CHAPITRE XII
Le Développement de Flnstrumentaiisme
Ces ambiguïtés dont la pensée de M. Schiller ne se dégage jamais complètement, nous allons les voir éliminées par cette forme de pragmatisme particulièrement radicale qui constitue l'instrumentalisme. Pour la clarté immédiate de l'exposition sans doute, ainsi que pour l'agrément de la forme, M. Dewey se montre fort inférieur à M. Schiller; en outre, il s'est toujours montré étrangement insoucieux d'établir le moindre lien entre ses articles épars ; de son école, enfin, nul ouvrage n'est sorti où les divers étages du pragmatisme soient marqués aussi visiblement que dans les Etudes sur VHuinanisme. Mais malgré cette fâcheuse incurie de l'ordonnance extérieure, pour qui cherche à serrer de près lapensée, c'est sans doute l'école de Chicago (i) qui offre la doctrine la plus définie et la plus fortement construite.
En gros, son analyse porte sur le même objet que celle de M. Schiller; elle s'applique à saisir sur le vif le progrès de la connaissance humaine. Mais, d'une part,
(i) Nous continuon-s à la déagner de ce nom devenu courant, bien que son chef soit maintenant professeur à Columbia University (New- York).
M. Dewey ne s'évade pas aussi volontiers de ce problème précis pour s'abandonner à des généralisations aventureuses. D'autre part, le problème en question apparaît dans l'école de Chicago moins artificiellement délimité, plus complètement approfondi dans ses détails. Il ne s'agit pas simplement de définir la notion de vérité, ou de montrer comment un daim passe à l'état de validity. La théorie nouvelle de la vérité se présente ici comme Tin corollaire d'une conception nouvelle de l'intelligencs (i). Il s'agit donc d'aboi-d de caractériser la connaissance elle-même, telle qu'elle se présente dans l'expérience humaine, autrement dit, de décrire les traits spécifiques de V expérience cognitive et de marquer son rapport avec les autres espèces d'expérience (2). En définitive, l'ambition fondamentale de l'instrumentalisme est de donner une interprétation nouvelle et satisfaisante à toutes les notions fondamentales de la logique en se référant au processus concret qu'elles traduisent. De ce travail systématique nous avons vu quels étaient, en 1903, les résultats généraux. Les écrits postérieurs de M. Dev/ey et de M. A. W. Moore les précisent sur certains points.
B' abord, par quels traits se distingue, dans notre expérience immédiate, la connaissance elle-même, ou mieux encore l'acte de connaître, le knowing? M. Dewey a soumis cette matière à une savante et laborieuse analyse dont il nous faut dégager l'essentiel (3). Ecartons premièrement le préjugé suivant lequel toute expérien-
(i) Cf. The Influence of Darwin on philosophy, p. 130 n, 165.
(2) V. en partie, l'art. The Knoivledge-experîence and Us relaiionships, in Journal of Philosophy, t. II, p. 652-657.
(3) The infl. of Darw., essay IV.
ce, tout sentiment (feeling) serait, ipso facto, connaissance (i). « J'ai peur » ne doit pas être traduit : « Je sais que j'ai peur ». Pourquoi redoubler ainsi verbalement une pure et directe existence? Il n'y a pas proprement de connaissance immédiate. Toute connaissance, y compris la simple acquaintance . enveloppe quelque souvenir et quelque attente, comporte un élément de relation, de médiation. Il ne suffit pas encore que plusieurs expériences se succèdent en s' annulant à tour de rôle, ni que l'une d'entre elles persiste, soit inaltérée à côté des suivantes, soit si bien fondue avec elles que la qualité résultante soit sentie comme simple, ni même qu'une telle photographie composite suggère quelque chose de son origine (2). Supposons qu'une odeur soit suivie d'un mouvement qui nous conduise à cueillir une rose; et supposons qu'à ce dernier moment nous nous représentions l'odeur primitive comme ayant déclenché cette série d'actions. Nous dirons que l'odeur « signifiait » (meant) la rose : nous lui attribuons rétrospectivement une sorte de fonction intellectuelle et même, si l'on veut, « cognitive » ; mais nous ne pouvons la considérer comme une véritable connaissance. Pour qu'une expérience possède réellement ce caractère, il n'est ni nécessaire ni suffisent que son « meaning » soit réalisé (fulfilled) dans une expérience consécutive. Ce n'est pas nécessaire : une telle expérience est l'aboutissant de la connaissance plutôt que la connaissance même. Mais surtout ce n'est pas suffisant : à supposer que l'on identifie la connaissance avec la pleine confirmation (assurance), l'expérience réalisante {fulfilling expérience) ne nous fournit pas celle-ci par elle seule ; il faut en outre une réflexion qui rapproche de cette expérience même les meanings
(i) Ib., p. 79-S3; cf. p. 231-232.
(2) Ib., 78-79, 83-87.
antérieurs qu'elle réalise. Le chasseur doit s'arrêter dans sa chasse s'il veut contrôler l'idée qu'il avait de son chien. Avant que la vérification puisse avoir lieu, il faut donc qu'un élément nouveau se soit introduit : l'intcniion de signifier quelque chose (i). Nous trouvons enfin ici la caractéristique immédiate de toute connaissance. L'odeur connaît la rose, si celle-là porte en elle dès son apparition le sentiment de pouvoir se réaliser dans celle-ci, de tendre à la produire. Ainsi en est-il dans toute expérience « cognitionnelle » : nous rencontrons toujours une relation entre deux éléments distincts, une chose signifiante et une chose signifiée. La chose signifiée est présente sans doute dans une pareille situation, mais d'une manière toute spéciale : elle est « présentée comme absente » {presented as absent), mais, en outre, comme devant être rendue présente à la façon de la chose signifiante, par une opération qui permettra de réaliser le sens ou 1' « intention » de celle-ci. Situation essentiellement pénible et tendue ! Klle aspire à se transform^er, elle appelle une expérience réalisante. Tantôt une telle satisfaction se produit, tantôt un désappointement. Dans ce dernier cas, la chose signifiante devient frappée d'incertitude, et l'attention peut se reporter sur la situation primitive. Nous examinerons de plus près les diverses espèces d'odeurs, leurs particularités et leurs conséquences. Nous observerons, nous expérimenterons, nous comparerons les cas d'échecs et les cas de succès. Cette investigation S3''stématique des meanings mis en rapport avec leurs suites établira la vérité ou l'erreur de ceux-là (2).
En définitive, la connaissance ou la pensée, au sens, plein de ce mot, implique deux éléments essentiels : 1°
(3) ib., p. go-96.