CHAPITRE VIII
Le Mouvement Pragmatiste
En suivant tour à tour l'évolution intellectuelle de James, de M. Schiller et de M. Dewey jusqu'en 1903, nous venons de faire assister le lecteur à la formation du pragmatisme. A cette date la théorie nouvelle est entièrement constituée dans ses grandes lignes chez quelques esprits ; à partir de cette année commence sa vie publique. Il fallait d'abord que l'école prît conscience de son unité. La fusion, ou plutôt la reconnaissance ne se fit guère attendre. A peine le recueil Personal Idealism est-il publié que James célèbre l'apparition d'une philosophie nouvelle, unissant l'inspiration spiritualiste à la méthode empirique (i). Au même moment,
(i) Critical notice, ap. Mind, 1903, N. S. t. XII, p. 93-97.
M. Schiller présente un travail de M. A. W. Moore comme une contribution importante à la théorie pragmatique de la connaissance ( î). Simultanément, ce dernier signale de son côté 1' « accord marqué » qui existe entre les principes développés dans le séminaire logique de Dewey et ceux qui inspirent l'essai Axionis as Postulâtes (2) . Quand paraissent les Studies in Logical Theory, elles suscitent les coimptes Tendus les plus sympathicjues de James, qui insiste sur la coïncidence remarquable des deux mouvements indépendants d'Oxford et de Chicago (3) ; et de M. Schiller, qui ne craint pas de comparer ces deux progrès de pensée parallèles à la découverte simultanée de la sélection naturelle par Darwin et par Wallace (4). M. Dewey à son tour analyse bientôt en les approuvant les thèses maîtresses de Humanism (5). Lorsque M. Bradley va publier dans le Mind sa dédaigneuse critique de la philosophie nouvelle, le directeur de la revue se hâte d'en adresser les épreuves à James. Aussitôt, l'ardent et modeste maître prend la plume pour défendre la théorie humaniste de la vérité, nouveauté qu'il compare en importance au romantisme ou à l'avènement de la démocratie, et dont il attribue tout le mérite à M. Schiller et à M. Dewey (6). Désormais, méconnaissant sa propre influence
(i) Ib., p. 114.
(2) TJie decennial Publications of the Unîversity of Chicago^ 1903, i""*^ série, vol. 3, part 2.
(3) Psychological Bulletin, v. I, n° i (15 janvier 1904).
(4) Mind, t. XIII, p. 100.
(5) !' y:',:rAo,-^:cal Bulletin, v. I, n" 10 (15 sept. 1904).
(6) '".""' 7i;;.7i:-/ and Triith, ap. Mind, oct. 1904. Sur le dernier point, voici un passage bien typique (p. 458 n.) : « I may say that the account of truth given by Messrs Sturt and Schiller and by Prof. Dewey and his school goes beyond any theorising which I personally had ever indulged in until I read their writings... The originality is wholly theirs, and I can hardly recognise in my
de la façon la plus singulière, il ne se lasse plus de se proclamer le disciple de ses disciples (i). Il ne tarde pas à abandonner le sens restreint qu'il avait donné au terme de pragmatisme pour adopter l'usage de M. Schiller (2). M. Dewey lui-même se décide bientôt à appliquer ce nom à sa propre pensée (3)., Ainsi conscience a été prise d'un certain fond commun d'idées et de tendances. On se bat dorénavant pour ou contre le pragmatisme. Autour des chefs de file, on distingue un nombre croissant de disciples ou de penseurs voisins. A vrai dire, le mouvement est beaucoup moins étendu en Grande-Bretagne qu'aux Etats-Unis. Parmi les écrivains anglais contemporains, on peut sans doute en citer au moins deux dont les tendances, de leur propre aveu, s'accordent singulièrement avec la conception pragmatiste : le moderniste G. Tyrrell et le romancier H. G. Wells (4). Mais cette conception n'a été dé-
own humble doctrine that concepts are teleological instruments anything considérable enough to warrant my being called, as I hâve been, the father of so important a movement forward in philosophy. »
Ce passage n'a d'ailleurs pas été reproduit dans The Meaning of Trutli, peut-être grâce à la juste protestation de Schiller contre cette générosité excessive de James qui le conduisait à « minimise his own services » {Mînd, t. XIV, p. 235).
(i) V. encore Journal of Philosophy, t. III (1906), p. 340. Pragma- Usm, p. 57-5S, 197. The Meaning of Triith, p. VII.
(2) Rn 1904, James bornait encore le sens de ce mot à la désignation d'une certaine méthode, réservant le terme humanisme pour la théorie de la vérité (The M. of Tr., p. 51-53). Mais Schiller insista sur la nécessité d'étendre la signification du mot pragmatism [Mind, t. XIV, p. 235 sq.). A partir de 1907, James prend ce mot dans un double sens, désignant par là à la fois une méthode et une théorie de la vérité (Pragmatism, ch. II, surtout p. 65).
