DEUXIÈME PARTIE
Après avoir longtemps fermenté sans éclat, la malignité et l'envie en étaient donc venues à se gonfler peu à peu contre les Fabrice, comme une eau que l'on oublie sur le feu soulève tout à coup le couvercle de la bouilloire et laisse échapper sa vapeur avec un sifflement aigu. Les Fabrice avaient maintenant des ennemis, volontaires ou involontaires, leur pré surtout. Pauvre pré! on a beau n'en avoir qu'un, le sauver n'est pas toujours facile. Mais nos époux n'étaient pas non plus sans amis, et le moment approchait où ils en auraient besoin.
Le meilleur de tous, M. de Romans, était absent, et peut-être avait-on l'idée de mettre cette circonstance à profit. Un passé plus oublié de Marthe que de lui-même donnait à celle-ci ce vrai protecteur. Au retour d'un voyage en Amérique où, ses études terminées, il avait songé de bonne heure à rétablir sa fortune* il vit Marthe dans tout le jeune et frais éclat de ses dix-sept ans. Cette activité précoce, en occupant son ardeur naturelle, l'avait laissé enthousiaste et pur. 11 s'enflamma soudain pour la belle orpheline, n'eut ni ne put avoir l'idée de lui manquer de respect, et, comme il était déjà devenu un peu Américain, il voulait l'épouser et l'emmener avec lui.
Avant de se déclarer, il s'en ouvrit cependant à son père, dont il était tout l'espoir et l'unique enfant. Celuici, veuf et humoriste, menait dans son château une vie bizarre et solitaire : l'œil tendu sur un point, soutenir son nom et relever ses vieilles tours qui menaçaient ruine.
A cette idée d'épouser Marthe, une paysanne, le père ne se fâcha point, mais il s'ouvrit aussi à son fils. Malgré des signes de décadence, leur famille passait encore pour assez riche. Il lui fit voir qu'il n'en était rien, que même leurs derniers fonds de terre encore libres avaient été hypothéqués pour son éducation et ses tentatives d'établissement. Les intérêts payés, il restait tout juste au père de quoi vivre chichement, à sa mode. Le fils n'avait donc pas d'existence à offrir même à une paysanne ; il se devait à lui-même, comme à elle, de lui laisser toute sa liberté en gardant la sienne ; il fallait se taire absolument sur ce projet, n'y plus penser même. La nécessité voulait qu'il songeât uniquement à relever leur maison; après quoi, sa fortune faite, il épouserait qui il voudrait.
La froide vérité se trouvant d'accord avec la non moins froide volonté paternelle, le fils se soumit à toutes les deux et partit la nuit même pour ne pas être tenté de revoir Marthe le lendemain. Aussi ne sut-elle rien ou peu de chose de ce qu'il avait rêvé, et crut-elle qu'il l'avait, comme tant d'autres, remarquée seulement.
Il se jeta à corps perdu dans les affaires, finit par y attraper la chance, sut la' retenir à force de talent , de probité et d'activité, eut une importante maison à New-. York, une succursale à Londres; bref, son père, avant de mourir, put déjà commencer à voir la restauration du vieux château et l'affranchissement des belles terres qui en dépendaient.
Dans l'intervalle, Marthe s'était mariée et avait même quitté le village, elle et Fabrice ayant vécu plusieurs années à l'étranger. Repris par son tourbillon d'affaires, M. de Romans ajourna tout projet d'établissement, et se dit sans doute, à la longue, que Marthe n'était pas la personne qu'il devait épouser ; mais elle n'en restait pas
le pim: aux noisettes
moins la seule qu'il eût aimée. La nouvelle de son mariage lui avait été un coup qui le laissa longtemps ébranlé. Avec le travail, sa force et sa sérénité reparurent. Marthe, pensait-il, avait fait, en réalité, la sottise qu'elle avait manqué lui faire commettre ; ce qui ne l'empêcha pas d'en faire une pire : il se laissa marier.
Sa femme lui donna une fille et mourut au bout de quelques années. Ils se comprenaient peu, mais c'était d'ailleurs une femme sensible et douce, qui ne l'avait contrarié que par son mauvais état de santé, et que cet état même avait fini par rendre méditative et résignée. — « Ecoutez! lui dit-elle à son lit de mort : je ne sais rien, mais vous ne m'avez jamais aimée... autant que je vous aimais, ajouta-t-elle pour atténuer ce reproche avec sa douceur ordinaire. Ne vous accusez point, car je ne vous accuse pas non plus; dans le monde où je vais, tout amour est permis, car tout y est pur, et moi-même vous m'y aimerez comme celle qui peut-être n'existe pas, mais que vous m'avez involontairement préférée. Adieu ! embrassez-moi, et ne m'en voulez pas de vous avoir deviné. » Il savait trop qu'elle disait vrai; aussi ne lui répondit-il que par des pleurs, dont l'àme de la pauvre mourante s'en alla consolée.
S'il ne l'avait pas aimée autant qu'il l'aurait dû, il résolut du moins de lui être fidèle autant que possible, c'està-dire de ne la remplacer jamais. Et, chose étrange ! comme si ce qu'elle lui avait dit en mourant prenait déjà une sorte de réalité, sa détermination le mit aussi plus à l'aise dans le sentiment qu'il conservait pour Marthe. En demeurant veuf, M. de Romans gardait et retrouvait intact cette espèce de culte secret pour ses anciennes amours, et il lui semblait qu'à ce prix celle qui avait été sa compagne sur la terre le lui permettait. Marthe n'était plus ainsi pour elle qu'une amie, et non cette rivale qu'elle avait sentie entre elle et lui dans son cœur.
Telle fut sa résolution, que peu d'hommes, et peut-être encore moins de femmes, eussent appréciée. Il était en train de la méditer un jour qu'il descendait de son châ-
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teau vers le village, avec l'espoir d'y saluer Marthe en passant. C'était quelques mois après la mort de sa femme, et sept ou huit ans avant l'époque où commence notre histoire. Il faisait un de ces brillants jours d'hiver où le soleil lui-même semble se réjouir de voir la terre en bel habit tout blanc. Les cheveux de M. de Romans et sa barbe se sentaient déjà de cette autre neige qui ne s'en va ni en avril ni en mai ; il était néanmoins ferme et droit dans sa haute taille de près de six pieds, avec le reste du corps à l'avenant. Comme les portraits de ses ancêtres, lui-même semblait constater l'existence d'une ancienne race de géants, et il avait aussi, dans le tour d'esprit et dans les manières, quelque chose de la bonhomie qu'on leur prête.
Il suivait donc, en habits de deuil, le chemin dallé d'éblouissante neige, lorsqu'au tournant d'une douzaine de vieux noyers qui s'efforçaient de faire encore là un peu d'ombre en y entrelaçant celle de leurs bras tortueux, il rencontra son ami le docteur Balthazard à une belle place de plein soleil. Le docteur y fit quelques tours en rond avec lui, essaya d'accoucher de deux ou trois phrases de condoléance, qu'il ne parvint à mettre au jour qu'estropiées, et laissa entrevoir sa pensée véritable en terminant ainsi brusquement :
— Vous vous consolerez !
— Je crains que non! répondit M. de Romans, pour exprimer bonnement au plus juste ce qu'il éprouvait.
— Eth! fit l'entêté docteur, dont c'était l'interjection favorite, eth ! pour savoir rester veuf il faudrait...
— Voyons votre recette, docteur. Il faudrait...
— Comme moi, être resté garçon. Aussi, quand on ne l'est plus, il n'y a d'autre remède...
— Ce ne sera pas le mien ! interrompit M. de Romans, laissant bien voir qu'il devinait la conclusion.
Et lui assignant rendez-vous pour la soirée au château, il se remit à descendre vers le village, dominant la haie de sa haute stature, faisant craquer la neige à chacun de ses pas, et se sentant léger malgré lui sous le léger soleil.
— Eth! je vous dis! continua tout haut le docteur, s'en allant aussi de son côté pour faire ses visites : si notre nouveau maître d'école, qui ne sait toujours que pêcher à la ligne, savait au moins mourir à propos, eth!
— Eth ! eth ! répétait une petite voix aussi fraîche que celle de l'oiseau qui s'éveille, et partant d'une haie d'aubépine encore toute rouge de « poires du bon Dieu » qui, sous la neige d'hiver, y remplaçaient la couronne fleurie du printemps.
— Oui, reprenait le docteur tout occupé à chevaucher sur ses minces jambes, si ce nigaud de Fabrice avait l'esprit de tomber dans l'eau, ou d'y attraper une de ces bonnes fièvres qui vous troussent leur homme en moins de rien... pourquoi regretterait-il son lot en ce monde? il en pécherait un meilleur dans l'autre... Et quant à Marthe, si elle aussi devenait veuve... conclut-il dans une nouvelle enjambée, eth !
— Eth ! eth ! eth ! redit la petite voix d'oiseau voltigeant derrière les buissons.
Cet accompagnement qui lui venait de l'autre côté de la haie tira enfin le docteur de ses méditations sur la sottise de l'amour, la sottise du mariage et beaucoup d'autres sottises, desquelles, pour sa part, il s'applaudissait de ne pas s'être mêlé. Il releva donc la tète et découvrit aussitôt, le dominant de tout le talus du chemin, une jeune enfant aux yeux et aux cheveux noirs : ceux-ci lui tombant tout droit sur le cou et les joues, ceux-là si pétillants de malice qu'on n'en voyait pas la couleur, mais seulement le sourire ; on eût dit un rayon a travers ce i\ot d'ébène où disparaissait à moitié sa figure, mais d'où elle le regardait ainsi de côté en se cachant pour le suivre.
— Quoi! c'est vous, Gritly ! s'écria le docteur. Que faites-vous donc là ?
— Je vous écoute.
— Vous m'écoutez? ,
— Oui, parler tout seul, comme on dit que font les amoureux.
— Moi, amoureux?
— 11 le faut bien, puisqu'on dit que tout le monde doit l'être une fois.
— Ah ! je suis amoureux ! et, sans doute, c'est de vous, mademoiselle?
— Oh! non, puisque j'en ai déjà un, et qu'on n'en a jamais deux. ,
— Et le vôtre, pourrait-on le connaître, mademoiselle?
— Pour cela, non! Nous nous sommes juré le secret.
— Et moi, puisque ce n'est pas de vous, petite ingrate, de qui suis-je amoureux? Je serais fort curieux de le savoir.
