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CHAPITRE PREMIER

CAUSE PRINCIPALE DE LA CHUTE DU POUVOIR TEMPOREL ET BUT FINAL DE SES ADVERSAIRES

ans une étude comme celle que nous entreprenons ici, nous n'avons pas à rechercher longuement les origines du pouvoir temporel des Papes; il nous suffira de les rappeler.

Chacun sait que l'Italie et la France, par les personnes de Constantin , de Pe'pin le Bref, de Charlemagne,de la comtesse Mathilde, ont joué dans

la formation de cette grande institution le rôle le plus important et le plus glorieux. Si en effet on ne remonte pas aux premières donations faites aux églises de Rome, on peut dire d'eux que ce furent bien les principaux fondateurs du pouvoir temporel, de ce pouvoir qui, en assurant l'inde'pendance, la dignité et les ressources de la Papauté, lui a facilité à travers les âges sa mission sublime.

Il est certain toutefois que le pouvoir temporel leur est antérieur, puisqu'ils n'ont fait ou qu'obliger les usurpateurs à restituer à la Papauté ce qui lui appartenait déjà, ou qu'accroître considérablement ses domaines.

On l'a fort bien dit : le pouvoir temporel a alla se formant insensiblement, et il se trouva un jour devenu une véritable souveraineté politique, de simple propriété qu'il était auparavant ; mais l'on ne peut assigner l'instant précis de cette transformation... Si l'on demande son origine juridique, on peut dire en général que les vœux des peuples, la piété des princes, des largesses spontanées, les divers traités, et surtout la merveilleusepuissancedesPapescréantenquelquemanière leur propre Etat en le sauvant de la barbarie, furent les raisons qui concoururent à l'établir et à l'agrandir. Mais en veut-on l'origine historique ? On trouvera que ses premiers commencements et son développement progressif sont enveloppés et voilés d'un nuage mystérieux qui empêche de s'en faire une idée claire et distincte. Signe manifeste que ce principat naquit dans les pontifes parce qu'ils étaient pontifes; il fut le pro-

duit spontané de leur autorité spirituelle elle-même; et se forma naturellement comme le fruit se forme de l'arbre » (i).

Néanmoins ce pouvoir tant de fois séculaire « ne s'est pas manifesté dès le principe, parce qu'il n'est pas une institution divine, mais seulement la conséquence d'une institution divine. Il apparut plus tard, parce que l'effet vient après la cause, parce que le bourgeon est postérieur à la racine » (2).

S 2. Nous n'avons pas non plus à établir longuement que les Papes étaient souverain légitimes dans leurs Etats. Ce serait vouloir démontrer l'évidence, puisque aucun pouvoir sur terre ne peut présenter de titres plus purs, plus anciens, plus authentiques. Les annales de l'histoire en main, suivant l'expression de Léon XIII, on peut démontrer qu'il n'y a pas ici-bas de puissance temporelle qui puisse prétendre lui être égale ou supérieure par la légitimité de son droit et des titres sur lesquels elle s'appuie.

M. de Maistre a écrit ceci :

« Les Papes... ont pu exiger des hommages, imposer des taxes trop arbitrairement, si l'on veut, je n'ai nul intérêt d'examiner ici ces différents points. Mais toujours il demeurera vrai qu'ils n'ont jamais cherché ni saisi l'occasion d'augmenter leurs Etats aux dépens de

(1) V. Liber atore, l'Eglise et l'Etat dans leurs rapports mutuels , p. 558.

(2) Id., ibid., p. 562.

la justice, tandis qu'aucune souveraineté temporelle n'e'chappa à cet anathème, et que, dans ce moment même, avec toute notre philosophie, notre civilisation et nos beaux livres, il n'y a peut-être pas une puissance europe'enne en état de justifier toutes ses possessions devant Dieu et la raison » (i).

La fin du xixe siècle ne pourrait qu'apporter, s'il en était besoin, de nouveaux arguments en faveur de la thèse du grand écrivain. Voici au reste sur ce point un témoignage assez piquant et qui n'est pas à dédaigner. Daus une lettre écrite par M. de Bismarck à M. de Manteuffel, en date du 4 février 1857, on lit ceci :

« ... Il n'est pas juste de personnifier la Révolution dans l'empereur actuel des Français. Je sais que cette injustice a pour cause l'origine illégitime de son règne; mais dans le monde politique d'aujourd'hui, combien d'existences peuvent se prévaloir d'avoir leur origine dans une continuité entière de droit? Le pouvoir en Espagne, en Portugal, au Brésil, dans toutes les républiques de l'Amérique, en Belgique, en Hollande, en Suisse, en Suède, en Angleterre (où l'on se réclame encore aujourd'hui de la Révolution de 1688), ne saurait se prévaloir de cette origine régulière. Même les princes allemands ne pourraient montrer un titre de possession parfaitement légitime; tous ils se sont emparés de la situation qu'ils occupent aujourd'hui, soit aux dépens de l'empereur romain et du Saint Empire

(1) V. de Maistre, Du Pape.

romain, soit aux dépens de princes, leurs voisins, ou de princes médiatise's, soit même aux dépens de leurs propres Etats généraux. »

Le pouvoir temporel des Papes, lui du moins, a une légitimité d'origine et une antiquité que les hommes sérieux ne discutent pas et qui sont véritablement uniques au monde.

Au xvme siècle l'historien anglais et protestant Gibbon écrivait en parlant des Papes :

« Leur domination temporelle se trouve ainsi fondée sur mille ans de respect, et leur plus beau titre à la souveraineté est le libre choix d'un peuple qu'ils délivrèrent de l'esclavage. »

« Rome appartient aux pontifes, a dit le cardinal Matthieu, par le droit du temps et de la prescription : car il y a plus de 18 siècles qu'ils y habitent, plus de i5 siècles qu'ils y régnent défait, plus de 10 siècles qu'ils la gouvernent de droit, près de 6 siècles que leur possession a été universellement reconnue et acceptée, même parleurs ennemis... Rome appartient aux pontifes par droit d'acquisition et de rachat. Ils l'ont effet cent fois conquise en la défendant, cent fois rachetée en la restaurant. Ils l'ont défendue contre Attila et contre Genséric, contre les Sarrasins du vne siècle et contre les Turcs du xve, contre les empereurs et contre les factions... »

« Aucun signe n'indique que le terme de cette longue souveraineté soit proche, a écrit lord Macaulay : la Papauté a vu le commencement de tous les gouvernements qui existent aujourd'hui, et nous

n'oserions pas dire qu'elle n'est pas destine'e à en voir la fin. »

S 3. Après trois siècles de perse'cution et de martyre, après quatre siècles de sujétion, la Papauté est devenue indépendante par la possession d'un territoire; mais ce territoire, qui la rendait libre, honorée et lui fournissait des ressources, a été très fréquemment en butte aux attaques les plus diverses. Rechercher combien de fois dans le cours de plus de douze siècles le domaine temporel des Papes leur a été ravi par esprit d'irréligion, de révolte, de vengeance, par l'ambition de voisins avides; raconter par quels hommes, de quelles manières s'est opérée la spoliation; puis comment les Papes sont rentrés dans leurs possessions par le repentir ou la punition des coupables; ce serait embrasser la matière de nombreux volumes qui pourraient être pleins d'intérêt et de leçons pour les politiques de tous les temps. Tel ne peut être le but de ce modeste travail, qui se bornera à notre époque seulement.

Peut-être nous permettra-t-on à ce sujet un souvenir tout personnel. Celui qui écrit ces lignes se trouvant à Rome en i863, et causant avec Mgr Level, supérieur de Saint-Louis des Français, à qui l'avait adressé M. Sauzet, l'ancien ministre de Louis-Philippe, lui exprimait les inquiétudes filiales des catholiques au sujet de Pie IX, qui venait d'être dépouillé des Marches et de l'Ombrie.

CAUSE PRINCIPALE DE SA CHUTE t)

« Si l'on arrache encore Rome au Saint-Père, répliqua le prélat, si on le dépouille des derniers lambeaux de son pouvoir, si on le chasse de Rome, ce sera la cinquante-deuxième fois qu'un Pape sera réduit à cette extrémité. Mais croyez que Pie IX, et tous nous pensons comme lui, croyez que Pie IX plaint surtout ses persécuteurs, et déplore le mal qu'ils font aux âmes. Quant à l'Eglise età la Papauté, soyez bien tranquille, elles vivront, et le pouvoir temporel aussi, malgré des orages sans cesse renaissants. »

Dans une intéressante brochure récemment imprimée au Vatican (i), on parle non pas de 5o expulsions de Rome, mais de plus de i5o usurpations du domaine temporel.

Voici traduit (textuellement) de l'italien le passage en question : « Dire que le domaine temporel des Papes est sorti de plus de 1 5o usurpations par la seule vitalité humaine ou par un concours fortuit de circonstances favorables, est une absurdité historique ni plus ni moins. Aucune autre souveraineté au monde ne s'est relevée plus d'une fois ou deux : c'est une règle constante, confirmée par des centaines d'exemples, que la souveraineté une fois tombée ne se relève plus. Il y a donc là une loi spéciale de la Providence qui protège la souveraineté temporelle des pontifes. »

Le député Toscanelli, à la Chambre des députés italiens, parlait de 171 révolutions qu'a subies le domaine temporel des Papes et dont il s'est toujours relevé.

(1) V. la Verità intorno alla questione Romana, p. 81, 1889.

En effet, le pouvoir temporel a été l'objet d'attaques extrêmement nombreuses, dont finalement il est toujours demeuré vainqueur. Se relèvera-t-il encore de la dernière chute, comme il s'est relevé de toutes les autres, c'est là une question que nous aurons à examiner, et à laquelle un avenir que nous croyons assez proche viendra donner réponse.

