L'ÉTAT LIBRE ET L'ÉGLISE LIBRE (I
J'ai attaché une grande importance à élodder les principes qui devraient régler les rapports de l'Église avec les sociétés modernes.
II n'est plus nécessaire que je me sépare ici de la politique qui se résume dans use habileté permanente contre le clergé. Obligé de rr connaître ce qui saute aux yeux de tous les libéraux italiens, je sais que le clergé est aujourd'hui dans son ensemble un adversaire redoutable et puissant, contre lequel on doit défendre vigoureusement les droits de Tindépcndance nationale et de la liberté constitutionnelle. Mais je ne saurais voir dans cet état de choses qu'un antagonisme déplorable qui doit cesser avec les progrès de la liberté. Un ancien disait : traite ton ami comme s'il devait devenir ton ennemi. Je prends ici la contre-partie de cette maxime peu bienveillante. En nous défendant contre notre ennemi d'aujourd'hui, nous ne devons pas oublier que nous voudrions trouver chez lui un ami sincère. J'ai déjà observé que les révolutions contemporaines surtout ont amené «ne lutte entre le clergé et la société laïque. Je dois ajouter ici que partout la lutte a fini par faire place à la réconciliation. Cest oe qui est arrivé tn France et en Espagne» où les passions hostiles an clergé ont été
(1) Ces considérations finales ont été écrites en français par M. Bon-Compagni. mes témoignent combien les Italiens qui combattent le pouvoir temporel avec la convictioD la pins raisonnée, tiennent à la liberté de TÉglise.
beaucoup plus exaliécs qu'elles ne le sont Sfnjourd'hul en Italie. G^'la prouve que ni les gouvernements ni les nations no doivent voir dans cette hostilité un état régulier et durable. Mais ce dont il faut encore tenir compte, c'est que dans ces pny?, la pacification no s*est pas faite par ceux qui avaient engagé la lutte contre le clergé, mais par des hommes plus habiles qu'eux qui ont reconnu combien la luUe était funeste. Aussi la paix a-t elle i!té stipulée au préjudice de i'espril libéral. C'est ce résultat qu'on doit éviter en Italie.
L'Église a besoin de la liberté. De tous les biens de ce monde c*est le seul qu'elle demande à Dieu : seeurd iibi serviat libirtnte. Elle y a droit en vertu des principes libéraux qui sont l'âme de la civilisation moderne. L Église ne saurait trouver de garanties sérieuses pour sa liberté, que dans les institutions, dans les lois, dans les mœurs qui garantissent la liberté civile et politique. Celte idée, exprimée par la formule l'Église libre dans VÈtcU libre, résume ce qu'il y a de véritab'ement libéral dans l'esprit moderne. M. de Montalembert l'avait déjà proclamée ; M. de Cavour l'a présentée comme la base du nouveau droit public ecclésiastique italien, comme la compensation offerte à l'Église pour l'abolition inévitable do pouvoir temporel du Pape. On se fait une fausse idée de la liberté, lorsqu'on veut y voir ou la défaite du parti rétrograde ou la toute-puissance de la démocratie. Il n'y a de véritable liberté que celle qui est garantie à touF, à la nation et aux individus, aux associations et aux institutions permanentes, à celles qui représentent les plus anciennes traditions de notre civilisation, comme à celles qui représentent des idées et des intérêts nouveaux. C'est là le seul terrain sur lequel la réconciliation de l'Église avec litalie soit possible et même facile.
