Le pré aux noisettes
T.es mille petits ruisseaux qui se précipitent en riant du haut des montagnes vont tous se perdre dans le lac, leur commun réservoir et leur fin dernière. Plusieurs y courent très-bien de leur propre élan; mais c'est en vain qu'ils s'y jettent ainsi bravement et tout droit: ils n'en ont pas plus de renommée. Leur océan prend toute la gloire à lui seul, il engloutit leur nom et leurs eaux, et le fleuve lui-même, fût-ce le Rhône impétueux, s'y endort comme un autre. Vaillant athlète, il en ressortira plus brillant et plus fort, lorsque le bain aura lavé ses membres noueux et ses larges épaules; mais, pendant qu'il s'y oublie un instant, on l'oublie; à plus forte raison, d'humbles rivières telles que les nôtres, qui ne peuvent se faire jour comme lui ni s'épanclre au large, et sont plutôt dans la nécessité, sinon toujours dans l'inclination, de resserrer leur flot et de le contenir.
En voici une cependant, la Vignonne, sur les bords de laquelle se passèrent des événements presque aussi fameux que son nom à peine indiqué, et encore défiguré, sur les cartes. Elle n'avait rien de beaucoup plus remarquable que ses sœurs (d'agréables détours, un lit demi-ombré,
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des bassins écumeux ou dormants) ; mais elle était l'endroit de prédilection, la retraite favorite, l'Eden de celui de tous nos personnages qui est ainsi le mieux qualifié, non pour occuper toujours le devant de la scène, mais pour nous y introduire et en lever le rideau, rideau de feuilles, comme il convient à ce genre de théâtre.
Il se nommait Fabrice et demeurait non loin de là, au village de Lunay, où, après diverses aventures, il avait fini par revenir se fixer depuis quelques années et occupait la place de maître d'école. Humble place, et cependant précaire et menacée ! 11 s'était peu inquiété d'avoir des patrons ou des clients ; il aurait voulu n'avoir que des amis; mais la plupart des hommes, au lieu d'aimer et d'être aimés, préfèrent commander ou servir. Le pauvre Fabrice l'aurait su aisément s'il avait jugé à propos d'y réfléchir; mais il ne réfléchissait pas volontiers à ces choses, qui ne valent rien pour la santé, disait-il.
Suivons-le donc près de sa rivière. Tous les soirs on était presque sûr de l'y rencontrer dans son costume ordinaire et, sauf celui des dimanches, le seul qu'il possédât : un chapeau a grandes ailes, de longues guêtres grises boutonnées sur le pantalon (ou dessous, pour rentrer au village), et un vieil habit qui avait aussi été en son temps celui des dimanches, mais qui, devenu de semaine à son tour, avait peu à peu révélé, dans sa première teinte foncée, un ton plus clair et verdàtre dont un peintre seul aurait été satisfait.
Ce jour-là, — le jour où nous faisons sa connaissance, sans qu'il s'en aperçoive, — il était, comme à l'ordinaire, debout près de l'eau, immobile, grave, recueilli, parfaitement silencieux, le bras et le corps en avant, mais ne remuant pas, en un mot, dans toute l'attitude d'un pêcheur passionné ; car c'était là l'occupation favorite de Fabrice et, s'il faut l'avouer, la majeure partie des attraits que la onne avait pour lui. 11 en aimait aussi les bordures de pervenche et de violette au printemps, le courant tranquille, l'onde un peu triste et pâle, et le frémissement des frênes et le bruissement des peupliers. Sans doute i!
avait passé bien du temps (et nul, ni lui ni personne, n'aurait pu dire combien) à considérer les longues herbes penchées, prises et baisées au passage par quelque flot espiègle, puis lâchées et se redressant toutes confuses pour être aussitôt reprises par le flot suivant. Mais les belles truites tachetées, si fines, si alertes et si prestes, étaient surtout l'objet de ses contemplations solitaires, car il ne les aimait pas seulement à la façon d'un vulgaire pêcheur, comme une proie, mais comme des êtres doués de mouvement et de vie, dont il savait les mœurs, les goûts, les cachettes, les détours et les ruses, êtres à part, singuliers, séparés de nous par un degré de plus que les animaux qui vivent dans notre atmosphère, habitant un autre élément et, pour ainsi dire, un autre monde où, du nôtre, nous les voyons cependant, comme ils nous voient du leur. N'y a-t-il pas aussi peut-être, au-dessus de notre élément aérien, un élément infiniment plus subtil , dans lequel nous, par conséquent, nous ne voyons que fort trouble, même avec les yeux de l'àme , et d'où l'on nous voit nager et nous tourmenter dans le nôtre comme de pauvres poissons, nous qui nous croyons des aigles? N'y a-t-il pas là, de même, d'invisibles pêcheurs, qui nous guettent, et celui, entre autres, qui nous tire impitoyablement à lui sans retour? Fabrice se faisait ainsi toutes sortes de questions, mais il ne répondait pas à toutes.
11 est temps, d'ailleurs, pour ne pas risquer d'induire en erreur nos lectrices, il est temps de leur apprendre que Fabrice était marié, et même [pour lui et pour son historien, triste aveu!) que la Vignonne s'était étoilée de glaçons près de vingt fois depuis qu'il avait dit adieu à ses trente ans. Le père de sa femme était un brave et honnête soldat de l'empire, comme il y en a eu non-seulement en France, mais presque en tous pays. 11 faisait partie de ces régiments étrangers, trop oubliés de l'histoire, qui, à Polotsk et a la Bérésina, aidèrent à couvrir la retraite de la grande armée. Comme la plupart de ses compagnons, il y resta, fragment inaperçu de ce rempart humain que le canon russe avait dû d'abord démolir, et qui rappelait
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ce mur de briques rouges admiré du grand Frédéric à la bataille de Rossbach (1). Il n'avait pu laisser à sa fille, alors enfant, que le chétif patrimoine qui ne l'avait pas sauvé, lui, d'aller chercher fortune ailleurs.
C'était une assez jolie pente de gazon, donnant sur la rivière à l'endroit le plus fourré, et ceint, par le haut, d'une gigantesque haie de noisetiers. Cette haie antique, tolérée par incurie pendant les longues absences du vieux soldat, avait crû à l'aventure, poussant de çà de là ses longues tiges; celles-ci étaient en outre comme remparées en sous-œuvre par d'énormes souches, bizarrement tordues, sorte de mur à moitié enfoui dans le sol et recouvert d'un branchage entortillé, qui fouillait à la fois dans l'herbe et se recourbait assez haut par-dessus. Ce qu'avant eux on avait fait par négligence, les deux époux le firent par préférence et par choix : ils aimaient leur belle haie, ses fraîches voûtes en été et, aux soleils de printemps et d'automne, son abri contre quelque souffle un peu vif, traineur ou avant-coureur de l'hiver.
Cette haie n'était point complètement inutile; elle leur tenait lieu de verger. Quelques vieux arbres, à moitié secs lorsque les époux Fabrice en devinrent les propriétaires, avaient la plupart disparu pièce à pièce, et leurs jeunes remplaçants ne prospéraient guère dans ce terrain en pente et peu profond ; ils étaient, comme leurs devanciers, de race grêle, et si les arbres d'un pré en sont, pour ainsi dire, le cercle de famille, celui des Fabrice paraissait prédestiné, comme eux, à n'avoir pas d'enfants. La haie, en revanche, n'avait jamais failli ,à fournir son tribut de belles noisettes tombant toutes dorées de leur robe entr'ou verte, au moindre contact de la main de madame Fabrice. Un des derniers beaux jours du mois de septembre, on voyait revenir le mari avec une hotte et un
A. la fin de la bataille de Rossbach, le grand Frédéric dit : a Qu'est-ce donc que ce mur de briques rouges que je vois la-bas? » C'étaient trois régiments étrangers qui, fermes dans leur poste, n'avaient pas perdu un pouce de terrain. » Anecdotes du temps.
sac posé en travers par-dessus; sa femme l'accompagnait avec un grand panier couvert à deux battants, et les enfants du village ne manquaient pas de les saluer ou de les suivre en criant : « Bonjour, monsieur le régent! Donnez-moi des noisettes, tante Marthon ! »
Tante Marthon plongeait alors sa main, qu'elle avait longue et belle, comme il s'en trouve quelquefois au village, et rarement partout, la plongeait, disons-nous, sous l'un des couvercles du panier, et distribuait, tout en cheminant, à celui-ci une poignée, à celui-là une poignée et demie, selon l'âge et le caractère de ses petits dévorants.
En ces assauts d'espièglerie et de càlinerie, le bon Fabrice laissait tout faire a sa femme; il doublait même le pas avec un mouvement d'humeur, non qu'il regrettât ses noisettes : il n'en mangeait que trois fois l'an, à la cueillette, la veille de Noël et la nuit de Saint-Sylvestre; mais nous devons avouer ici deux de ses travers.
D'abord, une fois la classe terminée, il détestait s'entendre appeler « monsieur le régent, a soit que ce titre lui rappelât une profession qui n'avait pour lui qu'un médiocre attrait, soit qu'au rebours de la plupart de ses confrères de tout grade et de tout genre, il ne fût point né pédant. Mais si de lui jeter ainsi son titre à la tête le crispait intérieurement, car il n'en laissait jamais rien paraître, ce n'était qu'une bagatelle, un léger froncement d'esprit plutôt que de sourcil, en comparaison de l'horreur qu'il éprouvait pour ce nom de «tante Marthon, » donné à celle qu'il n'appelait, lui, jamais que « mon épouse, » quand il parlait d'elle à un tiers, ce qui ne lui arrivait pas souvent. Il ne disait pas « madame Fabrice, » parce qu'au village cela aurait eu un air monsieur ; « ma femme » lui faisait l'effet d'une brutalité; «mon épouse » l'avait donc tiré d'embarras. Ce premier nom de promesse et d'amour, aussi doux, aussi frais, aussi velouté qu'un bouquet de pensées à la ceinture d'une jeune fille qui attend son fiancé, il l'avait conservé et le disait comme au premier jour. L'amour, chez lui, n'était plus sans doute à l'état de passion , mais n'avait jamais été non plus a celui d'illu-
sion. Il aimait tout simplement, mais il aimait : avec tendresse, avec déférence, avec mystère; il n'imaginait point que l'on pût cesser d'aimer ainsi ni aimer autrement. On lui pardonnera donc la crispation pénible que lui faisait éprouver le diminutif populaire appliqué à ses vieilles amours, toujours jeunes pour lui. Seul il avait le droit de dire « Marthe; » encore eût- il dit volontiers « Martha » et « Marthesia, » comme les botanistes, car il l'était un peu. Au lieu de cela, il fallait qu'il entendît ce nom banal et familier, si malsonnant à son oreille et à son cœur. C'était une de ses vexations entre d'autres plus fortes, mais peut-être moins vives ; comme aussi ce fut un des motifs de lui en vouloir pour bien des gens qui ne demandent qu'à être blessés et qui vivent de petites inimitiés et de rancunes comme l'on vit de l'air du temps.
