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M. Dewey ne s’évade pas aussi volontiers de ce problème précis pour s’abandonner à des généralisations aventureuses. D’autre part, le problème en question apparaît dans l’école de Chicago moins artificiellement délimité, plus complètement approfondi dans ses détails. Il ne s’agit pas simplement de définir la notion de vérité, ou - de montrer comment un claim passe à l’état de validity. La théorie nouvelle de la vérité se présente ici comme un corollaire d’une conception nouvelle de l’intelligence (28). Il s’agit donc d’abord de caractériser la connaissance elle-même, telle qu’elle se présente dans l’expérience humaine, autrement dit, de décrire les traits spécifiques de l'expérience cognitive et de marquer son rapport avec les autres espèces d’expérience (2). En définitive, l’ambition fondamentale de l’instrumentalisme est de donner une interprétation nouvelle et satisfaisante à toutes les notions fondamentales de la logique en se référant au processus concret qu’elles traduisent. De ce travail systématique nous avons vu quels étaient, en 1903, les résultats généraux. Les écrits postérieurs de M. Dewey et de M. À. W. Moore les précisent sur certains points.
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D'abord, par quels traits se distingue, dans notre expérience immédiate, la connaissance elle-même, ou mieux encore l’acte de connaître, le knowing? M. Dewey a soumis cette matière à une savante et laborieuse analvse dont 1l nous faut dégager l’essentiel (3). Ecartons premièrement le préjugé suivant lequel toute expérien-
(x) Cf. The Influence of Darwin on philosophy, p. 130 n, 165.
(2) V. en partic. l’art. The Knowledge-experience and its relationships, ân Journal of Philosophy, t. IT, p. 652-657.
(3) The infl. of Darw., essay IV,
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ce, tout sentiment (feeling) serait, ipso facto, connaissance (1). « J'ai peur » ne doit pas être traduit : « Je sais que j'ai peur ». Pourquoi redoubler ainsi verbalement üne pure et directe existence? Il n’y a pas proprement de connaissance immédiate. Toute connaissance, y compris la simple acquaintance. enveloppe quelque souvenir et quelque attente, comporte un élément de relation, ‘de médiation. Il ne suffit pas encore que plusieurs expériences se succèdent en s’annulant à tour de rôle, ni que l’une d’entre elles persiste, soit inaltérée à côté des suivantes, soit si bien fondue avec elles que la qualité résultante soit sentie comme simple, ni même qu’une telle photographie composite suggère quelque chose de son origine (2). Supposons qu'une odeur soit suivie d’un mouvement qui nous conduise à cueillir une rose; et supposons qu’à ce dernier moment nous nous représentions l’odeur primitive comme ayant déclenché cette série d’actions. Nous dirons que l’odeur « signifiait » (meant) la rose : nous lui attribuons rétrospectivement une sorte de fonction intellectuelle et même, si l’on veut, «cognitive » ; mais nous ne pouvons la considérer comme une véritable connaissance. Pour qu’une expérience possède réellement ce caractère, 1l n’est ni nécessaire n1 suffisant que son « meaning » soit réalisé (fulfilled) dans une expérience consécutive. Ce n’est pas nécessaire : une telle expérience est l’aboutissant de la connaissance plutôt que la connaissance même. Mais surtout ce n’est pas suffisant : à supposer que l’on identifie la connaissance avec la pleine confirmation (assurance), l’expérience réalisante (fulfilling experience) ne nous fournit pas celle-ci par elle seule ; il faut en outre une réflexion qui rapproche de cette expérience même les meanings
(1) I6., p. 79-83; cf. p. 231-232. ' (2) 1b., 78-79, 83-87. }
antérieurs. qu’elle réalise. Le chasseur doit s’arrêter dans sa chasse s'il veut contrôler l’idée qu’il avait de son chien. Avant que la vérification puisse avoir lieu, il fant donc qu’un élément nouveau se soit introduit : l’intention de signifier quelque chose (1j. Nous trouvons enfin ici la caractéristique immédiate de toute connaissance. L'/odeur connaît la rose, si celle-là porte en elle dès son apparition le sentiment de pouvoir se réaliser dans celle-ci, de tendre à la produire. Aïnsi en est-il dans toute expérience « cognitionnelle » : nous rencontrons toujours une relation entre deux éléments distincts, une chose signifiante et une chose signifiée. La chose signifiée est présente sans doute dans une pareille situation, mais d’une manière toute spéciale : elle est « présentée comme absente » (presented as absent), mais, en outre, comme devant être rendue présente à la façon de la chose signifiante, par une opération qui permettra de réaliser le sens ou l’ « intention » de celle-ci. Si- tuation essentiellement pénible et tendue! lle aspire à se transformer, elle appelle une expérience réalisante. Tantôt une telle satisfaction se produit, tantôt un désappointement. Dans ce dernier cas, la chose signifiante devient frappée d'incertitude, et l'attention ‘peut se reporter sur la situation primitive. Nous examinerons de plus près les diverses espèces d’odeurs, leurs particularités et leurs conséquences. Nous observerons, nous expérimenterons, nous comparerons les cas d'échecs et les cas de succès. Cette investigation systématique des meanings mis en rapport avec leurs suites établira la vérité ou l’erreur de ceux-là (2).