Cependant nous avouerons que l'Église, ou plus exactement la hiérarchie ecclésiastique, pour définir la liberté qu'elle réclame, part d'un principe tout différent. Ce qu'elle regarde comme la base de sa liberté, ce sont toujours les immunilés du moyen âge : la société politique n'a aucun droit sur le prêtre; elle ne peut toucher ni à sa personne, ni à ses propriétés, ni à son pouvoir, sans offenser son autorité spirituelle ; tant que lo Pape, chef visible de l'Église, n'y a pas renoncé, on ne saurait diminuer ^es droits sans sacrilège. Rome et une assemblée d'évèques ont déclaré que dans les circonstances actuelles, la conservation du pouvoir temporel du Pape est indispensab'e à l'Église. Devant cette déclaration, toute discussion devrait cesser; il serait inutile d'invoquer ni le droit de la population romaine, ni celui de Tltaiie. Ainsi, d'après le système de la cour de Rome et de la hiérarchie ecclésiastique, le critérium qui doit décider les questions relatives aux droits de lÉglise serait : l'utilité ou la nécessité du catholicisme déclarée par le Pape et les Évéques. Entre ce système et celui de lÉglise libre dans l'État libre il y a tout un abîme. Pour que PItalie abandonne la formule que M. de Cavour lui a enseignée et pour qu'elle vienne à accepter celle de l'assemblée des évoques réunis à Rome, il ne faudrait rien moins que le triomphe de la réaction. Un grand fait nourrit encore les espérances de ceux qui invoquent cette réaction, c'est Toccupa-
lion de Rome : elle a commencé par une équivoque. Elle fut, en effet, prônée à la fois au nom des principes démocratiques par M. Jules Favre, et au nom des principes contraires par M. de Montalembert, qui ne parlait pas alors de VÉgliie fibre dans VÉtat libre, mais qui, à la tribune de r Assemblée nationale, réclamait, pendant le bombardement de Rome, une expédition de Rome à rintérieur. Elle nous présente aujourd'hui la France tendant la main d'un cété au gouvernemennt qui proclame l'Italie une et libre avec Rome pour capitale, de Tautre à celui qui protège Gipriano La Gala et ses complices, aGn d'empêcher la réalisation de celle unité : pour les uns, elle est la pierre d'attente sur laquelle doit se relever la réaciion ;' pour les autres, elle n'est qu'un fait transitoire qui ne saurait se prolonger indéfiniment et qui ne peut disparattre que pour laisser le champ libre aux principes dans lesquels le royaume d'Italie, inauguré sous les auspices de la France, a trouvé sa raison d être.
Je ne reviendrai pa« sur cette question que j'ai déjà traitée longuement. Si mes paroles pouvaient être écoutées de ceux qui sont autorises à parler au nom du clergé, je me permettrais de leur faire remarquer qu'il est aujourd'hui très-imprudent de baser ses espérances sur la réaction Les réactions arrivent ordinairement le lendemain du jour où les révolutions ont échoué. La violence et le délire qui les accompagnent sont Ic^ symptômes d'un état maladif pour les nations qui vivent dans l'atmosphère de la civilisation moderne. La réaction ne saurait accompagner une vie saine et vigoureuse. Avec quelle joie en 1849 on a célébré les funérailles du libéralisme î Avec quel dédain les grands esprits d'alors regardaient ce petit Piémont qui restait seul à conserver ses libertés constitutionnelles que Tannée précédente avait vues nattre l Quelques année3 après, avec quels cris de jo'o n*a-t-on pas salué ce concordat autrichien qui faisait briller dans tout son éclat les vues profondes d'un gouvernement qui avait été assez sage pour abolir deux fois en trois ans les libertés constitutionnelles qu'il avait promis de maintenir, et qui montrait à l'Europe les voies nouvelles dans lesquelles elle devait ontrer! En présence rie ces faits, on écoutait avec dédain quelques esprits attardés qui disaient qu'un an de réaction ne suffisait pas pour détruire l'œuvre de toute la civilisation moderne, dont le progrès politique n'a été jusqu'ici qu'une longue préparation au triomphe de l'esprit libéral.
