CHAPITRE VII
La logique instrumentale de M. Dewey et l'Ecole de Chicago
De tous les pragmatistes, M. John Dewey est assurément celui qui a subi le plus profondément l'influence de la pensée germanique. Rien de plus naturel si l'on .se représente l'état des études spéculatives en Amérique durant les années de sa formation intellectuelle (i) : l'enseignement de la philosophie donné dans les Universités demeurait alors, dans l'ensemble, médiocre, étroitement borné, craintivement confessionnel, dominé par la tradition de l'école écossaise ; les esprits impatients d'échapper à cette morne tutelle, avides de développer en eux une pensée vivante et libre, se tournaient vers les grands métaphysiciens allemands et se trouvaient guidés dans cette voie par l'action énergique de W. T. Harris (2). C'est justement Harris que le jeune Dewey consulta dans sa vingtième année quand il se demandait si son goût pour des études philosophiques
(i) M. Dewey est né à Burlington (Vermont), en 1859. Il fit ses premières études dans l'Université de sa ville natale.
(2) V. Stanley Hall, Philosophy in the United States, ap. Mind, janvier 1S79.
témoignait d'une vocation véritable ; et c'est le fondateur du Journal of Spéculative Philosophy qui, par sa réponse encourageante, le détermina à s'engager dans cette carrière (i). Un an plus tard, M. Dewey travaillait (2) sous la direction de George S. Morris, autre représentant du « transcendentalisme » , qu' publiait alors une collection des philosophes classiques allemands. Il est vrai qu'il comptait en même temps parmi ses professeurs Stanley Hall, l'un des grands initiateurs de la psychologie pédagogique, et dont l'influence pouvait favoriser le goût d'études plus concrètes. Il faut noter encore et surtout que l'idéal américain de la démocratie semble avoir été toujours très vivant dans l'âme de M. Dewey : de bonne heure on l'entend proclamer une véritable religion de la personnalité humaine qu'il n'avait apparemment point apprise à l'école de Hegel (3). Cependant, c'est bien Hegel qui semble avoir été le premier maître de son esprit. Comment M. Dewey put-il concilier en lui ces éléments en partie disparates ? C'est ce que nous allons voir en étudiant les premiers articles qu'il ait consacrés aux problèmes de la connaissance (4).
Dès 1SS6, nous entendons M. Dewey soutenir une
(i) Nous empruntons ce détail à Slosson, Six Major Prophets, p. 269-270.
(2) A l'Université Johns Hopkins (Baltimore).
(3) V. son article The Ethics of Dctnocracy, publié en 1SS7 et cité par M. Slosson, p. 246-247. « Democracy means that personality is the first and final reality... It means that in every individual there lives an infinité and universal possibility : that of being a king or priest ».
(4) Nous n'avons pu, à notre regret, consulter le tout premier d'entre eux, Knoxulcdgc and the relaiivity of fecUng (18S3), non plus que les autres articles publiés dans le Journ. of Spec. Ph.
thèse assez originale : c'est que les conclusions de l'idéalisme absolu, du transcendentalisme, pouvaient et devaient être obtenues par la méthode de l'empirisme (i). Les philosophes anglais de l'école empirique ont aperçu la vraie méthode philosophique, qui est la méthode psychologique : il faut déterminer la nature de la réalité, non dans un en-soi mystérieux, mais telle qu'elle se présente à la conscience, à l'expérience, à la connaissance : M. Dewey emploie alors indistinctement ces trois termes. Les faiblesses de l'empirisme ne viennent pas de ce qu'il s'en est tenu à ce point de vue, mais au contraire de ce qu'il ne s'y est pas tenu assez fidèlement. Ainsi le sensualisme de Hume est en réalité une hypothèse de caractère ontologique, puisqu'il prétend remonter à la source de la connaissance elle-même, et par là se place en dehors de toute connaissance. Le réalisme transfiguré de Spencer, l'idéalisme subjectif de Bain résultent, chacun à sa manière, d'un abandon de la méthode psychologique : là on explique la conscience par un objet inconnaissable, ici on ramène la conscience au sujet, qui n'en est rien qu'un aspect. La solution du problème qui porte sur les rapports de l'objet et du. sujet se découvre seulement si l'on aperçoit que la conscience à laquelle toute réalité est relative n'est pas ma conscience individuelle, mais la conscience universelle, l'Esprit Absolu. Non qu'il faille pour cette raison quitter le terrain de l'expérience : car, selon M. Dewey, la psychologie elle-même est la science de l'Absolu. Il critique la tendance souvent manifestée par les néo-kantiens à opposer une psychologie qui étudierait l'individu humain comme être limité dans l'espace et dans le temps et une philosophie dont l'objet serait la cons-
(1) Mind, vol. II, n° 41 (janv. 1886) : The psychological standpoint, et n° 42 (avril) : Psychology as philosophie method.
