‹ Le pragmatisme americain & anglaisChapitre 4 sur 57 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Définition de la connaissance par James

Le plus grand nombre des articles que James publia de 1S7S à 1S90 étaient des pierres d'attente destinées à entrer, sous une forme légèrement modifiée parfois, dans ses Principes de Psychologie. Nous trouvons là un travail homogène, que nous pouvons considérer d'ensemble. Or, ce psychologue, bien averti cependant des problèmes philosophiques, se donne à nous comme un pur savant. Il tient la psychologie pour une simple tt science naturelle ». C'est d're qu'elle accepte en principe certains postulats, laissant à la métaphysique le soin de les discuter. Le psychologue a seulement le devoir de les formuler avec clarté. Il s'en acquittera en déclarant admettre qu'il existe : un monde extérieur, — des états de conscience, — une connaissance de ce inonde par ces états (i).

En quoi consiste cette conna^'ssance ? Le psychologue n'a pas à nous munir d'une épistémologie proprement dite ; il est dispensé de répondre au redoutable problème : comment la connaissance est-elle possible ? Mais il faut bien qu'il définisse le sens des mots qu'il emploie (2). Et cette obligation revêt, dans le cas pré-

Ci) Pr. of Ps., t. I, p. 183-4- {2) Ib. t. I, p. 316-217.

sent, une importance toute particulière : car James tient le caractère cognitif pour essentiel à r.os états de conscience. Selon lui, toute pensée semble avoir affaire à des objets indépendants d'elle (O- Il faut donc que le psychologue explique ce qu'il entend par connaissance, ce qu'il a dans l'esprit lorsqu'il fait usage de ce mot. La réponse fut donnée par James dans un article de 1886 (2) qui n'est, dit-il, qu' « un chapitre de psychologie descriptive », ou peu s'en faut, et dont les Principes nous donnent en effet un résumé (3) . Voici, dans ses grands traits, cette solution.

On attribue le caractère de connaissance aux états de conscience qui se trouvent dans un certain rapport avec une réalité indépendante de ces états. Par réalité, entendons simplement ce qui est tenu pour réel par le psychologue qui observe l'état de conscience en question. Maintenant, de quelle nature est ce rapport ? Il diffère selon les cas. James, à la suite de J. Grote, distinf^ue deux types de connaissance : la connaissance qui porte sur les choses mêmes prises dans leur physionomie individuelle, knowledge of acquainiance, et la conna-'ssance qui porte sur les relations abstraites entre les choses, kno'jjlcdge abont (4). La sensation ré-

(i) Vr. of Ps., t. I, p. 223, 271.

(2) Tlie function of cognition, in Mind 1885, vol. X, reproduit dans The Mcaning of truth, ch. I.

(3) Pr. of Ps., t. I, p. 217-21S.

(4) Non!; ne voyons pas le moyen de rendre ces expressions anglaises pnr des équivalents stricts. Les termes employés dans la traduction de ^Madame Veil, « connaissance directe » et « représent.'ti'^n indirecte » (p. 11), ne nous paraissent pas littéralement fidèles, bien qu'ils répondent en gros à l'esprit de la distinction et même à la terminologie ultérieure de James.

pond au premier de ces types, le concept au second. Or ce sont là deux genres de connaissance également réels, bien que différents. Quand disons-nous qu'une sensation nous fait connaître un objet ? Lorsque cette sensation ressemble à cet objet, et qu'en outre elle le vise. Nous jugeons de ces caractères d'après la façon dont se comporte le possesseur de la sensation considérée. S'il agit sur une partie du monde que nous tenons pour réelle, nous dirons que la sensation présente en lui, vise cette partie réelle ; et s'il agit sur cette réalité comme nous aurions agi à sa place, nous penserons que cette sensation ressemblait à cette réalité. En fait, la conduite des autres hommes nous porte à croire qu'ils ont les mêmes sensations que nous, ou, en d'autres termes, qu'ils connaissent le même monde. Mais, dès qu'il s'agit de concept, on ne peut plus parler de ressemblance : un concept ne reproduit aucune réalité. Quelle particularité lui vaudra donc le titre de connaissance ? — Un concept porte en lui des tendances déterminées. 11 nous pousse à aller dans une certaine direction de préférence à toute autre. En obéissant à cette impulsion intérieure, nous trouvons-nous amenés à une sensation ou à une image qui nous donne la connaissance d'une certaine réalité ? Nous dirons que le concept lui-même nous fournit de cette même réalité une certaine connaissance. On voit par là que la connaissance des relations se fonde toujours, en dernière analyse, sur la connaissance sensible des choses mêmes.

