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CHAPITRE XI

Le développement du pragmatisme humaniste

Une application originale aux problèmes logiques d'une méthode qui a fait ses preuves en d'autres domaines, tel est bien le point de départ du pragmatisme, de l'aveu de tous nos auteurs. Nous avons vu chacun d'eux opposer depuis plus ou moins longtemps à la méthode dialectique des néo-kantiens cette méthode d'observation directe qui a fait la solide gloire de l'empirisme anglais et que James a fini par formuler si nettement sous le nom de méthode pragmatique. Or, la théorie pragmatiste de la vérité exprime avant tout une application de cette méthode aux problèmes fondamentaux de la connaissance. James le déclare expressément (i) et c'est en effet suivant l'esprit de cette méthode qu'il avait tenté dès ses débuts une définition de la fonction cognitive (2). De même M. Devey, d'ailleurs fidèle à lui-m.ême, insiste sur la nécessité de recourir à l'expérience immédiate pour définir le sens de

(i) rrasiiuatisni, p. 197, 200-201.

(2) Cf. Tlie Mcanlng of Triitli, p. i, 43.

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toutes les notions discutées en philsophie (i), et oppose aux vaines discussions « épistémologiques » sur la possibilité de la connaissance un effort pour décrire et situer cette sorte particulière d'expérience que la connaissance constitue, la décrire comme on décrirait « un orage, la constitution d'un Etat, ou un léopard (2) ». M. Schiller enfin insiste longuement sur le caractère factice de toute séparation absolue entre Logique et Psychologie (3), et revient plus d'une fois sur cette idée que l'originalité première du pragmatisme consiste dans sa méthode concrète qui l'amène à étudier, contrairement aux préjugés de la logique intellectualiste, les opérations réelles de la pensée humaine (4).

Quels résultats fournit donc cette consultation résolue de l'expérience? Le processus général de la connaissance humaine a été dépeint d'une façon particulièrement vive et brillante par M. Schiller. Nous aurons tout avantage à le suivre d'abord sur ce point.

L'œuvre caractéristique du pragmatisme selon M. Schiller consiste dans sa tentative pour décrire les procédés par lesquels nous arrivons, en fait, à distinguer le vrai du faux (5). Problème singulièrement négligé par la logique traditionnelle, qui a manqué d'apercevoir le double sens du mot vérité. L'épithète de vrai, en effet, est un prédicat que nous attribuons d'abord spontanément à toutes nos affirmations : c'est le caractère des

(i) The Infl. of Darwin on Philosophy, essay 9.

(2) Ib., essay 4, p. 77.

(3) St. in Hum., essay III et Formai Logic.

(4) V., inter alia, St. in H., p. 11.

(5) Ib., p. 4-5, 148, 154, 183.

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faits qui prétendent à une certaine valeur logique, caractère impossible d'ailleurs à analyser. Mais toutes les prétentions de ce genre ne sont pas également justifiées ; nous sommes conduits, en fait, à abandonner beaucoup d'entre elles. Parmi les candidats au titre de vrai, quelques-uns seulement sont élus ; un petit nombre seulement de nos affirmations premières rentrent dans le système des vérités dûment établies. Ainsi, vérité désigne tantôt la totalité des faits qui sont envisagés sub spccie veri et falsi, tantôt le petit nombre de ceux qui sont retenus pour valables. Pour employer le langage de M. Schiller, la vérité désigne tantôt un simple « daim », tantôt une « validity ». Dès lors se pose pour le logicien une question fondamentale : comment se fait le discernement des claïvis valides (i) ?

Pour répondre à cette question, nous n'avons qu'à observer des faits tout à notre portée. Il suffit d'analyser, dans les cas même les plus simples, la façon dont la connaissance humaine s'accroît d'une vérité nouvelle (2).