Mais de ces attaques si fréquentes et de ces défenses si obstinées et en définitive si victorieuses, de ces renversements si violents et de ces restaurations si triomphantes, écrites presque à chaque page de l'histoire, on peut tirer une conclusion que nul ne contestera, c'est l'importance capitale que le monde intelligent, bon ou mauvais, attache depuis des siècles à l'existence de ce pouvoir.

S 4. Disons-le de suite: non seulement il ne faut pas se scandaliser en voyant que la Papauté a si souvent perdu son pouvoir temporel, non seulement il ne faut pas en conclure qu'il est mauvais en soi ou que le gouvernement était défectueux, mais il faut en avoir à la Papauté une immense reconnaissance, il faut lui en savoir un gré infini, puisque c'est le plus souvent, l'histoire le démontre, pour n'avoir pas voulu sacrifier les principes qui assurent le bonheur des peuples comme celui des individus, c'est pour avoir refusé d'approuver le crime, desanctionnerlesrévoltesoulespersécutions, que les Papes ont perdu leur couronne temporelle.

Bien loin donc de se joindre aux innombrables

lâches qui insultent à celui qui tombe et se tournent toujours du côté du plus fort, tous les amis du droit et de la justice devraient être pleins d'admiration pour un tel spectacle et de reconnaissance pour ceux qui le donnent. Eh quoi ! non pas une fois, non pas dix fois, mais centfois, mais davantage encore, les Papes, plutôt que d'abandonner un principe, plutôt que de commettre une injustice, plutôt que d'approuver le mal, plutôt même que de taire une vérité importante, ont préféré perdre leur trône, et l'on voudrait le leur reprocher, leur en faire un grief? Qui donc le pourrait sans une extrême injustice? Ce ne sont pas les chefs d'Etats; les Papes ont toujours soutenu leur légitime autorité au risque même de mécontenter les populations qui venaient demander conseil et appui. C'est dans les Papes qu'ils peuvent trouver leurs plus glorieux modèles ; puisque aucune dynastie au monde n'a jamais été comparable pour la vertu et pour le génie à la longue suite des souverains qui ont occupé le siège de saint Pierre ; cela est tellement vrai et leur niveau est tellement supérieur que si l'un d'eux ressemblait un peu trop exactement aux souverains qui l'entourent, on s'en scandaliserait à juste titre. Il yalongtemps que la remarque en a été faite. Seraient-ce les peuples qui pourraient reprocher aux Papes d'avoir perdu leur pouvoir temporel ? les peuples dont ils ont si souvent, si généreusement, si audacieusement, nous dirions presque si imprudemment soutenu les justes droits quand aucune voix n'osait s'élever en leur faveur en face de maîtres despotiques; les peuples dont ils

ont toujours cherché à soulager les misères de tant de manières, avec un zèle et un dévouement qui a suscité partout des apôtres? Ne serait-ce pas le comble de l'ingratitude ?

La gloire des Papes, dit un auteur que nous aurons à citer plusieurs fois (i), la gloire des Papes dans leurs relations avec les souverains est de n'avoir jamais jeté dans la balance le poids des intérêts temporels, pour se soustraire à leurs obligation spirituelles, et de ne plus se préoccuper de leur couronne dès qu'il s'est agi de leur évangélique mission. L'histoire est pleine d'exemples qui prouvent la vérité de cette assertion. « N'est-ce pas la Papauté qui conserva au monde l'inviolabilité du mariage qui périssait sous les passions des rois sans contrôle et des seigneurs sans frein? » (2).

A.-t-on oublié les noms de Lothaire et de Waldrade, de Philippe Ier et de Bertrade, de Philippe-Auguste et d'Ingerburge, d'Henri VIII, d'Anne de Boleyn et de tant d'autres?... Que de terribles adversaires les Papes se créaient pour avoir voulu maintenir intacts les enseignements de Jésus-Christ.

Quelle intrépidité ne fallait-il pas à ces nobles pontifes pour résister absolument aux volontés furieuses, tantôt de révoltés triomphants, tantôt de puissants despotes qui faisaient tout trembler devant eux !

(i) V. Pavv, Esquisse sur la souveraineté temporelle. (2) V. Sauzet, les Deux politiques de la France, p. 61

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Sans remonter seulement à plus d'un siècle en arrière, qui ne sait que si Pie VI avait flatte' la Révolution française, si seulement il s'e'tait tu, s'il n'avait pas condamne' la constitution civile du clergé, s'il n'avait pas stigmatisé l'assassinat de Louis XVI, il eût sans doute conservé ses Etats et ne fût pas mort en exil ? Qui ne sait que si Pie VII, au lieu de résister aux injustes volontés de Napoléon, se fût montré son instrument docile, il n'eût pas été traîné à Savone et à Fontainebleau ? Qui ne sait enfin qu'en 1848 Pie IX a perdu sa couronne pour n'avoir pas voulu faire la guerre à l'Autriche ?

En consentant à perdre leur couronne plutôt que d'abandonner la vérité et la justice, les Papes non seulement ont donné aux hommes, si attachés aux choses matérielles, aux jouissances, aux honneurs terrestres, aux calculs ambitieux, le plus noble exemple du désintéressement, mais encore ils leur ont rendu le plus inappréciable des services, car ils sauvaient les dogmes, et conservaient intacts, à travers les vicissitudes des temps, les principes moraux qui sont les bases d'une civilisation supérieure. Etc'est là, pour le dire en passant, une des raisons qui feront toujours aux nations chrétiennes un devoir de justice et de reconnaissance, en même temps qu'elles y ont un intérêt capital, d'intervenir pour restituer à la Papauté une souveraineté temporelle qui est, en quelque sorte, leur patrimoine et qu'elle n'a perdu que pour les mieux servir.

§ 5. Après ces considérations générales qui nous ont paru n'être pas inutiles, nous allons rechercher la cause principale des attaques qui ontamené la dernière chute du pouvoir temporel.

Ordinairement les causes qui produisent les grands événements de l'histoire sont multiples, mais il faut reconnaître que toutes sont bien loin d'avoir la même importance. C'est à l'historien philosophe à discerner, pour l'instruction des hommes, les causes principalesr les causes vraies des événements qu'il raconte.

Celui qui, par exemple, attribuerait l'origine du protestantisme à des disputes de moines à propos des indulgences, et ses envahissements à l'éloquence de Luther ou de Calvin, se tromperait étrangement, on l'a justement remarqué. De même celui qui donnerait pour cause à la Révolution française les privilèges accordés à la noblesse, ou bien la faiblesse et l'irrésolution de Louis XVI, prouverait qu'il n'a aucune vue générale et qu'il n'aperçoit les choses que par leurs petits côtés.

Ici, dans la question qui nous occupe, l'vimbition des rois de Piémont, les injustices séculaires des nations voisines envers l'Italie, des aspirations nou-

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velles mal satisfaites, le de'sir de l'unité politique ou de la confe'dération, ces causes et d'autres encore, si fonde'es qu'elles paraissent, ne sauraient suffire à expliquer la chute du pouvoir temporel dans les conditions où elle s'est produite. Elles ont pu avoir, plusieurs ont eu véritablement une importance réelle dans ce grave événement historique autour duquel se sont agités taut d'hommes, tant de gouvernements même, mais aucune d'elles n'était la cause dominante ; elles ont été des occasions qui ont permis à cette dernière de produire ses effets ; elles avaient créé des situations qui ont facilité son action et sa réussite. Mais c'est une grave erreur de prendre pour cause principale des causes secondaires, occasionnelles, concomitantes. Il importait de faire cette remarque, afin de ne pas côtoyer ce sophisme que dans la langue de l'école on appelle causa pro non causa.

§ 6. En tant que souverains temporels, les Papes ont toujours compté parmi les plus petits souverains de l'Europe. Si leur territoire avait une certaine étendue, le nombre de leurs sujets a toujours été peu considérable. En effet, en réunissant les habitants de Rome et ceux des vingt et une provinces des Etats Pontificaux, on n'obtient pas un nombre égal à celui des habitants de la seule ville de Londres, puisque cette ville compte quatre millions d'habitants, tandis que les Etats du Pape n'en renfermaient que trois. C'est une chose qu'on ignore généralement. Comme

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force matérielle, avec une arme'e n'atteignant pas treize mille hommes, le Papee'tait, pour employer le langage du jour, une quantité négligeable, et à notre époque d'armées permanentes et innombrables, il n'eût pu songer à la moindre conquête, ni donner ombrage à qui que ce fût.

Le peuple romain, si petit par le nombre, si grand dans l'histoire, par les armes, puis par la religion et par les arts, gouverné sagement et tout paternellement, n'ayant à souffrir ni du paupérisme, ni des impôts, ni de la guerre, n'était pas fort riche, mais il était heureux. Dans ces conditions, d'où pouvait provenir, à notre époque, l'acharnement étrange, absolument exceptionnel, contre la personne du Pape et contre son pouvoir, acharnement qui survivait aux haines individuelles, comme aux incidents variés de la politique, qu'aucun échec ne semblait décourager, qu'aucune concession ne pouvait apaiser?

L'aspiration à l'unité nationale ne peut suffire à l'expliquer; elle n'expliquerait pas en tous cas l'ardeur, le fanatisme de tant de sectaires qui de leur propre aveu se moquent de toute idée de patrie.

Les abus de gouvernement n'existaient pas à un degré supérieur à ce qu'ils sont dans les pays les plus favorisés.