— Vous parliez bien de Marthe Fabrice, mais ce ne peut être elle, puisqu'elle a déjà le sien, que le syndic lui-même ne lui ôterait pas.
— Ainsi, ce n'est ni vous ni Marthe. Oui est-ce alors?
— Vous ne le disiez pas.
— Je ne disais donc rien?
— Si! quoique je n'aie pu bien comprendre, parce que votre voix s'élevait et s'abaissait comme vos jambes dans la neige.
— Eh bien, je vous l'expliquerai. Veuillez seulement me dire ce que je disais, mademoiselle.
— Vous disiez : Eth!...
— Attends! attends!
— C'est ce que je fais, dit l'espiègle, déjà toute prête à s'éclipser derrière sa haute guirlande de baies rouges et de rameaux blancs.
— Je vous dis, je te dis!...
— Ah ! oui, interrompit-elle encore, vous disiez aussi : « Je te dis! » comme à présent, en levant de grands bras.
— Attends ! répéta le docteur en tirant de sa trousse une paire de ciseaux. Attends ! Se moquer ainsi de son vieil ami ; je ne manquerai pas de l'écrire à Valentin. Et je vous dis, je te dis que je te vais vous couper vos beaux cheveux, mademoiselle ! Je te vous les couperai ! vous verrez ! tu verras !
Et le docteur, tenant à la main son arme à deux branches, les faisait déjà grincer et cliqueter dans les airs,
tandis qu'il se mettait en devoir d'escalader le talus; mais ses jambes s'enfoncèrent comme des échasses dans la neige, et ses ciseaux ne coupèrent qu'une grappe de poires du bon Dieu. La petite fille courait le long de la haie, en répétant : Eth ! eth ! et le docteur, moitié fâché, moitié riant, n'eut pas d'autre parti à prendre que de courir dans le chemin pour ne pas lui laisser prendre trop d'avance. Enfin, voyant un semblant de passage, il y enfonça bravement le pied dans un buisson de genièvre, dont les piquants vinrent s'émousser sur «a maigreur, et il se mit à courir en rase campagne, où la petite fille perdit bientôt l'avance qu'elle avait pu gagner d'abord.
— Ah! ah ! s'écria le docteur en la prenant dans ses bras, c'est ainsi qu'on me traite et, parce qu'on a une forêt de cheveux, qu'on croit pouvoir s'y cacher comme dans un bois ! Mais cette noire forêt qui vous rend si fière, je m'en vais l'abattre et la réduire à un humble bosquet. Ah ! ah ! ces beaux cheveux, je les tiens cette fois! Une boucle pour Valentin ! la voilà !
Aussitôt dit, aussitôt fait. Et le docteur, brandissant les ciseaux tout grands ouverts, allait continuer d'opérer l'abondante chevelure s'étalant sans défense sous le tranchant acier, lorsque l'enfant, cessant tout a coup de rire et de se débattre, se retourna fâchée et dit au docteur :
— Vous êtes un méchant. Je ne vous aime plus. Une pourValty, je vous le pardonne ! Mais toutes! que dirait papa? Et moi, je ne veux pas être comme, l'été dernier, mon pauvre mouton Patience, lorsque, sans m'en rien dire, le fermier l'avait tondu.
A force d'expériences médicales et autres, le docteur Balthazard en était venu à ne voir en beau ni le corps humain, ni même le corps social. L'horreur des abus le poussait à la haine des ornements et appendices inutiles. 11 avait donc saisi avec joie le prétexte de sa vengeance légitime pour rendre service à la jolie tête de Gritly. Le côté philosophique et moral de son action l'avait tranquillisé sur le plaisir instinctif qu'il y trouvait.
Mais comme il aimait la petite fille presque autant que son Valentin, il resta interdit, le bras, le nez et les ciseaux en l'air, quand il la vit se redresser irritée. Il oublia qu'il avait aussi le d|oit d'être fâché contre elle, et ne se souvint plus que du bien qu'il voulait faire à sa façon; mais il eut beau prêcher, sermonner, remontrer, la petite malicieuse se remit à sourire.
— Eth ! que diable 1 fit-il enfin, quand je vous dis que vous avez trop de cheveux, mademoiselle ; qu'on n'en verra bientôt plus votre visage ; que ce sont eux qui vous font ainsi des joues de rien, un semblant de figure blanche et mince ; au lieu qu'à votre âge vous devriez avoir une bonne petite tête toute ronde et toute rose, entendezvous, je vous dis !
— Oui, pour ressembler à une pomme ; j'aime bien . mieux ressembler à un oiseau.
— A un corbeau, c'est sûr !
Et par le fait, la mèche sacrifiée, encore à ce moment sur la neige avant de passer dans la poche du docteur, y faisait assez bien l'effet d'une plume tombée de l'aile de cet oiseau.
— Mais, reprit le docteur en se radoucissant, voyons, ma chère petite Gritly, admettons, si vous voulez, que vos cheveux ne soient pas trop longs, vous conviendrez qu'ils sont trop fins, car ce n'est pas le tout d'avoir de beaux cheveux, il faut surtout les avoir bons.
— Pour qu'ils deviennent comme ceux de votre cheval Castille, qui n'en a pourtant pas plus qu'il n'en faut : je gage qu'on pourrait les compter.
— Quand je te dis que je vous dis!
— Quand je vous dis que je te dis ! répéta la petite folle, qui avait remarqué la singulière indifférence du docteur pour les « pluriels de dignité. »
— Moquez-vous de moi, mademoiselle, moquez-vous de votre ami et de ses conseils, mais suivez-les, répondit le docteur de son ton le plus sérieux. Je vous dis, entendezvous ! je te dis que cette profusion de cheveux peut vous causer une maladie, te rendre malade, ma douce petite
Gritly, te donner une fièvre cérébrale, une hydrocéphale...
Pour toute réponse, elle lui tendit son front pur et blanc et sa joue finement rosée* sur laquelle le docteur, à bout de réplique, ne sut que déposer de bons gros baisers et faire doucement craquer ses longs doigts.
La paix était conclue, et comme la neige devenait tendre, qu'il fallait en outre franchir un fossé où elle s'était amoncelée (ce qu'on appelle «une gonfle » au pays de Lunay), le docteur prit la petite fille dans ses bras et, la rapportant en triomphe, se dirigea vers le château. Elle se laissait faire et lui souriait.
Lui, tout fier et joyeux, disait en lui-même : « Oh! enfants! enfants! 0 fortunatos nimiuml... Ce n'est que par eux que l'on peut espérer de régénérer notre espèce. Chez eux seulement la franchise et la vérité de la vie. Je n'aime que les enfants... Gritly, Valentin... et celle..., » ajouta-t-il tout bas avec un soupir qui n'avait plus rien de doctoral.
— Pourtant, fit-il tout haut, savez-vous que vous auriez pu- avoir plus de condescendance, sinon pour moi, au moins pour M. de la Reverdie.
— Mon cousin La Reverdie n'a pas à se mêler de moi ; c'est bien assez qu'il soit l'intendant de papa, le gouverneur du château pendant ses absences. . .
— Mais il me semble, objecta le docteur, qu'il aurait bien quelque droit...
— Il vous semble ! interrompit l'enfant ; serait-ce parce qu'il veut m'apprendre la grammaire et la musique comme chez les anciens Grecs, me montrer la cuisine et la vraie manière de faire le thé, celle des Chinois? Oui... M. de la Reverdie s'est constitué le remplaçant de ma pauvre maman dans le ménage ; il commande le dîner, surveille l'office, sait tout, voit tout, fait tout, même le chocolat. 11 ne lui manquerait plus que de vouloir être ma gouvernante ! Heureusement il ne l'est pas ; il me fait bien assez rire sans cela. On dit qu'il a été beau, mais je le trouve bien laid. Même à présent que je dois songer à devenir raison-
nable, je ne puis m' empêcher de lui faire encore, parci par-là, quelques niches; et ce serait pour lui complaire...
— A lui-même !
— Mais en quoi?
— Ah ! c'est qu'il en veut. . .
— A Valentin? à vous? à mou mouton Patience? Tout ce que j'aime lui déplaît.
— Dans le cas présent, ce n'est ni à Valentin, ni même à votre mouton Patience ou à moi.
— A Fabrice ? Il ne peut le souffrir, sans doute aussi parce que je l'aime, moi, ou parce qu'il ne le trouve pas assez fort sur les principes...
— A Fabrice, oui, il en veut à Fabrice, et peut-être à Marthe encore plus, fit énigmatiquement le docteur; mais ce n'est pas encore cela. Il en veut, comme moi du reste, mais pour un autre motif...
— Comme vous!
— Eh ! oui, à vos cheveux.
— Ah! par exemple ! Vous, à la bonne heure ! Mais lui, pourquoi?
— Eth! eth! pourquoi? répéta le docteur en s'apprêtant à franchir le fossé, pourquoi donc que parce qu'il ne peut souffrir de voir à personne, à Valentin ni à vous, cette cascade de cheveux comme il en avait une dans sa jeunesse ! Moi, je ne voulais raccourcir la vôtre que d'un étage; mais lui, c'est de tous, je vous en avertis.
A cette seule idée, l'enfant partit d'un tel soubresaut d'indignation, que le docteur fut puni de son semblant de méchanceté; car, au moment où il avait un de ses pieds en l'air pour enjamber la « gonfle » éblouissante et renflée, le mouvement de celle qu'il portait lui fit perdre l'équilibre, et les voilà roulant, s'enfonçant, se débattant dans la blanche épaisseur, comme une jeune souris et un vieux rat dans une chaudière de lait.
— Eth ! que diable ! je vous dis, je te dis ! exclama le docteur. Mais Gritly, la première à se relever, lui grimpa sur le dos, et gagna ainsi le port.
éO LE PRÉ AUX NOISETTES
Puis, lui tendant malignement la main, ils arrivèrent sans autre aventure au château.
Celle que le docteur appelait toujours de son nom familier de Gritly était devenue pour le monde mademoiselle Marguerite de Romans. Plus d'une année encore après son escarmouche avec le docteur, elle avait suivi d'un regard défensif et offensif, ou pour mieux dire offensé, les yeux de La Reverdie, quand elle les surprenait à s'arrêter sur ses cheveux ; mais elle n'en avait pas diminué ni même resserré d'un nœud la libre profusion, pour amoindrir d'autant les souvenirs et les regrets du maire du château, comme elle le nommait. Le docteur non plus, même pour Valentin, n'aurait osé parler d'y replanter ses ciseaux. Seulement, ils étaient maintenant rassemblés en nattes et en bandeaux si épais, qu'ils se gonflaient comme un champ dont les épis manquent de place et semblent se soulever l'un l'autre pour en trouver. D'un noir toujours pur et brillant, ils n'encadraient plus ses joues et ne voilaient plus ses paupières, mais son front découvert n'en était que plus blanc et ses yeux n'en riaient que mieux.