Aujourd'hui en sommes-nous encore là ? Dd gouvernements absolus il n'y en a plus que deux en Europe, celui do Russie et celui de Rome. A raison ou à tort le gouvernement autrichien a des prétentions au libéralisme; or, dès que ses gouvernés se sont aperçus qu'ils avaient un peu de liberté, voilà qu'ils ont réclamé l'abolition du concordat. Le petit Piémont s'est fait gloire de disparattre dans ce royaume d'Italie dont il a été le ?erme et qui a absorbé toutes Ips monarchies absolues italiennes, à l'exception d'une seule. Les dernières élections françaises sont venues dire qne la partie intelligpnte de la nation veut des libertés sérieuses, avertissement important parce que les révolutions n'ont pas aboli le droit divin, mais que le véritable droit divin est celui de l'intelligence cl de la
liberté hnmaine^ fille de Dieu, à qai il a délégué le gouyernement de ce inonde, et non à des légitimités décrépites.
Ces considérations démontrent assez que le système qui invoque aujourd'hui la liberté de rÉq[lise, .telle qu'on Tentendait au moyen âge, n3 saurait prospérer au milieu de notre civilisation. Il s'est tenu naguères à Malinesun congrès catholique; jamais réunion aussi nombreuse et aussi importante n'avait représente le parti catholique, puisque paru' catholique il y a. Comme on devait s'y attendre, les attaques contre le mouvement italien, contre le gouvernement du nouveau royaume, contre les libéraux belges, contre M. Renan, n'ont pas manqué. Cependant un grand fait s'est produit personne dans cette pieuse assemblée ne s'est levé pour vanter les bienfaits du système qui invoque l'absolutisme, le privilège et rinto'érance con^me les alliés naturels du catholicisme, à moins que cette voix, si elle s*y est fait entendre, n'ait passé inaperçue. Par contre, la paro'e de M. de Montalembert est venue expliquer la fameuse maxime : LÊglise libre dans l'Étal libre^ qu^un grand ampable avait voulu s'approprier. Cette di^signation peu parlementaire, et encore moins charitable* paraissait promettre une réfutation véhémente des doctrines de M. de Cavour. En lisant les fragments du discours de M. de Montalembert, tels que les journaux les ont rapportés, les amis du grand ministre italien ont vu que pour mériter l'appui du Pdrlcment et de la nation qui lui accordaient leur confiance, M. de Csvour n'aurait pu dire ni mieux ni autrement que Pilluslre orateur caih»! que, qui prouvait, à Malines, que « rÉglisc ne peut plus ôtro libre qu'au sein de la liberté générale,» et que <t les catholiques doivent donner la liberté religieuse là où ils sont !es maîtres, pour l'obtenir où ils sont esclaves. »
Seulement dans ce discours incons^^qucnt, qui n'aurait pas été prononcé impunément à Rome, il aurait été difficile de trouver les prémisses du système qui invoque les droits du catholicisme pour imposer à Rome et à l'Italie Id conservation d'un pouvoir qui est la négation de toute liberté civile, politique et religieuse. A son tour, un grand dignitaire de TËglise, le cardinal Wifemao, est venu rendre hommage aux libertés de son pays et déclarer qu'elles mettent à l'abri de toute atteinte les droits des catholiques, même sous une monarchie qui p'ace à la tète de l'Étal le chef d'une autre communion chrétienne.
Ainsi tout prouve que le catholicisme ne saurait fonder ses espérances sur la réaction absoIuti>te, et qu'aujourd'hui cette grande religion ne saurait trouver des garanties sérieuses que dans les libertés constitutionnelles.
Mais il ne saurait y avoir de libertés sérieuses que celles qui, loyalement garanties d'un c^té, sont acceptées de l'autre avec une loyauté égale. Aussi, je le dis avec un profond regret, aujourd'hui le principe salutaire de l'Église libre dans l'État libre ne saurait être appliqué, la liberté ne sera franchement acceptée, ni franchement assurée en Italie tantrque totu les chefs du clergé n'auront pas renoncé loyalement, et sans arrière-pensée, aux privilèges et à la domination.