cience de soi universelle et infinie. Si cette conscience de soi n'est pas elle-même un fait d'expérience, la philosophie demeure impossible. Elle aboutit à des oppositions insolubles, comme chez Kant, ou à des conceptions d'un caractère négatif comme la notion greenienne de l'activité spirituelle. C'est qu'elle est condamnée à employer une méthode purement logique, et par conséquent à se nourrir d'abstractions. Quand la logique est ainsi portée à l'absolu, que devient la réalité ? Ou une chose qui s'oppose mystérieusement à la pensée, ou un prétendu moment du développement logique. La métaphysique oscille entre un dualisme et un panthéisme Egalement arbitraires. Mais la vérité est que la conscience de soi se présente elle-même comme un fait d'expérience. Bien plus, elle est enveloppée dans l'explication des phénomènes les plus simples : qu'est-ce même cu'un fait d'expérience au sens complet de ce mot, une idée ou un sentiment par exemple, sinon un fait rapporté à une conscience de soi ? La philosophie doit partir de l'expérience, mais prise dans toute sa plénitude ; or, c'est là l'objet même de la psychologie. Elle n'en atteint pas moins l'Absolu, la conscience universelle ; mais cette conscience ne nous est accessible que dans la mesure où elle se réalise à travers l'individu humain.
Ainsi, comme James et M. Schiller devaient le faire plus tard d'une façon expresse, M. Dewey repousse dès ses débuts la méthode dialectique alors en vogue, pour y substituer ce qu'il croit être une méthode empirique : il dissocie, comme James, la valeur de cette dernière méthode des conclusions particulières que les plus célèbres penseurs britanniques en avaient prétendu tirer. Toutefois, il retient alors de la philosophie néo-kantienne beaucoup plus que James et M. Schiller n'en ont jamais accepté, puisqu'il prétend arriver par cette méthode psychologique à une affirmation de la conscience
universelle. Ou'entend-il au juste par là ? en quoi cette notion métaphysique est-elle plus positive dans sa théorie que dans le système de Green ou d'Edouard Caird ? comment peut-on dire qu'elle est une expression de l'expérience même ? On trouverait difficilement dans ces deux premiers articles de M. Dewey des réponses claires à ces questions, et l'on doit avouer que Shadworth Hodgson ne reprochait pas sans apparence de raison à leur auteur d'avoir pris une abstraction pour une réalité (i). Mais M. Dewey allait bientôt développer sa conception de l'universel, et par là éclaircir sa conception singulière de l'expérience.
L'expérience, pour M. Dewey, n'est pas essentiellement subjective. En d'autres termes, et comme il le dit dans un manuel contemporain des articles que nous venons d'analyser, la réalité psychologique enveloppe à la fois un élément individuel et un élément universel (2). En quoi consiste donc ce dernier élément ? C'est ce que M. Dewey cherche à expliquer dans un article de 1887 (3). Tout fait psychologique a deux aspects : d'un côté, c'est une « existence », un événement unique en son genre, fait de sensations et d'images déterminées ; de l'autre, c'est un « meaning », le signe d'une réalité distincte de lui (4). C'est par ce dernier caractère que le psychologique se distingue du pur physique : une sensation isolée ne serait rien pour nous ; sans « meaning » il ne peut y avoir d'expérience cons-
(i) Illusory Psychology, ap. Mind, 1SS6, p. 478 sq. Cf. la réponse de Dewey ap. Mind, 1887, p. 83 sq.
(2) Psychology, 1S86, ch. I. I,e sujet connaissant ou agissant est une conscience individuelle, mais le contenu de la connaissance et même de l'action a un caractère universel.
(3) Kho-wtedge as idéalisation, ap. Mind., t. XII, p. 382 sq.
{4) Dewey s inspire ici d'une distinction faite par Bradley, Princ. of Logic, p. 5-6.
ciente. Or, le « meaning » est un élément de médiation, une relation de valeur universelle. Un pareil élément ne saurait s'expliquer, comme le voudrait Spencer, par une association de simples existences. Il implique une interprétation du donné sensible par une intelligence dont il manifeste le caractère original et synthétique. Cette intelligence, que présuppose toute expérience, doit posséder « un contenu interne nécessaire et permanent » ; mais ce n'est pas une pensée purement formelle, plaquée sur un matériel étranger : elle constitue et fait croître l'expérience elle-même en ce que celle-ci a de significatif.