Son père la chérissait, elle était tout pour lui de ce qu'il pouvait dire sien, et même n'eût-il pas eu cette sorte de culte intérieur qu'il conservait pour Marthe, il est probable que, pour l'amour aussi de sa fille, il n'aurait pas voulu contracter un second mariage. Si Marthe eût été libre... Mais Fabrice ne s'était point laissé tomber dans l'eau.
La Reverdie, quoique d'une popularité douteuse et dans laquelle il entrait une nuance de ridicule, avait de l'influence dans le pays par sa position et par ses manèges, sinon par son caractère ; on se méfiait de lui, donc on le craignait. Après avoir couru après le plaisir, sous prétexte de courir après la fortune, il s'était trouvé à peu près
sans ressource. M. de Romans lui avait alors offert cette sorte de retraite auprès de lui, et avait même cru la lui devoir comme à un ami de jeunesse et à un parent. 11 ne se faisait pas illusion sur ses- défauts, prisait médiocrement son fatras artistiqueet archéologique ; mais, dans la part d'affaires qu'il lui confiait et qui ne regardait guère que la gestion de son domaine, il l'avait toujours trouvé un homme sûr, voyant tout, sinon très-clairvoyant, attaché de race et même de cœur à la famille de Romans, et se piquant d'honneur à,ce sujet.
Aussi, la Reverdie aimait-il de moins en moins les visites du docteur et de son fils adoptif : il ne les voyait pas de bon œil à cause de Marguerite. La sourde hostilité qu'il nourrissait contre les Fabrice était, au contraire, toute personnelle et tenait à des mobiles de vanité et de fatuité qui auraient fait rire bien d'autres que Marguerite de sa barbe teinte et de son faux toupet.
Tête légère et cœur léger, le vent de la passion le trouvait sans défense, s'emparait de lui comme d'un ballon vide mais chauffé, et le poussait aux évolutions les plus fantastiques en ces « aventures » d'amour auxquelles il n'avait pu prendre encore le parti de renoncer. Marthe aimait-elle M. de Romans? Etait-ce à cause de cela que, lui, elle n'avait pas seulement l'air de le regarder? Ces pensées, ruminées dans la solitude, entre le village et le château, excitaient, fatiguaient La Reverdie, et l'amenèrent à chercher un moment favorable pour s'en éclaircir ou s'en débarrasser.
Il le crut arrivé. Les affaires de son cousin l'avaient subitement appelé en Amérique ; l'hostilité d'une partie du village, le syndic en tête, était évidente. Si l'on pouvait éloigner Fabrice et le pousser à chercher fortune ailleurs !... la femme suivrait son mari... Le suivrait-elle ? Dans ce cas, du moins, concluait froidement La Reverdie, personne n'y penserait plus, pas même M. de Romans. La vie de celui-ci en serait plus libre. Elle n'aurait plus cette attache secrète qui déroutait La Reverdie et à laquelle il ne comprenait rien.
Tout se bornait, en effet, à quelques visites de temps en temps. M. de Romans causait avec Marthe niplusni moins qu'avec son mari, puis il se donnait lui-même tacitement rendez-vous auprès d'elle pour un jour prochain. Quelquefois il y menait sa fille, jouissait de la voir se plaire dans la compagnie de Marthe, mais jamais, à elle non plus, ne lui en parlait. Quand elle avouait que des deux c'était encore Fabrice qu'elle aimait le mieux, il se contentait de soupirer en disant :« Elle aussi! allons, il les a ensorcelées! » Il s'était ainsi peu à peu arrangé, moyennant quelques absences, pour rester la plus grande partie de l'année au pays, près de Marthe et avec sa fille, dont la gaieté, l'innocence et la grâce l'enchantaient; mais-ence moment il avait du partir, et, comme ce pouvait être pour plusieurs mois, partir seul. Marguerite avec sa nourrice, devenue une manière de femme de charge et de gouvernante, continuerait à diriger le ménage. Pour tout le reste, La Reverdie le remplacerait. Les ennemis des Fabrice avaient donc beau jeu.
C'est ce dont se doutait vaguement la jeune fille, sur quelques mots échappés le dimanche précédent à Céline Regard. Elle ne manqua pas d'en parler à ce jeune ami que l'université lui rendait. Valentin, lors de sa première visite au château. Quoiqu'elle fût alors seule pour le recevoir, la vieille gouvernante, allant et venant, rendait l'entrevue tout à fait convenable, d'autant plus que La Reverdie était presque au salon, sa chambre en étant voisine. 11 faut aussi tenir compte des mœurs quasi américaines du pays de Lunay.
M. de Romans, le jour où il s'était séparé de sa fille, lui avait dit : « Ma chère enfant, tu le sais, tout ce que je te demande, c'est d'être heureuse ; aussi, lorsque ton bonheur, quel qu'il soit, et ne l'eussé-je ni fait, ni choisi moi-même, m'apparoîtra cependant bien clair et bien assuré, loin de m'y opposer en rien, j'y consentirai de tout mon cœur et j'y aiderai de tout mon pouvoir. Prometsmoi donc que, pendant mon absence, aussi longue qu'elle puisse être, tu n'écouteras et n'encourageras de personne, ni de Valentin. ni de nul autre, qu'il me soit connu ou in-
connu, aucun mot qui dépasse le langage de l'amitié. Ainsi seulement je partirai tranquille, car je sais que je puis compter sur toi comme sur moi-même. La Reverdie gouvernera le château, mais je veux que tu restes libre de tes actions, ni plus ni moins que si j'étais là. Tu es mon plus cher trésor, c'est donc à toi que je le confie. »
Il y avait trop d'intimité entre le père et la fille et le moment était trop sérieux pour rougir. Marguerite promit donc tout de suite et tout simplement à son père ce qu'il lui demandait, et voilà pourquoi, au lieu d'être embarrassée de la visite de Valentin, elle l'accueillit aussitôt du même air simple et gai dont elle avait l'habitude avec lui.
— Enfin, vous voilà ! lui dit-elle. Ce n'est pas malheureux, après je ne sais combien de jours que vous êtes de retour au pays; ou plutôt je le sais, et, pour vous bien attraper, je vais vous1 le dire : il y aura demain six jours, presque une semaine. C'est ainsi qu'on se montre empressé avec ses vieux amis.
— Votre père était parti, répondit Valentin.
— La belle raison ! on n'ose pas aller voir ses amis parce qu'ils ont du chagrin. Un autre eût pensé : raison de plus! Mais je serai bientôt Marguerite la délaissée, si tout le monde est de votre avis.
— Chère Marguerite! dit Valentin, rassuré par ce début.
— « Chère ! » il y paraît! Aussi je ne vous permettrai plus de m'appeler ainsi, pour vous punir.
— Hélas! donc, « Marguerite, » tout simplement « Marguerite, » reprit docilement Valentin.
— Et bientôt « mademoiselle Marguerite, » n'est-ce pas? Pourquoi courir à l'autre extrême, et parce que je vous gronde un peu, comme vous le méritez, ne sommesnous pas toujours bons amis? Appelez-moi donc tout bonnement, comme autrefois, Gritly.
— Chère Gritly ! fit aussitôt Valentin.
— Voilà l'autre extrême qui reparaît! Je ne veux ni de l'un ni de l'autre, entendez-vous, « je te dis, je vous dis, » comme notre bon ami le docteur.
LE PPwÉ AUX NOISETTES
— Mais... voulut interrompre Valentin.
— Je vous expliquerai peut-être cela un jour, mais plus de « chère ; » c'était bon quand nous étions petits ; et d'un autre côté, pas de « Marguerite ! » Même quand vous serez marié, j'entends et je prétends que vous m'appeliez toujours Gritly, comme moi, si vous êtes bien sage, je vous appellerai quelquefois Yalty. Et maintenant que cela est bien convenu, vous êtes sans doute impatient de voir M. de la Reverdie. Qui sait même si votre visite n'était pas avant tout pour lui? Celle-là ne se retarde pas du moins. Venez donc que je vous conduise dans sa chambre, où il ne fait, depuis quelques jours, que déchiffrer de vieilles paperasses ; mais auparavant touchez-moi la main : encore une chose que vous oubliez, comme mon vrai nom de Gritly. Seriez-vous devenu oublieux, Valty, je veux dire, Valentin?
D'abord un peu interdit de cette réception dont il sentait bien la secrète douceur, mais dont il ignorait la cause, Valentin voulut lui montrer qu'il n'était pas si oublieux qu'elle lui en faisait le reproche : non content donc de prendre la main qu'elle lui tendait, il y joignit l'autre, et mit encore la seconde des siennes pardessus.
— Non, non. fit-elle en les réduisant à une pour sa part et autant pour celle de Valentin : c'est encore ce qu'il faut laisser au temps où nous étions petits. Mais voilà que j'oublie à mon tour quelque chose. C'est votre faute ; votre mal me gagne; mais gare à vous! si vous oubliez rien, moi, j'oublierai tout!
Et le tenant toujours par la main pour le ramener vers l'embrasure de la croisée :
— Vite, dit-elle, car il nous faut aller chez M. de la Reverdie, autrement il viendrait à nous ; et je suis étonnée même qu'il ne soit pas déjà là. Faut-il que ces vieux papiers l'intéressent! Il doit y avoir quelque chose làdessous ! Vite, contez-moi les nouvelles.
— De l'université ? dit Valentin qui, à la perspective d'un nouvel entretien à l'extrémité du salon, ne crut pas
pouvoir remonter trop haut ni par un trop lointain détour. De l'université...
— Non, du village, qui m'intéresse bien plus que toutes vos académies, monsieur l'académicien.
— Du village ? Je n'en sais point.
— Comment! le docteur ne vous a rien dit, lui qui toujours dit?
— Rien que je me rappelle, absolument rien.
— Rien de Fabrice ?
— Toujours la même chose : qu'il n'a qu'à se laisser mourir.