Que trouvons-nous au point de départ d'un pareil progrès? Un esprit individuel et actif, muni déjà d'une certaine connaissance, acceptant provisoirement certains faits comme donnés. Que l'on ne croie pas d'ailleurs devoir supposer pour cette dernière raison une réalité absolument indépendante : ces faits eux-mêmes résultent d'une série de sélections et de « valuations » que l'individu a opérées dans la réalité de son expérience immédiate sous la poussée de ses « intérêts » propres. Or donc, l'individu en question, animé de quelque désir ou dessein (purpose), tend à y conformer la situation pré-

Ci) Ib., p. 143-145- Cf. p. 3.

(2) Ib., essay VII, surtout § 3-10 (inclus] .

sente. Il porte alors, à propos de cette situation, un certain jugement dont la vérité le satisferait. 0 Ceci est une chaise » disons-nous par exemple; j'opère ainsi dans V^ donné une sélection objectivement arbitraire, mais dirigée en somme par un certain désir, soit celui de m' asseoir. C'est ici le simple « claim to truth ». Comment vérifier cette prétention? En l'expérimentant. Si ceci est vraiment une chaise, je puis m'asseoir dessus. Mais si je reste inerte, j'ignorerai toujours la valeur de mon affirmation. Il me faut donc agir en prenant le jugement à examiner pour hypothèse directrice. C'est d'après les résultats de cette expérimentation que je jugerai la valeur de mon affirmation initiale. Cette évaluation même laisse d'ailleurs une large place à mon initiative : le succès et surtout l'échec de mon entreprise peuvent souvent être interprétés de bien des façons différentes. Mais ce souple critérium est le seul dont je dispose. Si les résultats de mon expérimentation me satisfont en définitive je décernerai à mon jugement la qualité de vrai. La vérité de l'affirmation aura donc été établie par la valeur de ses conséquences.

Or, c'est là selon M. Schiller le procédé que l'on rencontre dans tous les cas de vérification. C'est la démarche commune que l'on pourrait dégager par exemple des méthodes mises en œuvre par les diverses sciences (i)- Tout travail scientifique présuppose un certain système de vérités déjà établies par une suite de sélections plus ou moins artificielles. Tout travail de ce genre est donc relatif à une certaine question, dépendant elle-même du dessein propre à la science considérée. Une affirmation sera tenue pour vraie si elle satisfait le dessein qui a suscité la recherche, pour fausse si elle le contrarie. Ici

(i) Ib., essay V, p. 151-2, I55, 157"

encore, la vérité de l'affirmation se juge à la valeur de ses conséquences. C'est bien là notre critérium constant.

Les conséquences vérificatrices sont, cela va de soi, des conséquences liumaines et pratiques (i). Ce qui ressort principalement de la description précédente, c'est bien que toute vérité nouvelle se présente comme un produit de notre activité : elle n'est pas simplement trouvée, mais réellement faite par nous (2). Toutes les vérités ont-elles été engendrées de cette façon? Nous avons, d'après M. Schiller, toute raison de le croire (3). Mainte vérité que nous admettons aujourd'hui sans discussion a été jadis le fruit d'opérations humaines, l'histoire nous le montre de la façon la plus positive. Pourquoi ne pas supposer qu'il en a été de même dans tous les cas ? Il est naturel de prolonger par la pensée le processus de vérification dans le passé aussi bien que dans l'avenir. Au reste, il est impossible de remonter à des vérités si fondamentales qu'elles ne puissent être conçues ccmme ayant été faites : nul principe a priori qui ne se puisse ramener à un postulat, M. Schiller estime l'avoir démontré. De telles vérités ne pouvant être atteintes, une théorie de la connaissance humaine n'a pas à s'en soucier. Enfin, si les commencements de la connaissance demeurent embrumés d'un mystère, ce mystère est moins inquiétant pour le pragmatisme que pour toute autre théorie : car, seul, il cherche moins à expliquer un passé mort qu'à éclairer une activité en marche vers l'avenir. De toute façon, il peut donc se désintéresser d'une vérité qui n'aurait pas été faite.

D'une manière générale, la vérité apparaît comme

(i) Ib., p. 5-6.

{2) V., inter alia, ib., p. 194, 312.