De cette notion vraie de l'intelligence doit sortir un renouvellement de la logique : c'est ce que M. Dewey cherche à montrer dès 1891 (i). La logique devrait simplement fournir une théorie de l'attitude scientifique, définir le rapport de la pensée et de la réalité tel qu'il existe pour le savant. D'où vient que jusqu'à présent aucune logique n'ait atteint ce résultat, et que l'idée même d'une pareille discipline passe communément pour métaphysique, au sens suspect de ce mot ? De ce que les philosophes n'ont pas encore éliminé la conception inspiratrice de la logique formelle : celle d'une pensée séparée des choses, indépendante et fixe, ayant ses lois propres qu'elle doit imposer aux objets. Cette conception médiévale survit dans la logique inductive, qui caractérise d'une façon nouvelle le point de départ de la pensée, mais n'en conçoit pas le mécanisme comme moins rigide ni moins isolé. Elle survit même chez Kant, qui a nié sans doute la valeur cognitive d'une pensée purement analytique, mais n'a pas su en contester l'existence même. Seule la logique transcendentale
(i) The présent position 0\f logical theory, ap. Monist, octobre 1891, vol. II, n° I.
de Hegel a renversé ce postulat. Pour elle, les formes de la pensée sont les formes que prend progressivement la réalité même dans son évolution vers une intelligibilité croissante ; la pensée est la signification présente aux faits eux-mêmes, Va priori n'est que le squelette de l'expérience. C'est en affirmant de cette façon la rationalité du réel qu'une logique saura exprimer l'esprit même de la science (i).
Dans ces premiers essais où la pensée de M. Dewey semble parfois se cherclier assez péniblement, l'on discerne déjà certains traits caractéristiques de son instrumentalisme futur : non seulement le recours à l'expérience, mais l'importance attachée à la notion de meaning et surtout l'hostilité à l'égard des conceptions purement formelles ou statiques de la pensée. L'on ne négligera pas de remarquer que ce dernier trait se rattache lui-même à certaines tendances des penseurs allemands, mais non pas à celles peut-être qui avaient le plus influencé jusque-là leurs disciples américains et anglais. Tandis qu'un Green et qu'un Royce, par exemple, avaient surtout mis en lumière à la suite des Kantiens le caractère spirituel en même temps qu'éternel de la réalité, il semble que l'influence prédominante de Hegel ait plutôt porté Dev/ey à en accentuer à la fois le caractère organique et le caractère dynamique. Bien significatif est son refus de séparer les termes antithétiques comme expérience et réflexion, individuel et universel ; et les violences qu'il ne craint pas de faire parfois aux habitudes communes de langage et de pensée traduisent sans doute aussi cette passion hégélienne de l'unité assez dédaigneuse de la clarté commune. Dans ce système en voie de développement qui constitue la réalité,
(i) M. Dewey va jusqu'à écrire : « Hegel... is the quintessence of the scientific spirit » (p. 10).
l'intelligence est d*ailleurs pour M. Dewey un facteur essentiel, actif et omniprésent. Mais quand il refuse de la concevoir soit comme isolable, soit comme immobile, ne rellète-t-il pas encore l'influence de Hegel ? Il n'est pas d'ailleurs le seul philosophe de son temps à manifester une pareille tendance. L'on trouverait des dispositions assez analogues en particulier dans la logique de M. Bosanquet (i), que l'on s'étonne de ne pas voir signalée dans le dernier article. Mais certes, il appartient en propre à M. Dewey d'avoir allié à ces conceptions transcendentales une apologie résolue de la méthode psychologique. Ces deux éléments semblent d'abord soudés par lui de manière assez gauche ; cependant grâce au dernier d'entre eux sa pensée allait pouvoir se renouveler singulièrement : le programme un peu vague que le logicien avait tracé devait être enrichi et en partie modifié par les enseignements de l'expérience.
Pendant une huitaine d'années, il semble que le problème de la connaissance ait cessé d'occuper la première place dans la pensée de M. Dewey. Il paraît s'intéresser d'abord principalement aux questions morales. Il apporte dans ces nouvelles recherches des dispositions analogues à celles que nous avons vues à l'œuvre dans un autre domaine. Ici encore l'influence de Hegel est, du moins au début, prédominante (2). Ici encore, M. Dewey combat, chez certains de ses confrères anglohégéliens, ainsi d'ailleurs que chez Kant lui-même (3),
(i) Logic, or the morphology of knowledge, 2 vol. Oxford, 1S88.