— Parce qu'on lui en veut! C'est au contraire le moment de vivre. Ils pensent profiter de l'absence de mon père pour tramer quelque chose contre lui ; mais je le défendrai, moi! Et vous aussi. Nous serons au moins deux, et peut-être trois, avec Céline. Ce pauvre Fabrice, vous l'aimez, n'est-ce pas?
— 11 y avait jadis une personne qui ne me passait d'autre ami que le docteur.
— Oui, oui ; c'était du temps que cette personne et vous n'étiez pas encore des personnes raisonnables; mais à présent qu'elle l'est et que vous l'êtes, elle veut que vous aimiez aussi Fabrice.
— J'aime tous ceux qu'elle aime.
— Bien, bien ! Oh ! que vous êtes gentil !
— Parce que... voulut ajouter Valentin.
— Peu importe la raison : vous voulez toujours savoir et dire le « pourquoi » et le « parce que » de tout, monsieur le savant.
— Parce que... répéta Valentin.
— C'est inutile à dire, à me dire, je vous dis, je ne vous dirai rien.
— Parce qu'en aimant ceux qu'elle aime, c'est encore elle que j'aime.
— Je vous dis que vous n'y entendez rien, et ne saurez rien, et que je ne vous dirai même plus rien, si vous continuez ainsi. Parmi ceux que vous aimez, si vous les aimez réellement, ne me pariez plus que de Fabrice,
entendez-vous? je vous dis! Et allons chez M. de la Reverdie.
Ils le trouvèrent enfoncé dans la lecture de vieux parchemins et de papiers presque aussi vieux, que le syndic lui avait contiés. Les uns, les plus modernes, étaient solidement reliés en énormes registres in-folio, d'un papier admirable, comme on n'en voit plus, et de cette belle écriture à la française, ronde et claire, à laquelle la mode, qui n'en fait guère d'autres, a substitué de nos jours l'écriture à l'anglaise, confuse et pointue. Les plus anciens étaient en feuilles séparées, et l'on y voyait encore, appendus à un fort ruban de fil ou de soie, les sceaux gothiques des seigneurs et des évêques qui avaient décidé dans des questions de propriété et de territoire, ou reconnu au pays de Lunay ses franchises et ses libertés.
Étalées sur une longue table de chêne noir sculpté, ces paperasses, comme les appelait Marguerite, n'étaient pas trop dépaysées entre des tas de bouquins, de notes, d'albums et de cahiers de musique, qui leur faisaient là une sorte de rempart crénelé. Le reste de la pièce à l'avenant ; un pêle-mêle d'objets et de goûts divers : bahuts, piano, viole d'amour, chouette empaillée, livres rares, brochures, émaux, potiches, vieux Sèvres, médailles de la grande Grèce, vase étrusque, et pour couronner le tout, un beau plâtre de la Vénus de Nîmes à la jambe cassée surmontant une étagère de bibelots modernes. En un mot, la chambre et l'esprit de M. de la Reverdie se ressemblaient : l'un était un musée de curiosités disparates, l'autre un kaléidoscope d'idées plus remarquables par l'imprévu que par la solidité, mais avec un fonds de passion pour lui-même, pour sa jeunesse surtout, qu'il voulait à toute force retenir, bien qu'il la sentît de plus en plus lui échapper. Du reste,
comme un air de jeunesse encore, ne se prenant pas au sérieux, mais en grande considération.
Au bruit de la porte qui s'ouvrit devant Marguerite, il tressaillit, non point d'être surpris dans sa lecture, mais bien avec des lunettes, au lieu d'un monocle qu'il savait aussi s'incruster dans le coin de l'œil comme les jeunes gens à la mode, et qui pouvait ainsi passer chez lui pour une élégance plutôt que pour une nécessité. Des lunettes, c'était compromettant, lise hâta de les glisser furtivement sous le tas de papiers qu'il lisait. Puis, se levant, il accueillit Valentin comme s'il l'attendait.
Après les premiers lieux communs d'une conversation en apparence amicale, mais qui l'était plus à la surface qu'au fond :
— Que lisiez-vous donc là? demanda Marguerite en désignant les parchemins déroulés sur la table.
— Eh! eh! quelque chose qui, vous aussi, vous intéresserait.
— Moi?
— Oui, puisqu'il s'agit de ce pauvre Fabrice, dont, je ne sais pourquoi, vous êtes entichée.
— Et que vous, je ne sais pourquoi, vous détestez.
— Pas le moins du monde. Je suis seulement pour la justice et le droit, et je crains bien que, n'ayant pas ]e second pour lui, il n'ait pas non plus, au besoin, la première.
— Fabrice! il serait question de Fabrice là -dedans! Je ne croyais pas que ni lui ni sa famille remontassent à une si haute antiquité. Avouez, s'il en est ainsi, que vous le trouvez bien plus respectable.
— Savez-vous, poursuivit M. de la Reverdie avec une certaine emphase, en appuyant sur le tas de parchemins le bout de son index et l'y faisant plier, savez-vous que, parmi ces vieux actes, il y en a plusieurs du quatorzième siècle, l'un même du treizième, la charte des franchises du village! Ce n'est donc pas peu de chose d'y avoir son nom; si ce n'est pas un titre de noblesse, c'en est au moins un d'ancienneté. A défaut de l'autre, beaucoup de
familles s'en contenteraient. Malheureusement, parmi celles dont se compose actuellement la commune, bien peu y ont droit. Je ne parle pas de celles d'arrivée toute récente, fit-il avec un coup d'œil du côté de Valentin, mais qu'il rabattit aussitôt sur ses papiers, je parle de familles établies déjà depuis longtemps dans le village, qui se croient sans doute aussi vieilles que lui : eh bien, je n'ai guère rencontré que les Regard et trois ou quatre autres qui paraissent en avoir été de tout temps. La charte de fondation les déclare déjà « paysans d'Empire, » c'està-dire hommes libres et ne dépendant d'aucun seigneur.
— Et les Fabrice sont de ces trois ou quatre ! j'en étais sûre ! Fabrice, tout pauvre qu'il est, n'a rien de servile. 11 est fier à sa manière, et c'est ce que j'aime de lui.
— Trop fier! répéta sentencieusement M. de la Reverdie.
— Mais puisqu'il a, lui aussi, ses parchemins d'homme libre !
— Ses parchemins ! il a aussi des parchemins? fit M. de la Reverdie alléché dans sa double curiosité d'homme et d'antiquaire. Ses parchemins, où sont-ils?
— Mais les voilà ! répondit Marguerite en lui montrant ceux qu'il tenait sous sa main.
— Là! il n'y a pas trace de sa famille. La famille des Fabrice! ajouta dédaigneusement M. de la Reverdie.
— Vous venez cependant de me dire que cela m'intéresserait, qu'il y était question de lui.
— Non pas de lui, mais de son fameux pré, qui met tout le village en émoi, et dont il ferait bien de se défaire pour un bon prix, avant...
— Avant quoi?
— Avant qu'on n'y rétablisse le sentier qui y passait jadis. Tenez! voyez plutôt! conclut M. de la Reverdie en lui tendant un des vieux actes.
— Moi, que je lise ce grimoire !
— Eh bien, notre ami Valentin.
Valentin prit le manuscrit et le parcourut, mais sans pouvoir en déchiffrer trois mots de suite.
LE PRE AUX NOISETTES ûf
— Rien n'est plus facile, dit M. de la Reverdie : c'est du latin de cuisine.
— Le latin de cuisine ne m'embarrasse pas, mais l'écriture gothique.
— Voilà bien de nos savants, qui ne peuvent pas même lire un vieux titre. Il faut donc que ce soit moi qui lise ; mais vous, vous traduirez. Marguerite vous croira mieux que moi, dont elle se méfie, bien entendu seulement à l'endroit des Fabrice, — à l'endroit des Fabrice, répéta -t-il en cherchant dans le manuscrit ; c'est notre unique sujet de guerre intestine.
Il prit son monocle, se le planta dans le coin de l'œil pour bien avoir l'air de lire, mais le fait est qu'il savait le passage par cœur; et le suivant du doigt lettre par lettre, afin que Valentin pût les reconnaître et les suivre aussi, il prononça à haute voix la phrase suivante, qui avait trait à des délimitations de propriétés, comme il eut soin de
l'expliquer à Marguerite : « usque ad semitam et
pontem ligneum quœ vulgo. dicuntur de Prato Avellanarum. » Vous comprenez, je pense.
— Parfaitement, dit Valentin, qui se mit aussitôt à traduire : « Ce fonds de terrre (peu importe lequel) s'étend jusqu'au sentier et au pont de bois dits vulgairement du Pré aux Avelines ou aux Noisettes. »
Il y eut un moment de silence.
— Répétez-moi le passage, demanda enfin Marguerite. Valentin le lui répéta.
— Eh bien! demanda triomphalement M. de la Reverdie.
— Eh bien 1 qu'est-ce que cela prouve? riposta bravement Marguerite.
— Comment ! ce que cela prouve ? mais qu'il y avait autrefois un sentier et un pont, c'est-à-dire un passage public, par le Pré aux Noisettes, et qu'à moins de titre contraire, la commune a le droit et le devoir envers ses ressortissants de le rétablir ; il me semble que c'est clair.
— Point si clair ! N'est-ce pas, Valentin, que vous êtes de mon avis ?
— Certainement! fit celui-ci avec un sourire. Et d'ailleurs, sans être avocat, je sais qu'il y a toujours moyen de chicaner sur des titres.
— Gomme on chicane quelquefois mon père sur les siens, reprit Marguerite. Je montrerai que je suis sa fille, et je me défendrai, je veux dire, je défendrai Fabrice.
— Le texte est formel! répétait M. de la Reverdie, la tète en arrière et se dandinant sur son fauteuil.
— Voyons, relisons le passage, et pesons-en tous les mots, interrompit Valentin ; peut-être ne dit-il pas tout ce qu'il a l'air de dire : « Le sentier et le pont de bois vulgairement appelés du Pré aux Noisettes! »
— A mon tour de dire : C'est clair ! s'écria Marguerite en frappant des mains : « Le sentier et le pont portant le nom du Pré aux Noisettes. » Il y avait un pont quelque part sur la rivière, il y a encore un sentier qui y aboutit ; le sentier et le pont finirent par être désignés d'après celui des prés environnants qui avait le plus drôle de nom, le Pré aux Noisettes par conséquent; voila tout ce que votre latin veut dire : il prouve un nom et l'antiquité de ce nom, l'antiquité même du sentier ; mais il ne prouve nullement que le sentier traversait le pré de Fabrice plutôt que celui du syndic ou de ses autres voisins.