Fabrice n'était donc parfaitement heureux que dans son a Pré aux Noisettes, » comme on l'appelait. Là il était vraiment chez lui et à lui. En ce sens il y aura encore plus d'un Pré aux Noisettes dans cette histoire ; chacun de nous a le sien ou voudrait l'avoir, et se le figure à sa manière. Là, donc, point de curieux, point de regardants, même de ceux qui regardent tout pour le seul fait de regarder ; point de figures connues ou inconnues, les premières souvent moins amies que les secondes, étant moins désintéressées; surtout, point de marmot qui lui rappelât ses ennuis de la classe, et s'en vînt crier à tuetête : « Tante Marthon ! » ou « Monsieur le régent ! » car il avait fait de sa petite propriété une espèce de forteresse.
Nous avons dit la haie qui la ceignait par le haut, en s'y recourbant même aux deux extrémités : elle était si forte, si épaisse, si haute et portait sur des troncs si bien entrelacés, qu'elle était devenue impénétrable aux maraudeurs, aux chasseurs et aux passants, qui en avaient bientôt assez avec elle de leurs tentatives d'effraction et de visites domiciliaires. Son maître ne la taillait jamais, et, comme elle lui appartenait tout entière, il la faisait respecter du voisin, au grand déplaisir de ce dernier. Fa-
brice lui permettait bien de recueillir de son côté sa part de noisettes, mais il ne voulait pas qu'il fût touché à une seule branche pour l'émonder. Le voisin avait la un champ et une prairie en un mas, aussi longs que l'étroite bande de pré de Fabrice, et beaucoup plus larges ; il trouvait cependant moyen d'accuser celui-ci de porter un préjudice notable à ses moissons avec cette haie qui, en hauteur comme en longueur, n'en finissait pas. Les indifférents trouvaient au moins le régent bien sot de profiter si mal d'une haie qui, réduite aux dimensions raisonnables, aurait pu, bon an mal an, lui fournir une ou deux charretées de fagots. Les avis et les conseils ne lui manquèrent pas; mais Fabrice fut intraitable et, on peut s'y attendre, traité comme tel.
Cette haie forte et munie n'avait aucune ouverture, aucune claie ou porte qui pût livrer passage à l'ennemi. A moins de tenter une escalade, que l'exhaussement du sol, l'agencement des troncs, l'entrelacement des tiges et un mélange de ronces et de lianes rendaient presque impossible sans préparatifs, nul accès de ce côté. La rivière, avec un épais taillis d'arbres et de roseaux, défendait l'autre. Elle y formait un coude qui, en rétrécissant son lit, le rendait plus profond, brisait et animait les flots. L'avance du sol était dans le pré de Fabrice et y faisait, de plain pied, un petit angle, appuyé sur le grès, bien solide et bien gazonné. Juste à la pointe se dressait, comme un fort avancé, et à moitié masquée par le feuillage, une cabane sans jour apparent, car elle était éclairée par le haut, mais avec deux portes basses, l'une donnant sur l'intérieur de la propriété, l'autre sur la rivière coulant droit au-dessous. Fabrice avait construit lui-même cette espèce de pavillon. Quelques poutres, quelques planches calfeutrées de mousse en dedans et plaquées d'écorce en dehors, avec un toit de roseaux, où il avait ménagé une lucarne et un tuyau de cheminée, en avaient fait toute la façon. L'énorme tronc d'un saule creux, encore emplumaché de quelques branches, formait presque à lui seul une des parois. Sous la porte et à deux ou trois pieds en avant,
un gros bloc de grès raboteux s'élevait un peu au-dessus de l'eau ; en face, sur l'autre bord, et à sept ou huit pieds du premier, il y en avait un second, de même nature. Sur cette rive débouchait un sentier qui, remontant les prairies, gagnait en serpentant le village. C'était là l'unique accès du Pré aux Noisettes : les sentiers à dévider à travers champs, les deux blocs de grès, piliers d'un pont sans arche, et la porte de la cabane de pêche, seule entrée et seule issue parmi le sable, les hautes herbes, les branchages et les roseaux.
Pour Fabrice lui-même, il y avait donc une difficulté, celle de franchir l'intervalle qui séparait les deux blocs, entre lesquels tournait rapidement l'eau profonde. Tant qu'il fut jeune et léger, en s'aidant d'une perche ou d'un long bâton, et même, sans cela, en prenant h: i élan,
d'un saut il se tirait d'affaire. Que noins
leste, voici ce qu'il imagina.
La rivière, en cet endroit, coule su;. ^ de grès
dont l'eau ronge les parties terreuses ; eue les découpe ainsi en cent façons, et y taille ca et là des bassins naturels que l'on eût appelés jadis les bains de Diane et des Nymphes. Fabrice, avec un pieu de fer, fit un trou comme celui d'une mine, dans ce lit rocheux et strié, à peu près au milieu de l'espace à franchir. Lorsqu'il se rendait à son Pré aux Noisettes, il prenait avec lui, ou un de ces forts bâtons de montagne à petite hache pour poignée, comme en ont tous les chasseurs de chamois pour se tailler au besoin des marches dans le glacier, ou mieux encore, un de ces outils de jardinage appelés dans le pays « serclorets, w c'est-à-dire « petits sarcloirs, » lesquels sont armés d'une double pelle disposée horizontalement et so ■ lidement emmanchée. Arrivé au premier bloc, il enfonçait le manche du bâton ou de l'outil dans le trou , que les yeux seuls d'un pêcheur pouvaient distinguer sous l'eau tournante et noirâtre. Ce mince, mais pourtant ferme appui, joint à une vieille adresse et à une constante habitude, lui suffisait pour gagner l'autre bloc en deux bonnes enjambées. Une fois là, le reste n'était rien. La cabane fer-
mait le passage, mais Fabrice en ouvrait la porte extérieure, donnant, comme on l'a vu, sur la rivière; il y prenait une planche sur laquelle Marthe passait à son aise, et, tout fier de lui voir franchir ce mauvais pas par ses soins, il n'avait plus qu'à lui tendre la main pour la recevoir. Il rentrait vite la planche dans la cabane, joyeux de se sentir dans son fort, Marthe et lui séparés du monde, et d'y être à eux deux. Au retour, Marthe passait la première, Fabrice retirait la planche, fermait la porte, non- seulement à clef, mais par un verrou qui, du dehors, se tirait en dedans, grâce à un mécanisme de son invention, et il regagnait l'autre rive comme il l'avait quittée; car, pour lui, il ne se servait jamais de la planche que lorsqu'il revenait le cou chargé d'une grande botte de foin dans un drap, ou les épaules d'une bottée de légumes et de pommes de terre, dont il avait, dans un coin de son pré, une petite plantation ; mais, déposant un moment sa charge sur l'autre bord, toujours la planche était remise sous clef.
Telle était la voie scabreuse et, il faut l'avouer, assez sauvage et bizarre que Fabrice avait choisie pour arriver sur ses terres; mais aussi tel était son plaisir. 11 serait inutile de le chicaner là-dessus : il n'en irait pas moins chaque soir à son Pré aux Noisettes par le sentier perdu et le pont improvisé. Encore un peu rustique, mais non pas rustre, et, sans penser beaucoup, ne pensant cependant pas tout à fait comme le vulgaire, si tant est que le gros du monde prenne réellement souci de penser par lui-même ; orphelin, comme Marthe, dès son bas âge ; fort abandonné, passablement dédaigné ; après beaucoup de difficultés, de traverses et encore plus d'ennuis, il s'était trouvé, car il n'y avait mis ni de parti pris ni de réflexion, aimer la pêche, la Vignonne, son petit pré retranché derrière la haie et sa cabane au bord de l'eau. C'était là sa poésie à lui, son dada, si l'on aime mieux; et, même en fait de dada, n'en a pas qui veut; Fabrice avait celui-là. Sa journée finie, il courait s'enfermer dans son taillis, comme d'autres courent à leur jardin, au billard ou au
whist et presque tous aux nouvelles, aux commérages et aux médisances. Lui, Fabrice, allait se taire et pécher. Las d'exercer sa patience et celle de ses élevés, de façonner le sol ingrat de leurs têtes rebelles aux quatre règles de l'arithmétique et aux mille et une de la grammaire , i s'échappait avec une joie farouche que rien ne trahissait extérieurement, sinon un pas plus rapide, mais toujours di^ne et mesuré. Et quand Marthe avait passe derrière lui que la planche était recachée dans la cabane et qu il voyait la rivière couler entre leur petit monde et le grand, alors il était content... content comme s'il avait pu donner un coup de pied a la terre. Est-ce un si grand mal? La terre ne s'en aperçoit guère, et, dans mainte occasion, chacun de nous ne voudrait-il pas lui en donner autant... il est vrai, sans plus de résultat?