Quant à l'ambition des rois du Piémont et de leurs ministres, quant à l'amour de l'indépendance, au patriotique désir de refouler au loin l'étranger, de faire de l'Italie une nation forte avec laquelle il faudrait compter, ce sont là des éléments qui ont joué un rôle

dans la spoliation des Etats du Saint-Siège, mais qui n'en ont pas e'te' le facteur principal. Et d'ailleurs ils n'expliqueraient pas non plus cette haine vivace, permanente, cosmopolite, de la part d'individus ou de gouvernements qui ne s'inte'ressaient en aucune manière ni aux rois du Piémont, ni à la grandeur italienne, et qui fournirent cependant aide et assistance au spoliateur. Car il importe de l'observer, cette haine contre le gouvernement légitime des Papes provenait en grande partie du dehors, était allumée et attisée par des étrangers, lesquels arrivaient quelquefois à grand'peine, à force de mensonges, à force d'or et d'obsessions, à entraîner les nationaux.

Il faut de toute nécessité chercher plus haut ; il faut, sans s'attacher à tels ou tels faits particuliers qui ne sont que des incidents de la lutte, s'élever à des considérations beaucoup plus générales.

S 7. L'Eglise catholique a dans le monde entier des fidèles, des amis, des défenseurs dévoués et désintéressés, comme aucune institution n'en a jamais rencontré, et cela depuis sa fondation. C'est par millions que l'on compte ses martyrs, qui ont été et qui sont encore, puisqu'il y a encore des martyrs, ses meilleurs, ses plus généreux enfants. Vainement les incrédules, ignorants ou pervers, les appellent des fanatiques ; ils oublient ou feignent d'oublier que le fanatisme n'est que le sentiment religieux hors de sa voie, et que l'Eglise catholique, par son autorité sans égale, cou-

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pant court aux folles rêveries , aux extravagances contagieuses de certains hommes qui se présentent comme fondateurs ou réformateurs de dogme ou de morale, est précisément la religion qui compte le moins de fanatiques (i). Donner volontairement sa vie pour la vérité, pour la religion, pour la patrie, ce n'est pas du fanatisme, c'est de l'héroïsme.

Par contre, il faut constater que J'Eglise catholique a, nous allons le voir, des adversaires qui dépassent en malice, en perversité, tout ce qu'on peut imaginer, adversaires tels qu'aucune autre religion n'en rencontra jamais. Il est nécessaire ici d'entrer dans quelques détails ; nous parlerons avec netteté, supposant le lecteur bien au-dessus d'un respect humain aujourd'hui démodé et des grossiers préjugés d'une autre époque.

L'Eglise et le Pape, qui en est le chef, ont très souvent pour ennemis les non-catholiques : incrédules, païens, Juifs, protestants... En cela rien d'étonnant. Que, parmi eux, un certain nombre, à cause de leur religion, de leur origine, de leur éducation, de leurs préjugés, soient d'une grande bonne foi, on n'en saurait douter. C'est une tendance toute naturelle aux fidèles chrétiens de croire que le Pape et son gouvernement ne peuvent avoir pour adversaires que des misérables. Mais c'est une erreur qui provient de ce qu'on ne porte pas assez loin ses regards. 11 faut bien comprendre que nous sommes dans des temps de con-

(i) V. Balmès, le Protestantisme comparé au Catholicisme, tome \T ch. vm.

fusion et de paradoxes où l'on vit véritablement dans une atmosphère impre'gnée d'idées fausses, où l'erreur semble avoir les mêmes droits que la ve'rité, et parfois l'emporte sur elle. On ne doit donc point s'étonner si, même chez les peuples les plus civilisés, des gens de bien, non suffisamment prémunis par l'instruction et par l'éducation, ont pu et peuvent encore combattre la Papauté et surtout sa souveraineté temporelle, sans se douter le moins du monde du grand mal qu'ils font, du grand bien qu'ils empêchent. Jésus-Christ lui-même n'a-t-il pas dit qu'un temps viendrait où les hommes croiraient rendre gloire à Dieu en persécutant les Apôtres? Cela est donc possible ; il est donc possible que l'on fasse du mal sans le savoir et même en croyant bien faire. C'est ainsi par exemple que de nos jours des personnes fort honorables ont pu aller jusqu'à approuver, jusqu'à soutenir même les œuvres desMazzini, des Garibaldi et des Cavour... Dans leur ignorance, elles connaissaient mal le but réel que voulaient atteindre certains de ces personnages; elles ignoraient les moyens qu'ils ne craignaient pas d'employer; elles se laissaient leurrer par les mots de nationalité, de liberté, de patriotisme, de progrès.

Nous pouvons ajouter qu'il y a aussi parmi les catholiques une foule d'ignorants et d'hommes imbus de préjugés qui, ne comprenant pas l'utilité du pouvoir temporel, s'y montrent indifférents, sinon hostiles.

La part ainsi faite largement aux adversaires honnêtes, puisqu'il y en a, puisqu'il y a des hommes à qui manque la lumière, à qui il faut tâcher de la pro-

curer, il est facile de constater que la Papauté a d'autres adversaires, et ceux-là rentrent dans une catégorie bien différente.

§ 8. Si on ne se contente pas de juger les choses superficiellement, si on veut se placer au-dessus des erreurs qui courent le monde et que les passions, le respect humain, la légèreté ou la mode présentent au vulgaire comme des vérités; en un mot, si, laissant le convenu, le relatif, on va au fond des questions en penseur vraiment libre, on ne sera pas long à faire la constatation dont nous venons de parler. La Religion catholique a des ennemis d'une nature spéciale par leur acharnement et extraordinaire par leur méchanceté ; elle est poursuivie avec une rage étrange et inexprimable, dans ses dogmes aussi bien que dans ses ministres et dans ses fidèles; on emploie contre elle toutes les objections que peut fournir une science incomplète, toutes les calomniesque peut inventer la malice ; on met en œuvre la séduction de l'or, la corruption des mœurs, la force matérielle, et cela non seulement dans les pays sauvages où elle cherche à introduire la connaissance de la vérité et la pratique de la vertu, mais encore dans tous les pays civilisés où elle est la principale barrière que rencontrent les passions humaines. De-tout temps l'arsenal des ennemis du nom chrétien a été abondamment fourni ; les armes sont mauvaises, mais il y en a pour tous les âges et pour tous les peuples. C'est là un fait, un fait que nous croyons incontes-

table. Ne pas le reconnaître serait, il nous semble, montrer qu'on ignore l'histoire des âmes individuelles aussi bien que l'histoire des peuples chrétiens vue d'un peu haut, qu'on n'a jamais réfléchi sur ce grand et perpétuel combat qui se livre sous nos yeux.

« L'Eglise, dit le Pape Léon XIII parlant de la situation actuelle, l'Eglise, son action dans le monde, son sacerdoce, ses enseignements, ses droits sacrés, sont partout, et en Italie et à Rome plus qu'ailleurs, combattus, malmenés, bannis de la vie sociale par tous les moyens dont disposent la puissance humaine et la plus fine astuce. Toutes les institutions catholique dans leur prodigieuse variété, depuis celles qui ont directement pour but la propagation et la conservation de la foi dans le monde, jusqu'à celles qui sont destinées au soulagement des maux nombreux de l'humanité, sont prises comme point de mire, dans le but de s'en emparer, et d'en effacer tout caractère religieux et chrétien.

Nous signalons là des choses bien notoires, et chacun de vous embrasse par la pensée tant de faits qui sont la preuve la plus irréfragable de nos paroles! Nous ne dirions même rien d'exagéré, si nous ajoutions que cette guerre est faite directement à Dieu lui-même, contre qui l'humaine raison ose se révolter témérairement, pour le juger et le provoquer en quelque sorte à entrer en lice. Cette audace diabolique, impuissante contre Dieu et contre son Christ, déverse sa haine profonde et exhale sa fureur satanique contre l'Eglise de Jésus-Christ et contre ses fils.

C'est une lutte violente, acharnée, qui n'épargne rien, qui s'essaie à ébranler et, si c'était possible, à saper par la base l'œuvre divine du Rédempteur » (i).

Léon XIII est souvent revenu sur cette constatation; il a souvent fait remarquer la malice des adversaires de la religion, leur organisation puissante, leurs hypocrites manœuvres, leur but profondément criminel.

Les chefs intelligents, les véritables chefs de l'armée du mal, sont, croyons-nous, très peu nombreux. Beaucoup parmi les plus connus sont des chefs purement nominaux; ils sont là pour la parade, pour entraîner les masses vers un but qu'elles ne connaissent pas et qu'ils ne connaissent pas eux-mêmes exactement. En un mot, beaucoup de ceux qu'on appelle chefs suivent une direction donnée et conduisent au mal, parce qu'ils y trouvent leur intérêt immédiat, mais sans pour cela le voir bien nettement, ni le vouloir bien franchement.

Quant aux chefs véritables, ils savent fort bien ce qu'ils veulent; ils voient de très loin ce que les autres ne soupçonnent même pas, et ont un art étonnant pour présenter les questions sous le jour qui peut plaire et séduire. Avec certaines idées, avec certains mots qu'ils mettent en circulation ils font partir les têtes; en excitant certaines passions, en faisant miroiter certaines chimères brillantes, en mêlant habilement le vrai et le faux, en parlant de liberté, de progrès, d'honneurs, de richesses, ils exaltent au suprême

(i) Allocution du 24 décembre 1889.

degré une foule de gens peu éclairés et peu consciencieux, surtout si sans bruit ils leur facilitent toutes les satisfactions des sens.