— Parfaitement raisonné ! conclut Valentin ; le texte dit exactement cela : pas moins, c'est vrai, mais pas davantage non plus.
— Pures chicanes! fit M. de la Reverdie; mais j'ai de quoi les confondre, car le pré de Fabrice* je devrais dire le vôtre, tant il vous tient au cœur, et votre père aurait déjà du l'acheter, comme je le lui ai conseillé plus d'une fois, au lieu de se le laisser prendre par le syndic, votre pré donc revient souvent dans ces anciens actes ; il y joue vraiment un rôle, et on trouve plusieurs variantes du passage que je vous ai fait lire, par exemple celle-ci : « Ex semita. et ponte ligneo prati quod vulgo dicitur pratum AveUanarum. » Traduisez, Valentin !
— «Depuis le sentier et le pont en bois... du pré appelé le Pré aux Noisettes, » acheva celui-ci en baissant la tète.
LE PRE AUX NOISETTES Cl
— Vous entendez! « prati, du pré », fit M. de la Reverdie en appuyant sur ce génitif. Le sentier du pré... qui passe par le pré... L'autre texte ne vous satisfaisait pas : que dites-vous de celui-ci ?
— Que vous nous l'avez récité, sans même faire semblant de le lire, et que par conséquent il me persuade encore moins. Qui sait même s'il existe? Je me défie de votre Imaginative.
— Je vous l'ai cité textuellement, j'en suis sur : je Lai vu encore tout à l'heure. Attendez, dit M. de la Re verdie en parcourant la liasse des parchemins, attendez... le voici : « Depuis le sentier... » Mais pour lire tout le passage et le faire lire à Valentin contrôlant le texte par-dessus son épaule, il dut tourner la page, et découvrit là, comme sous une feuille un grand scarabée aux pinces crochues, ses besicles, qu'il avait oubliées dans leur gite et qui paraissaient honteuses elles-mêmes d'être ainsi étourdiment mises au jour.
— Qu'est-ce que cela? s'écria aussitôt Marguerite. Ah! je vous y prends, vous qui disiez n'en avoir pas besoin.
— Les mots sont parfois effacés, et on ne peut les lire qu'à la loupe, dit M. de la Reverdie avec humeur.
— Une loupe ! vous appelez cela une loupe ! ce sont des lunettes, je ne m'y trompe pas.
— Des lunettes avec des verres de loupe ! répliqua encore M. de la Re verdie, se fourvoyant de plus en plus.
Et comme preuve qu'il pouvait lire à l'œil nu, il laissa tomber son lorgnon pour se remettre à lire avec Valentin.
Mais Marguerite s'était emparée des lunettes et, se les campant sur le front, sur le nez, elle se tournait de tout côté dans la chambre, se regardait dans la glace avec les plus jolies mines du monde :
— C'est drôle ! disait-elle : avec les loupes de mon père je vois tout gros ou tout rond; avec celle-ci je ne vois rien. Tenez, et vous? dit-elle à Valentin.
Celui-ci suivait les évolutions des branches d'acier
qu'elle retirait à grand'peine de la noire et brillante épaisseur de ses cheveux. Il obéit en s' affublant à son tour des lunettes, mais ce fut pour laisser ses yeux fixés sur elle, par dessus.
— Non! regardez là, fit-elle en lui désignant le parchemin sur lequel M. de la Re verdie, pour achever de se remettre, était toujours penché. Voyez-vous mieux?
— On ne peut plus mal à présent, dit Valentin.
— Ainsi, conclut-elle en s'adressant à La Reverdie, vous voilà dûment atteint et convaincu...
Mais ce dernier, qui était parvenu à se rappeler l'ensemble du passage plus encore qu'à le déchiffrer à la simple vue, se mit, sans répondre, à en continuer la lecture à haute voix.
— A quoi bon? interrompit à son tour Marguerite : que peut faire à Fabrice tout votre vieux latin ?
— Des titres sont des titres.
— Mais il y a prescription, dit Valentin.
— Non pas quand il y a des titres, répéta La Reverdie.
— Mais ceux-ci sont bien anciens.
— J'en ai trouvé les dispositions reproduites dans ces registres, comparativement plus modernes. Je ne doute pas que celle sur le Pré aux Noisettes n'y soit aussi.
— Mais enfin, reprit Marguerite, que vous a donc fait cet inoffensif Fabrice, que vous ayez eu l'idée d'aller fouiller contre lui jusque dans ces poudreux parchemins ? C'est pure curiosité d'antiquaire, avouez-le.
— J'aime, il est vrai, ce qui est antique...
— Et solennel, ne put s'empêcher d'ajouter Marguerite.
— Mais, je vous l'ai dit, j'aime aussi la vérité et la justice, poursuivit froidement La Reverdie.
— Non, vous ne direz à personne ce que vous avez découvert ; vous me le promettez, n'est-ce pas?
— Impossible ! il me faudra bien répondre au -syndic.
— Voyons, La Reverdie, soyez gentil. Vous déclarerez ces parchemins illisibles. -
— Des chefs-d'œuvre de calligraphie! D'ailleurs on s'adresserait à un autre, et je serais compromis.
— En ce cas, j'avertirai Fabrice, je vous en préviens. Oui, pour qu'il sache ce qui le menace, et puisque vous ne voulez rien entendre, je lui dirai ce que vous prétendez avoir découvert contre lui.
— Ce sera lui rendre service.
— Vous entrevoyez donc un moyen? Dites-le-moi, mon cher La Reverdie. Voyons, que doit-il faire?
— Vendre son pré au plus vite. Cette servitude d'un sentier public une fois connue, il n'en tirerait plus rien, — pas même de quoi se rendre en Amérique, ajouta mentatalement La Re verdie, combattu entre son idée de pousser Fabrice dehors et son scrupule de lui faire perdre, au profit du syndic, une partie de son pauvre petit avoir.
— Oh bien ! dit Marguerite, à tout hasard je cours chez les Fabrice. Ma nourrice m'accompagnera, et pour mieux expliquer tout, vous viendrez aussi, Valentin.
Le château était bâti sur une colline d'où l'on embrassait d'un coup d'œii le cours de la Vignonne, le lac et les montagnes. Occupés en apparence de ce splendide paysage, mais distraits et silencieux, Marguerite et Valentin descendirent lentement de la cour d'honneur dans l'avenue, certains que la nourrice ne tarderait pas à les rejoindre.
— C'est fini ! dit ce dernier tout à coup.
— Quoi! qu'est-ce qui est fini? demanda Marguerite.
— Le beau temps du château... pour moi, ajouta-t-il.
— Parce que mon père n'y est plus, n'est-ce pas?
— Oui, certainement, pour cela aussi.
— Ah ! c'est donc pour autre chose encore ?
— On ne m'y aime pas. Il m'aimait, lui.
— On ne vous aime pas au château? Ma nourrice, sans doute, qui est folle de vous presque autant que de moi, et ce n'est pas peu dire.
— Oui, elle est toujours la même, elle... ; mais M. de la Reverdie ?
— Oh ! pour lui, c'est vrai; mais consolez-vous, il n'aime personne, excepté mon père et lui. Sans ce vieil attachement de famille qu'il a pour mon père, je ne pourrais le souffrir; il n'aime pas ceux que j'aime..., comme vous venez de le voir pour les Fabrice.
— S'il n'y avait que lui de changé! fit encore Valentin à voix basse.
— Et qui d'autre l'est, je vous prie?
— Vous ne voulez pas que je le dise.
— Ni que vous le pensiez, puisque, même en dépit de vous, j'entends et je prétends rester votre amie. Une bonne et franche amitié, n'est-ce rien ?
— C'est beaucoup, c'est plus que je ne mérite; mais...
— Mais quoi encore, monsieur le difficile?
— C'est beaucoup, mais ce n'est pas tout, murmura Valentin, dont ce bout de causerie plus intime avait pourtant redressé et relevé les esprits.
— Beaucoup est beaucoup, et, par conséquent, c'est tout, ajouta-t-elle avec une fermeté douce qui ne laissait nulle dureté, mais aussi nulle indécision à sa réplique. Oui, que vous l'entendiez du mauvais côté, comme moi je l'entends du bon, il faut que l'amitié soit tout pour nous. Acceptez-vous, Valentin? mon amitié même est à ce prix,
— Il le faut bien.
— Ainsi, c'est entendu : en fait d'amitié, je vous permets de tout dire, mais pas un traître mot au delà.
— Ni une traîtresse pensée? demanda-t-il.
— Ah ! la pensée est libre !
Ne pouvant plus retenir cette réponse, elle voulut la corriger : — A moins, reprit-elle...
Mais en ce moment sa nourrice les rejoignit.
Tous les trois descendirent au village. Fabrice, sa classe finie, venait de sortir avec Marthe. Pour ne pas renvoyer au lendemain, ils se dirigèrent du côté du Pré aux Noisettes, où, avant d'avoir pu rejoindre Fabrice, ils le virent déjà installé à son poste.
le rni: aux noisettes
— Fabrice ! lui cria Marguerite.
A cette voix connue, il releva la tète, au lieu que, pour toute autre, il eût fait la sourde oreille, son regard suivant plus que jamais sa ligne a la dérive.
__ c'e*t vous ! dit-il en reconnaissant Marguerite.
— Oui ce n'est que moi, avec notre ami Valentin et ma fidèle nourrice dont vous n'avez non plus rien a craindre. Nous avons quelque chose a vous dire.
— A moi ?
— Oui, à vous, et qui ne souffre aucun retard.
— On me demande au village? Que peut-on me vouloir* L'école est finie. Mais, enfin, j'y vais, puisquil le faut. Seulement, Marthe est à l'autre bout du pre, pour voir le dernier de nos vieux arbres qui, par grand hasard, ou plutôt par la bonté de Dieu, nous donnera bien cette année quelques corbeilles de poires. Je cours 1 appeler.
— Ce que nous avons à vous dire vous regarde, et personne que nous n'en doit rien savoir. Nous serions donc bien mieux la pour causer, nulle part aussi bien. Cependant décidez vous-même à cet égard ; mais venez a nous, ou faites que nous puissions aller à vous, car je m enroue à vous parler ainsi à travers la rivière ; et quant a 1 affaire en question, si c'est d'ici qu'il nous faut vous 1 expliquer, autant vaudrait la crier sur les toits, tout le monde bientôt la saurait.
— Je vais consulter Marthe.