Fabrice, du reste, faisait tout cela simplement, bonnement, sans v réfléchir. Il se croyait un amateur de pèche qui pouvait 'en remontrer aux plus madrés pécheurs de profession: mais voila tout. 11 aimait mieux Marthe et le Pré aux \oisettes que le reste du monde, mais il n'avait ladessus nulle philosophie. Il ne voulait point être original, et c'est peut-être pour cela qu'il l'était devenu, en ne se piquant pas de penser, de parler et d'agir comme ses voisins ; mais c'est aussi ce que les voisins ne pardonnent pas. On se porte envie, et l'on se copie pour s'effacer : c est la toute l'originalité du grand nombre.
Malgré son caractère inoffensif, les voisins de Fabrice n'étaient donc pas sans s'occuper et s'inquiéter de lui (pour son bien, cela va sans dire). Ce n'avait été d'abord que ae la curiosité, qui même avait fini par se lasser ou, du moins, par avoir ses intermittences, quand on n'avait rien vu sortir d'étrange de la façon de vivre, un peu a part, du pauvre et solitaire ménage. Non-seulement on n'avait rien appris, mais rien compris, et, l'habitude aidant, on se contentait de les trouver « bien singuliers, » et on les laissait a l'écart. Fabrice avait, d'ailleurs, quitté le pays de bonne heure; il avait voyagé avec un riche naturaliste amateur auquel il servait à" la fois de copiste et d'homme de con-
fiance, mais qui était mort subitement; depuis son mariage, il avait occupé d'autres petites places avant celle de régent au village de Marthe, où il s'était enfin fixé : en sorte que, lorsqu'il revint ainsi au pays, il y fut assez longtemps considéré lui-même comme à demi étranger. On le toléra mieux qu'on ne l'eût peut-être fait de quelqu'un de l'endroit; mais quand on l'y vit acclimaté, comme un homme qui compte bien y finir ses jours, et que sa singularité, d'autres eussent dit sa simplicité de vie, loin de diminuer, se prononçait davantage, alors la curiosité se ralluma de plus belle et entra dans une nouvelle phase , celle de l'hostilité sourde et plus ou moins inconsciente, envers qui vous dérange, ne fût-ce que dans vos idées.
Fabrice et Marthe avaient beau s'effacer, se tenir par goût dans l'ombre, on n'en mettait que plus d'ardeur à pénétrer les secrets de ce ménage où il n'y en avait pourtant point à pénétrer. Sur sa paix et son bon accord, pas moyen de médire. Mais comment vivait-il? Avait-il épargné, ou allait-il se ruinant, si tant est qu'il eût de quoi se ruiner? Quelle était, au juste, la différence d'âge des deux époux ? Était-il vraiment possible, comme d'anciennes rivales oubliées le prétendaient, que cette différence ne fût que de quelques années en faveur de Marthe, dont la beauté, célèbre autrefois dans la contrée, arrêtait encore le regard? Un riche propriétaire des environs, M. de Romans, qui passait pour avoir été fort épris d'elle avant son mariage, la voyait toujours du même œil d'admiration et de respect. Elle était de celles dont on ne peut s'empêcher de dire à l'instant : « Voilà une belle femme I » sans se demander si elle est jeune ou non. Mais qui lui faisait donc ses robes, et si bien, quoique d'étoffes toutes simples? N'avait-elle réellement point d'autre couturière qu'elle-même? Madame Judith Regard, la femme du syndic, déclarait qu'on ne le lui ferait jamais croire. Et cent autres questions encore, questions toujours les mêmes, de tous les temps, de tous Ips lieux, de tous les soirs et de tous les matins.
Mais à ces points et autres pareils ne se bornaient plus les investigations, au moment de crise où arrivait l'histoire de notre couple, crise à laquelle divers personnages allaient être diversement mêlés.
Comme la plupart de ses administrés, le syndic de Lunay, Pierre- Abram Regard, n'était qu'un paysan, c'est-àdire qu'il cultivait lui-même ses terres ; mais les siennes étaient, ou peu s'en fallait, les plus considérables de l'endroit, parmi celles des propriétaires purement campagnards. En outre, il n'était pas sans quelque éducation pratique et usuelle; car, de son temps déjà, l'instruction primaire était beaucoup plus répandue et plus avancée au petit pays de Lunay qu'elle ne l'est, aujourd'hui même, dans de plus grands. Il ne mettait donc point trop mal l'orthographe, bien qu'il n'y mesurât pas les t et les s aussi strictement que les grains de raisin dans la cuve ou ceux de blé dans le boisseau; en revanche, il ne faisait pas la moindre faute d'arithmétique dans ses comptes de maison, ses contrats de vente eu d'achat. Il n'avait ni le temps, ni le goût de la lecture ; mais, ce qui n'est pas du tout la même chose, il n'aurait pu se passer d'un journal. Malgré le très -minime casuel de sa charge, qui n'avait pas d'autres appointements, et se défrayant moins que s'autorisant de celle-ci pour se pardonner à lui-même ce luxe, il était donc abonné à l'une des cinq ou six feuilles du chef-lieu, la Gazette de la Yignonne, journal de la classe et de l'intelligence moyenne, car en tout pays il y en a un qui la représente, et qui fleurit par conséquent. Du reste, le syndic de Lunay vivait à la paysanne, non pas chichement, mais économiquement, se couchant tôt, se levant matin, en travail ou en affaires tout le jour, n'ayant autre souci que d'amasser, et se pri-
sant parla seulement plus haut que ses voisins; vivant d'ailleurs comme eux, sauf peut-être un peu plus d'abondance à l'ordinaire, et, dans les grandes occasions, faisant montre d'une certaine opulence rustique. Aussi, quoique sur l'enveloppe de son journal ou au bas des actes et missives qu'il devait quelquefois expédier pour des affaires privées ou publiques, on lût toujours en toutes lettres : « Pierre-Abram Regard, syndic, » ne faisait-il nulle difficulté de se laisser appeler autour de lui « Pierre-Abram » tout court, que l'on prononçait même « Pierre-Abran, » dernière altération de cet antique nom d'Abraham, qui achevait ainsi d'y perdre sa physionomie hébraïque et patriarcale.
De la femme, on disait de même « Judith » tout court, et même, à l'italienne, « la Judith ; » rarement, si ce n'est devant les étrangers, « madame Regard ou madame la syndique, » par manière de gloriole ou de plaisanterie ; mais elle ne se formalisait non plus ni de ce qu'on le disait, ni de ce qu'on ne le disait pas.
L'indifférence du syndic et de sa femme sur cette familiarité d'appellation n'était pas, on le pense bien, leur seule opposition de caractère avec les Fabrice. Le mari les jugeait de toute sa hauteur sur le peu de parti qu'ils tiraient de leur pré, ou plutôt il les avait depuis longtemps déclarés dans sa tête indignes de tout jugement à cet égard. Un pré si bien situé, et qui, bien aménagé, irrigué en profitant du ruisseau, aurait pu rapporter tant, ils ne méritaient pas de l'avoir ! mais ils étaient incapables de gagner quelque chose, de mettre jamais rien de coté, pour lui cela disait tout, et pour lui, par conséquent, sur eux tout était dit. Il avait cessé d'y penser : à eux, mais non pas à leur pré. Comme régent, du reste, il trouvait Fabrice assez bon pour le village, et en sa qualité de syndic, chargé de veiller aux intérêts de la commune, il ne partageait pas l'opinion de ceux qui auraient voulu un maître d'école plus jeune, plus au fait des méthodes nouvelles, mais qu'il aurait fallu payer quelques cents francs de plus.
Sa femme ne tenait pas en meilleure estime l'administration des Fabrice ; mais ce qui la préoccupait davantage, c'était de savoir « ce qui pouvait donc tant leur plaire dans leur cabane des bois : il devait y avoir là un secret. » Qu'ils fissent de leur pré à leur guise, c'était leur affaire, et cela ne regardait qu'eux de le laisser dépérir ; mais ce qui regardait tout le monde, c'était de se cacher ainsi et de craindre la vue des gens. Que cela fût bon signe...
— Non, cousine Sabine, il y a là-dessous quelque chose...
— Que voulez-vous qu'il y ait? demanda la Sabine. Celle qu'on appelait ainsi était une vieille fille dont les
traits effacés n'eussent pas attiré l'attention sans ce qui, par malheur, s'y joignait : une tache d'envie imparfaitement dissimulée sous la large bride d'un bonnet carrément noué sous le cou, et un teint légèrement couperosé d'où s'échappaient un à .un quelques poils épars sur le menton. Se rendanj justice, elle avait renoncé de bonne heure à l'idée de se marier, dans la conviction qu'on ne la rechercherait que pour son argent, car elle était riche; mais, depuis, elle avait voulu rompre son vœu en faveur de Fabrice. Pourquoi l'avait-elle remarqué? Question au moins inutile : les laides sont-elles mieux tenues d'y répondre que les belles, qui ne le peuvent pas toujours? Peut-être était-ce parce qu'elle était laide, et Fabrice, à tout prendre, grand et bien fait, de même que, par une sorte de fatalité ou de compensation, la plupart des belles ont des maris qui sont laids. Bref, le pauvre Fabrice, peut-être aussi parce qu'il était pauvre, lui avait plu. Femme de volonté forte et n'ayant jamais aimé, elle s'était d'autant plus violemment éprise de lui ; elle l'avait voulu, mais il n'avait pas voulu d'elle. 11 lui avait préféré Marthe : c'est ce qu'elle leur pardonnait encore moins à tous deux. Elle s'était bien promis de le leur faire sentir; mais, laissant les piqûres à d'autres, c'était d'une bonne blessure qu'elle cherchait l'occasion. À présent, dans sa haine même, elle ne se payait plus de chimères, elle y gardait mieux son sang-froid et y portait plus de
LE PRE" AUX NOISETTES lr-
jugement que la seule passion de la curiosité n'en laissait à sa cousine Judith. De là cette réponse, d'ailleurs agaçante :
— Que voulez-vous qu'il y ait?
— Je ne veux rien ; mais il passe maintenant bien des étrangers par notre village, des réfugiés, des Italiens. Encore aujourd'hui, j'en ai vu un de ces promeneurs à noire mine.