Est-il vrai, comme on le dit sans cesse, qu'avec les dispositions du parti libéral italien, le clergé et les calholiqufs ne peuvent prendre aa sérieux le programme de M. de Gavour ? Si cela était, aucun programme ne serait plus dangereux que celui qui est hostile à toute innovation et qui est mis en avant par les organes officieux et offlciels de l'Église. Le parti libéral et le gouvernement itaiien ne seraient pas disposés à respecter les principes de la liberté constitutionnelle, et ils seraient disposés à respecter les privilèges du moyen Agel Si cela était, il ne resterait aux adversaires que BOUS combattons qu'à courber la tète devant Dieu et à se résigner à un martyre heureusement devenu beaucoup moins cruel de nos jours quHl ne l'était aux premiers siècles de l'Église.
Mais qu'y a-t»il de vrai dans les reproches qu'on nous adresse? En Italie» il faut distinguer trois choses : l'esprit du libéralisme moderne, Texcitation qui accompagne nécessairement toute grande révolution, le caractère particulier de la révolution italienne.
^n g^éral l'esprit du libéralisme moderne a été peu favorable à la liberté de l'Église. J'en ai indiqué les causes ailleurs, et je ne les répéterai pas ici. £o France et en Espagne, où le parti catholique excite de nos jours le plus de fanatisme, la lutte contre le clergé a été bien plus acharnée qu'elle ne Test maintenant en Italie. Dans l'Italie actuelle, il n'y a pas seulement une réforme des institutions et des lois, mais la revendication de 1 indépendance nationale. Avec ces deux faits d'une immense importance, il y a une révolution qui a déplacé les bases de la souveraineté. Il ne faut pas oublier que toute révolution est une guerre, qu'elle soulève des passions ardentes» qu'elle laisse des vainqueurs et des vaincue. Ces conditions sont peu favorables pour fonder la liberté, surtout quand ceux qui en établissent les conditions sont les vainqueurs, ceux à qui on Taccorde tout les vaincus. Le mouvement italien actuel a un caractère spécial, c'est d'avoir fait la plus grande révolution de ce pays et une des plus grandes qui se soient faites dans le monde, sans encourager aucune des mauvaises passions révolutionnaires. C'est là son honneur ; ce sera sa gloire, si elle accomplit son œuvre en restant fidèle à ce programme.
La révolution italienne a deux grands ennemis : le Pape et rAutricbe.
Le Pape (si j'en juge d'après las actes de son gouvernement), est do beaucoup le plus acharné. Cette circonstance complique toutes lee difficultés ecclésiastiques que la révolution rencontre sur son chemin ; elle lui rend impossible de les résoudre dès à présent, par le seul principe qui conduirait à une situation satisfaisante pour tous : celui de V Église libre dam l'État libre, parce que, placés dans la dépendance absolue du Pape, les évéques qui représentent la hiérarchie ecclésiastique, ne sauraient pas se placer sur un terrain où il soit possible d'ouvrir avec VÈtat libre une discussion amicale qui aboutisse à fixer à la liberté de l'Ëgliaedee conditions qui soient acceptables pour tous.
Malgré toutes ces excitations, si l'on considère dans son entMOibie la morale de la conduite de la révolution italienoe envers le clergé, on doit reconnaître qu'elle n'a pas démenti son caractère do nodératiM. Les lois
qu'elle a appliquées en matière ecclésiastique sont celles du Piéadont constitalionnel ; plus on moins bonnes, elles étaient toutes inspirées par un esprit de transaction qui reconnaissait la nécessité de répondre aux exigences de l'esprit nouveau, mais qui ne voulait pas traiter ie clergé en ennemi.