(2) Iv'auteur le déclare lui-même dans ses Outlines of a critîcal Theory of Ethics (1891).
(3) Ive formalisme moral de Kant se trouve critiqué en particulier dans The SUidy of Ethics (1894).
la tendance à isoler et la tendance à immobiliser ce que l'on nommerait aujourd'hui l'ordre des valeurs. Il s'en est pris en particulier à la notion, récemment défendue par Green, du Moi conçu comme un idéal fixe, éternel, abstrait, étranger à nos désirs, et dont nous aurions pour devoir de nous rapprocher sans pouvoir l'atteindre •jamais (i). A cette conception il opposait, en termes un peu trop enveloppés parfois, l'intéressante notion d'un idéal mobile, en relation constante avec l'état présent de notre activité concrète. Ainsi, non seulement il accentuait davantage encore le caractère évolutif de la réalité, en même temps que l'union étroite de l'idéal et de l'actuel au sein de notre expérience ; mais encore il était amené à signaler, pour la première fois, semble-t-il, le rapport essentiel de la pensée avec l'action. Dans l'ordre éthique comme en tout domaine, qu'est-ce, au fond, qu'une théorie ? M. Dewe}" répond déjà : c'est, avant tout, un instrument (tool), instrument qui doit nous servir à analyser certains cas particuliers afin de découvrir, à propos de chacun d'eux, la meilleure forme de conduite (2).
Cette vue nouvelle paraît s'être trouvée confirmée et grandement précisée dans l'esprit de M. Dewe}^ sous une double influence : celle de la psj^chologie contemporaine et celle de sa propre expérience pédagogique. En 1894 (3) M. Dewey fut nommé professeur de pédagogie en même temps que de philosophie à l'Université de
(i) V. les deux articles Green's theory of the moral motive (Philosophical Rcvieic, nov. 1S92) et Sclf-rcali~ation as ihe moral idéal {ibid., juillet 1S93).
('2) V. le premier des articles .mentionnés, et déjà, auparavant, Moral theory and practicc, ap. International Journal of Ethics, janvier 1891.
f.3) Il enseignait la philosophie depuis 1SS4 à l'Université de Michigan.
Chicago. Là, il ne tarda pas à appliquer de la façon la plus concrète et la plus hardie ses conceptions éthiques au problème de l'éducation. L'œuvre quasi révolutionnaire qu'il accomplit dans ce domaine mériterait à elle seule une étude spéciale (i). Disons simplement ici que, dans son « école expérimentale », M. Dev/ey a vraiment donné corps à l'idée que toute pensée féconde se forme en vue d'une action concrète : ainsi l'insrtuction, au lieu d'être apportée du dehors toute faite à des élèves passivement dociles, se développe seulement à propos des différents travaux manuels exécutés tout d'abord par les enfants. Les bons résultats que donna cette expérience quant à la formation intellectuelle même durent renforcer chez M. Dewey son aversion profonde à l'égard de l'idée d'une connaissance isolée soit des choses soit de l'action.
Mais sa propre théorie ne prit une forme vraiment précise que grâce à l'approfondissement de certains problèmes psychologiques. Dans une série d'articles laborieux mais pénétrants M. Dewey étudie tour à tour l'émotion, l'arc réflexe, l'effort. Il s'inspire en particulier de W. James et de Darwin. Mais il complète leurs analyses par une interprétation originale, dominée par la pensée suivante : c'est que la vie psychologique est essentiellement un circuit sensori-moteur, une activité totale et indécomposable, une coordination antérieure à toute séparation d'éléments, et que cette activité se présente tour à tour sous deux aspects différents, tantôt
(i) L'on trouvera quelques indications intéressantes dans le livre signalé de Slosson, p. 236-245, ainsi que dans l'Introduction publiée par M. Claparède en tête de l'Ecole et l'Enfant (traduction de 4 essais de M. Dewey, Neuchâtel 1913).
(2) The theory of émotions, ap. Psychological Review, nov. 1894, et janv. 1895 The reflex arc concept in psychology, ib., juillet 1896, The psychology of effort, ap. Philosophical Review, 1897, vol. VI, t. I, p. 42-56.
