne cesse de bénir. Si l'usurpation le renverse, Rome le regrette, malgré les efforts d'une administration étrangère; si on le restaure, la joie, l'admiration, la fidélité éclatent de toutes parts. Enfin les efforts des sociétés secrètes, les préventions semées par une presse coupable, les menaces du poignard, n'ont pu empêcher Pie IX de recueillir trois fois déjà dans son règne les suffrages unanimes de son peuple : en 1846, en 1850 et en 1857; à son avènement, à son retour, et dans la visite de ses États.
Rome appartient aux pontifes par le droit des chartes et des contrats. Si le sceau des princes est le gage le plus sacré de leur parole, c'est quelque chose assurément qu'une souveraineté qui présente, depuis le vne siècle jusqu'au xvie, des titres rajeunis d'âge en âge, par Pépin, Charlemagne, Louis le Débonnaire, Lothaire, Othon le Grand, Frédéric Ier et Frédéric II, Rodolphe de Habsbourg, Charles IY, Frédéric III, Maximilien. Si le serment d'un peuple a de la valeur, c'est quelque chose qu'une souveraineté jurée et reconnue, dans chaque ville et dans chaque bourgade à l'avènement de chaque pape; regrettée chaque fois qu'elle s'éclipse, acclamée chaque fois qu'elle reparaît, et qui n'a jamais oublié, un seul
jour, ni un seul de ses titres ni un seul de ses sujets. Si les revendications d'un prince méritent de l'attention , c'est quelque chose qu'une souveraineté dont plus de deux cents papes ont successivement affirmé le besoin, montré les titres, répété les droits, sans vouloir ni les aliéner ni les étendre, déclarant qu'ils les possédaient, non pour eux-mêmes, mais pour Dieu et son Église, non comme seigneurs mais comme mandataires. Les dynasties humaines ont aussi leurs chartes, et les derniers représentants des races déchues essayent de les faire valoir ou du moins d'en rappeler le souvenir ; mais à la longue ces droits s'oublient ou s'infirment , le temps altère les fidélités les mieux éprouvées, et les plus fières maisons finissent par douter de leur propre rétablissement. Celle d'Anjou a fini loin de Naples, celle des Stuarts n'a jamais revu Londres. Il en est autrement de la dynastie des papes : leur droit ne s'affaiblit point dans l'exil, leur trône ne saurait être usurpé plus d'un jour, leur retour est aussi certain que leur exil est fréquent, et si c'est la loi de la royauté pontificale d'être toujours bannie, c'est aussi sa loi d'être toujours restaurée. Les premières chartes qui constatent le pouvoir temporel des papes, les premiers serments qui leur ont été prêtés, les premières réclamations qu'ils ont élevées contre leurs oppresseurs, sont aussi sacrés dans le xixe siècle que dans le vme ; Pie IX parle comme Grégoire II, comme Etienne, comme Adrien, et, par une exception unique, les plus vieilles chartes de nos histoires, qui ne sont plus que des souvenirs pour les autres États, sont encore dans les États du pape des titres à l'appui d'un droit. II. Il n'y a donc pas en Europe, selon l'expression du comte de Maistre, de souveraineté plus justifiable que celle des papes ; elle est comme la loi divine : justifieata in semetipsa. Son exercice n'est pas moins merveilleux que sa fondation : car, en l'étudiant, on reconnaît, dans la manière seule dont les papes ont régné l'élément surnaturel et divin à côté de l'élément naturel et humain. L'instinct du peuple avait bien
jugé en choisissant les papes pour maîtres : il devinait en eux des souverains plus justes, plus doux, plus miséricordieux et plus éclairés que les autres, en tant que vicaires du Christ. On peut sans doute distinguer par la pensée le pouvoir spirituel du pouvoir temporel clans les mains des papes ; mais il est impossible aux papes de ne pas les confondre en pratique. Supposer que le roi de la Rome chrétienne oublie tout à coup son caractère divin dans les fonctions de la royauté; puis, qu'il p^rle et qu'il agisse sous l'empire de cette distinction : c'est supposer l'impossible. On substitue ainsi une question de métaphysique à une question d'histoire, une théorie à une réalité. Il est évident au contraire que, dans tout ce qui regarde le gouvernement, la législation, l'ordre public, le vrai progrès, les papes n'ont pu échapper à l'influence continue de leur caractère auguste, de leurs préoccupations incessantes, de leurs fonctions sacrées. Gardiens de la justice, ils la connaissent mieux que personne ; ils ont dû mieux que personne en faire l'application à leur peuple. De là ce signe distinctif qui marque leur administration entre toutes les autres : cette administration est toujours consciencieuse, parce qu'elle est essentiellement chrétienne. Elle n'est point, comme on le lui reproche, stationnaire et rétrograde ; elle porte au contraire la marque du vrai progrès.