Dès cette première esquisse, l'attitude de James nous apparaît originale. Il brise l'alternative traditionnelle du nominalisme et de l'intellectualisme (i) qui s'offrait

(i) Nous prenons ici ce mot dans un sens un peu spécial, qui ressort clairement du contexte.

encore à ses contemporains. Négation de la connaissance abstraite, d'un côté ; de l'autre, négation de la connaissance sensible. Entre ces deux négations étaiton vraiment obligé d'opter ? C'est ce que James refusa de faire. La simple considération des faits lui permit d'affirmer, contre les prétentions adverses des systèmes, la réalité de deux types de connaissance irréductibles. Examinons de plus près ses raisons, et la solution nouvelle qu'il donne au conflit, en nous aidant des Principes de Psychologie et des articles antérieurs à ce grand ouvrage.

La doctrine nominaliste a toujours heurté l'esprit de James par ce que sa tentative de réduction avait d'arbitraire. Dès 1879, nous le voyons maintenir contre les écrivains de cette école une vérité manifeste aux esprits non prévenus : c'est que notre esprit a le pouvoir de saisir un élément identique à travers une multiplicité d'états qu'il se remémore (i). Cet acte qui nous permet de rapporter à un objet unique des états de conscience distincts, c'est ce qui constitue la formation même du concept (2). Comment donc un Berkeley, un John Stuart Mill en ont-ils méconnu l'existence ? C'est qu'ils sont demeurés attachés à ce préjugé commun à bien des philosophes, que la pensée connaissante doit toujours ressembler à l'objet connu (3). En fin de compte, les nominalistes ont contesté l'existence des idées abstraites en s' appuyant sur cet argument, que toute réalité est particulière. C'est admettre implicitement que l'idée doit être identique à son objet. Affirmation fragile ! Pour qu'il y ait connaissance, il suffit que le concept conduise à son objet. Comment cette

(i) The sentiment of rationality, Mind 1879, vol. 4, p. 333-335 {passage non reproduit dans The Will to Believe).

(2) Pr. of Ps., t. I, p. 459-461.

propriété même peut-elle exister ? Elle ne saurait trouver place dans l'expérience si notre vie mentale était une succession discontinue d'images distinctes. Mais rien de plus faux que cette conception-là. Dès 1884, James l'a repoussée avec une belle vigueur (i). Nos états de conscience ne sont ni tous lumineux, ni tous stables. On mutile étrangement notre vie quand on fait abstraction de tout ce qui existe en elle de vague et de mouvant. Certaines portions de cette vie sont moins des états que des passages {transitive parts). Parmi ceuxci il faut noter, en particulier, ce que l'on peut appeler les sentiments de direction. A chaque instant nous avons conscience, non seulement de notre pensée présente, mais des pensées prochaines auxquelles celle-ci est en voie de nous conduire. Le noyau de notre conscience, seul aperçu par la plupart des psychologues, est enveloppé presque toujours d'un halo ou d'une frange qui relie cet état aux états suivants. Or, la signification du concept est précisément une frange de ce genre, James le déclare expressément (2). Dans un concept le contenu Imaginatif se réduit à bien peu de chose ; l'élément essentiel est ailleurs. Il se trouve dans ce sentiment plus ou moins obscur d'une relation de notre pensée présente avec une certaine masse d'images à venir {3). Ainsi la réalité d'une connaissance conceptuelle, méconnue par la psychologie incomplète des nominalistes, présentée par les idéalistes comme la manifestation d'une pensée transcendante, se rattache dans

(i) On some omissions of introspective psychology, Mind, janvier 1884, vol. 19, n° 33.

(2) Même article, et Pr. of Ps., t. I, p. 472, 478, 259.