{3) Ib., p. 196-198.

n'étant pas antre chose que la valeur d'un certain produit humain (i). Plus brièvement l'on dira qu'elle coïncide avec l'utilité (2) ou le succès (3) de l'idée. Mais il faut ajouter que tous ces termes comportent des degrés : de là une hiérarchie des vérités, que M. Schiller avait esquissée dès 1903, sur laquelle il insiste à présent un peu davantage. Toute idée a une vérité dans la mesure où elle satisfait quelque dessein. Seulement une satisfaction limitée à un dessein isolé ne constituerait encore qu'une vérité d'ordre assez subalterne et « subjective ». Mais, nous le savons déjà {4), la société exerce un contrôle sévère sur tous ses membres, et c'est elle qui fait un choix parmi la diversité des affirmations individuelles pour en dégager les vérités proprement objectives. Intervention d'ailleurs inévitable, car l'individu tient à faire reconnaître sa vérité par les autres hommes ; une vérité qui ne pourrait être ainsi propagée manquerait, à ses 3^eux mêmes, d'une efficacité désirable (5). Ce n'est pas dire assez. Nous tendons à organiser toutes nos fins en une hiérarchie unique, à subordonner chacun de nos desseins particuliers à un Bien suprême qui les engloberait tous. Kn principe, c'est par rapport à ce Bien que doit se mesurer la vérité comme toute autre valeur. En fait, nous sommes souvent obligés de considérer des fins plus limitées, et il se produit à coup sûr des conflits entre les divers biens particuliers. Mais nulle

(i) Schiller se borne à dire en général que la vérité est une valeur logique (Ib., p. 7, 157); mais cette formule ne nous paraît pas cacaractériser sa thèse dans sa totalité; nous en proposons une qui nous semble mieux retenir l'idée du making of truth.

(2) Ih., p. 211. Cf. p. 161, 243-

(3) Ih., p. 1.18.

(4) V. supra, p. 131.

(5) 5. in H., p. 153 et 70. Cf. Riddles of the Sphinx, revised édition, p. 132-133 (passage nouveau).

raison ne nous oblige à tenir ces oppositions pour définitives, ni à perdre de vue l'unité des valeurs humaines (i). Et même de ce point de vue l'on peut donner un sens positif, humaniste, à la notion de Vérité Absolue : notion si stérile et même si malfaisante tant qu'on désigne sous ce nom une existence actuelle et inaccessible à l'homme, notion infiniment précieuse dès que l'on entend par là l'idéal irréalisé, mais réalisable, vers lequel convergent toutes nos inventions particulières : savoir celui d'une vérité adéquate à la totalité des fins humaines, et par là même définitive et pour ainsi dire devenue éternelle (2).

Il y a donc, on le voit, place pour tous les degrés imaginables de vérité dans la conception pragmatiste. Mais du haut en bas de l'échelle, cette notion n'est jamais caractérisée autrement qu'en termes de satisfactions humaines, acquises au prix d'efforts humains.

De cette notion nouvelle de la vérité, tirée d'une analyse très simple que complète une extrapolation audacieuse, l'on pense bien que M. Schiller ne néglige pas de signaler les conséquences. Conséquences relatives à la conduite de nos pensées tout d'abord. La théorie pragmatiste dévoile la vanité de toute prétention à décider a priori de la valeur d'une assertion quelle qu'elle soit. Elle fait ressortir le rôle indispensable des facteurs personnels à l'origine de toute recherche, mais aussi la nécessité de soumettre les postulats lancés d'abord par

(2) Ib., ess. VIII, p. 213. Cf. p. 169, 195. (Iv'expression en italiques n'est pas de Schiller).

notre initiative à une vérification expérimentale (i). Elle entraîne une attitude plus sympathique que l'intellectualisme à l'égard des croyances religieuses (2), par cela même qu'elle abolit la vieille opposition de la foi et de la raison (3), mais elle n'hésite pas à condamner ces formes bâtardes de foi qui se dérobent à l'épreuve des conséquences (4).