Cette marque éclate d'abord dans toute sa splendeur tant qu'on peut comparer à Rome le pouvoir des papes à celui des empereurs de Constantinople . Les Romains préféraient naturellement des maîtres soigneux de leurs sujets à des maîtres qui les avaient abandonnés. En échange des décrets tyranniques qui glorifiaient Eutychès, brisaient les images, imposaient les caprices d'une femme ou d'un eunuque, ils eurent des lois qui respiraient la foi, la justice, la clémence. Ce fut un progrès pour les États de l'Église d'échapper ainsi à la mort et de reprendre rang à la tête des nations.
Le même caractère se soutient dans le ixe siècle, quand l'empire de Charlemagne tombe en dissolution; dans le xe,
au milieu des désordres du temps et des hontes de la papauté ; dans le xie, malgré l'intervention des rois d'Allemagne. S'il y a à Rome des actes de rébellion, de fureur et de barbarie, c'est quand les factions y dominent ou que les empereurs s'en emparent. S'il y a des jours de paix, c'est quand les papes recouvrent leur autorité. C'était un progrès que de vivre encore dans des temps où le reste du monde ne connaissait plus ni roi ni juge.
Mais voici les Grégoire VII et lesCalixte II, les Alexandre III, les Innocent III, les Grégoire IX. Tout renaît autour d'eux. La liberté se réveille avec la foi, le courage avec la liberté. Rome sent un prince et le monde un pape. L'exercice du pouvoir temporel est empreint de sérénité et de grandeur. Il est large, libéral, éclairé, parce que ce sont des saints qui en sont les dépositaires et les instruments. C'est Alexandre III, qui s'unit à la ligue lombarde et qui émancipe du joug des Allemands Rome et l'Italie ; c'est Innocent III, qui détruit toutes les puissances usurpées, mais qui respecte et confirme tous les droits acquis ; c'est Clément III, Grégoire IX et Innocent IV, qui garantissent les libertés municipales des Romains; c'est Grégoire XI, Boniface IX et Martin V, qui reconnaissent aux villes des Romagnes et de l'Ombrie leurs vieilles franchises; c'est Nicolas V, qui renouvelle les privilèges de Bologne et qui va jusqu'à lui permettre d'avoir un ambassadeur à Rome. Voilà les progrès de la liberté.
Quand l'unité administrative remplace en Europe le morcellement féodal, cette révolution qui s'accomplit dans les autres États au milieu du sang et des ruines, mieux préparée dans les États de l'Église, y devient le fruit de la sagesse et du temps. Une bulle de S. Pie V, appliquée avec persévérance, fait plus pour achever cet ouvrage que ne font ailleurs les armes, la violence et les confiscations des rois. Voilà les progrès de la centralisation.
Rien n'est donc moins immobile que l'administration pontificale. Nous l'avons vu tendre, au contraire, avec une perse-
vérance inouïe, à améliorer sans cesse les lois, les mœurs, les institutions clu^ pays. Pendant le séjour d'Avignon, les papes croient tout, jusqu'aux promesses de Rienzi, pour essayer de faire le bien de leurs sujets. Ils découvrent Albornoz et le revêtent, dans ce but, des pouvoirs les plus étendus : c'est le modèle des conquérants, des législateurs et des politiques. Ils envoient Anglicus pour achever son œuvre : c'est le modèle des administrateurs. Voilà le progrès dans les institutions et dans les lois.
Si les vicaires affectent la tyrannie, les papes les combattent et les renversent. Si leurs propres parents veulent s'emparer des domaines de l'Église, les papes s'en interdisent l'aliénation. Que les charges et les revenus de l'État ecclésiastique deviennent plus tard la proie d'un nouveau népotisme, une nouvelle constitution remédie encore à cet abus. Voilà le progrès dans les utiles changements.