(3) C'est en juin 1905 que Dewey semble avoir appliqué pour la première fois le terme de pragmatism à sa propre thorie de la connaissance (/. of Philosophy, t. .II, p. 324). Il a continué à l'employer, mais en manifestant quelquefois une certaine hésitation à se ranger sous cette bannière.
(4) V. en particulier l'article de Tyrrell : Notre attitude en face
fendue d'une façon vraiment précise que par un nombre assez restreint de penseurs. D'entre ceux mêmes qui s'étaient d'abord réunis sous le drapeau du Personal Idcalism, M. Henry Sturt est sans doute le seul qui puisse être rangé à côté de M. Schiller comme un pragmatiste pur sang (i). De ce dernier l'on rapprochera son ami M. H. V. Knox (2) et son élève M. Murray (3) ; et la liste sera bien près d'être close si l'on y ajoute le nom déjà mentionné de M. Alfred Sidgwick, lequel n'adhère d'ailleurs au pragmatisme que sous certaines réserves (4). En Amérique, au contraire, nous rencontrons tout d'abord le groupe compact et grossissant des disciples de M. Dewey, au premier rang desquels se distingue M. Addison Webster Moore (5). M. Heath Bawden développe à sa façon des vues manifestement apparentées à celles de l'école instrumentaliste (5). M. I. E. Miller, sans prononcer le mot de pragmatisme ni se lancer dans la controverse, expose une psychologie iDiologique de la pensée entièrement
du pragmatisme (Annales de Philosophie chrétienne , déc. 1905); et celui de Wells : Sccpticism of the instrument (Mind, juillet 1904) .
(i) V. en partie. Idola Theatri (1Q06) et ce curieux programme d'une religion nouvelle intitulé The idea of a frec church (loii).
(2) V. en partie, son article Pragmatism: the évolution of truth, dans Quartcrly Review, 1909, t. XX, p. 379 sq.
(3) V. eu partie, son clair petit livre Pragmatism (1912).
(4) V. son compte rendu de Humanism, Mlnd, X. S., t. XIII, n° 50, p. 262-268; son livre The Application of Logic (1910), surtout partie III, ch. IX, et son article Truth and Working, Mind, janvier 1914, t. XXin, n° 89.
(5) V. surtout son ouvrage important Pragmatism and its critics (igio). Parmi les autres membres de la même école, signalons M. Irving King, qui a développé les applications de la théorie du problème religieux : v. The pragmatic interprétation of the Christian dogma (Monist, avril 1905), The Differentiation of the Religions Consciousness (1905), The Development of Religion.
(6) y. surtout son livre The Principles of Pragmatism (1910).
conforme à la tendance nouvelle, et qui dénote d'ailleurs^ entre autres influences, celle de James et celle de M. Dewey (i). D'autres pragmatistes relèvent plus spécialement de James; tels M. A. M. Kallen (2) et M. J. E. Boodin (3). Ce dernier atténue sensiblement les nouveautés de la doctrine, en l'inclinant vers un certain réalisme. Même tendance, mais sous une forme différente et plus précise, chez M. D. C. Macintosh (4). L'adoption d'une autre variété de réalisme, qui s'est tout dernièrement baptisée « réalisme critique » (5), a franchement écarté du pragmatisme deux théoriciens que l'on avait pu croire tout près d'être enrôlés dans l'école : M. C. A. Strong, qui avait d'abord présenté sa théorie de la connaissance comme identique à celle de James (6) ; et M. Santayana, qui a repoussé les invites de M. Schiller et de M. Dewey (7). Par contre, l'on a vu certains adversaires de la première heure se convertir finalement au pragmat^'sme : c'est le cas de
(i) Tlie Psychology of Thinking (1909).
(2) V. ses articles dans le Journal of Philosophy, en particulier Pragmatic notion of value (t. VI, 1909, p. 549) et The affiliations of pragmatism (ih.. n" 24); et son livre William James and Henri Bergson (1914).
(3) V. son livre Truth and Reality (191 1).
(4) V. son article Reprcscntational Pragmatism {Mind, 1912, p. 167-iûi) et surtout son livre The Problem of Kno'vledge (1915), ch. XVIII et XIX.
(5) Essays in Critical Realism (1920) : c'est le titre d'un recueil auquel MM. Strong et Santayana ont collaboré.
(6) V. son article A nattiralistic theory of the référence of thought to reality. {Journal of Ph., v. I, n° 10, 12 mai 1904), et Suhstitutionalism (Essays in honor of W. James, 190S).