On a sagement mis de côté les dispositions du Gode qui auraient pu donner lieu à l'application d'une peine contre les ministres du culte qui r?rusaient leurs prières pour la célébration des fêtes nationales, et on les a laissés tranquilles. Rome a défendu au clergé des provinces méridionales les prières publiques pour le roi d Italie. L'intention politique qui avait dicté cet ordre aux provinces sur lesquelles la réaction fondait ses espérances, n'était pas douteuse. Devant cette provocation, le gouvernement a eu la sagesse de déclarer que les ministres du culte ne pouvaient pas se regarder comme obligés à des prières que l'autorité ecclésiastique défendait, maH que ceux qui auraient fait des prières publiques pour les souverains déchus seraient sévèrement punis. Il fut fait à la Chambre des Députés la proposition de soumettre, non l'exercice des fonctions ecclésiastiques, mais la jouissance des droits temporels que la loi attribue aux minisires du culte, à la prestation d'un serment par lequel ils se seraient obligés k ne rien entreprendre contre l'unité et la liberté de ritalte. Le ministère et la Chambre furent unanimes pour repousser cette proposition. Tous ces faits prouvent que, môme envers le clergé, la révolution italienne n'entend pas se départir de cette modération qui a été son caractère le plus saillant, et que si le clergé voulait sérieusement s'entendre avec elle, en séparant les intérêts de la religion et de TËglise do ceux du pouvoir temporel du Pape, il lui serait facile d'obtenir des garanties sérieuses en faveur de la liberté ecclésiastique et de résister à des préjugés qui lui sont trop hostiles.
Mais ce qui me paratt évident aussi, c'est qu'avec la position qne la question de Rome a faite au clergé, il est impossible de se mettre d'accord avec le pays pour réformer la législation do pays dans an sens de vraie liberté pour tous.
Ici je dois encore m'interrompre pour réfuter un préjugé répandu sur le continent européen chez les peuples qui sont ou qui veulent être libres. Depuis 1789, les Assemblées politiques et les gouvernements qu elles ont appuyés ont organisé la commune, la province et l'école, institutions qui devaient avoir une autonomie réelle, quoique subordonnée k celle de l'Ëtat. C'était une nécessité, parce que les gouvernements absolus les avaient organisées de manière à leur empêcher toute action libre. Ça été un bienfait toutes les fois que les législateurs se sont inspirés d'une intention véritablement libérale; mais ce n'était pas moins un . inconvénient que le législateur se présentât comme le mettre absolu de changer toutes ies conditions d'existence de ces institutions dont il n'est pas tonjoun ttn juge compétent, puisqu'elles n'ont pas un but politique. L'inconvéaient était plus grave quand de longues années s'écoulaient avant que les basas des nouvelles organisations fussent définitivemeat assises. Cesteequi
arrive aojoard'hui en Italie pour le système communal et provincial, qui est une question depuis 1S48; et certainement la France, qui, depuis 1789, n'a pas encore réussi à résoudre le problème^ ne s*en étonnera pas. Il aurait beaucoup mieux valu que les bases d*un système municipal et universitaire libéral se fussent trouvées dans des usages consacrés par les siècles, et que le législateur ne fût intervenu que comme une espèce de Deu» ex maehind pour réformer des abus que devaient signaler ceux qui étaient plus directement intéressés à leur réforme. C'est ce que le gouvernement anglais a fait quand il a proposé le bill de réforme des corporations municipales. Qui en doute? Mais ce conseil est k peu près aussi pratique que celui qu'on donnerait à un propriétaire occupé d'une plantation nouvelle, si on lui disait qu il vaudrait mieux avoir des chèoes de cent ans. Cependant, avec tous leurs inconvénients et leurs défauts, les nouvelles organisations ont été préparées dans des circonstances favorables, en tant que toutes les parties intéressées avaient une entière liberté ^ de discussion. Leur résultat a été utile en tant qu elles ont garanti aux communes, aux provinces et aux écoles, des libertés dont elles n'avaient pas Joui jusqu'alors.