— Vous a-t-il parlé?
— Est-ce que les étrangers ont seulement l'air de vous voir? Et quand, par hasard, ils vous questionnent, ne s'aperçoit-on pas bien vite qu'ils ne savent rien de rien ? Vous vous rappelez cette famille de Paris qui était ici en pension l'automne dernier. La Perrette les servait à table et entendait ainsi tout ce qu'ils disaient. Eh bien, le père, la mère et jusqu'aux demoiselles jasaient à tort et a travers de Lamartine, de Guizot, de Thiers, de Victor Hugo et d'autres comme ceux-là, que l'on voit au moins dans la Gazette, puis d'un certain Mozart et d'un je ne sais plus comment, mais qui est un géant, à ce qu'il paraît ; enfin de ces noms biscornus qui vous tordent la langue : et Lamartine par-ci et Mozart par-là ! mais pas un mot de gens du pays et que l'on connaisse, de M. de Romans ni de sa fille, du docteur Balthazard ni de son Valentin, de nos conseillers municipaux, ah! bien oui! pas même de ceux du gouvernement. La Perrette en était scandalisée.
— Vous voyez bien, reprit la Sabine, que, réfugiés ou non, les étrangers ne s'occupent pas de nous : pourquoi donc nous occuper d'eux?
— N'avez-vous pas lu dans la « Gazette »?...
Et la Judith, à bout de circonlocutions et d'ambages sur le grand secret qu'elle s'était forgé elle-même, faute d'en avoir un plus réel, rapprocha sa tète de celle de sa cousine pour lui dire à voix basse :
— On croit qu'il est en ce moment dans le pays.
— Qui, il?
— Mazzini.
À cette déclaration imprévue, la Sabine ne put retenir
un haut-le-corps de surprise et de doute, quoique en ces années-là, dans les pays frontières, le célèbre agitateur italien fût, en effet, partout et nulle part.
— S'il était caché..., poursuivit imperturbablement la Judith.
— Dans le village?
— Non, mais pas loin.
— Dans la cabane? fit lentement la Sabine.
Les deux cousines en étaient là de leur entretien confidentiel lorsque l'arrivée du mari y mit fin.
C'était un homme grand et maigre, tandis que sa femme était un peu replète, mais grande aussi, et bien étoffée de taille et de vêtements. Il n'avait rien non plus de ce qui donnait quelque chose d'assez caractéristique à madame Judith : un de ces regards naturellement demi-clos sur lesquels la paupière retombe vers les coins extérieurs, mais que l'on sent néanmoins d'une belle envergure, comme on devine celle d'une aile qui se replie. Les yeux du mari, au contraire, petits et d'un gris de terre, semblaient moins cachés qu'en arrêt sous des sourcils épais, mais sans couleur. La figure de même : plus arrêtée que régulière, étroite en hauteur, le menton avancé et une forêt de cheveux grisonnants, partant d'un front bas, pour se coucher ensuite sur les oreilles et jusque sur le collet de l'habit. Tel était le syndic Pierre-Abram.
Il rentrait assez tard, ayant fait une tournée dans le village après son travail du soir». Naturellement brusque et de difficile abord, anguleux, peu causant, il ne se mêlait guère, ou seulement par boutades, aux entretiens dont sa femme faisait tous les frais ; ce n'étaient que « des causeries de femmes : » il passait, et ne les interrompait pas. Il estimait cependant la sienne comme excellente ménagère, et sa cousine Sabine encore plus, outre qu'il avait des raisons particulières de se la concilier. La voyant se lever à son arrivée, il l'engagea donc à se rasseoir.
— Croiriez vous bien ce que vient de me dire votre femme? lui demanda celle-ci.
— llauh ! elle a toujours plus d'une chose à dire ; que
cela ne vous inquiète pas ! ajouta le syndic, cette phrase et la large interjection qui précède lui étant devenues si coutumières, qu'il les employait presque machinalement.
— Votre femme, poursuivit la Sabine, s'est mis dans la tète qu'il y a quelqu'un de caché dans la cabane, et que ce pourrait bien être Mazzini.
— Mazzini! répétale syndic avec un haussement d'épaules. Qui sait seulement si Mazzini existe ?
La conversation était toujours plus ou moins intermittente avec le syndic. D'ailleurs, suivant une habitude où, à part la vulgarité de la forme, les villageois excellent autant que les gens du monde, ils parlèrent ensuite de toute autre chose que de ce qui les intéressait le plus à. eux trois. De champ en champ, de pré en pré, ils arrivèrent cependant à celui de Fabrice. La Sabine voulait que son cousin l'achetât; celui-ci ne demandait pas mieux; « Seulement, ajoutait-il, et l'argent? »
Passionnée, mais à froid, la Sabine s'était levée pour ne pas rendre ce soir-là l'entretien plus catégorique. Quand elle fut loin, il continua entre le syndic et sa femme, restés seuls dans la cuisine.
— Elle ne parle plus de faire son testament? demanda le mari.
— Pas du moins en faveur de notre pauvre Rodolphe : elle lui préfère sa sœur ; cela se voit.
— Céline est une bonne fille, au lieu que Rodolphe... toujours à courir et à boire une partie des nuits. Je gagerais qu'il n'est pas encore rentré ce soir.
— Je crois l'avoir entendu monter dans sa chambre, fit la mère, qui se hâta d'ajouter, pour abandonner ce sujet : — Le docteur Balthazard m'a amené son Valentin aujourd'hui. C'est un beau garçon, ma foi! et pas fier! quoiqu'on n'ose plus l'appeler Valty, comme au temps où il courait avec les enfants du village. Il revient d'Allemagne, de l'université, comme ils disent. Sans doute il sera médecin aussi.
— Hauh ! il y aura toujours assez de médecins: ne t'inquiète pas !
— Le docteur le traite comme son fils. Tu diras que c'est encore une de mes idées : mais notre Céline et lui ne se vaudraient-ils pas bien?
— Je l'aimerais toujours mieux que Louis Mauverney, qui ne fait que me contrarier dans la commune, où il faudrait tout changer, si on l'en croyait.
— Mauverney serait trop rude pour elle. Céline n'est pas forte, et le docteur dit qu'il faut y prendre garde.
— Cel,a se passera. Le soir elle est toujours « sur ses livres. » Ça ne vaut rien de tant lire : on se porte mal et on n'amasse jamais rien.
— Ils n'en auraient pas déjà si mal à eux, entre elle et M. Valentin.
— Avant d'aller en Allemagne, n'était-il pas au château à journée faite, ton Valentin?
— M. de Romans donner sa fille à un simple étudiant, dont on ne sait pas même le vrai nom de famille !
— Tu lui donnerais bien la tienne ! Un beau ménage, et dont vous auriez à causer pour longtemps, vous autres femmes : presque autant que de celui des Fabrice! ajouta le syndic, auquel ce rapprochement rendit toute sa mauvaise humeur.
Aussi se leva-t-il pour entrer dans la chambre à coucher, grande pièce assez confortable, mais ouvrant sur la cuisine, comme c'est l'ordinaire chez les campagnards.
— A propos, dit encore sa femme en le suivant, je t'avais demandé de laisser l'échelle dans le pré pour qu'on puisse m'y cueillir demain, que c'est dimanche, un panier de cerises au grand cerisier. L'a-t-on laissée? Derrière la h, lie, elle ne risquera rien.
Le syndic regarda sa femme :
— Oui, fit-il en s'en allant.
Avant de se coucher aussi, la mère s'approcha du lit de sa fille, placé dans une espèce de cabinet ou de grande alcôve, qui n'était séparé de leur chambre que par des rideaux.
Elle la trouva dormant d'un sommeil agité et pénible. Comme cependant sa fille ne s'éveilla ni n'appela point.
elle finit par se rassurer, mais elle eut aussi de la peine à s'endormir, et rêva toute la nuit des Fabrice et de leur cabane, où se tenait caché un brigand italien.
La tranquillité de F abrice semblait donc menacée d'une façon plus réelle. En attendant, les commères du village prenaient moins que jamais leur parti de ne rien savoir de ses retraites quotidiennes. Elles eussent donné cent fois toutes les noisettes que tante Marthon distribuait à leurs enfants, toutes les truites dont père Fabrice les régalait de temps en temps, elles et leurs maris, pour le moindre petit "regard jeté dans la cabane mystérieuse ; mais Fabrice n'avait jamais eu seulement la politesse de les inviter à la venir voir, et toutes les insinuations en ce sens avaient été en pure perte, même avec Marthe. Leur curiosité n'eût pas mieux demandé que de se satisfaire toute seule et sans aide ; mais cela ne se pouvait, ni du sentier qui ne débouchait vers le bord qu'en face de la hutte, ni, à supposer que l'une de ces dames en eût la force et l'effronterie, en sautant du premier bloc sur le second : c'eût été par trop faire effraction dans le bien et le secret d'autrui, et risquer de donner prise à la risée par un assaut qui n'en échouerait pas moins devant une porte fermée tout à coup. Quant à épier de la rive, les mouvements du terrain étaient là engrenés, et le rideau de la rivière plissé de telle sorte que, pour bien voir dans la cabane de Fabrice, comme dans le cœur de la plupart des hommes, il fallait être dedans. Nous saurons bientôt ce qu'elles avaient imaginé dans ce but; mais disons d'abord quel eût été leur désappointement, dans le cas même où, renonçant à franchir, de manière ou d'autre, le fossé de la place, elles eussent réussi à en escalader le mur.
Qu'auraient-elles pu voir, on effet, en se glissant le
long de la haie jusque derrière le saule et en appliquant aux parois de la cabane un œil exercé ? Marthe, tricotant dans un coin, et Fabrice gravement debout sous l'auvent de la hutte quand il faisait une bonne pluie de pêche, ou, si le temps était beau, un peu plus à distance du seuil : sa bouche se rapprochant de son nez par un mouvement progressif à mesure qu'il sentait au bout de ses doigts l'hameçon frémir sous l'eau, et sa longue taille, sa figure mélancolique, son habit vert ou verdissant avec l'âge, ses cheveux d'un grisonnement brunâtre,. je ne sais enfin quel balancement subtil de son corps lui donnant aussi l'air d'un de ces roseaux empanachés qui servaient à masquer sa présence au poisson alerte et défiant: voilà, sans doute, tout ce que nos curieuses auraient vu, mais elles voulaient absolument en voir ou du moins en savoir davantage.