On peut citer parmi les serviteurs des papes des hommes indignes de leur confiance, qui ont trafiqué de la justice, abusé des armes, opprimé les fidèles; mais on ne citera pas un seul pape qui ait mérité par un seul acte le nom de tyran. Les papes ont fait la guerre, mais jamais leur guerre ne fut offensive; ils ont passé des traités, mais jamais traité n'a été violé par eux; ils ont promis, renouvelé, ou donné des franchises, mais l'observation de leur parole a été poussée jusqu'au scrupule. Ils prêtent des serments, mais ils y demeurent invinciblement fidèles. N'en soyons point surpris : l'amour" de la paix, le respect des contrats, la reconnaissance des droits d'autrui, la fidélité au serment, sont pour les papes des bornes immuables, parce que ce sont des principes. Ainsi l'exercice de leur autorité est à la fois limité et plein de mouvement. En demeurant immobile dans ses principes, le souverain pontife est toujours progressif dans ses actions.
III. Si l'exercice du pouvoir temporel des papes a été renfermé dans les limites à peu près invariables d'un petit État, son influence a rayonné sur la catholicité tout entière. Une
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fois établi et fixé, il ressemble au soleil immobile autour duquel la terre accomplit ses révolutions. Toutes les parties qui la composent sont successivement éclairées par l'astre divin ; la chaleur s'épanche avec la lumière, et plus on approche du foyer plus on en ressent l'influence.
Cette influence n'a cessé de se faire sentir dans deux ordres d'intérêts bien distincts, dans le monde matériel et dans le monde moral, en politique comme en religion.
A peine, en effet, la souveraineté temporelle est-elle établie à Rome, que les nations chrétiennes, jusque-là confuses et mêlées ensemble, s'organisent, s'étendent et se développent. Ce que la divine Providence avait préparé dès le principe eut alors sa pleine manifestation. L'Italie commence : Milan, Florence, Gênes, Venise, deviennent des États florissants, parce que l'ombre protectrice du pouvoir temporel se projette du haut% du trône pontifical sur le reste de la Péninsule : « Rome, dit Gioberti, a fait tomber par les papes les fers des esclaves, a brisé la verge des despotes, broyé les glèbes, purgé le sanctuaire, créé la commune, agrandi les bourgs, restauré les villes, protégé les républiques et jeté les semences des progrès qui suivirent. » — « La papauté, dit-il encore, est la seule grandeur vivante de l'Italie. Le pape fut le créateur du génie italien (1).»
Mais l'action du pouvoir temporel dépasse de beaucoup les bornes de l'Italie. Écoutons Chateaubriand : « C'est une chose généralement reconnue que l'Europe est redevable au Saint-Siège de sa civilisation (2); >» M. Balbo : « Si l'Europe a été la source de la lumière pour l'univers, Rome l'a été pour l'Europe (3) ; » M. Guizot : « A tout prendre, cette influence a été salutaire ; non-seulement elle a entretenu et fécondé le mouvement intellectuel en Europe, mais le système des doctrines et des préceptes au nom desquels elle imprimait le mouve-
(1) (résulta moder no, ch. n, et Primato civile e morale degli Italiani. Proies
(2) Génie du christianisme.
(3) Discours au parlement de Turin, 1848
ment était très-supérieur à tout ce que le monde entier avait jamais connu (1). »
Ces témoignages sont justifiés par les faits. Qu'était l'Espagne? Une terre partagée en deux camps, dont les Maures occupaient la meilleure partie et où les chrétiens ne possédaient plus que quelques montagnes. Mais les conciles de Tolède commencent sous l'autorité des papes ; les princes viennent s'y asseoir avec les évêques : l'Espagne s'organise peu à peu sous l'action combinée des deux pouvoirs et elle sort du sanctuaire, la croix d'une main et l'épée de l'autre, pour affranchir la Péninsule. Qu'était l'Angleterre? des marais habités par les Saxons et les Angles, envahis par les Danois, conquis par les Normands. Mais Rome, après y avoir envoyé des missionnaires, ne l'abandonne point aux instincts de ces races grossières. Elle veut que l'évêque rende la justice avec le comte, et les premières assemblées de la nation, où les lois s'ébauchent, sont des synodes autant que des parlements. Qu'était la France? une monarchie trois fois remise au berceau, entourée d'ennemis et hérissée de barrières inexpugnables. Avant qu'elle devint définitivement sous S. Louis la tête des croisades et des nations, que n'a-t-elle pas dû à la politique des papes? Les papes ont sauvé en France la famille, la société, la dignité royale. Ils ont conseillé Hugues-Capet, excommunié Robert, contrarié les passions et la mollesse de Philippe Ier, rappelé à Philippe-Auguste les devoirs sacrés de son premier mariage. Laissez- les, du haut de ce trône que les siècles leur ont fait, avertir, réprimander, lier et délier. Il faut empêcher les mariages entre parents qui épuiseraient le sang des maisons royales. Il faut favoriser, par l'ascendant de la plus haute politique, le rapprochement des peuples entre eux en obligeant leurs chefs à chercher des épouses, non dans leurs familles, mais chez leurs voisins. Il faut rappeler aux rois la religion du serment, les chartes jurées, la nécessité de régner, non
(I) Histoire générale de la civilisation en Europe, cliap. vu, p. 220.