à l'état d'organisation parfaite, — comme c'est le cas pour l'instinct ou pour l'habitude, — tantôt à l'état de rupture et de réorganisation — c'est le cas de l'émotion ou de l'effort : l'unité primitive étant alors brisée, la sensation et le mouvement se distinguent pour la conscience jusqu'au moment où une unité nouvelle est établie.
Cr, grâce à cette conception nouvelle, on comprendra mieux comment la méthode psychologique peut être la vraie méthode de la philosophie (i). Cette thèse ne serait pas acceptable si la psychologie avait pour unique objet des « états de conscience » purement individuels, considérés comme une réalité qui se suffirait à ellemême et se pourrait isoler du reste. Mais par delà ces états de conscience, symboles inventés pour la commodité de sa recherche, le psychologue étudie toujours en fait le fonctionnement d'une certaine activité suivie à travers ses diverses phases. Une telle activité ne s'isole pas du milieu physique, ni du milieu social. Ce n'est point un groupe de phénomènes distinct ; c'est l'expérience elle-même considérée non dans son contenu possible, lequel est l'objet des sciences physiques et biologiques, mais dans sa marche réelle. Or tel doit être le point de vue de la philosophie même, s'il est vrai que la réalité universelle, loin de planer immuable au-dessus des vies individuelles , se manifeste précisément par ces vies. En somme, psychologie et philosophie se rejoignent, du moment que l'une n'est pas enfermée dans le subjectif, ni l'autre vouée à la contemplation de l'éternel : deux préjugés corrélatifs, et qui doivent naturellement s'effacer dans une société démocratique.
(i) Psychology and Philosophie Method, ap. University Chroniclc, Univ. of California, mai 1899, reproduit dans The influence of Darwin on P'iilosophy and othcr Essays, p. 242 sq.
— l'si --
Par suite aussi, c'est comme un aspect de l'activité que la pensée elle-même devra être caractérisée. Il ne faut pas croire d'ailleurs que le problème de la connaissance, en dépit de son aspect technique, se soit développé indépendamment de la vie sociale. M. Devv-ey, quand il revient à ce problème, essaie ingénieusement de montrer que les diverses façons de le poser et de le résoudre répondent à différents moments de l'évolution historique (i). La forme actuelle correspond au mouvement d'émancipation inauguré par la Réforme et la Renaissance. On peut même dire que des deux solutions apposées, l'une, le sensualisme, représente l'élément septentrional et barbare de l'initiative individuelle, de la nouveauté, du progrès, l'autre, le rationalisme, exprime la tradition gréco-latine de l'ordre, de la conservation, de l'unité. De même qu'il est nécessaire d'unir ces deux principes dans la vie sociale, de même sensation et concept sont également impliqués dans la connaissance, comme Kant l'a montré. Mais le problème subsiste, non résolu par Kant, de savoir quelle relation unit ces deux éléments. Or, pour le résoudre, il faut simplement mettre en relief cette dépendance que l'histoire nous a montrée, et abandonner le postulat qui a encore vicié le néo-kantisme, savoir que la connaissance trouve en elle-même son origine et sa justification. C'est du j)oint de vue de l'action seulement que cette dualité s'expliquera : l'action n'a-t-elle pas précisément pour tâche de concilier l'ancien et le nouveau ? La science est essentiellement l'outil grâce auquel l'individu maintient dans la vie moderne les valeurs de la civilisation.
Ainsi, tout concourt à cette conclusion, que les pro-
(i) The sir;nificance of the problem of knowledgc, in University of Chicago Contrihiitions to Philosophy, 1897, t. I, n° 3; reprod. in The infl., p. 271 sq.
blêmes de la connaissance devront être définis, non seulement en termes psychologiques, mais en termes d'activité. De ce point de vue, toute la logique est à reprendre. C'est à montrer la nécessité de cette tâche que M. Dewe}' s'applique désormais par son enseignement oral non moins que dans ses propres écrits (i). Les résultats du travail exécuté tant par lui-même que par les élèves de son séminaire à l'Université de Chicago apparurent en 1903 dans les publications décennales de cette Université (2). De ces études souvent remarquables, auxquelles seulement on voudrait parfois un peu plus de clarté à défaut d'élégance, essayons de dégager les idées maîtresses qui les inspirent toutes.
