CHAPITRE IV
Psychologie jamesienne des fonctions intellectuelles
Nous avons retenu, jusqu'à présent, dans les vingt dernières années de l’œuvre de James, ces développements-là seuls qui concernaient ou qui éclaircissaient la définition proposée par lui de la connaissance. L/1mportance en est sans doute primordiale aux yeux de leur auteur, puisqu'il a réuni les études consacrées à ce problème dans le volume qui sert de suite, ou plutôt de complément, à Pragmatism, et qu’il a présenté maintes fois la thèse que nous venons de résumer comme étant l'affirmation centrale de la théorie nouvelle. Cependant nous ne pourrions nous en tenir là sans donner une idée singulièrement incomplète des éléments neufs que les premières œuvres de James apportent aux questions mêmes de l’épistémologie. Il semble que nous n’ayons pas encore franchi le seuil de l'édifice. Nous nous sommes limités à une conception que James présente, en quelque manière, comme une préface nécessaire à sa psychologie. Il nous faut pénétrer à l’intérieur de cette psychologie même : nous allons y rencontrer avant tout une étude approfondie des fonctions intellectuelles. Comment les résultats de cette étude n’intéresseraient-
or
ils pas une théorie de la connaissance ? Nous verrons que Schiller et Dewey s’en sont largement inspirés, À ce point que leur pragmatisme semble se rattacher plus directement encore à cette psychologie qu’à la thèse exposée précédemment.
Ce que l’on trouve développé dans ces travaux de James, c’est cette conception originale de l'intelligence qui s'était formulée dès son premier article, et que l’on pourrait exprimer de façon plus complète en disant « Notre intelligence a pour rôle d’opérer sur les données de notre expérience certaines -sélections ou transformatons dirigées dans le sens de nos préférences subjecrives et destinées à frayer des voies nouvelles à notre nctivité ». Autrement dit, tout acte de pensée est déterwiné par quelque intérêt, préliminaire à quelque acüon : toute connaissance a une fonction téléologique.
Voyons sur quels arguments s’appuie cette théorie.
Elle résulte d’abord de la considération même de ce système nerveux auquel notre vie psychologique est Hée (1). Si un enseignement clair se dégage des recherches de la physiologie contemporaine, c’est que l'acte réflexe est le type même de toute action. Sans doute, entre les mouvements issus de la moëlle et ceux qui partent du cerveau, il y a une différence essentielle : c'est qu’on peut prévoir régulièrement les premiers, dès que l’on connaît la nature de l’excitation externe, tandis que les seconds sont d’une variété imprévisible, étant en rapport avec tout un système individuel de souvenirs et d’idées. Mais, à part cette différence, le mécanisme est des deux côtés le même : 1l s’agit tou-
(x) Prof Ps, ch ITW to D, p. 172-114.
Me
jours de répondre à une excitation qu'exerce sur ñ0$ sens un objet du monde extérieur par une décharge de nos muscles modifiant l’état de ce monde. Dans le cas où le courant nerveux passe par le cerveau, pourquoi supposerait-on que ce mécanisme est modifié dans sa nature ? Comment la pensée interviendrait-elle ici pour une autre fin que pour préparer une réaction plus savante, c’est-à-dire mieux adaptée à un milieu plus vaste ? On peut retourner ici contre la conception générale de Spencer les remarques que fait ce même Spencer, mieux inspiré par les données de la science positive que par les préjugés de son système, au sujet de la proportion constante qui existe, dans tout le règne animal, entre le développement des facultés perceptives et le développement des facultés motrices (1). Ce parallélisme s'explique de la façon la plus naturelle si l’on suppose que l’intelligence considérée à l’état d’isolement est une réalité incomplète, et qu’elle a toujours pour objet de préparer, de près ou de loin, une action. Cette preuve générale d'ordre biologique est confirmée et précisée par une analvse directe de nos fonctions intellectuelles, suivies à travers tous leurs degrés. Considérons d’abord la perception des objets extérieurs : nous rencontrerons partout des sélections. pratiques. La sensation elle-même est déjà une sélection opérée par les organes des sens dans la continuité de l’univers matériel (2). Bien plus remarquable encore est le mécanisme de la perception proprement dite, étudiée avec tant de soin par Helmholtz dans cette Optique physiologique que James proclame « l’un des quatre
(1) Spencer, Principles of Psychology, ch. VIT, $ 162-164 : passage cité avec éloge dañs The Sentiment of rationality (note non reproduite dans W. to B.).