Ces hommes qui connaissent pour les avoir mis en œuvre les faiblesses de l'humanité, connaissent aussi l'époque où ils vivent. Ils savent fort bien que nous ne sommes plus au temps d'Anus, de Photius, de Luther..., qu'on ne peut songer aujourd'hui à faire une religion nouvelle, ni une hérésie, ni un schisme, car on ne serait pas suivi : les échecs des Ghâtel, des Reinkhens, des Loyson, des Dollinger ont pu en convaincre les plus incrédules; ils savent tout cela, et conviendraient parfaitement avec l'illustre catholique Newman, dont l'Eglise d'Angleterre déplore la perte récente, que « c'est Rome et l'incrédulité qui sont les deux centres dans lesquels ou vers lesquels se précipitent par un mouvement plus ou moins accéléré toutes les autres formes de la pensée religieuse. »

Mais si ce n'est pas par une religion nouvelle, par une hérésie ou par un schisme, qu'on peut combattre comme à d'autres époques la Religion catholique, on peut le faire avec des chances de réussite, en se plaçant sur le terrain des dogmes qu'on nie tous à la fois, ou dont on ne tient nul compte. On ébranle les bases même de toute religion, au nom d'un naturalisme ou d'un positivisme qui, avec des formes nouvelles et quelles que puissent être leurs prétentions philosophiques et scientifiques, ne sont au fond que le vieux et abject matérialisme. On peut encore, quittant le domaine de la théorie, passer sur le lerrain de l'action

et poursuivre l'Eglise catholique dans son chef, dans ses ministres, dans ses fidèles; on peut séduire, persécuter, entraver par toutes sortes de moyens l'œuvre de l'Evangile. C'est ce que fait avec tant d'audace et sur toute la surface du globe, la franc-maçonnerie, la mère de toutes les sectes impies de nos jours.

Entraîner le chef de l'Eglise catholique dans le camp des adversaires eût été un coup capital, dont la monstrueuse audace n'a pas arrêté certains sectaires. Mais la chose est plus que difficile; elle ressemble à la tentation du Christ par Satan. Des essais cependant ont été faits même dans ce siècle et pourront se reproduire au moment des conclaves. On croit rêver en voyant de pareilles choses. Mais après tout qu'y at-il d'étonnant si ces idées viennent dans la tête de gens qui ne croient pas à la divinité de la Religion catholique? Est-ce que les sociétés secrètes ne sont pas parvenues tantôt à placer sur le trône telle de leurs créatures, tantôt à enrôler tel souverain, tel ministre... Qui ignore l'affiliation de Charles-Albert, de Victor-Emmanuel, de Napoléon III et de tant d'autres? Pourquoi donc les Papes et les cardinaux résisteraient-ils éternellement ?

Il nous semble cependant que l'impiété a dû perdre pour longtemps l'espoir d'arriver à mettre sur le siège de saint Pierre un Pape franc-maçon, un antipape. Les plus intelligents d'entre les pervers cherchent autre chose, un Pape faible leur suffirait très bien. Il y a à cet égard des aveux tout à faits significatifs. Nous le verrons bientôt.

Mais s'il est impossible de gagner entièrement le Pape, chef visible de l'Eglise catholique, on peut le combattre directement en attaquant son pouvoir spirituel et les actes qui en dérivent, indirectement en attaquant son pouvoir temporel. C'est même ce dernier moyen qui a paru aux adversaires le plus habile, car il permettait d'entraîner une nombreuse catégorie d'individus qui seraient restés inabordables sur le terrain dogmatique. Il était facile, en effet, tout en attaquant le pouvoir temporel, de protester qu'on avait un très grand respect pour la personne sacrée du pontife et pour son pouvoir spirituel. De la sorte on pourrait faire de nombreuses dupes et arriver au but sans effrayer les simples. Par le renversement du pouvoir temporel, on limiterait la liberté d'action du Pape, on diminuerait ses ressources, sa dignité et le prestige qui aux yeux du très grand nombre s'attache à une certaine puissance extérieure, enfin on détruiraitplus aisément lesappuis dont il s'entoure, les instruments dont il se sert, en un mot, les organes utiles à la vie de l'Eglise.

Voilà la vérité telle qu'elle nous apparaît, telle qu'elle ressort d'une étude attentive. Toutes les autres causes de la chute du pouvoir temporel sont secondaires. Ce sont des causes concomitantes, occasionnelles; mais la cause principale, la cause mère de toutes les autres est là; c'est celle que nous avons dite; c'est la haine contre la Religion catholique. Détruire le pouvoir temporel pour détruire dans la mesure du possible le pouvoir spirituel, c'est-à-dire la Papauté et avec elle la Religion catholique dont la

Papauté est la tête, tel est le but final des principaux adversaires de la souveraineté temporelle. Ce but final a été longtemps tenu caché; il est encore nié énergiquementpar quelques adversaires.

Mais c'est une chose certaine, avouée depuis longtemps dans des documents qui, pour la plupart, n'étaient pas destinés à la publicité, et dans des épanchements intimes. C'est une vérité qui a cessé d'être un secret, et qui apparaît avec la clarté de l'évidence, pour peu qu'on réfléchisse, et qu'on ne soit pas sous l'empire de préjugés trop puissants.

S 9. Le lecteur sera sans doute bien aise de trouver sur ce point quelques aveux vraiment dépouillés d'artifice. Ils sont tirés des documents les plus authentiques, et rien n'empêche de remonter aux sources bien connues d'où ils émanent. Nous en donnerons ici quelques-uns qui sont péremptoires.

Déjà, au siècle dernier, Frédéric de Prusse, écrivait à Voltaire :

« ON PENSERA A LA CONQUÊTE FACILE DES ÉTATS DU PAPE, et alors le pallium est à nous et la scène est finie. Aucun des potentats de l'Europe ne voulant reconnaître un vicaire du Christ soumis à un autre souverain, tous se créeront un patriarche, chacun pour son propre Etat. Peu à peu chacun s'éloignera de l'unité de l'Eglise, et finira par avoir dans son royaume une religion, ainsi qu'un langage à part. »

Le fameux agitateur Mazzini, le principal auteur de la re'volution italienne, e'crivait dans son journal :

« L'abolition du pouvoir temporel entraîne NÉCES- SAIREMENT, pour ceux qui comprennent le secret de l'autorité Papale, l'émancipation du genre humain DE LA PUISSANCE SPIRITUELLE. »

Le baron Ricasoli, lui-même, a fait cette déclaration publique :

« En prenant possession du pouvoir temporel du Pape, nous changeons la destinée, non seulement de l'Italie, mais de l'humanité. »

Une circulaire maçonnique du Grand Orient de Turin, encore plus récente (elle est de 1889), contient les lignes suivantes :

« En attendant le Grand-Orient s'adresse aux

F.*, et aux L.\ de l'Italie du' nord. En faisant cela, il a en vue le triomphe du NATURALISME en lutte avec les errements sortis de ce FATAL INSTINCT qui pousse les peuples versles théocraties, vers LES RELI- GIONS SURNATURELLES, et surtout vers la plus opiniâtredetoutes,LARELIGIONCATHOLIQUE.

« Vous vous souvenez encore de tous les efforts qui, dans le passé, ont été faits au nom de la politique, sous prétexte d'unifier et de fortifier l'Italie, pour répandre et faire passer en pratique le naturalisme : j'entends surtout la suppression des ordres religieux, la sécularisation des biens de l'Eglise et la DES- TRUCTION DU POUVOIR TEMPOREL » (i).

(1) V. Pièce justificative A.

Il y a là des aveux très nets. On le voit, c'est bien l'Eglise catholique, c'est bien la puissance spirituelle de la Papauté qui, au fond, e'tait visée, quand de tels adversaires attaquaient son pouvoir temporel. Leur langage est bien clair.

Qu'on nous permette de reproduire en son entier un document des plus catégoriques, qui entre dans les détails, et qui indique bien pour quels motifs et de quelle manière il faut attaquer la Papauté. C'est l'instruction secrète de la Loge Centrale du Carbonarisme italien. Bien que datée de 1819, elle semble avoir inspiré toutes les circulaires maçonniques postérieures, tous les cris de haine qu'on a jetés dans le monde entier contre la Papauté et contre le clergé. Les ruses hypocrites et sacrilèges d'un Mazzini, les blasphèmes orduriers d'un Garibaldi, aussi bien que les sophismes et les mensonges diplomatiques d'un Cavour, semblent sortis de là. Nous la donnons malgré sa longueur, à cause de son importance; elle ne s'écarte pas d'ailleurs de notre sujet autant qu'on pourrait le croire, puisque toute la partie qui concerne les sociétés secrètes a un rapport très direct, non seulement avec la question religieuse, mais encore avec la question spéciale du pouvoir temporel. Que le lecteur lise tout, qu'il pèse les termes. Les adversaires que nous allons entendre ne sont pas les premiers venus; ce sont de fortes intelligences complètement perverties, et qui, dans des écrits qui n'étaient destinés qu'aux affiliés, ont fait des déclarations dont les honnêtes gens doivent tirer profit.

Instruction de la Vente suprême des carbonari italiens.

« Depuis que nous sommes établis en corps d'action et que l'ordre commence à re'gner au fond de la Vente la plus reculée comme au sein de la plus rapprochée du centre, il est une pensée qui a toujours profondément préoccupé les hommes qui aspirent à la régénération universelle : c'est la pensée de l'affranchissement de l'Italie, d'où doit sortir à un jour déterminé l'affranchissement du monde entier, la République fraternelle et l'harmonie de l'humanité.

« Cette pensée n'a pas encore été saisie par nos frères d'au delà des Alpes. Ils croient que l'Italie révolutionnaire ne peut que conspirer dans l'ombre, distribuer quelques coups de poignard à des sbires ou à des traîtres et subir tranquillement le joug des événements qui s'accomplissent au delà des monts pour l'Italie, mais sans l'Italie. Cette erreur nous a déjà été fatale à plusieurs reprises. Il ne faut pas la combattre avec des phrases, ce serait la propager; il faut la tuer avec des faits. Ainsi, au milieu des soins qui ont le privilège d'agiter les esprits les plus vigoureux de nos Ventes, il en est un que nous ne devons jamais oublier.