En définitive, la connaissance ou la pensée, au sens plein de ce mot, implique deux éléments essentiels : 1°
(2) 10., p. 90-06. af
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le meaning, référence pratique, suggestion accompagnée
de croyance, que nous venons de décrire à la suite de M. Dewey; 2° un conflit entre différentes expériences réalisatrices, un état de perplexité relatif à quelque meaning, une suspension du jugement (1). À la suite de ce conflit se déroule la recherche et naît l’idée proprement dite. L'idée n’est pas autre chose qu’un meaning mis en doute et adopté comme hypothèse pour diriger notre investigation active (2). De ce point de vue seulement on pourra donner une solution satisfaisante au vieux problème, toujours pendant, des rapports entre l’idée et le faitiet, par-suite, de la vérité.
Tout le monde accordera que la pensée implique une certaine distinction entre l’idée et Île fait, et la vérité un certain accord entre ces deux termes. Maïs l’accord en question demeure inintelligible tant que l’on donne à la distinction correspondante un sens métaphysique. Si l’on oppose pensée et réalité comme deux mondes indépendants, on ne pourra Jamais trouver une expérience nous permettant de saisir l’accord de ces deux mondes. Ou bien nous ne possédons que des idées : comment parler alors de leur rapport avec la réalité? Ou bien nous possédons également la réalité : alors, à quoi bon l’idée? De ce point de vue, toute épistémologie, dualiste ou moniste, apparaît vouée à l'échec. La vérité est que la distinction de l’idée et du fait est une distinction « logique », instrumentale, relative, instituée par l'intelligence au service des fonctions vitales. Un des critiques les plus avisés du pragmatisme, M. J. E. Russell, avait cherché à montrer que la vérité se distingue des conséquences
(x) Cf. l’art. cité The Knowledge experience and its relationships et How we think, p. 7-0.
(2) Cf. How we think, p. 108-100, et article The logical character of ideas, in Journal of Ph,, t, V, p. 375 sq.
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avantageuses de l’idée, à supposer même que toute idée vraie conduise à de telles conséquences. Soit, dit-il, un voyageur égaré dans une forêt, qui cherche asile et nourriture. Une idée vraie de son chemin lui sera sans doute utile; mais en quoi consistera la vérité de son idée? Non pas en ceci qu’elle l’aura conduit aux conséquences tirées d’elle, comme le soutient le pragmatisme, mais en l'accord de cette idée avec la réalité environnante ; loin de se réduire au succès, cet accord le précède et le détermine. M. Dewey prétend écarter cette conclusion en poussant plus loin l’analyse. Sur quelle réalité porte au juste l’idée? Sur une réalité non perçue. Elle interprète le milieu présent en se référant à un milieu absent. C’est une sorte de carte construite par le voyageur, allant du point où 1l est égaré à la demeure où il veut se retrouver. C'est un guide pour rentrer chez lui, un plan d’action, et nulle autre chose. Le « milieu » se trouve défini entièrement par rapport aux faits pratiques de l’égarement et du désir de retrouver sa route. De même, en quoi consiste au juste l’accord? Ce n’est pas avec la réalité perçue que l’idée doit s’ascorder. Or, avec un milieu absent, la comparaison ne peut se faire que d’une manière : on se dirige d’après l’idée, et si de cette façou l’on retrouve son chemin, on dit que l’idée était vraie. : Elle s'accorde avec la réalité : cela veut dire qu’elle a conduit au résultat projeté. C’est entre un dessein et son accomplissement que l’accord a lieu : il ne se distingue
pas du succès (1).