Rien dans ces applications méthodologiques du pragmatisme qui ne soit déjà familier à un lecteur du Will to Believe. Mais d'autres conséquences plus hardies, d'ordre métaphysique, gardent aux yeux de M. Schiller le principal attrait. Essentiellement, il continue à voir dans l'analyse pragmatiste de la vérité un argument en faveur de l'optimisme : si la vérité est une valeur, comment croire qu'elle doive s'opposer aux autres valeurs sinon d'une façon superficielle et momentanée? (5) Comment ne pas espérer que l'ensemble de nos aspirations pourra finalement être satisfait ? Le jugement logique apparaît comme l'une des expressions de l'effort humain pour réaliser le Bien Suprême, et son succès doit nous donner confiance dans celui de cet effort tout entier (6). Mais l'on se rappelle que M. Schiller avait déjà donné à ce genre de conclusions use forme plus spécifique : de l'analyse pragmatiste il concluait directement que nous « faisons

(i) V., dans l'ess. XVII, une intéressante application de ces deux conséquences au cas de IMyers.

(2) Ib., p. 156, 350, 367-3. IMais Schiller maintient que le pragmatisme est « a pliilosophtc doctrine, formly resting on psychological and epistemological considérations which were, intrinsically, quite indépendant of its religious applications » (p. 352).

(3) V. ess. XVI et Riddlcs of the Sphinx, revised édition, p. 466-7; cf. déjà Humanism, t. XIV, 6-7.

(4) Essay cité § 11.

(5) St. in H., p. 153, 158-9.

la réalité ». Il n'a pas laissé de reprendre ce thème, et de lui donner une forme quelque peu plus précise.

Nous faisons la réalité, en un sens, par cela seul que nous faisons la vérité. Nous avons vu que la vérité s'accroît et se constitue par suite de nos désirs et de nos efforts. C'est dire que s'accroît et se constitue de même façon la réalité connue de nous. Chaque fois qu'une affirmation est vérifiée par nous, une réalité nouvelle existe pour nous. Elle doit cette existence à notre intérêt et à notre action. Rappelons-nous, en outre, que la connaissance complète implique expérimentation, transformation de notre expérience. Cela montre que nos croyances, et nos désirs qu'elles incarnent, modifient la réalité .: témoin, en particulier, les « réalités » matérielles et sociales de la vie civilisée. Ainsi cette idée même d'une « réalité indépendante » toute faite que l'on prétendait impliquée dans la notion de vérité, se trouve éliminée grâce à la simple description des processus humains que recouvre ce dernier terme.

« Résultat d'une importance philosophique immense » proclame M. Schiller (i). Pourtant, il en limite à présent la portée d'une façon remarquable. La seule chose que l'épistémologie pragmatiste établisse de façon décisive, c'est, de son propre aveu, la fabrication subjective de la réalité (2). En d'autres termes, ce cjui dépend de notre action, c'est notre connaissance de la réalité; il ne s'ensuit point que nous transformions son existence actuelle. La transformons-nous vraiment? Faut-il admettre une fabrication objective de la réalité? Le pragmatisme n'est pas tenu de résoudre ce problème puisqu'il se donne pour une simple théorie de la connaissance. M. Schiller va iusqu'à admettre que l'on

(i) Ib., p. 425.

(2) Ib., p. 200, 426, 42S-9.

— iqS —

puisse unir cette tliéorie comme l'a fait M. Santayana, avec uns métaphysique réaliste, voire matérialiste (i).

Lui-même cependant, l'on s'y attend, ne s'en tient pas là et cherche à établir que notre action mord plus avant sur la réalité. Mais, ce faisant, il dépasse le pragmatisme pur. La simple analyse du « making of truth » ne nous permet pas d'affirmer un « making of reality » intégral ; car, à l'origine de tout progrès de nos connaissances cette analyse suppose, on l'a vu, l'acceptation de certaines données (2). Seulement, cette réalité initiale, combien le processus de vérification ne la transfigure-t-il pas ! Prise dans son état originel, elle demeure une pure potentialité, trop indéterminée pour avoir quelque valeur aux yeux d'une théorie de la connaissance. En outre, le seul principe méthodologique favorable au progrès de notre savoir consiste à tenir toute réalité pour indéfiniment plastique. Par conséquent, du point de vue proprement pragmatiste, si l'on ne peut éliminer complètement la notion d'une réalité non faite, du moins cette notion demeure-t-elle sans intérêt. Si nous aspirons à une réalité suprême, la nature même de notre connaissance nous invite à la chercher non en arrière, mais en avant, au terme de nos efforts (3) .

