‹ Le Pragmatisme Américain et AnglaisChapitre 33 sur 70 · V. Hibbert Journal, 1908, ON ITISD ECTE2S · texte numérisé non relu

V. Hibbert Journal, 1908, ON ITISD ECTE2S

(6) V. Monist, avril 1905. Il propose, p. ex., de définir la vérité « that to a belief in which belief would tend if were to tend indefinitely toward absolute fixity » (p. 168).

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nemment réel, et Peirce entend par réalité ce dont la nature ne dépend pas de la façon dont quelque sujet le pense (1). Loin d’être créé par la volonté du savant, le « phénomène expérimental » est un événement qui s'impose à lui, qui « fait voler en éclats les doutes du sceptique comme le feu céleste sur l'autel d'Elie » (2). La pensée rationnelle concerne toujours l’avenir; mais, parmi les faits, futurs, ceux qu’elle vise sont précisément ceux qui ne dépendent point de notre volonté (3).

Seulement le phénomène expérimental tel que Peirce le caractérise ne ressemble point à la sensation de Locke, à l'impression de Hume, ni même à l’expérience immédiate de W. James (4). Tandis que ce dernier semblait laisser un peu dans l’ombre la nature pratique de la pensée pour insister de préférence sur le caractère parliculier de toute réalité, Peirce maintient au premier plan de son pragmatisme l’affirmation d’un rapport entre la pensée et l’action et s’oppose énergiquement à toute espèce de réduction nominaliste. Le phénomène expérimental se présente, en somme, pour lui, comme un certain type de réponse à un certain type d’action. H a donc, en même temps qu’un rapport à la pratique,

(x) V. ib., p: 176-177 « That which has such and such characters, whether anybody thinks it to have those characters or not ». Cf. Monist, octobre 1905, p. 495.

(2) Monist, 1905, p. 173.

(3) Ib., p. 490.

(4) Peirce a exprimé de façon curieuse, dans une lettre à Mrs. Franklin, l’opposition de son pragmatisme à celui de James I James... whose natural turn of mind is away from generals, and who, is besides to soaked in ultra-sensationalist [sic] psychology that... he has almost lost the power of regarding matters from the logical point of view, in defining pragmatism, speaks of it as refering ideas to experiences, meaning evidently the sensational side of experience, while I regard concepts /as affairs of habit ot disposition, and of how we should react ». (J. of Ph., t. XII, p. 718). x

un caractère de généralité. Peirce n'hésite point en effet, À affirmer la réalité de certains « objets généraux » (x). En 1878, il s'était laissé aller à écrire qu’une chose dure ne diffère pas d’une chose molle tant que l’on n’a pas tenté de la rayer. Il rectifie maintenant cette assertion : la dureté d’un diamant non essayé est une propriété bien réelle, car elle peut se définir en termes d'effets ou de réactions possibles. D’une façon générale, les propositions conditionnelles portent sur des possibilités. Or, les vérités scientifiques rentrent dans cette catégorie de propositions. Par conséquent, des possibilités peuvent être réelles. « Rien n’est si profondément réel que le général « (2). C’est là ce réalisme scolastique auquel Peirce déclare adhérer.

Pour achever de caractériser le pragmaticisme, il faut encore noter la place qu’il accorde au sens commun (3). Il accepte l’ensemble de nos croyances instinctives. En effet, les notions rationnelles répondent à notre conduite réfléchie: Or, notre conduite ne peut être tout entière réfléchie. À la partie instinctive de notre activité doivent correspondre nécessairement des croyances et des inférences « a-Ccritiques », échappant au doute. Seulement ces croyances ont toujours un caractère vague, et peuvent changer, bien que très lentement. Par ces restrictions, le common-sensism de Peirce s'oppose à celui de l’Ecole écossaise : pour notre logicien, le doute garde une grande valeur, et tout progrès de la pensée commence avec la recherche scientifique ; seulement le point de départ de cette recherche doit toujours être un doute réel. Ce dont

(1) Monist, 1905, p. 172 et 4926.

(2) Lettre citée. J. Ph., t. NII, p. 720 ! « !, to whom nothing seems so-thoroughly real as generals ».

(3) Monist, 1905, 2° article; cf. 1° art., p. 167:

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. ÿ À nous ne pouvons effectivement douter nous apparaît donc nécessairement comme une vérité absolue.