Pour cela, comme dans un siège en règle, avant de risquer un assaut plus que hasardeux, elles'avaient poussé des reconnaissances. Celui qui leur servait ainsi d'éclaireur s'appelait Jacques, et de son grotesque surnom, Balalarme. Son esprit n'était rien moins que développé, mais c'est justement là ce qui les avait décidées à le prendre pour leur espion auprès des Fabrice, car elles trouvaient à son manque d'intelligence ce triple avantage, que lui-même ne se rendrait pas compte de son rôle, qu'elles n'auraient qu'à le faire causer pour en tirer ce qu'il aurait appris, et qu'enfin, s'il échouait, elles auraient seulement l'air d'avoir voulu, comme presque tout le monde, tourmenter ce pauvre et innocent garçon.
C'était, en effet, une espèce d'idiot ou de « simple, » qui passait sa vie à rôder les campagnes, cherchant des nids d'oiseaux et visitant matin et soir ceux qu'il avait découverts, ramassant les fruits tombés sur le bord de la route, et ne se faisant pas scrupule d'y en adjoindre d'autres qui, décidément, n'avaient pu rouler si loin. Il avait seulement le soin machinal de mettre ces derniers toujours dans la même poche, et quand il voulait s'accorder du meilleur et faire une bonne petite dînette à lui tout seul en quelque endroit solitaire, c'était aussi
dans cette poche réservée au fruit défendu qu'il portait machinalement la main.
On comprend donc, sans en dire davantage, qu'il savait le fort et le faible de toutes les haies et clôtures des environs. Celle du Pré aux Noisettes, retraite de mille joyeux chanteurs aux costumes bigarrés, lui inspirait une admiration mêlée d'un grain d'envie et d'un gros de respect, en attendant que l'envie fût d'un gros et le respect d'un grain. Après avoir donc tourné et retourné la haie, mais toujours du même côté, l'avoir circonvenue du regard, des pieds et des mains, Jacques Balalarme, le rôdeur des champs, vit qu'il n'y avait qu'un moyen de triompher de cette haie indomptable, mais qu'il y en avait un, et dans sa maigre et matoise cervelle, il résolut d'y avoir recours. On ne pouvait forcer la haie, mais on pouvait l'escalader. Pour cela, il fallait une échelle ; mais il fallait de plus que Fabrice ni personne ne se doutât de rien.
Comme on l'a pu voir par un mot de madame Judith à son mari, l'affaire était machinée depuis deux ou trois jours, et les autres commères savaient déjà qu'il se pourrait bien que l'expédition projetée s'accomplit un dimanche pour profiter de ce que les champs étaient alors déserts. Le dimanche donc qui suivit l'entretien rapporté au chapitre précédent, elles vinrent, un peu avant le tomber du jour, chez la femme du syndic, voir ce qui en était. Chacune, en arrivant, après les premiers compliments d'usage, interrogeait des yeux la maîtresse de la maison, et celle-ci leur répondait de même par un signe imperceptiblement affirmatif.
Elles étaient là trois vénérables de l'ordre, assises sur le banc de la longue table de cuisine, pendant que celle qui les recevait et dont elles étaient les conseillères en titre allait et venait de la fenêtre à la porte, pour guetter le passage de Jacques et l'avertir que tout était prêt.
Au milieu du banc, une vieille à demi sourde et toute grommelante, mais la moins redoutable des trois, et qui n'avait pas tant mauvaise langue que mauvaise humeur on l'appelait la mère Torne.
A sa gauche, une femme à la figure mince et flétrie, mais au nez toujours pointu et aux yeux toujours vifs : elle s'appelait Perrette; elle était même assez « courtvètue ; » mais en fait de légèreté, l'histoire, malheureusement ici bien différente de la fable, ne peut lui reconnaître que ce qu'elle possédait en réalité : une suffisante agilité de parole pour se dédommager aux dépens du prochain de ce qu'elle n'avait plus sur la tête, ni dans la tète, son pot au lait. Elle en tenait un pourtant à la main, mais vide, et venait le remplir chez la femme du syndic, contre argent, bien entendu ! Seulement, l'argent de Perrette demeurait volontiers assez loin.
A l'autre extrémité du banc, et la plus rapprochée de la porte, comme si elle ne voulait qu'entrer et sortir, nous' retrouvons la Sabine, avec sa figure disgraciée, ses yeux secs et ardents.
C'était elle qui avait suggéré l'idée d'utiliser Jacques, mais en se bornant, comme d'habitude, à déposer cette idée dans l'esprit de sa cousine, bien sûre que ce germe fécond n'y périrait pas. En ce moment même, assise au bout du banc, les coudes et le dos appuyés à la table, elle laissait à ses trois compagnes le soin facile d'entretenir la conversation. Quand un thème était épuisé, la maîtresse de la maison n'était pas embarrassée pour fournir un autre motif ; Perrette le brodait à l'instant en variations infinies, et la mère Torne avait peine à donner quelques coups de basse, en guise d'accords, qui résonnaiei.t comme ceux-ci :
— C'est bien fait I — Voyez un peu ! — Jamais de ma vie ! — Ça leur-z-apprendra ! — Je t'en moque ! — Vat'en voir I — Ouih !
— N'est-ce pas, mère.Torne, poursuivait Perrette, que ça ne peut plus se passer comme ça? Des gens qui n'ont pas seulement l'air de vous voir! Marthe a beau être mon aînée. . .
— Hon! honi fit la mère Torne.
— Nous avons été ensemble à l'école, acheva Perrette, et le soir elle était toute contente de venir veiller avec nous; mais ce n'est plus le temps...
— Hélas! non, donna encore la mère Tome, mais un peu à faux, cette fois, à cause de sa surdité : comme vous le dites, Perrette, le temps est passé pour vous et pour moi; non, ce n'est plus le temps...
— Doit-elle maintenant s'ennuyer ! reprit aussitôt notre babillarde. Toujours toute seule avec son Fabrice! Et lui, qui ne cause qu'avec les poissons, que peut-il apprendre aux enfants? Il devrait au moins les faire réciter davantage; mais, au jour d'aujourd'hui, on vous leur tord l'esprit et les doigts de toutes sortes d'écritures et de grimoires. Les hommes ont déjà assez de peine à s'entendre : que sera-ce quand ils seront tous des savants? Ils voudront tous être syndics, ou on n'aura plus besoin d'en avoir, comme quelques-uns ne se gênent pas de le dire.
— Plus de syndics? fit la maîtresse du logis; si ça ne vous boit pas le sang !
— Puisqu'on ne lui donne pas son congé, il faut bien que l'on soit content de lui? remarqua la Sabine.
— Louis Mauverney, le secrétaire de la municipalité, dit pourtant...
— Oh! lui, recommença Perrette, il voudrait que tous les enfants ressemblassent à votre fille Céline. Mais où est-elle donc, qu'on ne la voit pas?
Presque au même instant la porte d'entrée s'ouvrit, et celle dont Perrette venait de s'enquérir y apparut, l'air modeste et tranquille.-
C'était une grande jeune fille et qui le paraissait encore plus à cause de sa taille remarquablement mince, quoique sans rien d'artificiel. Le haut du corps en paraissait même un peu en avant, comme une fleur qui fait légèrement plier sa tige. Cette attitude, par laquelle elle semblait plutôt vouloir s'effacer que se montrer, n'était pas non plus sans harmonie avec sa figure, plus frappante par l'expression que par les traits. Elle les avait cependant fins et doux; des cheveux plus soyeux qu'épais, d'un blond clair, presque pâle ; de grands yeux aux grandes paupières, mais non pas, comme ceux de sa mère, inégalement ouverts ou fermés ; un air, au contraire, de sim-
plicité et de droiture, avec un sourire passager, mais si aimable et si naturel, qu'on en attendait involontairement la reprise comme on attend celle d'un air qui nous a charmé.
Telie était Céline Regard. Aussi, quand elle apparut dans le demi-jour de la porte, aurait-on pu la comparer à un rayon de bonté pur et blanc, se glissant tout à coup au milieu de cette pluie de commérages et de caquets.
Elle s'assit un moment auprès de sa marraine Sabine, qui retira ses coudes de dessus la table pour lui prendre la main.
— Oui, restez un peu à causer avec nous, dit Perrette. Il rr y a rien qui a défatigue » comme un petit bout de causerie. Et puis, c'est qu'on a du plaisir rien qu'à la voir, notre Céline; seulement, on ne la voit pas autant qu'on voudrait. 11 n'y a qu'au château où elle aille un peu souvent; mais aussi mademoiselle Marguerite dit tout haut n'avoir pas de meilleure amie. Aujourd'hui elle y sera allée sans doute.
— Oui, en revenant de l'église, dit Céline.
— Oh! ce n'est pas elle qui oublierait d'aller le dimanche à l'église ! Elle n'est pas comme nous, du moins pas comme moi, fit Perrette par une habile précaution oratoire; il est vrai que j'ai mon ménage et que mon mari ne badine pas. Mais Céline, je gagerais bien qu'elle pourrait nous réciter le sermon d'aujourd'hui.
— Monsieur le ministre a prêché sur la paix, répondit simplement la jeune fille et sans air de vouloir faire une application.
— La paix ! on nraura donc pas la guerre ? Les hommes disent pourtant qu'on l'aura, ajouta enfin la mère Torne, que n'étourdissait plus autant le verbiage de Perrette.
— La « Gazette... » commençait la femme du syndic.
— Ce n'est pas, reprit sa fille, de cette paix, ni de cette guerre-là qu'il s'agit, chère mère, mais de la guerre ou de la paix avec le prochain et avec soi-même. Le prédicateur nous a dit que nous devions avant tout rechercher cettepaix, et que plus encore que l'autre elle est le premier des biens.