(2) Pr. ofiPs., 4 1, p.284, €. IL, p. 278:
ou cinq plus grands monuments du génie humain dans l’ordre scientifique » (1). Le fait essentiel qui se dégage de toutes ces observations est le suivant : nous ne prétons notre attention qu'aux sensations qui peuvent nous servir de signes pour nous diriger à travers le monde extérieur ; nous négligeons complètement celles qui sont inutilisables à cet égard (2). Ainsi, nous ne remarquons pas qu’il existe un point sur notre rétine où nulle image ne se forme ; il est rare que nous observions les images que laisse après elle la vision des objets brillants ; nous apercevons seulement dans certains états de maladie les « mouches volantes » que notre humeur vitrée contient toujours ; la plupart des hommes n’ont pas observé le caractère binoculaire de la vision ; il arrive même que l’on soit pendant longtemps aveugle d’un œil sans s’en douter. Tous ces phénomènes parlent assez d’eux-mêmes : nous négligeons complètement les sensations qu’il ne nous est pas utile de remarquer. Nous retenons celles qui sont pour nous les signes des choses, dit Hélmholtz. Mais que sont encore les choses elles-mêmes, sinon des groupes formés par les sensations qui nous intéressent le plus ? Nous faisons un choix parmi les images absentes aussi bien que parmi les sensations présentes ; nous accordons un coefficient de réalité supérieur aux images les plus permanentes, les plus aisées à percevoir, les plus importantes pratiquement. C’est ainsi que nous élirons une certaine couleur, une certaine forme, comme étant la vraie forme, la vraie couleur d’un objet. C’est ainsi encore que, parmi les différentes images, les images tactiles et musculaires nous paraîtront les plus réelles de toutes (3). De la sorte se manifeste avec éclat, à propos
(ON Pr of PS EPL D 276:
CADET ED RSS or Set D 247: W. to B., D. 85.
(3) Pr. of Ps., & I, p. 285-6, — t. IT, p, 237, 3056.
LL NOONEE
de la perception sensible, cette loi générale de notre activité intellectuelle : nous attribuons d’autant plus de réalité à une chose qu’elle est en rapport plus étroit avec notre vie émotionnelle et active (1)
Mais ne croyons pas, avec les cartésiens, que la connaissance sensible soit seule à présenter un caractère téléologique. James s’est attaché à montrer que ce caractère n'appartient pas moins nécessairement au travail de la pensée abstraite et rationnelle. Cette sorte de pensée, qui élève l’homme au-dessus de tous les animaux, se distingue radicalement de la pensée empirique : c’est une thèse traditionnelle de la philosophie rationaliste que James accepte, mais non sans la préciser singulièrement (2). Dans le cas où nous raisonnons, l’action est suspendue, l'esprit ne se laisse pas aller aux suggestions qui émanent directement de la réalité présente enrichie de l’expérience passée ; même s’il aboutit à une conclusion concrète, 1l n’y parvient qu'en passant par l'intermédiaire d’un caractère général expressément déterminé; et c’est grâce à cette intervention que le raisonnement nous permet de découvrir des connexions non encore observées par nous et nous aide à tirer parti d’une situation nouvelle (3). Par suite, tout raisonnement implique une analyse. À une donnée : concrète, perçue dans sa complexité confuse, nous substituons un certain attribut isolé, auquel nous savons qu’une certaine propriété appartient ; et nous pouvons ainsi rapporter cette propriété à la chose même. Or, comment choisissons-nous cet attribut ? Une seule réponse est possible. La réalité s’offre toujours à nous avec une richesse indéfinie d’aspects et de propriétés.
(n)aPr ofnPs. \en-particuher, SLXN ME CE 7.
(2) Pr. of Ps, ch, XXIE (3) 10. €. II, P. 329-330.
Mais de cette masse nous ne retenons, quand nous raisonnons, qu'une propriété seulement : celle qui nous intéresse, celle qui se rapporte à notre dessein présent (1). Plus précisément, nous cherchons à découvrir un caractère qui entraînera la propriété qui nous intéresse. Nous nous attachons de préférence aux propriétés appartenant à des caractères abstraits, parce que, étant plus générales, elles trouvent une application plus fréquente, et qu'étant plus simples notre esprit les saisit plus aisément. Mais ne croyons pas que par ce procédé nous atteignions l'essence des choses. Les choses n’ont pas d'essence n1 de propriété essentielle, si l’on entend par là un caractère simple que l’on pourrait considérer comme l'équivalent intégral d’une réalité concrète : un caractère ne peut être substitué à une réalité que par rapport à un certain dessein déterminé de l'esprit ; en d’autres termes, « toute essence a une signification purement téléologique » (2). Ainsi l'opération constitutive de l'intelligence humaine, le raisonnement, ne se produit que sous l'impulsion d’une fin instinctive, esthétique ou pratique. Il implique une partialité de l’esprit On ne peut le détacher de notre activité psychologique sans renoncer à comprendre sa nature (3). En fin de compte, si l’homme s'élève au-dessus de la brute par le raisonnement, la cause en est qu’il possède des instincts et des intérêts infiniment plus variés, qui portent son attention à distinguer dans les choses un nombre infiniment plus grand d’aspects (4); et de même, c’est en-