La thèse pragmaticiste est bien nette. La portée générale s’en découvre aisément. Il s’agit, en formulant la maxime directrice de l'esprit expérimental, de faire pénétrer cet esprit dans tous les domaines. Armé de cette maxime, l’on pourra éliminer les questions purement verbales ou mal posées, sources des discussions interminables où s’attardent trop de penseurs, et ramener la philosophie à une série de problèmes qui se prêteront à l'emploi de la méthode scientifique. Ainsi la métaphysique redeviendra « la plus haute des sciences positives » et l’on en dégagera « une précieuse essence, capable de donner vie et lumière à la cosmologie et° à la physique » (1), et comportant des applications morales « positives et puissantes ». Programme fort séduisant ! Mais comment Peirce l’a-t-1l lui-même rempli? Il a esquissé, dans des articles où ténèbres et clartés alternent étrangement (2), un curieux système dont voici, selon nous, les traits caractéristiques : c’est une espèce originale d’évolutionnisme, mettant au premier plan l’idée de contingence radicale (absolute chance) et celle de continuité, plaçant à l’origine des choses une sorte de spontanéité chaotique, mais attribuant à cette force de nature mentale une tendance à contracter des habitudes, d’où résultent à la fois la formation des idées générales et celle de ces uniformités que nouùs nommons les lois de la nature, admettant enfin non seulement pour les états de conscience, mais pour les personnalités dis-

(x) Monist, 1° art., p. 171-172, G)=Monist, tr n°2 Tan MIT no rer 2,

tinctes uñe aptitude à se fusionner qui donne naissance à de véritables personnalités collectives, et permet de voir dans l’amour le plus réel facteur du progrès.

Quel rapport relie cette métaphysique avec la théorie pragmaticiste? C’est ce qu’il n’est pas fort aisé d’éclaircir. L'on aura pu noter certaines analogies remarquables entre ce système et ceux des autres pragmatistes : non seulement Peirce s'accorde avec James pour mettre en relief l’existence d’une indétermination réelle, mais il se rencontre avec M. Schiller pour rattacher l’évolution à des forces psychologiques, pour voir dans la matière un déguisement de l’esprit, pour mettre enfin la diversité à l’origine et l’unité au terme du processus cosmique. Mais ce dernier trait est notablement plus accentué chez Peirce : pour lui, l’univers semble s’acheminer

non pas simplement vers un degré plus haut d’harmonie, mais vers un état d’uniformité croissante. Dans

cette évolution, la pensée. réfléchie joue d’ailleurs un rôle capital : la formation des idées générales, corrélative à celle des habitudes, est justement une de ces coalescences grâce auxquelles l’univers progresse dans le sens

de l’unification rationnelle. Ainsi le pragmaticisme

trouve dans le synéchisme sa complète justification (x). Le lien des doctrines est sur ce point manifeste. Ce que nous avouons ne guère discerner, c’est une application un peu nette de la méthode pragmatique dans la façon de poser les problèmes. Sans doute, Peirce fait assez largement appel à des considérations d’origine scientifique ; mais, en cela, il ressemble à la plupart des grands métaphysiciens. Loin de se référer constamment à l'expérience, il use.et peut-être abuse parfois du raison-

(Ga) Cf. l’article Pragmalism dans le Dictionnaire de Baldwin : « Synechism is not opposed to pragmatism.., but includes that procedure as a step. »

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nement : rien de plus différent, par exemple, des solides analyses psychologiques par lesquelles un James ou un Bergson ont justifié la notion de continuité, que les considérations de calcul infinitésimal assez artificielles que Peirce allègue à l'appui de cette même notion (x). Plus récemment, il a bien tenté de rattacher au pragmaticisme un argument en faveur de l’existence de Dieu (2) mais cet argument demeure vraiment assez rudimentaire : il est tiré de l'attraction que l'hypothèse d’une telle existence exerce naturellement sur notre imagination quand notre esprit s’amuse à considérer les différentes sortes de réalités et leurs relations. Et c’est seulement à une conséquence assez accessoire du pragmaticisme que Peirce le relie : savoir, la confiance que cette théorie nous permet d’accorder au sens commun, aux instincts de notre raison. En exagérant la portée de ce corollaire comme notre auteur paraît lui-même le faire ici, on fimrait par adopter une attitude opposée à celle-là même qu'il préconise d'habitude : on substituerait à la méthode scientifique la méthode a priori, s’il n’est pas encore plus vrai de dire qu’on se réfugierait dans la « méthode de ténacité ».

+ Si nous revenons maintenant à la thèse pragmaticiste considérée en elle-même, nous y relèverons quelques lacunes surprenantes. Cette thèse se ramène finalement à concevoir toute proposition générale sur le type de l'hypothèse expérimentale. Conception intéressante et précise, mais dont il s’agirait d'établir la valeur pour

(x) Dans le troisième des articles cités,

(2)- À neglected argument for the reality of God (The Hibbert Journal, 1908, vol. 7, p. 90 sq).