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— Oui, mais elle est tout aussi impossible, dit Perrette, se hâtant de « reprendre » la parole : on a beau vouloir ne pas se mêler des affaires du prochain, on ne peut pourtant pas se crever les yeux pour ne rien voir. Ainsi, les Fabrice : sans parler de l'école, on est bien forcé de s'occuper d'eux, avec tous leurs mystères. Dans leur cahute là-bas, que sait-on ce qui se passe ?
— Que sait -on? répéta la mère Torne.
— Et leur porte, dit-on, qui a un secret ! Nul serrurier n'y a travaillé. Serait-ce Fabrice qui l'aurait lui-même inventé ?
— Le régent a toujours été très-adroit de ses doigts, fit encore la Sabine.
— Voulez -vous que je vous dise? s'écria Perrette. Dieu me garde de soupçonner rien de pareil ! mais, ma foi ! ils se cachent comme s'ils avaient trouvé un trésor, ou le moyen de s'en faire un avec de bel argent qui ne serait que du cuivre.
— Jamais de ma vie ! grommela la mère Torne.
— Ce serait du propre! dit la femme du syndic; mais je ne crois pas : je crois plutôt. ,.
— Enfin, conclut Perrette, ce qu'il y a de sûr et ce qui n'est pas clair, c'est qu'ils ne peuvent se passer de leur ermitage. Ils courent s'y fourrer, même en hiver, pour peu qu'il fasse du soleil. Quelqu'un m'a dit en avoir vu sortir un jour de la fumée. Si leur pavillon de mousse allait brûler, c'en serait assez, d'arbre en arbre, pour mettre le feu aux bois de la rivière.
— Le feu à la rivière ! répéta la mère Torne, qui, pour se consoler de ne pas bien entendre, entendait quelquefois assez-drôlement de travers.
Volontaire ou involontaire , cette saillie fit rire , même la Sabine , et sa filleule en profita pour rentrer dans la chambre et se retirer d'une conversation qui lui déplaisait, quoiqu'elle n'en sût pas toute la portée.
— En voilà une fille! dit Perrette. Si ce n'est pas la plus belle, c'est au moins la plus sage. Heureux qui l'aura, mais bien fin aussi qui saura l'avoir ! Et puis , je ne m'en
dédis pas, moi, je la trouve belle. Quand elle sourit, on croirait voir le jour descendre sur sa figure, et j'aime mieux cette clarté que toutes les plus belles couleurs. Mais, depuis quelque temps, elle me semble triste et plus pâle. Qu'a-t-elle?
A ces mots, la mère sentit renaître sa vague inquiétude, et suivit sa fille.
— Es-tu malade? lui demanda-t-elle.
— Non ; seulement un peu fatiguée.
— Quelqu'un t'a-t-il fait de la peine?
— Pas les Fabrice, du moins, dit Céline avec son sourire, pour ôter à ce reproche indirect un air trop sérieux et ménager l'amour-propre de sa mère.
— On ne leur veut point de mal, répondit celle-ci ; on voudrait seulement savoir pourquoi ils ont ainsi l'air de se cacher.
— M. le ministre nous a dit aussi que la curiosité engendre les querelles et produit souvent bien plus de mal qu'on ne l'aurait jamais pensé.
— Oh ! tu n'as aucun goût aux nouvelles; mais tout le monde n'est pas de même.
— Presque toujours on apprend plus de mal que de bien, et Dieu nous punit déjà par là de notre curiosité; quelquefois même il le fait plus sévèrement, mais toujours avec justice, chère mère.
— Il faut bien savoir un peu ce qui se passe; et quel mal veux-tu qu'il sorte de là ?
— Dieu ne nous consulte pas pour nous châtier.
— Sois tranquille, il ne te châtiera pas, toi; car pour sur il doit t' aimer, il t'aime. Qu'il te conserve seulement la santé ! Tu ne te sens pas mal ?
— Non, chère mère ; je crois pourtant que j'irai me coucher de bonne heure.
— Oui, tu feras bien. Moi, il faut que je retourne auprès des voisines : si je les laissais trop longtemps seules, elles pourraient se choquer ou croire que nous avons quelque chose à nous dire : elles sont si curieuses !
— Où se tient donc ce Balalarme ? disait en ce mo-
LE PRÉ ATX XOTSETTES
ment Perrette retournée à la fenêtre et l'œil collé contre la vitre. Il est resté toute l'après-midi de l'autre côté du village, au lieu d'aller se promener vers la rivière, comme c'était convenu avec lui ; il est plus entêté qu'un âne rouge quand il s'y met. Vous verrez qu'il n'ira pas... Si ! ma foi ! le voilà qui passe... L'échelle y est, j'espère?
— Ah! que je voudrais!... répondit la mère de Céline, vaguement émue, malgré elle, de ce que sa fille lui avait dit. Les hommes n'aiment pas qu'on leur commande, ajouta- 1- elle; est-ce que je sais ce qu'ils auront fait?
Mais Jacques arrivait par la principale rue du village, qu'il lui fallait traverser pour se rendre au Pré aux Noisettes.
Comme il passait devant la maison du syndic, il ralentit le pas, et tourna vers nos commères un regard sournois et obtus. La mère de Céline fut sur le point de sortir et de lui dire de ne rien faire. Mais devant ses voisines, et toujours poussée par sa propre curiosité, elle n'en eut pas le courage.
— Bah! pensa-t-elle, quel mal y a-t-il? ni eux ni moi nous n'en mourrons pas.
A l'heure où l'on n'entend plus dans les campagnes désertes que le dernier chant de l'alouette qui se laisse retomber des cieux, et où les fenêtres rustiques commencent à s'éclairer eà et là pour le repas du soir, seuls le ciel et la terre virent donc Jacques Balalarme, clopinclopant, se parlant et se grimaçant à lui-même, traîner sa tournée nocturne vers la haie et dresser contre le talus l'échelle qu'on lui avait officieusement préparée.
Parvenu ainsi à mi-hauteur du rempart de coudre et de ronces, il prit plaisir à plonger dans la ramée printanière
son corps tortu et mal emboîté, qui n'avait jamais connu la verte fraîcheur de la jeunesse, comme son came, restée grossièrement enfantine, n'avait jamais goûté que des jouissances puériles ou matérielles : se repaître de pommes et de lard, ou s'affubler d'un bizarre bonnet d'àne, tressé de paille et de joncs.
L'idiot resta longtemps ainsi la tête ensevelie dans le branchage, poussant par intervalle comme un cri à la fois guttural et nasal, une sorte d'éclat de rire manqué qui lui servait du moins à témoigner de sa satisfaction profonde, sinon à l'exprimer. Quand il eut bien savouré les caresses virginales de la feuillée, il se souleva, se dressa, et regarda narquoisement tout à l'entour; puis, ôtant un de ses pieds de l'échelle, il se mit en devoir de passer de l'autre côté de la haie. Il espérait se soutenir en s'accrochant aux plus hautes branches et, en les faisant plier par son poids, glisser lentement et doucement à terre; mais, au moment de lâcher l'échelle, celle-ci n'étant pas par elle-même assez forte pour résister à l'élasticité du branchage, rebondit et tourna subitement sous lui avant que le pauvre garçon eût eu le temps de prendre ses mesures pour alléger sa chute. Il tomba donc lourdement sur le sol, non sans avoir été (c'est le cas de le dire) vertement fouetté au passage par les jeunes tiges et égratigné par les guirlandes d'églantiers qu'il avait en vain écartées en montant.
Il lui fallut longtemps se douloir dans l'herbe avant de songer à terminer l'exploit qu'on lui avait inspiré par toutes sortes de friandes promesses et déjà quelques appétissantes réalités. Enfin, il se remit instinctivement à poursuivre son aventure, se laissa rouler sur le gazon jusqu'au bas de la pente, et vint se tapir derrière le saule dans le taillis.
Or voici, quand il put regagner le village et qu'il apparut à nos commères avec une mine si effarouchée que la Sabine elle-même en ôta ses deux coudes du bord de la table, la Judith ses deux mains de dessous son tablier, et que Perrette en resta un instant la langue nouée et la
LE l'Iii: AUX NOISETTES 29
mère Torne la bouche béante, — voici, disons-nous, ce qu'il leur raconta , ou plutôt ce qu'elles purent entrevoir de ses grimaces, de ses contorsions de bras et de jambes , plus encore que des cris bizarrement articulés qui formaient le langage de ce « demi-fou, » comme l'appelaient les paysans.
D'abord il s'étendit tout au long sur ce qui lui tenait bien plus à cœur que les secrets de Fabrice, savoir sur ses propres mésaventures. Il en fit un récit lamentable, entrecoupé de soupirs et de lambeaux de chansons dont il accompagnait volontiers ses inextricables histoires.
11 prit son échelette, Sur le mur la dressa,
Vive la rose!
Sur le mur la dressa,
Et hô lan la !
La chanson rustique qui débute par ce couplet servit à l'infortuné Jacques à fixer dans sa mémoire et à marquer à ses auditrices la cause et le mode de sa chute ; puis il en vint à ce qu'il avait vu dans la cabane, et l'on put saisir à peu près la suite de son aventure, comme nous allons tâcher d'en restituer et d'en compléter le tableau.
La lune s'était levée, la pèche était finie. Un rayon se jouait dans les roseaux et, selon les ondulations du feuillage, entrait en souriant dans la cabane ou s'en retirait discrètement, tout prêt à y revenir d'un autre côté. Marthe et Fabrice parlaient à voix basse, et ce qu'ils disaient s'échappait avec les bruits de la rivière. Nous qui savons combien la vie de nos deux époux était toute simple et cachée sans secret, nous pouvons conjecturer à peu près à coup sûr que leur causerie fut d'abord un échange des mêmes sentiments de reconnaissance pour cette belle journée et cette belle nuit, puis un retour sur les peines présentes et sur les joies passées, enfin un nouvel essor de contentement et d'abandon à Celui qui gouverne tout.