« La Papauté a exercé de tout temps une action décisive sur les affaires d'Italie. Par le bras, par la voix, par la plume, par le cœur de ses innombrables évêques, prêtres, moines, religieuses et fidèles de

toutes les latitudes, la Papauté trouve des dévouements sans cesse prêts au martyre et à l'enthousiasme. Partout où il lui plaît d'en évoquer, elle a des amis qui meurent, d'autres qui se dépouillent pour elle. C'est un levier immense dont quelques Papes seuls ont apprécié toute la puissance, et encore n'en ont-ils usé que dans une certaine mesure. Aujourd'hui il ne s'agit pas de reconstituer pour nous ce pouvoir, dont le prestige est momentanément affaibli; notre but final est celui de Voltaire et de la Révolution française, Y anéantissement à tout jamais du Catholicisme et même de l'idée chrétienne, qui, restée debout sur les ruines de Rome, en serait la perpétuation plus tard. Mais, pour atteindre plus certainement ce but et ne pas nous préparer de gaieté de cœur des revers qui ajournent indéfiniment ou compromettent dans les siècles le succès d'une bonne cause, il ne faut pas prêter l'oreille à ces vantards de Français, à ces nébuleux Allemands, à ces tristes Anglais, qui s'imaginent tous tuer le Catholicisme, tantôt avec une chanson impure, tantôt avec une déduction illogique, tantôt avec un grossier sarcasme passé en contrebande comme les cotons de la Grande- Bretagne. Le Catholicisme a la vie plus dure que cela. Il a vu de plus implacables, de plus terribles adversaires, et il s'est souvent donné le malin plaisir de jeter de l'eau bénite sur la tombe des plus enragés. Laissons donc nos frères de ces contrées se livrer aux intempéries stériles de leur zèle anticatholique, permettons-leur même de se moquer de nos madones et

de notre dévotion apparente. Avec ce passe-port, nous pouvons conspirer tout à notre aise et arriver peu à peu au terme proposé.

« Donc, la Papauté est depuis seize cents ans inhérente à l'histoire de l'Italie. L'Italie ne peut ni respirer ni se mouvoir sans la permission du Pasteur suprême. Avec lui, elle a les cent bras de Briarée; sans lui, elle est condamnée à une impuissance qui fait pitié. Elle n'a plus que des divisions à fomenter, que des haines à voir éclore, que des hostilités à entendre surgir de la première chaîne des Alpes au dernier chaînon des Apennins. Nous ne pouvons pas vouloir un pareil état de choses ; il importe donc de chercher un remède à cette situation. Le Pape, quel qu'il soit, ne viendra jamais aux sociétés secrètes ; c'est aux sociétés secrètes à faire le premier pas vers l'Eglise, dans le but de les vaincre tous deux.

« Le travail que nous allons entreprendre n'est l'œuvre ni d'un jour ni d'un mois, ni d'un an ; il peut durer plusieurs années, un siècle peut-être ; mais dans nos rangs le soldat meurt et le combat continue.

« Nous n'entendons pas gagner les Papes à notre cause, en faire des néophytes de nos principes, des propagateurs de nos idées. Ce serait un rêve ridicule, et de quelque manière que tournent les événements, que des cardinaux ou des prélats, par exemple, soient entrés de plein gré ou de surprise dans une partie de nos secrets, ce n'est pas un motif pour désirer leur élévation au siège de Pierre. Cette élévation nous perdrait. L'ambition seule les aurait conduits à l'apo-

stasie : le besoin du pouvoir les forcerait à nous immoler. Ce que nous devons demander, ce que nous devons chercher et attendre, comme les Juifs attendent le Messie, c'est un Pape selon nos besoins. Alexandre VI avec tous ses crimes prive's ne nous conviendrait pas, car il n'a jamais erre' dans les matières religieuses. Un Clément XIV au contraire serait notre fait des pieds à la tête. Borgia était un libertin, un vrai sensualiste du xvme siècle égaré dans le xve. Il a été anathématisé, malgré ses vices, par tous les vices de la philosophie et de l'incrédulité, et il doit cet anathème à la vigueur avec laquelle il défendit l'Eglise. Ganganelli se livra pieds et poings liés aux ministres des Bourbons qui lui faisaient peur, aux incrédules qui célébraient sa tolérance, et Ganganelli est devenu un très grand pape. C'est à peu près dans ces conditions qu'il nous en faudrait un, si c'est possible. Avec cela nous marcherons plus sûrement à l'assaut de l'Eglise qu'avec les pamphlets de nos frères de France et l'or même de l'Angleterre. Voulez-vous en savoir la raison ? C'est qu'avec cela pour briser le rocher sur lequel Dieu a bâti son Eglise, nous n'avons plus besoin de vinaigre Annibalien, plus besoin de la poudre à canon, plus besoin même de nos bras. Nous avons le petit doigt du successeur de Pierre engagé dans le complot, et ce petit doigt vaut pour cette croisade tous les Urbain II et tous les saint Bernard de la chrétienté.

« Nous ne doutons pas d'arriver à ce terme suprême de nos efforts, mais quand? mais comment? L'incon-

nue ne se de'gage pas encore. Néanmoins, comme rien ne doit nous e'carter du plan tracé, qu'au contraire tout y doit tendre, comme si le succès devait couronner dès demain l'œuvre à peine ébauchée, nous voulons dans cette instruction, qui sera secrète pour les simples initiés, donner aux préposés de la Vente suprême des conseils qu'ils devront inculquer à l'universalité des frères, sous forme d'enseignement ou de « mémorandum ». Il importe surtout, et par une discrétion dont les motifs sont transparents, de ne jamais laisser pressentir que ces conseils sont des ordres émanés de la Vente. Le clergé y est trop directement mis en jeu, pour qu'on puisse, à l'heure qu'il est, se permettre de jouer avec lui comme avec un de ces roitelets ou de ces principicules sur lesquels on n'a besoin que de souffler pour les faire disparaître. « Il y a peu de chose à faire avec les vieux cardinaux ou avec les prélats dont le caractère est bien décidé. Il faut les laisser incorrigibles à l'école de Consalvi, et puiser dans nos entrepôts de popularité ou d'impopularité les armes qui rendront inutile ou ridicule le pouvoir entre leurs mains. Un mot qu'on invente habilement et qu'on a l'art de répandre dans certaines honnêtes familles choisies, pour que de là il descende dans les cafés et des cafés dans la rue, un mot peut quelquefois tuer un homme. Si un prélat arrive de Rome pour exercer quelque fonction publique au fond des provinces, connaissez aussitôt son caractère, ses antécédents, ses qualités, ses défauts surtout. Est-il d'avance un ennemi déclaré, un Albani, un

Pallota, un Bernetti, un délia Genga, un Rivarola, enveloppez-le de tous les pièges que vous pourrez tendre sous ses pas; créez-lui une de ces réputations qui effrayent les petits enfants et les vieilles femmes; peignez-le cruel et sanguinaire; racontez quelque trait de cruauté qui puisse facilement se graver dans la mémoire du peuple. Quand les journaux étrangers recueilleront par nous ces récits, qu'ils embelliront à leur tour (inévitablement par respect pour la vérité), montrez ou plutôt faites montrer par quelque respectable imbécile ces feuilles où sont relatés les noms et les excès arrangés des personnages. Comme la France et l'Angleterre, l'Italie ne manquera jamais de ces plumes qui savent se tailler dans des mensonges utiles à la bonne cause. Avec un journal dont il ne comprend pas la langue, mais où il verra le nom de son délégat ou de son juge, le peuple n'a pas besoin d'autres preuves. Il est dans l'enfance du libéralisme, il croit aux libéraux, comme plus tard il croira en nous ne savons trop quoi.

« Ecrasez l'ennemi quel qu'il soit, écrasez le puissant à force de médisances ou de calomnies, mais surtout écrasez-le dans l'œuf. C'est à la jeunesse qu'il faut aller; c'est elle qu'il faut séduire, elle que nous devons entraîner, sans qu'elle s'en doute, sous le drapeau des sociétés secrètes. Pour avancer à pas comptés mais sûrs dans cette voie périlleuse, deux choses sont nécessaires, de toute nécessité. Vous devez avoir l'air d'être simples comme des colombes, mais vous serez prudents comme le serpent. Vos pères, vos

enfants, vos femmes elles-mêmes, doivent toujours ignorer le secret que vous portez dans votre sein, et s'il vous plaisait, pour mieux tromper l'œil inquisitorial, d'aller souvent à confesse, vous êtes comme de droit autorisés à garder le plus absolu silence sur ces choses. Vous savez que la moindre révélation, que le plus petit indice échappé au tribunal de la pénitence ou ailleurs, peut entraîner de grandes calamités, et que c'est son arrêt de mort que signe ainsi le révélateur volontaire ou involontaire.

« Or donc, pour nous assurer un Pape dans les conditions exigées, il s'agit d'abord de lui façonner à ce Pape une génération digne du règne que nous rêvons. Laissez de côté la vieillesse et l'âge mûr; allez à la jeunesse, et si c'est possible, jusqu'à l'enfance. N'ayez jamais pour elle un mot d'impiété ou d'impureté : Maxima debetur puero reverentia. N'oubliez jamais ces paroles du poète, car elles vous serviront de sauvegarde contre des licences dont il importe essentiellement de s'abstenir dans l'intérêt de la cause. Pour la faire fructifier au seuil de chaque famille, pour vous donner droit d'asile au foyer domestique, vous devez vous présenter sous toutes les apparences de l'homme grave et moral. Une fois votre réputation établie dans les collèges, dans les gymnases, dans les universités et dans les séminaires, une fois que vous aurez capté la confiance des professeurs et des étudiants, faites que ceux qui principalement s'engagent dans la milice cléricale aiment à rechercher vos entretiens.