Le problème de savoir si notre connaissance opère une transformation réelle de la réalité n'en reste pas moins selon M. Schiller, tout entier à résoudre (4). Pour y parvenir, il introduit des éléments qui ne dérivent pas proprement du pragmatisme : d'abord, l'idée que la réalité laisse place au changement (5), à l'indétermination, à la

(2) Ib., p. 200.

(3) Ib., ess. XIX, § 7.

(4) Ib.. § S.

(5) Essay IX.

liberté f:;' ; ensuite, une hypothèse panpsychiste justifiée rapidement par des arguments assez singuliers (2). C'est grâce à cette hypothèse que l'humanisme pourra d'une côté conférer à notre connaissance une pleine efficacité (cette plénitude n'existant selon M. Schiller qu'au cas où l'objet connu a lui-même quelque conscience (3), d'autre part attribuer à quelque activité analogue à la nôtre la portion du réel qui ns paraît point due à notre connaissance propre (4). Ainsi seulemxcnt sera établie une continuité parfaite entre le processus cosmique et celui par lequel l'homme fait la vérité.

Nul pragmatiste ne s'est sans doute complu autant que M. Schiller à faire ressortir les principaux tenants et aboutissants de la théorie nouvelle. Mais son travail, souvent hâtif et fragmentaire, réservant toutes ses minuties pour la critique des doctrines adverses, semble avoir laissé dans un certain état d'ambiguïté les portions mêmes les plus essentielles de cette théorie.

Examinons d'abord les déclarations relatives au making of reality. C'est peut-être sur ce point que M. Schiller a fait le plus d'efforts pour nuancer sa pensée première. Mais n'arrive-t-il pas par moments à transformer en un pur truisme le paradoxe dont tout d'abord il s'enchantait? Nous l'avons vu limiter la portée directe de l'analyse pragmatique à la réalité connue de nous, et réserver pour une spéculation proprement humaniste le problème de savoir si la réalité objective

(i) Ess. XVIII.

(2) Ess. XIX, § 12.

(3) Ess. XIX, § 10.

(4) Ib., § 15.

est, elle aussi, fabriquée. Or, que les progrès de notre connaissance modifient notre conception de la réalité, n'est-ce pas une proposition non moins insignifiante que certaine? Mais il arrive que M. Schiller ne borne pas à cette banalité les conséquences du pragmatisme, même considéré à part de l'hypothèse panpsychiste. Le doute que l'anah-se de la connaissance laisse subsister semble porter parfois non sur l'objectivité, mais simplement sur l'étendiie du mahing of reality (i) : le problème reste seulement de savoir comment a été constituée cette portion de la réalité que nous acceptons comme donnée du point de vue même de notre connaissance; mais l'on admet alors que le travail de cette connaissance fait réellement la réalité. Comment M. Schiller ne tendrait-il pas à une pareille interprétation? Une franche opposition de l'objectif et du subjectif ne trouve guère place dans sa pensée. Sans doute il ne veut pas se dire plus idéaliste que réaliste, mais il exclut formellement la notion d'une réalité radicalement indépendante de l'expérience ou extramentale (2) : la corrélation de l'esprit et de l'objet demeure pour lui un fait ultime (3). En fin de compte, il se refuse à envisager l'existence d'une autre réalité que la réalité « pragmatique », c'est-à-dire celle qui émerge de nos processus cognitifs et se trouve constituée grâce à eux (4). Des lors, on ne saurait imaginer un -iiiaking of reality plus réel que notre propre niaking of truth. Le pragmatisme, en pareil cas, semble acquérir une portée métaphysique directe ; mais c'est là précisément ce que M. Schiller a par ailleurs contesté. On pourrait souhaiter d'un pragmatiste une attitude

(i) L'on en trouvera des exemples, ib., p. 200 et 426.

(■3) V. Mind, 1913, p. 2S3.