(7) V. son article Russell's Philosophical Essays (Journal of Ph.). '
M. J. E. Russell (i) et de M. Bode (i). Ainsi se déroule un mouvement vaste et complexe, à l'intérieur duquel certaines divergences se dessinent peu à peu. Mais c'est entre les protagonistes mêmes qu'elles se marquent peut-être le plus. Les nouvelles recrues du pragmatisme ne nous semblent pas d'ailleurs avoir fait subir à la doctrine de transformation capitale. Au lieu de suivre dans ses moindres détails le mouvement que nous venons de signaler, nous croyons donc préférable d'approfondir la pensée des chefs de file. Nous rattacherons soit à l'exposé de leurs idées, soit à la discussion générale de la thèse l'analyse des conceptions les plus intéressantes que nous aurons rencontrés chez d'autres.
Toutefois, avant d'aborder cette étude, il nous faut indiquer brièvement la place que le pragmatisme angloaméricain nous paraît occuper dans l'ensemble de la pensée contemporaine. Manifestement, en effet, il ne forme que l'un des flots de ce vaste courant de pensée que l'on peut nommer l'anti-intellectualisme. Nous en avons vu la source philosophique chez Kant prolongé par Schopenhauer et par Renouvier. Dans le dernier tiers du dix-neuvième siècle, le fleuve ou plutôt les divers fleuves convergents grossissent simultanément de façon remarquable. Nous avons suivi l'onde anglo-américaine.
(i) Il nous confesse lui-même, en analysant The Meanîng of Truth, qu'il s'est converti au pragmatisme précisément par suite de ses efforts pour rester intellectualiste (/. of Ph., 6 janvier 1910, vol. VII, p. 23).
(2) Opposer, p. ex., la critique de l'immédiatisme qu'il présentait en 1905 iPhilosophical Review, vol. XIV, p. 684-695), et l'interprétation sympathique qu'il en donne en 1913 {Monist, vol. XXIII, p. 114-122). Il est devenu d'ailleurs le collaborateur de Dewey dans le recueil Creative Intelligence (1917).
Le mouvement n'a pas été moins puissant sur le continent européen. Un Nietzsche illume des feux de son génie la psychologie volontariste de Schopenhauer et substitue à sa morale de renoncement et de contemplation l'apothéose de la volonté de puissance. Il raille et flagelle l'idéal ascétique de la connaissance, sans savoir abandonner cependant la conception de la vérité qu'il implique (i). Des travaux plus patients et plus modestes allaient ébranler cette conception. Boutroux en donna le signal dans la critique si originale qu'il publia dès 1874 de la notion de la loi nécessaire. En partie à sa suite, nombre de savants montrèrent en une série d'études vigoureuses combien les démarches effectives de la science s'accordaient mal avec la conception commune de la connaissance : à peine est-il besoin de citer Mach., Poincaré, Duhem et Milhaud. En même temps les psychologues mettaient en relief le caractère essentiellement actif de notre nature. Wundt, Ribot et Fouillée, chacun à sa façon, représentent une phase encore timide de cette tendance. M. Bergson et M. Blondel, en deux sens très différents, ont approfondi et renouvelé la même idée en des œuvres d'une force, d'une originalité et d'une richesse éclatantes. De cette critique scientifique et de ces vues psychologiques restait à opérer la synthèse et à dégager les conclusions essentielles quant à la conception générale de la connaissance. Tâche entreprise, elle aussi, simultanément de différents côtés : M. Le Roy en France l'a ébauchée de la façon la plus brillante ; en pavs de langue allemande, Simmel et Jeru-
(i) En effet, Nietzsche ne cesse d'opposer vérité et utilité. V., p. ex. Werkc, t. VII, p. 12 sq., et cf. sur ce sujet quelques pages décisives de Roustan dans son article : La Science coinmc instrument vital, in Revue de Métaphysique, sept. 1914. Voir aussi l'article de Schiller : The Philosophy of Friedrich Nietzsche (The Quarterly Review, janvier 1913, n° 434).
saleiii l'ont abordée sous des formes assez différentes. Mais nulle part cette dernière œuvre n'a été poursuivie pour elle-même d'une manière aussi résolue et aussi prolongée que dans les pays de langue anglaise. Ailleurs et particulièrement en France, l' anti-intellectualisme a nu inspirer des travaux pénétrant plus avant soit dans le détail de l'activité scientifique soit dans les profon- (ieurs de la vie de l'âme. Ce qui caractérise ce mouvement sous sa forme proprement pragmatiste, c'est qu'il s'y ramasse en une théorie orénérale de la connaissance et de la vérité, s'attaquant aux notions les plus fondamentales de la logique, s'appuyant sur une analyse concrète des cas les plus simples et se posant en adversaire de toutes les théories antérieures. La pensée que Fon pourrait nommer vitaliste a pu se montrer ailleurs ou plus riche ou plus délicate, nulle part elle ne s'est lancée avec plus de hardiesse et de ténacité à l'assaut des positions stratégiques de son adversaire.