(3) Pour rendre complètement l'analyse de James, il faudrait mentionner un autre caractère important qu'elle met en lumière, caractère é.çalement méconnu par les nominalistes : la conception, d'après James, est un acte par lequel notre esprit saisit le semblable au milieu du différent (v. Pr. of Ps., t. I., p. 459-461).

l'esprit de W. James aux caractères les plus fondamentaux que l'on peut observer dans la vie mentale.

C'est néanmoins par une autre espèce d'état, par la sensation, que l'objet nous est connu d'une façon directe (i). L'intellectualisme d'un Green mutile aussi la réalité à sa façon. Tout ce que l'on peut reprocher à la sensation, c'est de ne pas nous donner le genre de connaissance que le concept nous fournit : elle est « muette », elle ne nous livre pas la matière d'un discours. i\îais elle nous donne un autre genre de savoir, non moins incontestable : elle nous révèle les qualités simples des choses (2). A la vérité, il est probable qu'une conscience adulte ne possède jamais une sensation simple, pure de tout concept. Mais peu importe. Pour expliquer la connaissance même des relations, il est nécessaire de supposer cette connaissance immédiate des qualités. Car enfin, les relations doivent unir des termes qui nous soient eux-mêmes connus : autrement, elles flotteraient dans le vide (3). Par elle seule la connaissance conceptuelle est donc incomplète. Elle tend vers un objet ; mais il faut bien, en fin de compte, que cet objet soit saisi par nous de quelque autre façon. Un aveugle pourra sans doute raisonner sur l'optique ; mais il ne saura jamais ce qu'est le bleu, et la science des couleurs n'aurait pu s'édifier sans l'expérience des clairvoyants. Différent en nature de la sensation, le concept repose donc pourtant, d'une certaine manière, sur la sensation elle-même.

Ainsi, James a montré que le psychologue pouvait définir de façon positive la nature de la connaissance,

(i) rr. of Ps., t., I, p. 221. — t. II, p. 3-12.

(2) lît inCme les rapports fondamentale : cf. Pr. 0/ Ps., t. I, p. 221.

(3) Ib. t. II, p. 3-4.

et en particulier de la connaissance conceptuelle, en laissant de côté les difficultés de l'épistémologie. Il a fait voir que sur le terrain des faits la solution nominaliste et la solution intellectualiste restaient également insuffisantes, parce qu'elles négligeaient toutes deux un aspect essentiel de l'expérience. Mais il ne prétend pas avoir supprimé les difficultés que, pour des raisons de méthode, il négligeait. La nature du rapport qui unit la pensée à son objet reste encore obscure. Prenons le cas de la connaissance sensible. Une sensation, pour nous fournir une connaissance, doit, nous l'avons vu, ressembler à une réalité extéreure, et, de plus, se rapporter à cette réalité. Mais d'abord la ressemblance même des sensations d'un homme avec celles d'un autre n'est pas saisie de façon directe, elle est affirmée seulement à titre d'hypothèse (i). Qu'en sera-t-il de la ressemblance de cet état avec une réalité qui n'aurait rien de psychologique (i) ? Alors même que les sensations donneraient lieu à des actions efficaces, on pourrait encore se demander si le monde de ces états de conscience se rapporte bien vraiment à cette réalité même (rcfcrs to that oihcr world). En 1S85, James ne se fait pas fort de réfuter cette objection, que son collègue Royce était en train d'exposer dans son premier ouvrage, fort admiré de James. En présence de cette théorie métaphysique de la connaissance, James se contente alors de dire qu'il s'en tient à son « point de vue pratique et psychologique » (2). Voilà sans doute en raison de quelles difficultés l'auteur des Principes déclare que la relation de connaissance est « la chose la plus mystérieuse du monde ». Le psychologue n'a pas à éclaircir

(i) M. of T. p. 25.