Mais celle-ci arrivait. ,
— Tu peux bien faire une exception, dit-elle a son mari, quand elle sut de quoi il s'agissait.
— Je m'étais promis de n'en faire pour ame qui vive. Mademoiselle Marguerite est si bonne pour nous 1
— Je n'en aurais pas même fait pour son père.
— 11 ne te l'a jamais demandé, dit Marthe. Mais elle, elle est curieuse comme nous le sommes toutes , nous autres femmes, et je serai heureuse moi-même de lu: montrer notre pauvre cabane et notre pauvre pre. C est le seul plaisir que nous pourrons jamais lui faire. D ailleurs ajouta-t-elle en riant, mais au fond non sans quel-
que vague crainte sur les bruits répandus par les commères, elle témoignera au besoin qu'il n'y a rien ici de secret ni de caché.
Fabrice fit bien encore en lui-même quelques réflexions sur la volonté, il ne disait pas la tyrannie féminine, et de plus, ces sortes de réflexions sur le beau sexe pouvant donner à croire qu'il les appliquait aussi à son épouse, elles étaient de celles qu'il ne se permettait sur les autres qu'à la dernière extrémité. Il coupa donc court à son monologue intérieur et enfonça résolument son bâton dans le trou, posa la planche et aida Marguerite à passer. Mais, cela fait, Fabrice voulut retirer le pont levis, trouvant que d'un c'était déjà bien assez.
— Notre ami Valentin sait la chose mieux que moi, dit Marguerite : lui seul est en état de vous l'expliquer.
Et de deux ! Mais quant à la gouvernante, pensa Fabrice, il fait encore grand jour, elle peut bien s'en retourner seule.
Et la planche fut lestement retirée avant que la vieille bonne eût pu même songer à y mettre le pied.
— Je ne puis retourner sans elle , fit Marguerite ; qu'est-ce que Ton dirait?
Et de trois ! Fabrice en eut du mal à l'âme, et, comme si ce fût un présage, il se demanda ce qui allait donc lui arriver.
Quand ils furent tous entrés dans la cabane, à l'exception de la nourrice, qui voulut aller se promener le long de la fameuse haie, le pressentiment de Fabrice se réalisa.
— Le syndic a depuis longtemps envie de votre pré? lui demanda Marguerite.
— Oui, dit Fabrice, le cœur déjà serré.
— Il vous le payerait bien?
— Plus que sa valeur réelle, si j'en juge par les offres qu'il m'a encore fait faire il n'y a pas deux mois.
— Eh bien, prenez le syndic au mot.
— Mais non, puisque je ne veux pas vendre.
— C'est que vous ignorez... ce que prétend quelqu'un, ce qu'il dit déjà peut-être.
LE Pin: AUX NOISETTES
— Bah ! des inventions de mauvaises langues, n'est-ce pas, Marthe ? Est-ce que j'ai jamais manqué à mon devoir? Quel mal y a-t-il, ma journée finie, à m'arranger pour que personne ne me dérange ? La première condition de l'art du pêcheur, c'est le silence. Ne sommes-nous pas libres, Marthe et moi, de faire ce que nous voulons de sa propriété ?
— Oui, mais précisément vous ne serez plus sûrs désormais de n'y être pas dérangés. Il est question d'un vieux droit de passage.
— Un droit de passage sur mon pré !
— Sur votre pré, mon pauvre Fabrice, et vous m'en voyez désolée.
Valentin, intervenant alors, cita, en les traduisant et les commentant, les textes que M. de la Reverdie avait malheureusement dénichés.
— Et dont il ne gardera pas le secret, ajouta Marguerite. Il est ligué avec le syndic. N'attendez rien de bon pour vous de M. de la Reverdie.
— Je le sais, dit Marthe.
— Un passage ! reprit Fabrice. Mais où pouvait-il conduire ? A mon pré seulement. Je le ferme : qu'a-t-on à dire ? Si je nuis à quelqu'un, ce n'est qu'à moi-même.
— Un sentier et un pont, répéta Valentin : ce qui semble indiquer un passage public pour le service d'autres propriétés.
— Celle du syndic, objecta Fabrice, comme toutes les autres en dessus de la mienne, ont déjà une entrée, et beaucoup meilleure, par derrière. Ici, il n'y a qu'un sentier. Quant à un pont, personne n en a jamais ouï parler.
— Il est certain, dit Marthe, que, du temps de mon père, il y avait en cet endroit-ci une planche à demeure. Comme elle était vieille et en mauvais état, quoique assez élevée au-dessus de la rivière, elle fut emportée dans une nuit d'orage, et Fabrice ne l'a pas remplacée. Ma grand'mère prétendait même l'avoir vue autrefois avec une barrière en bois des deux côtés. Mais qu'il y eût une seconde planche à l'autre bout du pré, on n'en voit pas trace, et je ne l'ai jamais ouï dire, même à ma grand'mère.
ft8 LE PRE AUX NOISETTES
— Elle sera tombée plus anciennement, remarqua Valentin, et on en aura perdu le souvenir, comme du passage, qui se sera peu à peu effacé avec le temps. Mais les titres de la commune sont toujours là...
— Oui, fit Marguerite, et mon cousin La Reverdie pour les interpréter.
— Personne aujourd'hui ne se souvient de ce prétendu passage, s'écria encore Fabrice, de plus en plus déconforté : j'ai pour moi l'usage, si tant est que je n'aie pas le droit.
— Oui, répondit Va lentin, vous avez pour vous l'usage actuel, mais contre vous un usage et un droit plus anciens.
— Trop anciens pour qu'ils aient aujourd'hui quelque valeur.
— Au dire de M. de la Reverdie, ce droit de passage est aussi mentionné et soigneusement répété dans des titres plus modernes, écrits en français, qui ne sont que la traduction d'actes antérieurs. Et ne fùt-il consigné que dans ceux-ci, dans un seul et dans le plus vieux, il y aurait toujours la matière à procès.
— Un procès ! dit Fabrice avec un sursaut d'inquiétude et de croissant malaise.
— Vous voyez bien, reprit Marguerite, qu'il faut vendre votre pré avant toute chicane qui le déprécierait.
— Votre père ne me le conseillerait pas.
— Si! il vous le conseillerait. Et quand nous avons appris cette vilaine découverte de mon cousin La Reverdie, il m'a semblé que c'était mon père qui me disait de venir aussitôt vous la communiquer.
— Mais ce pré n'est pas à moi; il est à Marthe. C'est à Marthe de décider.
— Xon, dit cette dernière; ce n'est plus là une affaire de femme; et, du reste, tu sais bien que, par mon testament...
— Ne m'en parle pas! c'est toi qui as voulu le faire. A quoi bon? est-ce qu'alors j'aurais besoin de notre pré, sinon pour y être enterré? Il est à toi, il est à moi, je le
sais bien ; mais dis toujours ce que nous devons décider.
— Vendre notre pauvre pré, il est certain que j'aimerais autant vendre mon anneau de mariage. Mais enfin si c'est le seul parti à prendre, mon ami, du courage ! il faut bien nous y résigner.
— Songez aussi, dit Marguerite, que c'est une occasion qui se présente. Il ne faut pas la laisser échapper. Le syndic vous offre un haut prix. Mais quand il saura, et fiez -vous à mon cousin pour qu'il ne tarde pas à l'apprendre, quand il saura qu'il y a un droit de passage...
— Eh! justement, interrompit Fabrice comme par une inspiration : justement, c'est ce qui fait que je ne peux pas lui vendre mon pré ! lui-même n'en voudrait plus maintenant.
— Mais il ne sait pas encore !... dirent ensemble Marguerite et Val en tin. Il est vrai que, voyant se dresser tout à coup un côté de la question auquel, dans leur désir et leur hâte de venir en aide à Fabrice, ils n'avaient pas même songé, ils se turent à l'instant d'un commun accord et rougirent aussi avec le plus bel ensemble.
— Vrai ou faux, le droit de passage, s'il est ignoré du syndic, je devrai le lui apprendre, dit simplement Fabrice : sans cela je le tromperais.
Et tout ranimé par cette idée qui lui était venue de sa bonne conscience, mais qui faisait en même temps flotter devant ses yeux la pensée que son cher Pré aux Noisettes ne trouverait plus d'amateur, il retourna pêcher.
— Nous sommes battus! fit Marguerite.
— Et de la bonne manière! ajouta Valentin : il n'y a rien à dire.
— Moi aussi, dit Marthe, j'étais si saisie, que je n'ai plus eu qu'une idée : si nous devions, dans notre intérêt, vendre ou ne pas vendre notre pré. Lui, il a encore vu l'intérêt des autres. Que voulez-vous? il est ainsi.
— Et il a raison, dit Valentin.
— Pourtant, reprit Marguerite, le syndic aurait bien mérité...
— Voilà, interrompit Valentin, que vous pensez comme
notre ami le docteur dans ses accès de misanthropie : que les humains sont des loups qui se déchirent ; qu'il faut donc rendre guerre pour guerre, et jouer au plus fort ou au plus fin. Mais la conscience? lui dis-je.
— Maudite conscience! s'écria en riant Marguerite.
— Ah ! je vous y prends! vous lui en voulez aussi !
— C'est que je lui obéis plus qu'il ne semble... plus qu'il ne vous semble... à vous, grand philosophe, que je soupçonne, comme tous vos confrères, d'y être plus fort en théorie qu'en pratique... Plus qu'il ne vous semble! répéta Marguerite. Mais sortons un peu, ajouta-t-elle en se levant.
— Oui, fit Marthe, venez voir le Pré aux Noisettes pendant qu'il est encore à nous. S'il lui arrive malheur, ce n'est pas vous qui en aurez été cause. Ainsi ne vous tourmentez pas. Il en sera ce qu'il plaira à Dieu, comme Fabrice et moi nous nous le sommes déjà dit.
Ils quittèrent donc la cabane, où il n'y avait rien de remarquable qu'une sorte de foyer circulaire, comme celui des chalets, mais creusé dans une seule pierre de grès. La fumée s'en échappait par une petite cheminée à auvent. Fabrice avait établi ce foyer pour les jours d'automne et d'hiver. Un banc fixé dans le mur, quelques outils, une table et deux chaises de bois formaient tout l'ameublement. Du côté du pré, la- cabane abritait trois ou quatre ruches, d'où les abeilles pouvaient se rendre à la picorée sans s'inquiéter, quant à elles, de la rivière ni d'aucun rempart plus ou moins feuille.