Appliquons ces observations à TËglise. La société civile et l'État sontils compétents pour régler ces droits, comme ils le sont pour régler ceux de la commune, de la province, de l'école? Non, s'il voulait régler l'exercice des droits spirituels de 1 Église ; oui, lorsqu'il s'agit de régler les droits qu'elle a acquis sur les choses temporelles. Je ne donnerai pas les preuves de cette négation et de cette affirmation, qui me paraissent résulter de ce que j'ai dit dans mon Mémoire sur les biens d'Église. Ajoutons que si l'intervention de TËtat présente quelques inconvénients lorsqu'il s'agit d'organiser la commune, la province et l'école, elle présente des inconvénients bien plus graves, qu'elle rencontre des résistances bien plus vives, lorsqu'il s'agit de régler les droits temporels de l'Église. Lorsqu'un gouvernement réforme dans un sens libéral les droits de l'administration municipale et provinciale ou celles de l'instruction publique, il lui est facile de les faire accepter, parce qu'il lui est facile de répondre à la pensée de ceux qui y Font plus directement intéressés, parce qu'il lui est facile de mériter et d'obtenir leur reconnaissance en leur portant les bienfaits de cette liberté nouvelle. Il n'en est pas de même de l'Église. Depuis le douzième siècle, dans tous les pays catholiques, la société laïque, qui avait été jusqu'alors sous la tutelle absolue du clergé, a continuellement progressé, et elle progresse encore tous les jours dans les voies de l'émancipation. Cependant, il faut bien en convenir, dans tout ce qui touche directement ou indirectement aux intérêts religieux, ne fût-ce que dans leurs rapports avec les biens de ce monde il n'y a chez les catholiques d'opinion définitivement acceptée que celle qui résulte de l'accord du clergé avec les laïques religieux éclairés. Une loi qui touche aux droits de l'Église sur les biens temporels, et qui résulte du mouvement politique de notre époque et des discussions du Parlement, répondra difficilement aujourd'hui à l'idée des catholiques, parce que le Parlement et la presse
libérale ne répondent ni à une pensée ai à un intérêt religieux. Aujourd'hui, en Italie» une telle loi ne saurait consacrer au bénéfice des catholiques la liberté religieuse telle qu'elle sera, quand la maxime : L'Église libre dans VÈtat litre, sera passée des aspirations de la théorie aux réalités de la pratique, et cela ne saurait être tant que le clergé n'aura pas accepté définitivement Tordre politique actuel.
Ainsi, nous ne saurions nous le dissimuler, dans les lois qui touchent aux intérêts temporels de rËglise,quoi qu'on fasse pour la rendre libérale, les principaux intéressés seront portés à n*y yoir qu'une inspiration de cette liberté qui se fait connaître aux populations par des exigences tracassières plutôt que par de larges concessions.