Il faut choisir entre deux conceptions opposées de la logique : la conception épistémologique, et la conception instrumentale ou évolutionniste (3). A quelque école qu'ils se rattachent, les logiciens se sont placés jusqu'à présent au point de vue épistémologique : ils ont établi une distinction fondamentale entre la pensée et la réalité, cherché à définir les lois de la pensée en général. Plus précisément peut-être, le postulat commun aux empiristes et aux transcendentalistes consiste à poser l'existence d'une réalité fixe et complète, indépendante de la pensée humaine. Que cette réalité soit
(i) Cf. déjà So7ne stages of logical thought, in Philosophical RevieWj vol. IX, t. II, p. 465 sq. (sept 1900).
(2) The Decennial Publications of the University of Chicago, i""" série, vol. III, partie II; et 2° série, vol. XI, intitulé Studies in logical Tlicory.
(3) St. in L. Th., chap. I, Thought and its Subject-Matter, par Dewey. — I^e terme épistémologique nous paraît assez fâcheusement choisi, puisque Dewey désigne par là une certaine conception de la connaissance à laquelle il en oppose une autre.
constituée par des faits étrangers à toute pensée ou par une pensée absolue, c'est toujours par rapport à quelque terme immobile que la nature et la valeur de la connaissance se trouvent définies. Or, ce postulat conduit nécessairement à des difficultés insolubles, à des contradictions radicales : c'est ce que M. Dewey et ses disciples s'efforcent de démontrer en soumettant à une critique minutieuse les diverses théories des logiciens antérieurs. Locke (i), Mill (2), Lotze (3), M. Bosanquet (4), Royce (5) subissent tour à tour leurs attaques. Et voici quelques-uns de leurs arguments essentiels.
Tant que l'on garde le postulat d'une réalité immuable, on ne peut ni expliquer le rôle de la pensée humaine, ni caractériser sa valeur. Ou bien elle altère ce donné que l'on suppose indépendant d'elle ; et alors elle est ouvrière d'erreur. Ou bien elle le reproduit purement et simplement ; alors son œuvre est bien vaine (6). Comment, d'ailleurs, définir la vérité ? Ou bien ce sera l'accord de la pensée avec elle-même : critère tout formel, manifestement insuffisant. Ou bien ce sera l'accord de la pensée avec la réalité en question. Mais entre ces deux termes posés d'abord à part l'un de l'autre, comment une relation peut-elle jamais s'établir (7) ?
fi) Dec. Public, i'"® série, vol. III, partie II : A. W. Moore. Existence, meaning and rcality in Locke' s essay and in présent épisteniology. Cf. du même auteur, The fiinctional versus the reprcscntational thcory of knoivledge in Locke's Essay, ap. University of Chicago, Contributions to PliiJosophy, vol. IIÏ, n" i (1902).
(2) St. in log. Th., ch. VII, The Nature of Hypothesis, discussion par Dewey.
(3) 7b., ch. II, III, TV,Thought and its Subject Matter, par Dewey.
(4) Ib., ch. V, Bosanquet's Theory of Judgment, par H. B. Thompson.
(5) Ib., ch. II, Some Logical Aspects of Purpose, par A. W. Moore.
(6) 7b., ch. II, p. 36, 47.
{7) 7b., ch. IV.
Cet accord, d'ailleurs, doit-il être conçu comme donné d'emblée ? Alors, on ne s'explique pas le travail de la pensée, la recherche, à plus forte raison l'erreur. Dirat-on, avec Bradley, qu'il s'agit de passer d'une expérience partielle à une expérience complète ? Notre expérience étant toujours partielle, il n'y a pas moyen d'établir de ce point de vue une distinction nette entre la vérité et Terreur. Ira-t-on enfin, avec Royce, jusqu'à reconnaître que toute idée se caractérise par un certain dessein (purpose) spécifique ? Mais tant que ce dessein reste conçu comme étant celui de correspondre à un certain système absolu de la réalité, nous ne sommes guère plus avancés, puisque jamais la pensée humaine ne réalise parfaitement ce dessein-là. Et rien ne sert de dire qu'elle se rapproche plus ou moins de cette réalisation, et qu'à cette distinction de degrés correspond la difiérence de la vérité et de l'erreur : car d'une telle proximité nous-mêmes ne saurions jamais juger. Ainsi, l'accord de notre pensée avec une réalité absolue, s'il n'est donné d'emblée, n'est jamais donné ; et, par suite, notre connaissance n'atteindrait jamais la certitude. De ce point de vue métaphysique et abstrait qui caractérise l'épistémologie, on n'a pu arriver à expliquer le sens d'aucun des traits réels de la pensée humaine. La preuve en est que les logiciens attachés en principe à cette conception, dès qu'ils étudient les formes concrètes du savoir, introduisent des notions radicalement étrangères et même contradictoires à cette épistémologie : un conflit s'accuse entre leur postulat métaphysique et leur sentiment du réel (i).