Rien n'annonçait que Marthe ne dût victorieusement franchir ce glissant passage au delà duquel une femme ne semble être plus elle, surtout si elle a aussi perdu la
jeunesse de l'àme. Lorsqu'elle était à cet âge où les compagnes d'une jeune fille lui permettent encore d'être belle impunément, les siennes se plaisaient à vanter surtout ses épaules et ses bras, pour n'avoir pas trop à vanter le reste ; à présent même, quand elle mettait les mitaines de soie qu'elle avait conservées du jour de ses noces, on voyait toujours son bras rond avoir peine à s'emprisonner sous les mailles. Sa figure harmonieuse et calme avait peutêtre autant gagné, à l'ensemble et au dégagement des lignes, que perdu à la disparition du coloris velouté de la jeunesse. La blancheur de sa peau lui en tenait lieu, comme la remarque en échappa un jour a M. de Romans, son ancien et constant admirateur, qui se permettait cependant peu de remarques sur elle ; mais c'était à propos d'une discussion sur la peinture avec le docteur Balthazard, qui aimait, lui, dans un tableau, la variété des personnages et le tapage des couleurs, tandis que M. de Romans leur préférait, disait-il en pensant à Marthe, une seule figure se détachant -d'un clair-obscur lumineux. Jacques luimême, quand il la vit ainsi, tantôt dans l'ombre et tantôt éclairée par la lune, eut une impression singulière : il soutint toujours aux commères réunies , et a chacune d'elles en particulier, que tante Marthon, ce soir-là, « était tout habillée de blanc, » ce qui assurément n'était pas, mais comme si la figure de Marthe lui fut seule apparue dans l'obscurité de la cabane et y eût jeté sur tout une sorte de reflet. Sans aller aussi loin que le simple dans son émotion de curiosité et d'imagination naïve, ajoutons seulement que des yeux bien conservés, d'un brillant doux et limpide, faisaient encore ressortir cette grande blancheur du visage, avec laquelle venaient s'harmoniser sur le front, par une teinte plus grave, quelques rares flocons de la neige du temps, comme dans un ruban de velours noir où se seraient glissés par hasard quelques fils argentés, mais de la même soie.
Fabrice, en revanche, n'avait jamais été beau, et s'il n'était pas non plus le contraire, il le devait surtout à je ne sais quoi, dans la physionomie, de silencieusement
bon et d'affectueusement taciturne, que certains airs, chantés à demi-voix et avec de longues pauses, exprimeraient assez bien, mais encore mieux, le murmure indéfinissable d'une eau qui s'écoule. Avec de l'originalité, de la singularité même, sa figure était pourtant de celles qui ne réveillent précisément l'idée ni de laideur ni de beauté, et dont on voit moins les traits que l'attrait. Le vrai type de ce genre de figure est peut-être celui de La Fontaine, dans son portrait le plus avéré. Il semble dénoter plus d'attention au dedans qu'au dehors, du laisser -faire, du laisser-passer, mais avec un coup d'œil en dessus, sinon toujours de haut, qui n'est pas tant aveugle comme il fait semblant de ne pas voir.
Fabrice était, d'ailleurs, bien loin de se croire quelque chose, surtout relativement à Marthe, et ses sentiments d'amour et d'admiration pour elle devaient peut-être une partie de leur force à cette pauvre idée qu'il avait de luimême. Quand elle ne fut plus jeune, et qu'au dire d'anciennes rivales il ne pouvait plus être question maintenant de son renom de beauté, elle n'en resta pas moins pour lui la belle des belles et cent fois mieux qu'il ne méritait. Il ne la comparait pas aux jeunes filles : c'étaient des fleurs d'un autre temps, et il en avait vu fleurir dans le sien une incomparable ; mais quand il voyait sa Marthe avec la femme du syndic, et même avec celle du ministre, le bon Fabrice ne pouvait pas toujours s'empêcher d'avoir de singulières pensées, que parfois il laissait même s'échapper tout haut par un grand : « Hélas! »
Nos commères, la Sabine surtout , que rongeait cette idée, avaient le vague soupçon de cet amour vainqueur du temps, tout en n'y pouvant pas croire, Aussi, que devinrent-elles lorsque leur espion assura que, dans la cabane, il avait vu Fabrice aux genoux de Marthe, et qu'au moment de partir il l'avait embrassée, ce qui figurait dans le récit de Jacques sous cette forme :
Embrassez qui vous plaira, Et moi celle que j'aime !
refrain bien connu d'une vieille ronde que dansent encore
les enfants. Jacques, en même temps, la chanta et la dansa avec son sourire le plus épanoui et en jetant grotesquement de tendres baisers à son auditoire. Puis il ajouta :
Allons-nous-en, allons a deux,
Par la prairie,
Viens-t'en, ma mie, Allons-nous-en, allons à deux, Par le chemin des amoureux.
En effet, il avait vu Fabrice et Marthe reprendre le chemin du village en remontant les coteaux, où la lune donnait en plein, tandis que l'endroit de la rivière où était la hutte du pêcheur se trouvait à ce moment dans l'ombre.
Ils marchaient lentement, doucement, se parlant à voix basse comme déjeunes fiancés, et adoptant tous les caprices de la pente comme pour retarder la fin de cetle belle soirée. A mesure qu'ils s'élevaient avec le sentier, ils virent au loin se déployer les tentes du ciel, et, au milieu, comme un léger rideau qui ne partage que la terre, les Alpes vaporeuses dont les plis d'azur semblaient retenus par des aiguilles d'argent. Arrivés au dernier gradin, ils s'arrêtèrent, et, levant les yeux vers le pays de jeunesse éternelle, les deux époux vieillissants remirent leur amour sous la garde de celui qui le leur avait donné.
Ils reprenaient leur chemin, Fabrice la main sur le bras de Marthe passé dans le sien comme en leur jeune temps, lorsqu'ils entendirent du côté de la rivière de grands cris de détresse poussés à toute voix, mais à peine articulés.
Fabrice descendit rapidement la pente, suivi de Marthe, et arriva en peu d'instants à l'endroit d'où partaient les cris. A quelques pas au-dessous de sa cabane, un rayon furtif de la lune lui fit reconnaître à travers les aulnes, et se maintenant à peine à fleur d'eau, la tète noueuse et crépue de Jacques Balalarme, que l'inégalité de sa démarche, combinée avec celle du fond, empêchait de lutter d'une manière heureuse contre le courant.
Quand il avait vu les préparatifs de départ de ceux qu'on l'avait chargé d'épier, Jacques, cédant à sa propre curiosité, et observant cette fois pour son compte, ne se
souciant d'ailleurs plus de revenir à la charge avec la haie, remarqua bien attentivement tout le petit manège que, dans sa passion de tranquillité et de solitude, Fabrice avait imaginé pour sortir du Pré aux Noisettes sans laisser de porte ouverte derrière lui. Aussitôt que le pêcheur fut éloigné, l'idiot, avec l'esprit de malice et d'imitation d'un vieux singe, pour lequel on aurait pu le prendre dans l'ombre de la nuit et du feuillage, se mit à vouloir répéter et contrefaire ce que Fabrice venait de faire devant lui.
Se glissant donc sous le fourré et plongeant quelquefois un pied dans l'eau, il parvint à sauter sur le premier bloc. Il avait un long bâton qui lui servait à diverses manœuvres de guerre offensive et défensive dans ses courses vagabondes ; il voulut le planter aussi dans i'eau entre les deux saillies ; mais d'abord cela ne pouvait se faire qu'au moyen du trou percé dans le grès, circonstance que l'idiot, comme tout le monde, ignorait; ensuite il fallait beaucoup d'habitude et d'adresse pour rencontrer juste ce point unique où le bâton pouvait se fixer. Fabrice avait besoin, pour l'atteindre, de toute sa longueur de taille, et de toute sa souplesse de reins, qu'il ne possédait qu'en cela d'ailleurs ; il faisait toutes ses petites opérations en un clin d'œil; mais au moindre tâtonnement l'on était perdu, et nul n'aura de peine à se représenter ce qui arriva lorsque Jacques Balalarme voulut allonger son pauvre corps, déjà en soi mal équilibré, sur l'eau courante et obscure. Comme il avait les bras proportionnellement plus longs que la taille, en cherchant à enfoncer son bâton, il le poussa si loin, qu'il se vit dans l'impossibilité de revenir en arrière, et le buste en même temps trop près de la ligne horizontale pour qu'il pût sauter en avant, il resta quelques secondes dans cette position critique, puis, le poids de son corps et le poids de l'eau faisant insensiblement dévier le bâton, il tomba la tète la première avec un ricanement lugubre, aussitôt étouffé.
Fabrice, arrivé comme il essayait en vain de se redresser sur ses jambes et de pousser au large vers l'autre
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rive, coupa vite une branche de saule, la tendit à l'idiot, que l'instinct de la conservation rendit alerte en ce moment, et, aidé de Marthe, le pilota adroitement vers le bord ; mais , sans Fabrice , il est douteux qu'il se fût tiré tout seul de ce mauvais pas. Au moins parut-il en avoir jugé ainsi, car, dès lors, Jacques Balalarme prit nos deux époux en affection, et, bien loin d'entrer dans aucun complot, féminin ou autre, contre leur genre de vie et leur solitude, il en déjoua quelques-uns.
Sans mot dire il les suivit au village ; seulement, quand ils approchèrent des maisons, il annonça son arrivée en entonnant subitement ce couplet d'une vieille complainte :
Allez là-bas vers la rivière, Vous v verrez son san" couler.
Les commères désappointées congédièrent leur espion en lui disant qu'il était un nigaud, injure dont il ne se faisait pas une bien juste idée, et qu'en sa qualité de demifou il eût fort bien su mépriser en tout autre moment ; mais un vague instinct l'avertit que ce serait là toute sa récompense pour son plongeon et pour ses égratignures : les commères avaient été plus occupées de l'interroger que de s'apitoyer sur son sort, et madame Regard, au lieu de rallumer le feu, lui avait dit presque tout de suite qu'il n'avait rien de mieux à faire que d'aller se mettre au lit.