« Nourrissez leur esprit de l'ancienne splendeur de la Rome papale. Il y a toujours au fond du cœur de l'Italien un regret pour la Rome re'publicaine. Confondez habilement ces deux souvenirs l'un dans l'autre. Excitez, échauffez ces natures si pleines d'incandescence et de patriotique orgueil. Offrez-leur d'abord, mais toujours en secret, des livres inoffensifs, des poésies resplendissantes d'emphase nationale, puis peu à peu vous amenez vos disciples au degré de cuisson voulu. Quand, sur tous les points à la fois de l'Etat ecclésiastique, ce travail de tous les jours aura répandu nos idées comme la lumière, alors vous pourrez apprécier la sagesse du conseil dont nous prenons l'initiative.

« Les événements, qui selon nous se précipitent trop vite, vont nécessairement appeler d'ici à quelques mois une intervention armée de l'Autriche. Il y a des fous qui de gaîté de cœur se plaisent à jeter les autres au milieu des périls,et cependant ce sont ces fous qui, à une heure donnée, entraînent jusqu'aux sages. Rien n'est mûr, ni les hommes ni les choses, et rien ne le sera encore de bien longtemps ; mais de ces malheurs vous pourrez facilement tirer une nouvelle corde à faire vibrer au cœur du jeune clergé. Ce sera la haine de l'étranger. Faites que l'Allemand soit ridicule et odieux avant même son entrée prévue. A l'idée de suprématie pontificale, mêlez toujours le vieux souvenir des guerres du Sacerdoce et de l'Empire. Ressuscitez les passions mal éteintes des Guelfes et des Gibelins, et ainsi vous vous arrangerez à peu de

frais une réputation de bon catholique et de patriote pur.

« Cette re'putation donnera accès à nos doctrines au sein du jeune clergé, comme au fond des couvents. Dans quelques années ce jeune clergé aura par la force des choses envahi toutes les fonctions ; il gouvernera, il administrera, il jugera, il formera le conseil du souverain, il sera appelé à choisir le Pontife qui devra régner, et ce Pontife, comme la plupart de ses contemporains, sera nécessairement plus ou moins imbu des principes italiens et humanitaires que nous allons commencer à mettre en circulation. C'est un petit grain de sénevé que nous confions à la terre, mais le soleil des justices le développera jusqu'à la plus haute puissance, et vous verrez un jour quelle riche moisson ce petit grain produira.

« Dans la voie que nous traçons à nos frères il se trouve de grands obstacles à vaincre, des difficultés de plus d'une sorte à surmonter. On en triomphera par l'expérience et par la perspicacité ; mais le but est si beau qu'il importe de mettre toutes les voiles au vent pour l'atteindre. Vous voulez révolutionner l'Italie; cherchez le Pape dont nous venons de faire le portrait. Vous voulez établir le règne des élus sur le trône de la prostituée de Babylone; que le clergé marche sous votre étendard, en croyant toujours marcher sous la bannière des Clefs Apostoliques. Vous voulezfaire disparaître le dernier vestige des tyrans et des oppresseurs ; tendez vos filets comme Simon Barjone ; tendez-les au fond des sacristies, des sémi-

naires et des couvents plutôt qu'au fond de la mer, et si vous ne précipitez rien, nous vous promettons une pêche plus miraculeuse que la sienne. Le pêcheur de poissons devint pêcheur d'hommes; vous, vous amènerez des amis autour de la Chaire Apostolique. Vous aurez péché une révolution en tiare et en chape, marchant avec la croix et la bannière, une révolution qui n'aura besoin que d'être un tout petit peu aiguillonnée pour mettre le feu aux quatre coins du monde.

« Que chaque acte de votre vie tende donc à la découverte de cette pierre philosophale. Les alchimistes du moyen âge ont perdu leur temps et l'or de leursdupes à la recherche de ce rêve. Celui des sociétés secrètes s'accomplira par la plus simple des raisons, c'est qu'il est base' sur les passions de l'homme. Ne nous décourageons donc, ni pour un échec, ni pour un revers, ni pour une défaite; préparons nos armes dans le silence des Ventes; dressons toutes nos batteries, flattons toutes les passions, les plus mauvaises comme les plus généreuses, et tout nous porte à croire que ce plan réussira un jour, au delà même de nos calculs les plus improbables » ([).

Cette circulaire contient, au point de vue du sujet dont nous nous occupons, des conseils et des aveux

(i) V. Crétineau-Joly, l'Eglise romaine en face de la Révolution, tome II, p. 72.

CAUSE PRINCIPALE DE SA CHUTE 3g

très importants. Le lecteur attentif les aura remarqués. Nous n'y voulons faire aucun commentaire, et sans rechercher jusqu'à quel point elle a pu laisser des traces jusque dans le clergé italien si spécialement visé, jusqu'à quel point en un mot le complot si habilement ourdi a pu réussir, nous tenons à montrer que les sectaires qui rédigeaienrde telles choses n'étaient pas seulement des théoriciens, mais qu'ils étaient aussi des hommes d'action , travaillant à atteindre leur but criminel avec autant d'audace que d'acharnement. Il suffira, pours'en convaincre, de lire quelques pages de leur correspondance, dont une partie a pu être saisie par la police romaine. Voici par exemple une lettre écrite vers le même temps par un juif, engagé très avant dans le complot. On trouve toujours quelques juifs dans ces sortes d'ouvrages, et M. Drumont est loin d'avoir tout dit dans sa campagne contre les Juifs.

« Dans l'impossibilité où nos frères et amis se trouvent de dire encore leur dernier mot, il a été jugé bon et utile de propager partout la lumière et de donner le branle à tout ce qui aspire à remuer. C'est dans ce but-là que nous ne cessons de vous recommander d'affilier à toutes sortes de congrégations, telles quelles, pourvu que le mystère y domine, toute espèce de gens. L'Italie est couverte de confréries religieuses et de pénitents de diverses couleurs. Ne craignez pas de glisser quelques-uns des nôtres au milieu de ces troupeaux guidés par une dévotion stupide ; qu'ils étudient avec soin le personnel de ces confré-

ries, et ils verront que, peu à peu, il n'y manque pas de récoltes à faire. Sous le prétexte le plus futile, mais jamais politique ou religieux, créez par vous-même, ou, mieux encore, faites créer par d'autres des associations ayant le commerce, l'industrie, la musique, les beaux-arts pour objet. Réunissez dans un lieu ou dans un autre, dans les sacristies même, ou dans les chapelles, vos tribus encore ignorantes; mettez-les sous la houlette d'un prêtre vertueux, bien noté, mais crédule et facile à tromper; infiltrez le venin dans des cœurs choisis, infiltrez-le à petites doses et comme par hasard ; puis, à la réflexion, vous serez étonné vous-même de votre succès.

« L'essentiel est d'isoler l'homme de sa famille, de lui en faire perdre les mœurs. Il est assez disposé, par la pente de son caractère, à fuir les soins du ménage, à courir après de faciles plaisirs et des joies défendues. Il aime les longues causeries du café, l'oisiveté des spectacles. Entraînez-le, soutirez-le, donnezlui une importance quelconque, apprenez-lui discrètement à s'ennuyer de ses travaux journaliers, et par ce manège, après l'avoir séparé de sa femme et de ses enfants, et lui avoir montré combien sont pénibles tous les devoirs, vous lui inculquez le désir d'une autre existence. L'homme est né rebelle; attisez ce désir de rébellion jusqu'à l'incendie, mais que l'incendie n'éclate pas, c'est une préparation à la grande œuvre que vous devez commencer. Quand vous aurez insinué dans quelques âmes le dégoût de la famille et de la religion (l'un va presque toujours à la suite de l'au-

tre), laissez tomber certains mots qui provoqueront le désir d'être affilié à la Loge la plus voisine. Cette vanité du citadin ou du bourgeois de s'inféoder à la franc-maçonnerie, a quelque chose de si banal et de si universel, que je suis toujours en admiration devant la stupidité humaine. Je m'étonne de ne pas voir le monde entier frapper à la porte de tous les Vénérables, et demander à ces messieurs l'honneur d'être l'un des ouvriers choisis pour la reconstruction du Temple de Salomon. Le prestige de l'inconnu exerce sur les hommes une telle puissance, que l'on se prépare avec tremblement aux fantasmagoriques épreuves de l'initiation et du banquet fraternel.

« Se trouver membre d'une Loge, se sentir, en dehors de sa femme et de ses enfants, appelé à garder un secret qu'on vous ne confie jamais, est pour certaines natures une volupté et une ambition. Les Loges peuvent bien, aujourd'hui, procréer des gourmands : elles n'enfanteront jamais de citoyens. On dîne trop chez les T.*. C.\ et T.'. R.\ F.*, de toutes les Orients-, mais c'est un lieu de dépôt, une espèce de haras, un centre par lequel il faut passer avant d'arriver à nous. Les Loges ne font qu'un mal relatif, un mal tempéré par une fausse philanthropie et par des chansons encore plus fausses, comme en France. Gela est trop pastoral et trop gastronomique, mais cela a un but qu'il faut encourager sans cesse. En lui apprenant à porter arme avec son verre, on s'empare ainsi de la volonté, de l'intelligence et de la liberté de l'homme. On en dispose, on le tourne, on l'étudié. On devine

ses penchants, ses affections et ses tendances ; quand il est mûr pour nous, on le dirige vers la société secrète dont la franc-maçonnerie ne peut plus être que l'antichambre assez mal éclairée.