Il faut renoncer franchement à ce postulat. Il faut étudier la pensée logique sous sa forme humaine, comme une fonction concrète dont on peut observer le dévelop-
(i) A. W. Moore, Existence, meaning and reality...
peinent et dégager les caractères spécifiques, comme un cas particulier d'adaptation à définir (i). En d'autres termes, la logique ne doit point se séparer de la psychologie : comme toute discipline normative, elle n'est rien qu'une partie de la psychologie fonctionnelle (2). Or, l'expérience nous révèle, nous l'avons vu, deux sortes de phases différentes dans le rythme de notre existence : tantôt notre activité se poursuit d'elle-même, sans obstacle — c'est le moment de l'habitude ; tantôt cette activité se trouve en présence de conditions nouvelles qui exigent une réadaptation — c'est à ce moment que naît la réflexion. Celle-ci apparaît dans les états de crise, à l'instant où une habitude vient de se rompre {3). On peut caractériser de façon précise l'état ou plutôt, suivant le terme cher à M. Dewey, la situation qui précède et suscite la pensée logique (4). Cette situation n'a pas elle-même un caractère intellectuel ; elle n'est pas un produit de la pensée, comme le prétendent les néohégéliens anglais ; mais elle n'est pas davantage constituée par de simples existences, états de conscience subjectifs ou faits bruts : c'est une expérience antérieure à la distinction précise du psychologique et du physique, expérience essentiellement dynamique et incomplète. Le travail logique commence toujours à l'intérieur d'une activité préexistante attachée déjà à certaines valeurs, mais au moment on cette activité est troublée : l'unité de l'expérience vient d'être brisée ; il y a conflit, guerre entre différents facteurs, avec le besoin d'une expérience plus large qui les harmonise. La
(i) St. in L. Th., ch. I.
(2) V. en partie. J. R. Angell, The relations of structural and junctional psychology to Philosophy, in Dec. Public, v. III.
(3) Entre autres passages, v. St., p. 37-38, 375.
(4) Voir surtout St., p. 3S-42.
réflexion consiste dans l'effort même qui veut mettre fin à ce trouble, réaliser cet accord, reconstituer une habitude nouvelle.
Or, dans ce travail de réorganisation, notre expérience se trouve divisée, pour les besoins de la cause, en deux groupes d'éléments définis en fonction les uns des autres. D'un côté sont les faits, les donnés, les existences, c'est-à-dire tous les éléments qui ne sont pas mis en question dans la recherche présente ; ils sont incontestés, mais incomplets, discontinus ; ils correspondent au sujet du jugement. D'un autre côté sont les idées, les pensées, les meanings, c'est-à-dire les éléments destinés à compléter les premiers, éléments modifiables, soumis au doute, pris pour hypothétiques ; ils correspondent au prédicat (i). Ces deux groupes n'existent pas à part l'un de l'autre ; la distinction en est toujours relative, instrumentale, historique : elle exprime une division du travail nécessaire pour le progrès de la pensée. Faits et idées sont des instruments fabriqués en vue de la même fin. On essaie successivement aux faits les différentes idées prises comme autant d'hypothèses ou de prédicats possibles, jusqu'au moment où l'on aboutit à un jugement définitif. L'idée doit nous guider dans cette réorganisation de l'expérience qui constitue la fin mime de la pensée. L'idée a de la valeur, l'idée est vraie dans la mesure où elle réussit dans cette fonction, où elle substitue au conflit dont elle est née un état satisfaisant et stable de l'activité : expérience vérificatrice qui dépasse d'ailleurs, à son tour, le stade de la pensée proprement dite (2). Il va sans dire que cette
(i) st.. cb. III, et sus?! ch. VII, The nature of hypothèses, par M. Tv. Ashley. '
(2) St., ch. IV, cf. p. X : « Truth signifies success of the knowinc^ function ».
harmonie nouvelle demeure toujours provisoire, exposée à d'autres crises dont un nouveau travail logique naîtra (i).