selon leurs caprices ou leurs passions, mais selon Dieu et l'Évangile. L'obéissance commandée au peuple, les restrictions imposées à l'autorité des princes, le grand enseignement donné aux uns et aux autres pendant tant de siècles, les relations mutuelles établies entre les nations, leurs alliances, leurs traités, leur accord, tout ce vaste ensemble de lois communes qui les rapprochent et de coutumes particulières qui les distinguent, la société chrétienne, en un mot, eût-elle existé, si l'on avait eu un pape errant, sans autorité ni domaine, au lieu d'un pape universellement reconnu pour le chef,* le guide, le législateur du monde, et placé au-dessus des couronnes par l'opinion des peuples et la vénération des rois?
Les intérêts religieux de l'humanité sont liés, comme ses intérêts politiques, à l'existence du pouvoir temporel ; la foi a toujours profité de la splendeur et de l'indépendance des papes. Elle redoutait les Sarrasins, qui inondaient au ixe siècle les côtes de l'Italie, et qui vinrent jusque sous les murs de Rome : Grégoire IV et Léon Y ont sauvé la religion, parce qu'ils avaient des murailles pour y abriter la croix. La foi s'effraya dès le xie siècle des progrès des Turcs : dès le xie siècle Sylvestre II signale le danger , Victor III donne aux Italiens les premières armes, Urbain II suscite la première croisade. Dans les âges suivants, l'influence des papes sur les guerres saintes demeure la même. Pendant deux siècles, les rois et les peuples fournirent à ces grandes entreprises des vivres, des soldats, des vaisseaux ; mais après la mort de S. Louis ce sont les papes seuls qui soutiennent et qui animent la cause commune. D'Avignon aussi bien que de Rome partaient continuellement des galères pour visiter les côtes de l'Asie, soutenir les chrétientés chancelantes, retarder la ruine de Gonstantinople et l'apostasie de l'Orient. Quelle éloquente justification de leur souveraineté temporelle que le noble emploi de ces deniers, de ces armes, de cette influence ! Les papes n'eussent-ils retardé que d'un jour le triomphe de la barbarie et de l'impos-
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ture, il faudrait encore bénir le sceptre qui aurait arrêté ces odieux triomphes. Mais quand on songe que cette lutte a duré six cents ans; qu'elle s'est produite en Espagne, en Italie, en Grèce, en Hongrie ; qu'elle a été couronnée par la victoire de don Juan à Lépante et de Sobieski devant Vienne, qui oserait regretter les taxes imposées aux peuples de l'Occident pour une si noble cause ? qui oserait disputer aux papes ce coin de terre où ils ont veillé avec tant de sollicitude aux intérêts de la foi?
Il reste encore de pacifiques croisades à terminer : ce sont les missions. Laissez au pape un trône pour tenir de plus haut les rênes de l'empire des âmes et diriger d'une main plus libre ces armées d'apôtres à travers des espaces immerises de terre et de mer; laissez-lui des trésors pour mêler aux sueurs des missionnaires les semences sacrées de l'aumône ; laissezlui le prestige de la puissance temporelle, pour qu'il demeure entouré, comme auparavant, de considération et d'honneur, et que les petits neveux de ceux qui sont venus du fond de l'Orient vénérer le représentant de Jésus-Christ sur le trône de S. Pierre, et déposer à ses pieds les présents des califes ou des rois barbares, suivant aujourd'hui le même chemin, reviennent dans la même ville et retrouvent le successeur de Pierre assis dans la même puissance et dans la même majesté. Ils ont été accoutumés à voir un roi dans le pontife suprême. Quelle serait l'excuse de l'Europe civilisée, si les derniers-nés de la civilisation ne retrouvaient un jour dans le pape qu'un sujet ou un captif?