« La Haute Vente désire que, sous un prétexte ou sous un autre, on introduise dans les Loges maçonniques le plus de princes et de riches que l'on pourra. Les princes de maison souveraine, et qui n'ont pas l'espérance légitime d'être rois par la grâce de Dieu, veulent tous l'être par la grâce d'une révolution. Le duc d'Orléans est franc-maçon, le prince de Carignan le fut aussi. Il n'en manque pas, en Italie et ailleurs, qui aspirent aux honneurs assez modestes du tablier et de la truelle symboliques. D'autres sont déshérités ou proscrits. Flattez tous ces ambitieux de popularité , accaparez-les pour la Franc-maçonnerie ; la Haute Vente, après, verra ce qu'elle pourra en faire d'utile à la cause du progrès. Un prince qui n'a pas de royaume à attendre, est une bonne fortune pour nous. Il y en a beaucoup dans ce cas-là. Faites-en des françs-maçons. La Loge les conduira au Carbonarisme. Un jour viendra où la Haute Vente, peut-être, daignera se les affilier. En attendant, ils serviront de glu aux imbéciles, aux intrigants, aux citadins et aux besoigneux. Ces pauvres princes feront notre affaire, en croyant ne travailler qu'à la leur. C'est une magnifique enseigne, et il y a toujours des sots disposés à se compromettre au service d'une conspiration dont un prince quelconque semble être l'arc-boutant.

a Une fois qu'un homme, qu'un prince même, un prince surtout, aura commencé à être corrompu, soyez persuadé qu'il ne s'arrêtera guère sur la pente. Il y a très peu de mœurs même chez les plus moraux, et l'on va très vite dans cette progression. Ne vous effrayez donc pas de voir les Loges florissantes, lorsque le carbonarisme se recrute avec peine. C'est sur les Loges que nous comptons pour doubler nos rangs ; elles forment à leur insu notre noviciat préparatoire. Elles discourent sans fin sur les dangers du fanatisme, sur le bonheur de l'égalité sociale et sur les grands principes de liberté religieuse. Elles ont entre deux festins des anathèmes foudroyants contre l'intolérance et la persécution. C'est plus qu'il n'en faut pour nous faire des adeptes. Un homme imbu de ces belles choses n'est pas éloigné de nous ; il ne reste plus qu'à l'enrégimenter. La loi du progrès social est là, et toute là; ne prenez pas la peine de la chercher ailleurs. Dans les circonstances présentes, ne levez jamais le masque. Contentez-vous de rôder autour de la bergerie catholique; mais, en bon loup, saisissez au passage le premier agneau qui s'offrira dans les conditions voulues. Le bourgeois a du bon, le prince encore davantage. Pourtant, que ces agneaux ne se changent pas en renards, comme l'infâme Carignan. La trahison du serment est un arrêt de mort, et tous ces princes faibles ou lâches, ambitieuxou repentants, nous trahissent et nous dénoncent. Par bonheur, ils ne savaient que peu de chose, rien même, et ils ne peuvent pas mettre sur la trace de nos véritables mystères.

« A mon dernier voyage en France, j'ai vu avec une satisfaction profonde que nos jeunes initiés apportaient une extrême ardeur à la diffusion du carbonarisme; mais je trouve qu'ils précipitent un peu trop le mouvement. Selon moi, ils font trop de leur haine religieuse une haine politique. La conspiration contre le Siège romain ne devrait pas se confondre avec d'autres projets. Nous sommes exposés à voir germer dans le sein des sociétés secrètes d'ardentes ambitions : ces ambitions, une fois maîtresses du pouvoir, peuvent nous abandonner. La route que nous suivons n'est pas encore assez bien tracée pour nous livrer à des intrigants ou à des tribuns. 77 faut décatholiciser le monde, et un ambitieux arrivé à son but se gardera bien de nous seconder. La révolution dans l'Eglise, c'est la révolution en permanence, c'est le renversement obligé des trônes et des dynasties. Or, un ambitieux ne peut pas vouloir ces choses-là. Nous visons plus haut et plus loin : tâchons donc de nous ménager et de nous fortifier. Ne conspirons que contre Rome : pour cela servonsnous de tous les incidents, mettons à profit toutes les éventualités. Défions-nous principalement des exagérations de zèle. Une bonne haine bien froide, bien calculée, bien profonde, vaut mieux que tous ces feux d'artifice et toutes "ces déclamations de tribune. A Paris, ils ne veulent pas comprendre cela; mais à Londres, j'ai vu des hommes qui saisissaient mieux notre plan et qui s'y associaient avec plus de fruit. Des offres considérables m'ont été faites : bien-

CAUSE PRINCIPALE DE SA CHUTE 4b

tôt nous aurons à Malte une imprimerie à notre disposition. Nous pourrons donc avec impunité, à coup sûr et sous pavillon britannique, répandre d'un bout de l'Italie à l'autre des livres, brochures, etc., que la Vente jugera à propos de mettre en circulation » (1).

Le lecteur voudra bien excuser ces longues citations, dont nous avons souligné certains passages; elles étaient utiles, car elles apportent avec elles la preuve de ce que nous avions affirmé.

On le voit, les chefs des sociétés secrètes ne voulaient pas que la conspiration contre le Siège romain fût confondue avec d'autres projets. C'est le plus important de tous, disaient-ils, caria révolution dans l'Eglise, c'est la révolution en permanence, c'est le renversement des trônes et des dynasties.

La question de l'unité italienne ils n'y croyaient pas; et au fond ils n'y tenaient pas; ou, s'ils y tenaient, c'était uniquement comme à un moyen plus sûr d'arriver à leurs fins, ainsi que l'écrivait l'un d'euxen 1829 :

« L'indépendance et l'unité de l'Italie sont des chimères, comme la liberté absolue dont quelquesuns d'entre nous poursuivent le rêve dans des abstractions impraticables. Tout cela est un fruit qu'il ne sera jamais donné à l'homme de cueillir; mais chimère plus sûrement que réalité, cela produit un certain effet sur les masses et sur la jeunesse effervescente. Nous savons à quoi nous en tenir sur ces deux prin-

(1) V. Crétineau-Joly, tome II, p. 104.

cipes; ils sont vides, ils resteront toujours vides; ne'anmoins c'est un moyen d'agitation, nous ne devons donc pas nous en priver » (i).

Les hommes qui échangeaient ces étranges correspondances dans le premier tiers de ce siècle, appartenaient à des nations diverses ; ils étaient mêlés à la diplomatie ou à la haute finance; quelques-uns se vantaient d'appartenir à l'aristocratie, et lorsque Mazzini, bien digne d'eux cependant, voulut faire partie de leur comité supérieur, il fut éconduit tout d'abord.

« Vous savez, écrivait le président, en i836, à l'un de ses affidés, que Mazzini s'est jugé digne de coopérer avec nous à l'œuvre la plus grandiose de nos jours. La Vente Suprême n'en a pas décidé ainsi. Mazzini a trop les allures d'un conspirateur de mélodrame pour convenir au rôle obscur que nous nous résignons à jouer jusqu'au triomphe. Mazzini aime à parler de beaucoup de choses, de lui surtout. Il ne cesse d'écrire qu'il renverse les trônes et les autels, qu'il féconde les peuples, qu'il est le prophète de l'humanitarisme, etc., etc, et tout cela se réduit à quelques misérables déroutes ou à des assassinats tellement vulgaires, que je chasserais immédiatement un de mes laquais, s'il se permettait de me défaire d'un de mes ennemis avec de si honteux moyens. Mazzini estun demi-dieu pour les sots, devant lesquels il tente de se faire proclamer le pontife de la fraternité, dont

(i) Id., p. 118.

il sera le dieu italien. Dans la sphère où il agit, ce pauvre Joseph n'est que ridicule; pour qu'il soit "une bête fe'roce complète, il lui manquera toujours les grilles.

« C'est le Bourgeois gentilhomme des socie'tés secrètes, que mon cher Molière n'a pas eu la chance d'entrevoir. Laissons-le colporter dans les cabarets du lac Léman ou cacher dans les lupanars de Londres son importance et sa vacuité réelle. Qu'il pérore ou qu'il écrive, qu'il fabrique tout à son aise avec de vieux débris d'insurrection ou avec son général Ramorino de jeunes Italies, de jeunes Allemagnes, de jeunes Frances, de jeunes Polognes, de jeunes Suisses, etc. Si cela peut servir d'élément à son insatiable orgueil, nous ne nous y opposons pas; mais faites-lui entendre, tout en ménageant les termes selon vos convenances, que l'association dont il a parlé n'existe plus, si elle a jamais existé; que vous ne la connaissez pas, et que cependant vous devez lui déclarer que, si elle existait, il aurait à coup sûr pris le plus mauvais chemin pour y entrer. Le cas de son existence admis, cette Vente est évidemment au-dessus de toutes les autres : c'est le Saint- Jean de Latran, caput et mater omnium ecclesiarum. On y a appelé les élus qu'on a seuls regardés dignes d'y être introduits. Jusqu'à ce jour, Mazzini en aurait été exclu : ne pense-t-il pas qu'en se mettant de moitié, par force ou par ruse, dans un secret qui ne lui appartient pas, il s'expose peut-être à des dangers qu'il a fait courir à plus d'un? Arrangez cette dernière pensée à votre guise; mais

passez-la au grand prêtre du poignard, et moi qui connais sa prudence consommée, je gage que cette pensée produira un certain effet sur le ruffian » (1).