Aussi les meilleures de toutes les réformes seraient celles qui viendraient de 1 Église même. Le jour où T Église reconnaîtrait que les institutions qui régissent actuellement ses propriétés ne sont plus en har*nonie ni avec les besoins de la société religieuse ni avec ceux de la société politique, où elle reconnaîtrait que, devant les opinions et les intérêts économiques des sociétés modernes, la main-morte ne peut plus subsister que comme une rare exception, où elle voudrait appliquer largement le grand principe consacré par ses traditions les plus anciennes et les plus saintes qui représentent le patrimoine de T Église comme le patrimoine des pauvres, où elle supprimerait les fondations inutiles, où elle obligerait ses prélats à renoncer à des dotations trop riches, où elle commencerait à distribuer les revenus ecclésiastiques de manière à porter un soulagement eflicace aux misères du pauvre peuple, à lui donner avec Tinslruction religieuse l'instruction populaire dans toute l'étendue que la civilisation actuelle exige, et à lui fournir, avec les vertus de prévoyance et avec le pain de Tintelligence, un peu de pain matériel. Ce jour-là, TËglise aurait fait la meilleure loi sur les biens ecclésiastiques; mais elle auiait fait encore mieux que cela : elle aurait assuré sa propre liberté; elle se serait réconciliée avec la société civile à qui elle donnerait le plus magnifique exemple de ce self-govemment sans lequel il ne saurait exister de liberté politique largement assise; mais, il faut bien l'avouer, ce serait se faire une étrange illusion d*espérer qu'en Italie il pût en être ainsi dans l'état actuel des choses et des opinions. Puisqu'il est impossible d'espérer que l'Église prenne l'initiative dune réforme grande et salutaire, il serait à désirer au moins que le gouvernement pût lontreprendre d'accord avec elle. Qu'on remarque bien que je ne parle pas d'un accord ofiQciel et que je n'entends modifier en rien ce que j'ai affirmé sur le droit de l'État; je veux seulement rappeler qu'il n'tst de réformes salutaires que celles qui sont acceptées de bon gré par ceux qu'elles concernent. Une réforme municipale qui exciterait de profondes répugnances dans toutes les communes, une réforme universitaire qui exciterait des répugnances égales chez tous les professeurs et chez tous les étudiants, auraient- elles un caractère libéral ? En Iulie, est- il facile aujourd hui, est-il même possible de marcher d*accord avec 1 Église pour réformer les lois qui ont jusqu'ici réglé ses droits et protégé ses intérêts? Aussi j'avoue que j'aurais voulu
ne pas compliquer de tOQlee ces qneslions accessoires l'immense question de 1 abolition du pouvoir temporel do Pape; mais les interminables délais qui en relardent la solution ont 6ni par rendre impossible un plus long relard dans la réforme de la propriété ecclésiastique, L*opinion s'impatiente de la prolongation indéfinie d'un état de cboses qui, déjà condamné parce qu'il impose à TÉiat des charges que ce dernier ne saurait supporter plus longtemps, est de plus en contradiction avec des lois actuellement en vigueur sur la plus grande partie du territoire italien. Le nouveau gouver* nement ne saurait donc se soustraire à la nécessité de faire une loi qui règle la propriété ecclésiastique; mais qu'il y prenne garde. Pour èire uli!e, cette loi doit être un fait éclatant qui vienne prouver que dans TËlat qu'il gouverne, la liberté de rÉglise trouvera toutes les garanties, sinon dans le présent, an moins dans cet avenir que tous nos vœux appellent, et où le pouvoir temporel aura cessé d'exister; qu'il respecte scrupuleusement tous les droits acquis; qu'il respecte les anciennes fondations dans les limites où lep droits acquis et les intérêts protégés par la loi en réclament le rfspect. Puisqu'il ne peut pas écouler les idées exprimées par ceux qui gouvernent TÉglise, qu'il tienne grand compte do cette idée latente dans cette panie du cK*rgé italien qui ne se prononce pas contre le pouvoir temporol, parce qu'il tient avant tout à exercer son ministère spirituel, mais qui en verrait l'abolition avec joie, pourvu qu'elle fût accompagnée de garanties sérieuses en faveur de la liberté de rËgli^e; qu'il tienne compte do l'idée latente chez ceux qui, par conscience on par crainte rcvérentielle, suivent tous les errements de Rome, mais qui font dans leur cœur des vœux ardents pour une réconciliation dont la charité ou l'égoîsme, l'amour du repos ou Tamour de la religion, leur font sentir la nécessité. Les opinions latentes sont presque imperceptibles aujourd'hui. Je crois qu'elles représenteraient les véritables dispositions de la grande majorité du clergé italien, s'il n'était pas comprimé par le pouvoir absolu de Rome. Elles méritant d'être prises en considération, parce que l'avenir n'appartient jamais aux opinions qui se laissent aller aux entratnementa des partis et des passions politiques.
Turin, octobre 18G3.