toutes les sortes de savoir. Or, à notre connaissance, Peirce n’a même pas esquissé une telle justification. Nous pouvons seulement glaner dans ses articles queiques brèves indications éparses. Tout d’abord, comment son principe peut-il s'appliquer aux conceptions d’ordre logique ou mathématique? On aurait attendu d’un logisticien des éclaircissements sur cette difficulté essentielle. Or, voici les seuls éléments de solution que nous ayons découverts dans tous ses articles. En premier lieu, dans la définition pragmatique du concept, « il est nécessaire d'entendre le mot conduite dans le sens le plus large ». Et, par exemple, un concept dont l’adoption conduirait à admettre la validité d’un certain type de raisonnement par rapport à l’objet de ce concept déterminerait par là-même une certaine:« habitude de conduite », et serait ainsi défini de façon claire (1). En somme, Peirce fait rentrer parmi les actions les opérations mentales elles-mêmes : un concept rationnel pourra donc être caractérisé par les habitudes intellectuelles qu’il implique ou autorise. Mais pourra-t-on, ici encore, transposer cette définition en termes d'expérience? Oui, semble-t-1l, en s'appuyant sur un autre passage de Peirce. D’après notre auteur, « on peut faire des expérimentations exactes sur des diagrammes » aussi bien que sur des choses matérielles : effectuées en réalité ou en imagination, ces expériences sont « des questions posées à la Nature des relations considérées » (2). La forme d’une relation n’est pas un objet moins réel que la structure moléculaire d’un corps. Peirce l’affirme, et tire argument de son réalisme scolastique pour rapprocher l’expérimentateur du logisticien. Cependant, il ne

(1) 1b., p. xo8. 2 (2) Mothist, 1906, p. 408,

suffit pas de rappeler ici que la recherche scientifique porte dans l’un et dans l’autre cas sur un « objét général». Car, pour le chimiste, cet objet se manifeste malgré tout dans une série d'expériences concrètes. L'on regrette que Peirce n’ait pas caractérisé d’une façon plus précise l’équivalent idéal de cette objectivité matérielle.

Une difficulté plus grande peut-être est d'appliquer la maxime de Peirce aux affimations d’ordre historique. Comment concevoir qu’une opinion relative au passé concerne notre action? Mais Peirce n'hésite pas à soutenir qu'en dépit des apparences de telles affirmations se réfèrent, elles aussi, à l'avenir. En effet, dit-il avec une brièveté assez énigmatique, elles signifient « que nous devons nous conduire conformément à elles » (1). Il veut dire sans doute que toute conception historique adoptée par nous est comme une règle qui doit présider à tous nos raisonnements relatifs à l’objet de cette conception. L'on pourrait se demander, cependant, si l’on définit bien par ces effets sur notre activité cognitive le sens même de la conception considérée. Mais surtout l’on ne voit plus du tout ici à quelle espèce de phénomène expérimental répondra notre habitude d’achion. La définition en termes pratiques paraît se détacher de la définition en termes expérimentaux. Ne s’en détache-t-elle pas davantage encore quand Peirce nous présente la conception de l’existence de Dieu comme une hypothèse « whose ultimate test must be in its value in the self-

controlled growth of man’s conduct of life » ? (2). Une telle formule ne rapproche-t-elle pas singulièrement Île pragmaticisme des formes de pragmatisme les plus favorables aux conceptions subjectives de la vérification ?

(1) Monist, 1005, p. 400.

(2) Hibberb Journal, 1908, p. 108,

Ces remarques montrent que la théorie de Peirce, intéressante par sa netteté formelle et par le tour d’esprit scientifique de son auteur, n’a pas été développée par lui dans toutes ses conséquences. Notons, d’ailleurs, que Peirce s’est toujours borné à la présenter comme une définition des concepts. À nul moment, — chose singulière! — il ne semble en avoir tiré expressément la théorie de la vérification qu’elle implique (1). Non pas qu’il n'ait point énoncé une conception de la vérité; nous l'avons vu définir cette notion dès ses articles de 1878, et, trente ans plus tard, il formule à nouveau cette définition en disant : « Si la vérité consiste dans une satisfaction, ce ne peut être aucune satisfaction actuelle, mais ce doit être la satisfaction que l’on trouverait en fin de compte si la recherche était poussée jusqu’à son terme final et indestructible » (2). Mais si cette formule nous fournit la définition de la Vérité idéale, elle ne concerne point les critères de la vérification présente. Ceux-ci découlaient tout naturellement du principe pragmatique : car, une fois défini le sens d’une idée, il est aisé d’en tirer les marques de sa valeur : de la méthode pour poser les problèmes, on passe naturellement à la méthode pour les résoudre. Mais Peirce a entièrement . négligé de tirer ce corollaire de sa théorie.

Est-ce en raison de ces lacunes? de l’allure austère de ses articles, ou de son médiocre souci de la publicité? Toujours est-il que les écrits de Peirce ont occupé fort peu de place dans la controverse soulevée par le prag-

ft; Contrairement a ce qu’affirme Denton Loring, Geyer, dans sa thèse, d’ailleurs nette et intéressante : The pragmatic theory of truth as developed by Peirce, James and Dewey (p. 8). Notre interprétation s’accorde au contraire avec celle de D. C. Macintosh, The Problem of Knowledge, p. 4x1. |

(2) Hibbert Journal, 1508, p. 172

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