Le pauvre Joseph, traité avec tant de mépris par ces aristocrates du crime, devait au contraire réussir douze ans plus tard, et c'est celui-là même qui en parlait sur ce ton dédaigneux qui était destiné à disparaître bientôt de la scène et à quitter la vie assez mystérieusement. Mais nous ne pouvons nous arrêter à ces détails qui nous éloigneraient de notre but.

S 10. A nos yeux, il est incontestable que parmi les révolutionnaires qui de nos jours ont attaqué et, finalement, sont parvenus à renverser le pouvoir temporel, les chefs principaux étaient mus par les passions irréligieuses, qu'ils avaient le désir ardent de poursuivre et de détruire, autant que possible, le Catholicisme.

Les idées de progrès, de réformes, d'unité nationale, si souvent mises en avant, étaient pour eux tout à fait secondaires. C'était ce qu'on appelle des trompe-l'œil destinés à faire illusion. A coup sûr, on eût bien étonné ces sectaires enragés, si on leur eût adressé sérieusement cette question : Est-ce par pitié pour les sujets du Pape, pour leur donner plus de liberté, pour les rendre plus heureux, que vous travaillez si activement à la destruction du pouvoir temporel?

(ij Id., p. 124.

Faut-il maintenant reproduire les circulaires froides et hypocrites de Mazzini, les proclamations impies et furibondes de Garibaldi voulant détruire par le fer et le feu le chancre de la Papauté, la lèpre du Catholicisme, de Garibaldi écrivant qu'il sympathise naturellement avec V Internationale, avec les incendiaires de la Commune de Paris; qui encore, le 6 mars 1 880, écrivait à son ami Pyat : « L'assassinat politique est le secret pour conduire à bon port la République » (1)?

Faut-il rappeler ces séances du Parlement italien au commencement de 1871,011 l'on entend des députés s'écrier: « La Papauté est le grand criminel qui a été la cause des malheurs de l'humanité » ; « La Religion catholique est une œuvre de Satan»; où l'on entend un Castiglia s'écrier: « Le Catholicisme est l'ennemi de l'Italie » ; un Crispi (l'ex-premier ministre) vociférer : « Il faut le renverser »?

A quoi bon ? tout cela est d'hier ; tout cela ne peutêtre oublié.

On sait donc que ce sont d'odieux révolutionnaires cosmopolites, dont quelques-uns étaient couverts de crimes (2), qui ont été les principaux adversaires du pouvoir temporel, et que, s'ils sont venus à bout de leur œuvre néfaste, c'est parce qu'ils ont malheureu-

(1) V. pièce justificat. B.

(2) Il faut remarquer que parmi ces personnages fameux qui en France comme en Italie parlent constamment de l'égalité de tous devant la loi, il en est qui, si on leur avait appliqué ce principe, auraient été condamnés aux galères ou auraient péri sur l'échafaud, même pour crimes de droit commun, tels que rapt, bigamie, faux en écritures publiques, assassinats... Ceci est rigoureusement exact,

sèment trouvé en haut lieu des complices! On se rappelle certaines correspondances avec Victor-Emmanuel et ses ministres, avec M. de Bismarck, avec Napole'on III et avec d'autres encore. Nous n'en parlerons pas ici, car ce qu'on a pu connaître, ce qui a transpiré, n'est qu'une minime partie de la réalité, et sans doute ce n'est pas la plus compromettante; tout n'a pas été confié au papier.

Ce complot donc, dans lequel on était parvenu à faire entrer des diplomates, des ministres, des souverains même, a réussi au delà des calculs les plus improbables, suivant l'expression de la Loge que nous avons citée. Il s'appuyait sur les plus mauvaises passions de l'humanité. Les révolutionnaires de tout pays avaient miné longuement, pendant plus de 40 ans, le terrain ; puis, tout à coup, l'explosion eut lieu.

Un étranger distingué comparait récemment ce travail à celui du port de New- York :

« Le lecteur a peut-être entendu parler des énormes récifs qui, d'un côté de New- York, rendaient aux vaisseaux l'arrivage si difficile. Pendant des années, les plus habiles ingénieurs avaient plongé sous les flots et creusé des galeries dans le roc. On remplit ces galeries d'une quantité de dynamite; on convia les savants de tout le continent à venir voir l'explosion et à en observer les effets. Au jour convenu, la main d'un enfant presse un bouton métallique et déchaîne la foudre. Les récifs disparaissent en un moment. Ainsi Gavour, Garibaldi,Mazzini et leurs auxiliaires avaient miné Rome et l'Italie entière : il leur fallut du temps;

mais tout à coup on vit s'effondrer l'ordre ancien... Ceux qui e'taient sur le lieu même du sinistre furent comme aveuglés par la poussière des décombres et entraîne's dans l'effondrement général » (i).

§11. Nous voulons, pour terminer ce chapitre, citer une dernière autorité, que nous avons déjà entendue; c'est la plus haute de toutes, et nous aurons souvent à rappeler ses enseignements dans le cours de cette étude. Pas plus à Léon XIII qu'à son glorieux prédécesseur, le but réel des adversaires du pouvoir temporel ne pouvait échapper.

Dès son élévation au souverain pontificat et dans sa première lettre encyclique il écrivait :

« Les ennemis de l'ordre public... ont pensé que rien n'était plus propre à renverser les fondements de la société, que d'attaquer sans relâche l'Eglise de Dieu, de la rendre odieuse et haïssable par de honteuses calomnies, en la représentant comme opposée à la vraie civilisation, d'affaiblir son autorité et sa force par des blessures sans cesse renouvelées, et de renverser le pouvoir suprême du pontife romain, qui est ici-bas le gardien et le défenseur des règles éternelles et immuables du bien et du juste... et ce n'est pas un autre but qu'on s'est proposé en s' emparant du principat temporel que la divine Providence avait accordé depuis de longs siècles au pontife romain pour

(i) O'Reillv, Vie de Léon XIII.

qu'il pût user sans entraves pour le salut e'ternel des peuples, du pouvoir que Jésus-Christ lui a confère'. »

Dans une encyclique plus récente encore (8 octobre 1890), le même Pape retrace en entier le plan révolutionnaire. Ses paroles étant la justification de ce que nous avons avancé, il est utile de les reproduire ici :

« C'est le plan même des sectes, dit-il, qui se déroule actuellement en Italie, spécialement en ce qui touche de plus près à l'Eglise et à la Religion catholique, plan dont le but final et notoire est de réduire, si cela était possible, la religion même à néant. Il serait superflu de faire le procès des sectes dites maçonniques, la cause est jugée : leur but, leurs moyens, leur doctrine et leurs actes sont connus avec une indiscutable certitude. Animées de l'esprit de Satan, dont elles sont l'instrument, elles s'inspirent d'une haine mortelle, implacable contre Jésus-Christ et contre son œuvre, qu'elles s'efforcent par tous les moyens de détruire ou d'enchaîner. Cette guerre, en ce moment, se livre plus que partout ailleurs en Italie, où la Religion catholique a jeté de plus profondes racines, et surtout à Rome, où est le centre de l'unité catholique et le siège du Pasteur et Docteur universel de l'Eglise.

« Il convient de retracer dès l'origine les diverses phases de cette guerre. On commença, sous prétexte de politique, par renverser le principat civil des Papes, mais dans la pensée des véritables chefs — pensée tenue d'abord secrète et déclarée ouvertement depuis — ce renversement devait servir de moyen POUR ARRIVER A DÉTRUIRE OU AU MOINS EN-

CHAINER LE SUPRÊME POUVOIR SPIRI- TUEL DES PONTIFES ROMAINS.

« Et pour qu'il ne restât aucun doute sur le butre'el qu'on visait, on en vint aussitôt à la suppression des ordres religieux, ce qui réduisait de beaucoup le nombre des ouvriers évangéliques, tant pour l'assistance des fidèles et le saint ministère que pour la propagation de la foi chez les nations infidèles.

« Plus tard, on ajouta l'obligation du service militaire pour les clercs, ce qui entraînait nécessairement comme conséquences de graves et nombreux obstacles au recrutement et à la formation convenable du clergé même séculier.

« Puis on mit la main sur le patrimoine ecclésiastique, soit en le confisquant absolument, soit en le grevant d'impôts énormes, afin d'appauvrir le clergé et l'Eglise et de lui arracher des mains les moyens nécessaires en ce monde pour subsister et pour promouvoir les institutions et les œuvres qui secondent son apostolat divin. Les sectaires l'ont eux-mêmes déclaré ouvertement : « Pour diminuer l'influence du « clergé et des associations cléricales, il n'y a qu'un « moyen efficace à employer : les dépouiller de tous « leurs biens et les réduire à une pauvreté com- « plète. »

« D'autre part, l'action de l'Etat est de soi et tout entière dirigée à faire disparaître de la nation tout cachet religieux et chrétien. Des lois et de tout ce qui constitue la vie officielle on exclut systématiquement toute inspiration et toute idée religieuse, quand on

n'en vient pas aux attaques directes ; les manifestations publiques de la foi et de la piété catholique, ou sont prohibées, ou sont entravées' sous de vains prétextes par des obstacles sans nombre ; à la famille on a enlevé sa base et sa constitution religieuse, en proclamant ce que l'on appelle le mariage civil; et, grâce à l'instruction que l'on veut exclusivement laïque, depuis les premiers éléments jusqu'à l'enseignement supérieur des universités, les nouvelles générations, autant que cela dépend de l'Etat, sont comme contraintes de grandir en dehors de toute idée religieuse et dans une ignorance complète des premières et des plus essentielles notions de leurs devoirs envers Dieu. C'est là mettre la cognée à la racine de l'arbre, et l'on ne saurait imaginer un moyen plus universel et plus efficace pour soustraire à l'influence de l'Eglise et de la foi la société, la famille et les individus » (i).

(i) Lettre encyclique du 8 octobre 1890.

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