(•4) Mind, 1914, p. 390-1.

plus nette et surtout plus ferme sur cette question du rapport entre le sujet et l'objet ou entre l'expérience et la réalité.

Remontons maintenant à un aspect plus fondamental encore de la théorie nouvelle. Examinons la thèse qui paraît résumer l'analyse pragmatiste de la vérification.: « La vérité d'une assertion se mesure à la valeur de ses conséquences ». Il s'agit, nous l'avons vu, de conséquences pratiques. En d'autres termes, M. Schiller maintient cette idée de la subordination de la pensée à l'action qu'il avait proclamée si haut en 1903 (i). Mais en quel sens faut-il l'entendre? M. Schiller prend soin d'écarter certaines méprises. Il ne s'agit pas d'asservir la pensée à l'action comme une certaine réalité à une autre réalité étrangère. Ce que M. Schiller soutient, c'est cju'il n'existe pas de théorie indépendante de la pratique : celle-là dérive de celle-ci et ne cesse de s'y rapporter (2). Encore faut-il prendre le mot « pratique » dans un sens très large. M. Schiller repousse même les définitions, assez naturelles cependant, qu'en avaient donné M. Bradley et M. Taylor (3) : l'action, la pratique, étaient caractérisées par eux comme une certaine transformation, par l'individu, du cours des phénomènes. Cette définition est trop étroite, selon lui, car c'est une action aussi que de conserver une réalité désirable, ou de jouir d'une fin obtenue. Est pratique tout ce qui nous sert non pas simplement à modifier mais à diriger (control) le cours de notre expérience (4)-

(i) Cf. 5. in H., p. 12S : « theory is an outgrowth of practice ».

(2) V. ib., p. 127-129.

(3) Bradley : Truth and practicc, in Mînd, 1904, p. 317; Taylor., Truth and conscqticnces, in Mind, 1906, p. S2 n.

(4) St. in H., p. 130-131.

Apparemment, M. Schiller veut laisser une place à sa conception aristotélicienne de l'activité parfaite. Mais cette distinction semble rester elle-même bien théorique ; car r :vï,-y--a i.y.ivr.crU'.ç ne. trouve sans doute guère d'application dans la vie humaine, et en tout cas, quand il s'agit du processus de la connaissance, l'action correspondante s'exprime bien par une transformation : nous l'avons vu en décrivant ce processus, et M. Schiller luimême ne se fait pas faute de l'avouer à l'occasion très explicitement (i). Au total, nous exprimerons sans doute sa pensée en disant que les conséquences pratiques de l'idée, c'est essentiellement la direction qu'elle imprime à nos actes, cette direction se traduisant en fait d'ordinaire par certains changements.

Reste à savoir en quoi consiste cette valeur des conséquences qui constitue l'utilité vérificatrice. L'on a déjà vu qu'une pareille valeur se ramène à ceci, que les actions issues de l'idée ont satisfait quelqu'un de nos desseins, et que d'autre part ces derniers tendent à s'ordonner en une hiérarchie sur quoi pourrait se graduer une échelle des vérités. Mais cette brillante perspective laisse subsister une question dans l'esprit de qui veut serrer de près le problème : la satisfaction d'un dessein quelconque est-elle à quelque degré marque de vérité? ou bien n'existe-t-il pas une fin intellectuelle de nature spéciale? En d'autres termes, la valeur cognitive d'une conséquence ne se distingue-t-elle pas de telle ou telle autre valeur? Pressé plus d'une fois de répondre à ces questions, M. Schiller ne s'est pas prononcé trop clairement sur cette difficulté capitale. Tantôt nous le voyons nier l'existence d'un intérêt logique radicalement diffé-

P. ex., ib., p. 247 : « we « understand » in order to transform ». Très souvent il insiste sur les altérations apportées par ( la connaissance : cf. p. 6.