En ces termes concrets, historiques, devront être posés tous les problèmes de la connaissance. La logique épistémologique a bien pu, sous le nom de logique appliquée, laisser une place aux considérations psychologiques qu'elle rejetait en principe. La logique instrumentale, elle, ne laisse aucune place à côté d'elle à cette conception métaphysique. Quand on caractérise la pensée sans tenir compte du rôle particulier qu'elle joue dans notre expérience, on n'opère pas seulement une abstraction, mais une abstraction illégitime : car on considère une réalité en abolissant les limites qui précisément en définissent la nature (2). Il n'y aura donc plus à se poser, par exemple, le fameux problème des rapports de la pensée en général à la réalité en général. L'objet (subject-matter) de la pensée n'a rien de bien mystérieux. Considérons la pensée dans son développement réel, et nous verrons que, sous ce nom d'objet, on désigne tantôt les antécédents qui la font naître, tantôt la partie du réel qu'elle considère comme donnée au cours de son travail, tantôt la totalité du contenu organisé auquel elle aboutit (3). Tous ces termes se définissent parfaitement par rapport aux moments successifs d'un processus concret. Et cette définition ne laisse place à aucune des difficultés dont s'embarrassent sans fin les épistémologistes. La connaissance ne doit plus être conçue abstraitement, comme la représentation d'une réalité immuable, mais humainement, comme une fonction aj^ant pour objet de reconstruire ou de trans-
(i) Cf. Moore, Existence, mcaning and rcality..., sub fine.
(2) St., ch. I, p. 8, 9.
(3) St., p. 24.
former l'expérience, autrement dit, puisque la réalité doit être définie en termes empiriques, comme l'instrument par lequel s'effectue l'évolution consciente de la réalité (i).
On le voit, M. Dewey est resté fidèle à cette méthode psychologique qu'il a défendue de bonne heure comme •la méthode propre à la philosophie et qu'il n'a jamais cessé de présenter comme telle. On peut même dire qu'il a acquis une connaissance plus claire de la portée de cette affirmation première, puisqu'à présent il attend et déjà tire en partie d'elle un renouvellement de la logique. Mais il faut reconnaître qu'avant d'en arriver là cette affirmation a dû être singulièrement fécondée par la conception de la vie mentale que James a contribué à lui suggérer. Dire que les problèmes de la connaissance eux-mêmes doivent se poser en termes d'expérience, c'est dire à présent qu'ils doivent se poser par rapport au développement d'une activité. Cependant, il serait injuste de conclure que l'école de Chicago n'ait rien ajouté aux vues de James. Ces vues ont reçu chez M. Dewey une extension comparable par certains côtés à celle que nous avons relevée dans l'œuvre de M. Schiller. Nous trouvons d'abord le même effort pour employer certaines observations psychologiques à la constitution d'une logique nouvelle. Chez M. Dewey, comme chez M. Schiller, le caractère foncièrement pratique de l'intelligence est marqué avec une énergie qui rappelle les premières aflrmations de James plutôt que ses déclarations récentes : personne peut-être n'a caractérisé
(i) St., p. X : « Since Reality must be defined in terms of expérience, judgment appears accordingly as the médium through which the consciously effected évolution of Reality goes on... »
avec autant de force que M. Dewey la connaissance romme un moment de l'activité, moment d'ailleurs indispensable et fructueux. Enfin M. Dewey s'accorde avec M. Schiller pour attribuer à la connaissance une transformation positive de la réalité. Coïncidence particulièrement remarquable puisqu'en suivant cette voielà ou dépasse la pensée de W. James pour s'avancer dans une direction que l'on peut nommer en gros idéa- .'iste.
C'est que, dans ce cas encore, la psychologie de James était interprétée par une pensée que régissaient déjà d'autres influences. Dès l'origine, nous l'avons vu. M, Dewe}^ avait hérité de Hegel une conception évolutive, mais non point pluraliste, de la réalité, et l'idée que la pensée jouait un rôle primordial dans ce développement de l'univers. A vrai dire, il tendait alors à identifier la raison avec la structure progressive de l'expérience. Ce fut pour lui une nouveauté notable que de réléguer la connaissance à une place secondaire dans le fonctionnement de l'activité vitale. Mais sous cette conception même de 1 activité, ne reconnaît-on pas, transposée dans le domaine humain, l'idée hégélienne d'un système en uevenir ? Et puisque la pensée répond aux phases critiques de cette activité, ne demeure-t-elle pas encore le vrai moteur du système? — Système purement individuel, dira-t-on. — Telle n'est Das, assurément, l'opinion de M. Dewey. Il garde une manière bien à lui d'identifier réalité avec expérience, sans cesser de donner au premier mot un sens universel. Dans l'instrumentalisme de 1903 subsiste donc quelque trace du rapprochement original que Dewey avait opéré dès 1886 entre l'idéalisme empirique de la tradition anglaise et le rationalisme dynamique de Hegel.