(2) Ib., p. 22 n.

ces m\^stères, bons pour le métaphysicien. Il lui suffit d'avoir défini pratiquement la connaissance. A son point de vue, elle implique une dualité irréductible du sujet et de l'objet. Comment s'explique cette dualité ? Subsiste-t-elle au fond des choses ? C'est un problème qui n'est plus de son ressort (i)

Mais James allait bientôt devenir plus hardi. En 1892, dans le résumé qu'il publie de son grand traité, on sent qu'il juge de plus en plus difficile et même assez arbitraire de maintenir en psychologie le point de vue d'une science naturelle ; il reconnaît que les problèmes métaphysiques envahissent inévitablement dans ce domaine l'esprit du chercheur obstiné. Cette hypothèse même d'une dualité entre les états subjectifs et ^e monde des objets, qui est à la base de toute psychologie, s'évanouit dès qu'on la serre de près. Comment la maintenir dans le cas d'une sensation simple ? Le bleu est-il une détermination de ma conscience ou de l'objet '^ Pris dans sa réalité immédiate, n'est-ce pas un phénomène indifférencié, que nous pourrions après coup qualifier de physique ou de mental suivant que nous le considérons dans ses relations avec tel ou tel ensemble d'autres réalités ? (2). James, il est vrai, après avoir suggéré cette solution, laisse encore à la métaphysique le soin de résoudre de pareilles difficultés. Mais peu de temps après, en 1893, dans un article qui paraît avoir fait une vive impression sur l'esprit de W. James, Dickinson Sergeant Miller cherchait à montrer, contre les métaphysiciens à la manière de Royce, qu'une ana-

(i) Pr. of Ps., t. I, p. 216, 218-219.

(2) Psychology, briefer course, (1892), p. 467.

lyse purement psychologique pouvait résoudre les difficultés inhérentes au problème de la connaissance : il est bien inutile de s'embarrasser dans des arguties relatives au rapport de la pensée et de la réalité quand on s'aperçoit que vérité et erreur ne désignent rien que la perception d'une ressemblance ou d'un désaccord entre ma représentation présente et l'une de mes représentations passées (i). L'attitude instinctive de James recevait de cette théorie convergente une confirmation qui l'invitait à s'affirmer en se purifiant, en éliminant le réalisme métaphysique qui la rendait encore hésitante et incomplète. C'est ce qui fut fait dès 1895 (2).

A ce moment-là, James ne croit décidément plus que Ton doive ni même que l'on puisse élever un mur entre la psychologie et les recherches de métaphysique ou d'épistémologie. Pour définir ce qu'est une chose, il adopte franchement la solution de l'idéalisme empirique « qui a commencé avec Berkeley et qui a conduit jusqu'à Shadworth Hodgson » : les choses ont la même étoffe que nos pensées, elles ne sont rien de plus que les expériences réelles ou possibles de tous les esprits (3). Par suite, parmi les connaissances que possède mon esprit, il doit y en avoir dans lesquelles la pensée ne se distingue pas de son objet. Tels sont précisément les cas d' « acquaintance » : ils ne comportent pas une ressemblance insaisissable entre un état de conscience et une réalité numériquement distincte de

(i) The mcaning of triith and error, Philosophical Review, juillet 1893.

(2) The Knowing of things together, The Psychological Review, vol. II, n° 2, p. 105-124, iinars 1S95.

(3) Citons au moins cette phrase : « Whenever we speak of a thing vv^e either mean nothing; or we mean a thing that was or will be in our own mind in another occasion; or, finally, we mean a thing in the mind of some possible receiver of expériences like ours » (p, 107}.

cet état. Quand je vois devant moi un papier blanc, si je fais abstraction de ce que représente ce papier pour d'autres hommes ou pour la science physique, je suis en présence d'un phénomène ou d'une expérience unique, indivisible, que je puis appeler indifféremment papier vu ou vision de papier. Je nommerai ensuite ce phénomène physique ou mental selon que je le considérerai dans sa relation, soit avec le système du monde extérieur (i), soit avec l'histoire d'une certaine conscience. Mais, pris en lui-même, dans sa réalité immédiate, il n'est pas plus mental que physique, il est sur un point d'intersection des deux s^^stèmes. A la base de tout notre savoir se trouvent ces états de connaissance immédiate ou intuitive, dans lesquels le contenu et l'objet de la pensée sont identiques (2).