rent des autres, ou d' « un intellect pur » (i), proclamer que l'expression même d' « un intérêt théorique » est une contradiction in adjecto (2). Tantôt nous l'entendons parler de « fin cognitive », définir le vrai ce qui est utile à l'édification d'une science (3). A quoi donc s'en tenir sur le compte de sa propre pensée? En réalité, M. Schiller ne tend pas d'ordinaire à nier absolument l'existence d'un intérêt spéculatif. Mais il veut mettre en relief les points suivants : d'abord, l'intérêt en question est lui-même un intérêt, il relève donc de la psychologie générale et implique quelque activité humaine (4). Ensuite, il n'y a pas lieu d'opposer cet intérêt à tous les autres, ni même de l'en isoler, ni surtout d'exalter un pareil isolement. L' « amour de la connaissance pour elle-même » n'a rien de particulièrement recommandable ni de vraiment rationnel. Au fond, c'est le goût d'un certain jeu de nos facultés ; accorder trop d'importance à cet amusement, ce serait frivolité ou perversion (5). Dans son usage normal et sain, la vie intellectuelle ne se sépare point des fins générales de l'activité humaine. Par cela même que la vérité est une valeur elle est apparentée aux autre sespèces de biens, et doit en fin de compte s'harmoniser avec elles (6). Que l'on n'essaie donc point d'établir une barrière entre

(i) ib.. p. 81, 7.

(2) Mind, 190S, p. 379.

(3) St. in H., p. 71, 154. Cf. cette déclaration encore plus nette dans The Encyclopaedia Britannica, 11^ éd., vol. XXII, art Pragmatism : « The « good » which the « true » claims must be understood as cognitive » (p. 246).

(4) St. in H., 81-82.

(5) Ib., p. 7. Mind, 1906, p. 386; cf. déjà Axioms as Postulâtes, p. 85 n.

(6) /()., p. 153. Cf. art. cité in Encycl. Brît. « But cognitive « good » and moral « good » are brought into close connexion, as species of teleological « good » and contribution to o the Good ».

satisfaction théorique et satisfaction pratique. La vérité d'une croyance peut résulter directement de sa valeur vitale : ainsi pour l'optimisme, qui prévaut par l'élimination de ses adversaires (i). De même, nombre de satisfactions d'apparence éthique ou esthétique prétendent à une valeur de vérité, et cette valeur doit être examinée sans que l'on puisse rien préjuger de jDrécis quant aux conclusions de cet examen (2).

Réponse singulièrement évasive ! A quelles conditions ces satisfactions extra-intellectuelles acquerront-elles le rang de vérité ? Voilà ce que M. Schiller nous laisse entièrement ignorer. En somme, il n'a fait aucun effort sérieux pour écarter l'interprétation que suggéraient certaines de ces formules, à savoir que tout avantage issu d'une idée confère à celle-ci quelque degré de vérité. Mais, d'autre part, à l'appui de cette thèse paradoxale il n'a apporté aucun argument précis. Et même son pragmatisme semble parfois se réduire à cette thèse modeste, que la pensée constitue elle-même une certaine activité psychologique. Cette équivoque n'est pas l'effet du hasard. Il est curieux de remarquer que M. Schiller présente, en un sens, la valeur de vérité comme indéfinissable (3). C'est que son analyse a seulement porté sur le processus qui promeut un daim au rang de validity. En quoi consistait donc le daim to iruth originel? 'Voilà qui demeure étrangement dans l'ombre ! Par suite, nous savons simplement que la vérité consiste dans une valeur éprouvée. Mais qu'est-ce qui caractérise une valeur logique ou cognitive, nous l'ignorons tout à fait.

(i) Miud, 1913, p. 2S1. Cf. aussi The Journal of Ph., vol. XV, p. 512-515 (12 sept. 191S). Mais dans un article récent M. Schiller apporte des restrictions à ce darwinisme logique (ib., vol. XVII, p. 41-43, 15 janvier 1920).

(2) Mind, 1914, p. 393.

(3) St. în H., p. 144. Cf. H:'.man!sjn, p. 55-56.

Nous ne trouvons pas chez M. Schiller le moindre essai pour définir la nature même de la connaissance. C'est en raison de ce caractère singulièrement incomplet de son analyse que ses conclusions générales sur les conséquences vérificatrices demeurent indéterminées, et, par suite, ambiguës.

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