Comme ils s'éloignaient pour rejoindre la nourrice le long de la haie, Marthe, sortie avec eux, se chargea d'aller l'avertir que sa maîtresse se disposait à retourner au château : celle-ci et son compagnon feraient pendant ce temps le tour du pré.
Le soleil se couchait; il lançait déjà ces longs rayons d'or qui, se brisant en poussière selon les accidents du terrain, reparaissent plus haut et remontent en courant les prairies. Çà et là, à travers le feuillage, se montrait tout à coup le lac dont on n'apercevait pas les rives, mais
LE PEE AUX NOISETTES 7i
où se mirait comme dans une glace, la seule digne d'elle, une cime rose que Ton ne voyait pas non plus. Des champs de blés encore verts, quoique ayant déjà toute leur taille, ondoyaient sous labrise; leurs flots, d'un vert clair et gai, s'inclinaient en lames régulières d'où sortait un léger murmure, le frôlement des tiges bercées par le vent et, comme les arbres d'une forêt naine, berçant aussi avec elles leurs lianes de liserons, de coquelicots et de bluets. Il fallait toute la paix du soir pour suivre le roulis presque imperceptible, mais pourtant continu de ces vagues d'épis; et de même, d'au.tres bruits isolés, plus distincts, loin de troubler cette paix, la faisaient mieux sentir. Une aile furtive remuait dans la feuillée ; le merle s'y glissait sous la basse branche avec la dernière note de son chant rustique. Le grillon, heureux de se revoir dans sa grotte, y chantait sa chanson pour se tenir éveillé et mieux faire le guet. La caille n'était pas encore venue, ou se taisait ; mais l'alouette, redoublant d'allégresse à la fin de la journée et ne pouvant assez célébrer un si beau soir, se perdait une dernière fois dans les cieux, sans y perdre de vue son nid.
Retranché entre sa haie et la rivière, le Pré aux Noisettes semblait encore plus séparé du monde que la nature tout agreste qui l'entourait. Cette impression de solitude et de paix s'y concentrait, pour ainsi dire; elle devenait quelquefois si pénétrante et si douce, que Marguerite et Valentin restaient par moments tout silencieux. Peut-être pour ne pas trop s'y livrer, Marguerite proposa de remonter la pente de gazon, au lieu d'en suivre les petits renfoncements ombreux : ils allaient ainsi tout droit vers ce vieil arbre précoce, dont les belles poires, d'un jaune appétissant, se détachaient sur le rare et maigre feuillage comme des fruits d'or. Marthe fit signe à Valentin d'en abattre pour sa compagne ; mais ils en trouvèrent dans l'herbe, où les plus mûres s'étaient déjà fait un nid, se tenant là blotties, comme, dans le leur, de jolis serins ou de petits canards.
Valentin en ramassa une pour Marguerite, qui lui en
donna la moitié, et ils se mirent à la manger d'un air trèsgrave et sans rien dire.
— A quoi pensez-vous? demanda pourtant Marguerite: à savourer ces bonnes poires? ajouta-t-elle en se moquant. ,.
— La pensée est libre ! vous me 1 avez dit.
— Oui, mais à une condition.
— Toujours des conditions !
— Toujours. „ . .
— Mais enfin, celle-ci, quelle est-elle? Pour la parole, c'est de ne point dépasser une limite que, certes, vous ne pouvez m'accuser de franchir, puisque je ne dis plus rien. Pour la pensée?...
— D'être muette.
— C'est la seule condition? fit traîtreusement \alentin.
— Non non, s'écria-t-elle, se sentant de nouveau prise comme un oiseau qui se débat dans les rets.
— Pour la pensée il ne peut cependant y avoir d autre condition, remarqua gravement Valentin.
— Oh1 attendez seulement, j'en trouverai bien encore une malgré toute votre philosophie. Voila ce que cest nue' de revenir de l'université et d'avoir fait ses cours ! On dispute et on doute de tout, même de l'amitié. Eh bien, moi si je ne trouve pas une bonne condition qui me réponde de vos pensées, je vous défendrai de penser, monsieur le philosophe ; oui, je vous le défendrai ; c est vous qui m'y aurez contrainte : le voulez-vous? lui demanda-
t-elle —Vous exigez de moi l'impossible. Ne rien dire, encore
passe; mais ne plus penser a rien !
— A rien qu'à l'amitié. . ,
— Eh bien, pour revenir à votre question, je pensais a vous... d'amitié, ajouta-t-il. m
Une alouette s'ébattait toujours dans les airs au-dessus de leurs têtes, tantôt invisible, tantôt comme un point noir dans l'azur, ou, selon le mouvement et le reflet des ailes, comme une étincelle d'un gris d'argent.
— Ah ! je pensais encore... dit Valentin en la montrant
îi Marguerite, je pensais que l'on en voit quelquefois deux, comme si elles partaient d'un commun essor, s'élancer en même temps dans les airs, monter et chanter ensemble. Nous en vîmes ainsi deux un jour : vous en souvenezvous, Gritly?
— Oui, nous étions gais alors, jouissant du présent, sans souci du passé ni de l'avenir, gais... comme l'alouette, reprit Marguerite. Soyons-le toujours ainsi! Mais venez, Marthe nous attend.
— Je pensais aussi..., fit de nouveau Valentin, comme ils se remettaient en marche.
— Quoi! encore! s'écria Marguerite.
— Ce n'était pas à vous ; ainsi vous ne pouvez me le défendre.
— A la bonne heure! dit-elle ou fit-elle semblant de dire.
— Je pensais à Marthe.
— Mais tout le monde y pense donc, à cette chère Marthe ! même mon cousin La Reverdie, qui me fait souvent des questions sur elle, je m'en suis bien aperçue. Mais sous quel nom croyez-vous qu'il la désigne? Je vous le donne en mille. Sous celui de Pénélope ! Comment se porte Pénélope? que vous a dit Pénélope? me demandet-il. Comprenez-vous ce nom, je vous prie?
— Pénélope est célèbre...
— Oui, je sais, pour sa toile.
— Qui lui servait, continua Valentin, à tromper l'espoir de ses poursuivants et à rester fidèle à son mari.
— Ah!... ses poursuivants, comme vous dites. La Reverdie serait-il capable de nourrir en secret...? C'est qu'en vérité il est tout cousu de secrets , mons de la Reverdie ! Mais lui, un poursuivant! Ah! la bonne idée, Valentin! comment vous est-elle venue?
— Je n'ai point d'idée, vous le savez bien; mais puisque vous m'interrogez sur Pénélope, je dois ajouter qu'elle passe pour avoir conservé sa beauté très-longtemps, et en effet, quand les artistes nous la représentent défaisant la nuit son travail du jour, il nous la montrent sous
les traits d'une grande et belle femme s'endormant de fatigue, en laissant tomber sa quenouille.
— C'est que, véritablement, Marthe est encore trèsbelle, dit Marguerite. Voyez-la d'ici, avec sa taille élevée, d'où sa tète et son cou se dégagent dans une ligne si juste et si naturelle ! et comme sa figure blanche qui nous sourit semble en harmonie avec le rayon du soir qui réclaire en ce moment ! On dirait, au bord de la haie, une reine-marguerite.
— Oh! non, pas celle-là! fit Valentin.
L'autre Marguerite rougit, mais n'en reprit' que plus vite : — Et puis elle est grande ; mon père prétend que c'est une beauté de plus. Mon père en parle bien à son aise : tout le monde, à commencer par moi, ne peut pas être aussi grand qu'ils le sont, elle et lui. Notre ami le docteur le chicane fort la-dessus. 11 prétend que mon père, quand il était jeune, si Marthe n'avait pas été une paysanne... Mon père ne fait qu'en rire ; mais, sans comparer Marthe à Pénélope , il lui rend justice, et vous aussi, à ce qu'il paraît.
— Moi? demanda Valentin.
— Puisque vous pensiez à elle ! Vous venez de me le dire.
— Ai-je réellement dit Marthe ?
— Mais oui 1
— Alors, c'est tout un; je voulais dire Fabrice.
— Comme cela, nous pouvons être d'accord, et il nous faut, en effet, penser tous les deux à ce pauvre Fabrice.
— Je vous assure que j'y ai beaucoup pensé depuis que nous sommes ici.
— Et qu'avez-vous trouvé? dites-le-moi bien vite.
— Mais, que je voudrais avoir un pré comme le sien, et... et... une cabane, une haie avec sa reine-marguerite, dit rapidement Valentin, qui reprit alors de son même ton contenu et pensif : Si j'avais tout cela, certes, je le comprends, je ne demanderais rien au monde, et je m'y enfermerais comme lui.
— Il est sur que c'est un endroit fait exprès pour y
être bien seul avec ses amis, ajouta Marguerite. Mais on veut le lui prendre, et il n'a que nous pour le lui conserver ; voilà à quoi il faut penser, voilà à quoi il faut m'aider, mon ami, pour me faire plaisir. Vous connaissez Louis Mauverney : quoiqu'il soit votre aîné, vous êtes un peu camarades; voyez-le; il en sait plus, je crois, que le syndic sur les affaires de la commune; de mon côté, je verrai Céline. Je soupçonne aussi La Reverdie de ne nous avoir pas tout dit sur ces vieux titres, et je me propose de le pousser encore et de le surveiller sur ce point. Ah ! si mon père était là! mais vous le remplacerez, et je suis certaine qu'il nous approuvera d'avoir vaillamment défendu le pré de Fabrice contre ses ennemis. A nous deux, nous en viendrons bien à bout, n'est-ce pas, Valentin? Ce sera un commencement.. .
Elle s'arrêta, sans s'expliquer davantage; mais avant d'être tout à fait près de Marthe, elle ajouta, en regardant autour d'elle, sous l'œil ravi qui suivait le sien : — Quelle douce retraite! ne dirait-on pas là-bas la cabane de Philémon et Baucis? Il faut bien tâcher de la sauver, maintenant qu'elle est aussi un peu à nous !
Malgré le traité d'alliance offensive et défensive qui venait de se signer dans les yeux de Marguerite et de Valentin en faveur de Fabrice, ce dernier n'était pas hors de péril, tant s'en fallait, ni sur son pré ni sur sa place de maître d'école : il était même écrit que cette journée ne finirait pas sans nouvel incident à cet égard.
Marthe , la nourrice et le jeune couple d'amis revenaient doucement le long de la haie vers la cabane, lorsque Marthe s'écria tout à coup :
— Oh! je suis sûre que Fabrice l'oublie! Et moi qui aurais dû le lui rappeler et qui l'oublie aussi !