De ce point de vue nouveau, le rôle de la connaissance conceptuelle ou représentative reste d'ailleurs compris de la même façon. Ici, il est bien vrai que la pensée se distingue de son objet. Mais ni cet objet ni son rapport à la pensée n'ont rien de mystérieux ni de transcendant. L'objet n'est pas autre chose qu'une de ces expériences immédiates dont nous venons de parler. Et la relation qui fait de l'état de conscience en question une connaissance consiste tout entière dans une succession d'idées et de mouvements qui dérivent naturellement de cet état et qui nous conduisent ou nous conduiraient à l'objet, ou dans son voisinage. Nous connaissons par concept les tigres de l'Inde que nous ne voyons pas. Cela signifie que nous reconnaîtrions un tigre véritable, que, si l'on nous montrait un jaguar, nous ne le prendrions pas pour un tigre, que nous pouvons énoncer tout un en-

Ci) Ce dernier étant essentiellement une réalité « publique », commune à plusieurs esprits; cf. M. of T., p. 49 n.

(a) M. of T., p. 47-50.

semble de propositions conformes à d'autres qui sont vraies des tigres réels, enfin que nous pourrions exécuter une série d'actions qui nous amèneraient à voir les tigres de l'Inde. Cette chaîne d'intermédiaires physiques et psychologiques entre la pensée et l'objet est tout ce que nous avons dans l'esprit quand nous disons que la pensée connaît l'objet. La connaissance consiste donc ici en une relation saisie dans l'expérience entre deux objets d'expérience parfaitement distincts d).

Ainsi cette conception de la connaissance que James avait présentée d'abord comme une définition provisoire et presque superficielle, suffisant seulement aux besoins de la psychologie, finit par occuper le terrain de l'épistémologie et par s'y poser en rivale des théories alors en vogue. Elle ne laisse plus de prétexte à cette théologie de la connaissance, dont avait abusé le néo-kantisme anglais. Et cependant, elle rend justice à cette pensée conceptuelle dont l'empirisme traditionnel avait si arbitrairement nié l'existence.

Est-ce là, toutefois, une solution vraiment nouvelle ?

Pour la distinction des deux types de connaissance, James lui-même se réfère modestement à l'autorité de John Grote (2). Cette distinction se trouve en effet exposée dans VExploratio plnlosophica {3), et même y sert d'argument contre l'idée d'un inconnaissable ; mais qui donc, sans la lecture de James, eût été la découvrir dans cet ouvrage obscur et peu attrayant ? A vrai dire,

(2) Ib., p. 11-12.

(3) T. I., 1SS5; réimprimé avec un t. II en 1900. Cambridge, Universit)' press.

cette distinction a des origines plus vénérables, et principalement, chose assez piquante, dans la philosophie allemande. Ne remontons pas, avec Hamilton (i), jusqu'à Leibniz, qui distingue pourtant très nettement la connaissance intuitive et la connaissance symbolique (2) : car l'intuition dont parle ce métaphysicien offre le caractère d'une appréhension rationnelle. Mais chez Kant lui-même est-il théorie plus célèbre et plus ferme que celle qui oppose le concept et l'intuition ? Sans doute ses successeurs, suivis par l'école de Green, ont effacé cette distinction et paru absorber l'intuition dans le concept, retombant ainsi aux excès intellectualistes que Kant avait expressément combattus (3). Et, de son côté, Renouvier, pour des raisons moins claires, avait singulièrement négligé la même distinction. Mais un autre disciple de Kant était venu donner à cette théorie un relief éclatant : c'est Schopenhauer, qui n'a pas craint d'écrire : « Le trait principal de ma philosophie est d'avoir fortement établi le contraste qu'il y n entre la connaissance intuitive et la connaissance abstraite » (4). — A bien des égards, ce contraste annonce celui qu'établira la théorie de James. Pour Schopenhauer déjà, le concept, tout en se distinguant radicalement de l'intuition, se rapporte nécessairement, essentiellement à cette dernière : représentation indirecte par nature, •on ne peut en analyser le contenu sans arriver finalement à quelque intuition ; il est comme le billet de

(i) Lectures on Logic, v. I, liv. 10.

(2) V., p. ex., les Meditatîones de Cognitione, Veritatc et Ideîs, éd. Erdmann, p. 80, ou éd. Gerhardt, Die philosophischen Schriften, t. IV, p. 423.

(3) Il n'en est .pas ainsi de Bradle}'.