Les contre-épreuves n'ont pas manqué pour montrer combien le pouvoir temporel est nécessaire à la foi. Dans tous les lieux où il a été contesté, entravé ou amoindri, la religion n'a jamais cessé de se plaindre. Les puissances civiles et spirituelles ont été en lutte aussitôt que l'on a essayé de troubler l'ordre établi de Dieu. Le premier résultat de cette situation est de rendre les relations entre les deux puissances difficiles, de créer des jalousies et des conflits de juridiction, et de don-
ner aux droits les plus certains le titre et le caractère de pures prétentions. Quelquefois tout se borne, comme dans les querelles des papes avec Louis XIV et avec Joseph II, à révéler une jalousie inquiète et à faire éclater un simple conflit; mais combien de fois l'usurpation des domaines pontificaux n'at-elle pas été le prélude des envahissements de la puissance se-. culière sur la puissance spirituelle ! Si le pape vit à Rome sous les lois d'un maître, on a les élections du xe siècle, suspectes de simonie, entachées de violence et terminées au profit de sujets indignes. Si le pape erre loin de Rome, à la merci d'une nation étrangère, on met en doute sa liberté et sa conscience; l'opinion infirme ses décrets; on soupçonne ou l'on devine l'influence qui le domine, la parole qui le menace, la main qui l'opprime. Le séjour des papes à Avignon et les misères du grand schisme sont des leçons assez dures et assez longues pour que la papauté s'en souvienne. Elle sait que l'action de la foi diminue en raison directe de la dépendance temporelle des pontifes ; qu'on n'a jamais pu, ni au moyen âge ni dans les temps modernes, trouver pour elle une condition mixte entre l'asservissement et la royauté; que ce problème est plus insoluble que jamais, et qu'il n'y a pour le chef de l'Église qu'à choisir entre un trône ou une prison. Elle montre enfin, par un contraste frappant, quelle différence il y a entre le pape libre et le pape asservi, toutes les fois qu'il signe des traités. Les concordats de 1516 et de 1801, passés entre deux puissances indépendantes dans leur sphère, sont encore la loi d'une grande nation; le concordat de Fontainebleau, signé par un pape captif, obsédé, menacé, est une page qu'on voudrait effacer des annales de la France, et qui demeure dans celles de l'Église toute baignée des larmes de Pie VII.
L'histoire le demande donc et la logique le conclut avec la dernière rigueur :
Que le pape demeure roi : c'est la condition que Dieu et les temps lui ont faite, pour qu'il agisse au nom de la société chrétienne sur les peuples, sur les lois, surles traités, et que,
si son influence n'y domine pas, sa neutralité soit du moins élevée, par le respect de tous, au-dessus des contestations particulières et des rivalités nationales. C'est le vœu de la politique.
Qu'il demeure roi, de peur qu'on n'asservisse la religion au despotisme ou à la démagogie, et qu'il n'y ait plus une voix au monde pour signaler aux peuples les excès de la licence et aux rois les excès du pouvoir. C'est le vœu de la liberté.
Qu'il demeure roi, de peur qu'on ne trompe les espérances et les manifestations de l'humanité tout entière. Jamais à aucune époque on n'a vu toutes les races tendre leurs mains vers le vicaire de Jésus-Christ avec autant d'unanimité, d'empressement et de sympathie. C'est un instinct de la nature, lorsque la tête est frappée, que tous les bras se lèvent pour la défendre. Huit cents évêques, deux cent mille prêtres, deux cent millions de fidèles, ont obéi à cet instinct. Le sentiment de l'Eglise est devenu si universel, si puissant, si vivace, qu'il a entraîné avec lui la philosophie, l'hérésie, ce qui reste au monde de libéralisme sincère, de démocratie honnête et d'humanité clairvoyante. C'est le vœu du christianisme.
Nous avons commencé ce livre sous le titre : du Pouvoir temporel des papes ;. nous le terminons en concluant pour lui au nom de la justice, du progrès et de la liberté.
C'est la justice qui est la racine de leur droit; c'est le progrès bien entendu qui est la règle de leur gouvernement; c'est la liberté des nations et des consciences qui est le fruit de leur indépendance temporelle.
Il n'y a point, à proprement parler de question romaine. Tout se réduit à savoir, quand on la remet sur le (apis, si le monde doit ou non renoncera la justice, reculer vers la barbarie et s'évanouir dans la servitude.