Quoique son habitude de passer la journée et souvent une partie des nuits en plein air lui rendît son aventure plus supportable qu'à un autre, et qu'en général la santé de son corps n'eût pas souffert de celle de son esprit, il conserva de la rancune de ce bain froid suivi de cette non moins froide réception, et quand il fut dehors, on entendit les mots de « vieilles folles» et même de «vieilles
chèvres » se mêler à ses ricanements ordinaires et à je ne sais quel tintement sourd, que toute sa personne laissait échapper en marchant : ses os mal agencés, ses habits mal cousus, ses poches toujours gonflées, dont l'une était un véritable musée de joujoux rustiques, et les deux autres un cellier, comme nous l'avons vu, de plus d'une espèce de fruits, enfin le dandinement forcé de sa démarche, telles étaient les causes les plus apparentes de ce bruit, que l'on était tenté de prendre d'abord pour le son plat et caché de grelots d'étain.
Au lieu de se rendre tout droit chez lui, comme le lui avait conseillé madame Regard, il s'achemina vers la demeure de Fabrice, située, avec la salle d'école au rez-dechaussée, derrière l'auberge du village et au bord des prés. Marthe, qui achevait de ranger sa cuisine après le repas du soir, l'y fit entrer, le régala d'une assiette de bonne soupe encore chaude, qu'il avala sans mot dire et comme son dû, le fit tourner et retourner nombre de fois devant le feu, ce qu'il exécuta à merveille, puis l'envoya décidément se coucher; car il avait son gîte chez des parents à lui, qui jouissaient de son petit bien en attendant d'être définitivement ses héritiers.
Le « daderidou, » pour lui donner un autre de ses surnoms, qui, dans les individus de cette espèce, désigne à la fois leur lenteur de corps et d'esprit, l'inertie et la futilité de leur nature, le daderidou partit sans adresser à Marthe d'autre remerciment qu'un large sourire de l'une à l'autre oreille; mais quand il eut quitté le seuil, la musique lui déliant mieux la langue, il entonna sans trop bégayer le couplet suivant, plus, sans doute, pour le compte des ennemis de Fabrice que pour le sien propre, à en juger par sa disposition actuelle :
Cent fois dans la forêt j'ai chassé sans rien prendre; Mais, pour vous mieux surprendre...
Le reste de l'air se perdit dans le lointain, et Marthe, qui savait très-bien cette vieille romance, ne songea pas à l'écouter, ni encore moins à comprendre l'avertissement que peut-être elle renfermait.
3g LE PBÉ AUX NOISETTES
Fabrice, s'il faut le dire, était déjà couché, mais non pas encore endormi. Assise à son chevet, Marthe lui lisait d'ordinaire quelques versets de la Bible. La lecture ne durait guère que cinq minutes, Marthe n'oubliant pas que son mari, ayant chaque jour à reprendre une vingtaine de marmots sur leurs trop grandes dispositions à mâcher les syllabes et à manger les c muets, devait avoir de l'art de lire à haute voix par-dessus la tète. D'ailleurs, Fabrice n'était pas fort sur la controverse, et, au lieu de tant disserter sur la lettre, il se contentait de l'esprit et tâchait d'en faire son profit s'il pouvait. Quand elle eut terminé ce soir là :
— Mon ami, dit-elle, que ferons-nous de cette truite que tu as prise aujourd'hui ? Elle est si ielle avec ses petites étoiles rouges 1
— Eh bien, dit Fabrice, le grand mal si nous la mangions demain !
— Elle est trop grosse pour nous deux, et nous ne pouvons inviter personne. Ne serait-ce pas mieux fait?...
— Marthe, sois sûre que te la voir manger, c'est le mieux pour moi! Puis, quand nous en donnerions bien un peu à ce pauvre Jacques, qui a voulu courir aussi ce soir après les poissons !
- 11 préférerait un morceau de lard. Ainsi, nous l'enverrons... cela nous fera bien plus de plaisir. Je t'accommoderai les deux autres petites.
— A qui l'enverrons-nous? Passe encore si c'est au docteur. Pourtant, je la regrette.
— Non pas au docteur, mais au syndic. Il ne nous aime pas beaucoup, je le crains.
-- Eh ! qu'il ne nous aime pas, s'il le veut ! dit Fabrice en levant la tète de dessus l'oreiller. Qu'est-ce que nous lui avons fait? 11 est un peu avare , voilà tout; mais je ne lui demande rien.
— Il est notre voisin, et sa femme, entre nous, Fabrice, a toujours quelques mots désagréables à me jeter aux oreilles.
— Raison de plus ! s'écria Fabrice, que cette révéla-
tion avait presque fâché. D'ailleurs, j'ai, moi aussi, mon motif; mais couche-toi, il est tard, je te le dirai demain.
— Quel motif? Tune peux rien avoir contre le syndic, toi qui n'as jamais rien contre personne. Les Regard veillent encore, et ce sera mieux qu'ils l'aient déjà ce soir, ils verront qu'elle est toute fraîche au moins.
— Marthe, je ne veux pas ! Puisqu'il faut tout te dire, sache que c'est demain l'anniversaire de notre mariage. Tu n'y as pas pensé, mais si fait bien, moi. Et puisque le bon Dieu m'a envoyé cette truite pour fêter le jour de demain, je te prie, gardons-la.
Marthe demeura toute surprise, et le bon Fabrice riait doucement sous la couverture de voir sa chère compagne ainsi prise en défaut et lente à trouver quoi dire. Mais elle ne le fut pas à se pencher vers lui et à l'embrasser, émue de vague crainte et de pensif bonheur.
Comme l'avait conjecturé Marthe, les Regard n'étaient pas encore couchés. Les voisines étaient parties, Sabine la dernière, contre son habitude. Le grotesque récit de Jacques ne l'avait pas même déridée, et elle demeura encore plus silencieuse après son départ. — « Le cousin ne revient pas, » fit-elle en se levant pour sortir ; mais elle le rencontra sur la porte et, l'arrêtant au dehors un moment, ils se mirent à parler à voix basse. Puis elle le quitta, et le syndic entra chez lui. On n'aurait pu dire de sa figure qu'elle était plus épanouie ; elle était seulement moins revêche ; mais les mots ne s'en pressaient pas davantage sur ses lèvres, et si madame Judith eût été femme à le lui permettre, peut-être eût-il gardé jusqu'au lendemain sa satisfaction pour lui.
— Tu viens du château? lui demanda-t-elle. M. de la Reverdie y gouverne donc en l'absence de M. de Romans? Va-t-il s'en donner, ce vieux folâtre!
— Cela le regarde.
— Que te voulait-il qu'il t'a fait demander de le venir voir?
— Il voudrait avoir les papiers de la commune pour y faire des recherches.
— Des recherches sur quoi?
— Sur un ancien passage qui, d'après lui, existait autrefois...
— Un passage sur un de nos fonds peut-être?
— Sur celui aux Fabrice.
En ce moment on frappa à la porte, et une petite fille, une lanterne à la main, dit à madame Regard de sa plus jolie voix :
— Voilà ce que tante Marthon (oh ! si Fabrice eût été là) m'a dit de vous apporter de la part de M. le régent. C'est une belle truite toute fraîche. Il l'a prise ce soir.
La femme du syndic, embarrassée, ne sut d'abord que répondre, ni comment refuser l'objet qu'on lui tendait. Aussi se trouvait-il encore dans ses mains lorsque l'enfant avait déjà disparu.
— Ah! qu'ils m'ennuient, s'écria-t-elle, avec leurs cadeaux. Comme si nous n'avions pas de quoi nous acheter du poisson quand l'envie nous en prendrait ! Mais je leur enverrai du beurre et de la crème : il doit m'en venir de la montagne.
— Tu en donneras bientôt à tout le monde, fit le mari.
— C'est une belle truite tout de même , continua la femme. Elle fera plaisir à Céline. Tu veux donc confier les papiers de la commune à M. de la Re verdie? N'y a-t-il pas de risque ?
— Quel risque veux-tu qu'il y ait, puisqu'il m'en donnera un reçu ? D'ailleurs il n'y trouvera pas grand'chose. Je me moque pas mal de son passage, surtout si le pré est à nous, comme je l'espère.
— Tu l'as acheté?
— Pas encore ; mais j'ai maintenant de quoi. Sais-tu ce que vient de me dire la cousine Sabine ? Toutes vos histoires d'échelle n'avancent à rien du tout, et pourraient tout au plus faire rire, encore ne sait-on pas de qui. Mais elle, voilà une femme ! elle a vu le seul bon moyen : elle veut que J'achète le pré coûte que coûte. Elle me fournira l'argent, quatre ou cinq mille francs, s'il le faut. Pauvre comme il l'est, le régent ne pourra plus refuser. Quatre
mille francs, un mauvais pré qui n'en vaut pas deux mille, c'est une fortune ! Je l'aurai donc, et il sera bien à moi, sans qu'il m'en coûte un sou. Seulement Sabine veut qu'après ma mort, il revienne en plus à sa filleule. C'est un cadeau qu'elle lui fait, et à nous par conséquent dès aujourd'hui. Ah ! si Rodolphe avait voulu!... Mais il peut changer, il faut qu'il change, comme tu dis. Je joindrai toujours les deux prés, et quand Rodolphe sera rangé et marié, Sabine ne s'opposera pas, je pense, à ce que j'en donne à Céline un autre de la même valeur, outre son dû. Enfin, quoi qu'il arrive, Céline l'aura toujours, et il restera au moins dans la famille.
— Quelle brave fille nous avons là ! dit la mère, encore tout étourdie de ce que venait de lui apprendre coup sur coup son mari, et qu'elle lui fit répéter par le menu, autant que possible. Quelle brave fille! Va-t-elle être contente quand elle le saura ! Elle ne sera plus malade, j'espère ! Quelle brave fille! Elle nous portera bonheur, et à elle aussi.