(4) Die Welt als Wille und Vorstellung, Brgânzungen, ch. VII (Sâvimtliche Werke, éd. Frauenstâdt, 1887, t. IV, p. 96, trad. Bur. deau, t. II, p. 222).

banque dont celle-ci fournit le numéraire. Quant à l'intuition même, Schopenhauer la conçoit déjà comme une connaissance immédiate, dans laquelle la pensée coïncide avec l'objet.

James se serait-il donc borné à ressusciter cette théorie oubliée par un accident de l'histoire ? Il s'en faut. L'intuition n'est point entendue par les philosophes allemands comme par le psychologue américain. Klle reste pour eux, en grande partie, chose construite. Chez Kant, elle implique toujours les formes a priori de la sensibilité, et s'y réduit dans l'une de ses espèces. Par Schopenhauer, elle est hardiment rapportée à l'entendement, qui se distingue d'ailleurs de la raison discursive, faculté usant de concepts. La sensation par elle-même n'est point, selon Schopenhauer, une intuition, mais un phénomène purement subjectif ; il faut tout un travail de l'intelligence, armée des idées d'espace et de cause, pour la transformer en une c intuition objective » (i). Schopenhauer veut, sans doute, que cette opération soit immédiate et intuitive ; il ne la décrit pas moins en termes de raisonnement. James conçoit et présente l'intuition de façon beaucoup plus simple et plus claire : c'est la perception immédiate d'un donné quel qu'il soit, et la sensation même en est au moins l'exemple le plus commun.

Cependant, à cet égard même, la pensée de James innove moins qu'elle ne restaure. Elle suit, en somme, la voie ouverte par Berkeley, qui avait déjà opposé si nettement le donné au construit. En d'autres termes, James retient de la vieille tradition empirique cette notion caractéristique de la connaissance immédiate qui perdait sa primauté dans le naturalisme contemporain. Sans doute a-t-il été encouragé dans cette voie par

(i) Cf. Pr. of Ps., t. Il, p. 273-

l'exemple de Shadworth Hodgson, ce penseur indépendant, à peine son aîné, alliant comme Renouvier la méthode phénoméniste à certaines cro3'ances religieuses, et qui assignait pour tâche fondamentale à la philosophie une « analyse de l'expérience » prise dans sa pureté première (i). Une autre influence semble avoir aidé James à dégager la notion de la connaissance immédiate des obscurités qui la recouvraient tout d'abord : celle de Mach. Dès i8S6, le savant autrichien, analysant l'expérience en ses données primitives, présentait celles-ci comme des « éléments » neutres, qualifiés après coup seulement de physiques ou de psychologiques selon le S3'stème dans lequel on les fait figurer (2). C'est bien la conception de la connaissance intuitive que James finit par adopter.

Ke trouverions-nous donc, au fond de la définition jamesienne de la connaissance, rien de plus qu'un Schopenhauer simplifié à l'anglaise, ou qu'un Berkeley dépouillé de quelques négations ? Ce serait trop peu dire, car James a du moins fait œuvre originale (encore qu'il ait pu recevoir sur ce point même certaines suggestions de Sh. Hodgson) (3) quand il a défini de façon précise le caractère cognitif du concept : connaître, en pareil cas, signifie conduire à l'objet. Remarque fort simple, mais lunii.îieuse, et qui n'avait pas encore été présentée

(i) Voir Tlie VkUosophy of rcflcction, 1S78, vol. I, préfnce; et The M et a phy si cal Mcthod in Philosophy, in Mind, janvier 1884, V. 9, n" 3.

(2) Die Analyse der Empfindnngcn, 1^^ éd., 1886, ch. I : Antitnetaphysisclic Vorbcuicrlaingen.

(3) Hod;/son soutient, p. ex., que toute portion de notre vie consciente peut être considérée soit comme percept, soit com™e concept, selon qu'on l'envisagée dans son caractère actuel, « as it is perceived in and by itself » ou « in its expectant character », « as its waits for the completion of its relationship to other portions » (Tlic Philosophy of rojlcction, v. I, p. 294).

avec cette netteté. Grâce à elle, on peut comprendre que le concept se rapporte à l'intuition, sans dire vaguement avec Schopenhauer qu'il la « représente », sans prétendre arbitrairement avec les empiristes qu'il n'a pas d'existence propre. On a le moyen de définir complètement la connaissance en termes d'expérience humaine, sans la réduire toute à la sensation.

Page 1