IT Des analyses précédentes la conclusion essentielle . , . La qui se dégage, c’est que la connaissance a un caractère
(1} Nous résumons ici la pensée développée dans la suite d’articles intitulés The control of ideas by facts, in Journal of Ph., 1907, t. IV, en particulier dans celui du 1x avril et du 6 juin.
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foncièrement pratique. Avec une énergie plus obstinée qu'aucun de ses frères d'armes, M. Dewey maintient cette affirmation au premier plan de son pragmatisme et il la prend en un sens particulièrement strict (1). L’anti-intellectualisme ‘tel qu’il le défend ne se réduit pas à mettre en relief la nature concrète des conséquences vérificatrices. [école de Chicago soutient dans toute sa rigueur l’idée que la fonction intellectuelle ne peut s’isoler des autres fonctions (2). La pensée n’est point une activité indépendante : comment pourrait-elle l’être, recevant tout son matériel des autres instincts? Mais elle est un mode spécial de l’activité en général : elle est la forme que prend l’activité pratique à la suite d’un conflit qu’elle cherche à surmonter par une méthode indirecte (3). Elle coïncide avec l'effort pour transformer une situation incomplète et discordante en une situation harmonieuse (4).
Notons tout de suite une conséquence remarquable de cette thèse radicale : elle exclut toute conception équivoque ou trop lâche de la vérification. Jamais l’écoie de Chicago n’a admis qu’une satisfaction quelconque issue de l’idée constituât un élément ou un signe de vérité. M. Dewey a critiqué vigoureusement James pour avoir en son pragmatisme laissé place, par endroits, à une
pareille conception (5). Pour qu’une conséquence de
(1) V. en particulier l'étude Does reality possess a practical character ? in Essays philosophical and FR te in honor of W. Jon 1908.
(2) V. l’article Some implications of anti-intellectualism in Journal of Ph. vol. VII, 1°" septembre 1910.
(3) V., inter aka, The infl. of Darw., ess. V, en partic., p. 127,
132-134, 148; et A. W. Moore, Pragmatism and its critics, ch. VI.
(4) Cf. les art. The control of ideas by facts, en partic. celui du O mai.
(s) Article What does pragmatism mean by practical, in Journal of. Ph; ti: Nr février 1908,
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l’idée en établisse la vérité, il ne suffit pas qu’elle soit bonne, au sens le plus vague de ce mot ; il faut encore que cette bonté consiste à réaliser l'intention primitive de l’idée. Seule, cette sorte de bonté-là compte ; à elle seule, elle suffit quand il s’agit de vérité : si je veux contrôler l’idée qu’un certain liquide est du poison, et que je trouve la mort en le buvant, cette conséquence n’en vérifie pas moins mon idée, pour mauvaise qu’elle soit à certains égards (1). Aïnsi l’identification que James et M. Schiller paraissent souvent établir entre vérité et utilité en général, est écartée très logiquement par un pragmatisme rigoureux. Entre les conséquences de l’idée et le sens même de celle-ci un rapport étroit doit exister : car si l’on peut définir en termes de conséquences pratiques la vérité de l’idée, c’est que celle-ci était pratique aussi par ses origines et par sa signification même. L'idée n'est pas autre chose qu’une hypothèse sur la possibilité d’un certain changement, un programme de conduite, un plan de modification déterminée (2). Elle est vraie si cette modification se réalise. par la mise en pratique de l’idée même. Sa vérité ne réside donc pas dans son utilité en général, mais, comme nous l’avons déjà vu, dans son succès. Cela est tout différent, car il s’agit du succès de l’idée dans l’œuvre spéciale dont le besoin l’a dès l’abord suscitée (3).
L’on voit en quel autre sens la connaissance offre un caractère pratique : non seulement elle est étroitement liée à notre activité totale, mais elle est elle-même une espèce d’action (4). L'école de Chicago entend très expressêment par là que toute connaissance consiste dans une certaine transformation du réel opérée par un agent qui
(1) Cf. aussi AW: Moore, Pr. and its Cr., ch. V,:p. 8.
(2) V. The infl. of Dafw. p. 135 et l’article cité sur James.
(3) Cf. The infl. of Darw., p. 139, 143, 150.
(4) Cf. Ps. Bulletin, I, n° 10, p. 339, ét Essay in Exp. Logic, p. 413; cf. encore Moore, Pr. and its Cr., p. 4.