7f, LE PRE AUX NOISETTES
— Quoi donc? demanda Marguerite.
— C'est demain la fête du village, et mon mari doit l'annoncer, selon la coutume, en sonnant la cloche de l'école à neuf heures du soir. Nous sommes dans les jours longs. C'est ce qui nous a trompés. Il est au moins huit heures et demie.
— Huit heures quarante minutes, répondit Valentin.
— 11 n'arrivera jamais à temps. Que ne dira pas le syndic !
Et Marthe se mit à courir. Ils la suivirent, et trouvèrent Fabrice d'autant plus absorbé dans son délassement favori, que, tout en s'y oubliant, il se sentait pourtant une vague et désagréable raison de ne pas penser à autre chose. Il était donc là renfermé en lui-même, le bras tendu, le regard fixe, ne faisant aucun mouvement. A le voir ainsi immobile sur le seuil de sa cabane d'écorce, on eût dit, sur celui d'un temple rustique, la statue de quelque dieu des eaux qui ne se lasse pas de regarder couler l'onde et de la suivre d'un œil vigilant.
— Partons! lui dit Marthe.
— Tout à l'heure, répondit-il à voix basse.
— Non, à l'instant.
— Chut! j'ai manqué une belle truite, mais je vais
Tavoir.
— Ce sera pour demain. La cloche ! Fabrice.
— Quelle cloche? Y a-t-il un incendie quelque part? Je n'entends rien.
— La cloche qu'il le faut sonner ce soir pour la fête de demain.
— Ah ! c'est vrai; mais le feu n'y est pas.
H est près de neuf heures; tu seras déjà en retard.
— Neuf heures! pas possible ! il fait encore si clair. Neuf heures ! Ces mots achevèrent pourtant de réveiller
Fabrice. D'une main il tira sa grosse montre au couvercle d'argent et, voyant qu'il n'était que trop vrai, de l'autre il se hâta de retirer sa ligne ; mais à ce moment la chance lui revint, au moins comme pêcheur, et il ramenala truite. Comme elle arrivait, et même de son plein gré, semblait-
il, il fallait bien la recevoir. Cela fit perdre encore un peu de temps. Puis Fabrice eut à jeter la planche pour Marthe et leurs hôtes. Cela ne prit en tout que deux ou trois minutes, mais enfin cela les prit.
— C'est fini! tu n'arriveras pas, disait Marthe, et le syndic...
— Le syndic! le syndic! murmurait Fabrice, pourquoi m'en veut-il? Nesuis-je pas libre de garder mon pré si cela me plaît ?
Malgré ces paroles, Fabrice, une fois le passage opéré, ne s'en mit pas moins à doubler le pas, laissant les autres revenir tranquillement.
Comme ils suivaient le sentier, ceux-ci entendirent une voix qui disait : — « Mais où peut donc courir ainsi notre régent? » — Et, dans le demi-jour, ils virent sortir d'une rangée de meules de foin Perrette la discoureuse, avec un râteau sur l'épaule comme une bonne ouvrière qui ne craint pas de s'attarder au travail. Les saluant et les regardant un à un, elle tira Marthe à part et lui répéta sa question à voix basse. — « Ah! c'est donc cela, fitelle ensuite tout haut, que j'ai vu tant de monde assemble devant l'auberge et regardant l'horloge ? Je crois bien que tout le village s'y trouve en un monceau; mais, pour moi, on ne m'y verra pas. Nous avons là-bas une « miette » de foin coupé depuis hier ; il est sec, et si demain il pleuvait, Dieu sait quand on pourrait le rentrer! J'y vais donc, pour bien faire, comme ont fait nos voisins. 11 faut soigner le peu qu'on a; les riches soignent bien le leur! ils ne laissent rien perdre. Mais courait-il, couraitil, notre régent! Je n'aurais jamais cru qu'il eût encore de si bonnes jambes ! A son âge ! ni sa femme ni moi ne pourrions en faire autant, n'est-il pas vrai, Marthe ? Mais les meilleures jambes ne peuvent rattraper l'aiguille de l'horloge, quand elles lui ont laissé trop d'avance. Comment a-t-il pu l'oublier? Ah! c'est la belle compagnie, la trop belle compagnie, n'est-ce pas, monsieur Valentin? Mais voilà que, moi aussi, je m'y laisse prendre !
Après ce nouvel échantillon de son éloquence effrontée
et joviale, au flux si aisé et si soutenu qu'il ne comportait pas la réplique, elle s'éloigna et disparut bientôt dans les prés où le dernier rayon du couchant commençait sensiblement a brunir, tel qu'un feu près de s'éteindre.
Il n'était que trop vrai. Dans cette recrudescence d observation sur Fabrice, le bruit de son absence intempestive avait couru de porte en porte et, vers neuf heures, tout le monde attendait sur la place du village ou aux alentours. Les hommes, riant sous cape de ce grand nigaud de Fabrice, profitaient de l'occasion pour se rapprocher de l'auberge voisine de l'école, et, déviant peu a peu vers la porte, disparaissaient subtilement dans l'intérieur. Le* femmes apportaient a l'événement une attention plus sérieuse. Rassemblées par groupes devant les maisons, elles avaient l'œil, non plus cette fois sur leurs maris, mais sur le semblant de clocher qui supportait l'horloge.
— Vous verrez! répétait la femme du syndic, les mains sous son tablier. Vous verrez!
— Quoi? demandait la mère Torne.
— Vous verrez, poursuivit la première, qu'il aura oublié la cloche, comme il oublie tout maintenant pour sa Marthe et son pré.
— La cloche ! fit la mère Torne, saisissant ce mot au passage : la cloche ! je ne l'entends pas.
--Ni vous ne l'entendrez ce soir. Ce sera beau! la fête
qui ne sera pas sonnée ! ^
Est-il, grand Dieu, possible! s'ecna la mère Torne en levant les yeux sous ses rides et tâchant de voir si la cloche ne s'ébranlait pas.
— S'il oublie la cloche, dit la Sabine, il fera de même pour l'école. Mais non, cousine, ajouta-t-elle avec une froideur fiévreuse, il a encore trois minutes ; il a le temps
d'arriver. . .
— Comment voulez-vous? Ils reviennent toujours chez
eux par derrière, comme s'ils avaient peur de se laisser voir et ils n'y sont pas encore, leur feu n'est pas allume.
— Deux minutes suffisent, répéta la Sabine, qui, même dans les petites choses, était lente à espérer.
— Je n'ai pas de si bons yeux que vous, cousine, et je ne puis plus voir l'aiguille dans l'obscurité. C'est bien la nuit, j'espère ! il fait assez noir pour cela ! Deux minutes... Je croirais plutôt que l'heure est passée. Nous n'aurons pas entendu l'horloge...
Mais en ce moment l'horloge frappa un coup, puis deux, puis trois.
Tout le monde se tut; les hommes attablés dans la salle à boire se mirent aux fenêtres.
L'horloge continuait ; la Judith avait déjà pu compter de la voix, comme la Sabine de la pensée, sept coups... Et cependant la petite chaîne en fer qui, de la cloche, descendait extérieurement le long du mur, y était toujours appendue, à hauteur d'homme, à son anneau. Personne pour la détacher. Huit, neuf. Décidément Fabrice...
Mais à peine la vibration du neuvième coup avait-elle fini de se perdre dans les airs, que voilà, ô surprise! la chaîne qui s'agite et la cloche qui prend sa volée. Elle ne sonne pas d'abord d'une façon bien nette et bien régulière, mais enfin elle sonne; la Judith, la Sabine, ni même la mère Torne, non plus que de loin Perrette, n'en peuvent croire d'abord leurs oreilles, mais il n'est plus possible de douter. Les notes puissantes ne sont ni bien justes ni bien mesurées ; elles se précipitent en doubles croches ou s'espacent en vastes points d'orgue comme si elles allaient expirer. Mais non : toujours recommence la sonnerie, lente ou saccadée. Sans doute Fabrice est arrivé haletant, ses mains un peu nerveuses n'ont pu marquer tout de suite le rhythme harmonieux et accoutumé. Conjecture bienveillante, mais erronée. Fabrice achève à peine de monter la côte à grands pas, et dans quelques minutes seulement il sera au village.
Qui donc a pris son poste? qui, si ce n'est le seul ami qu'il eût peut-être sur la place, le simple, l'idiot, mais le reconnaissant Jacques Balalarme?
Profitant de l'obscurité pour se tirer de la foule au coup de neuf heures, il avait détaché la chaîne, et des deux mains s'y tenait encore vaillamment cramponné. L'anneau
étant un peu élevé pour sa taille, il n'avait même pu 1 atteindre sans un saut ; mais, contre son attente, la cloche une fois mise en branle le lui fit répéter indéfiniment, l'enlevant de terre et l'y laissant, retomber. On voyait monter et descendre son corps naturellement dégingandé : ramassé et accroupi au pied du mur, quand c'était lui qui tirait; quand c'était la cloche, s'y étalant de ses quatre membres, comme une chouette clouée sur la porte d'une maison de paysan. Mais, sauf un redoublement de grimaces, il tenait bon, et aux larges accents de la cloche, au sourd grincement de la chaîne, se mêlait le bruit sec de ses sabots revenant frapper le pavé. A la fin, on eut dit que c'était sa manière de battre la mesure, et, le progrès s'y faisant peu à peu èentir par des intervalles plus égaux, Jacques semblait prendre plaisir maintenant a cette musique qu'il avait si péniblement décrochée. 1 avait d'ailleurs un vague soupçon que, s'il lâchait prise, il en arriverait mal à la cloche ou à lui-même. 11 demeurait klonc suspendu a la corde de fer de son instrument, et personne ne se pressant de le dépendre, il sonnait, sonnait toujours au milieu de l'universelle risée.
Qui sait quand il eût fini et de quelle manière, si, dans un de ces soubresauts, une main ne s'était posée à côté de la sienne, celle de Fabrice enfin arrivé? Les yeux ae celui-ci s'humectèrent en reconnaissant l'ami qui lui était venu en aide. 11 le remit doucement en pied, arrêta la cloche, et, le tenant toujours par la main, ils traversèrent la foule, cette fois un peu confuse et détournant la tête pour les laisser passer.
Ils allèrent au-devant de Marthe, et la rencontrèrent vers le bas de la côte, comme Marguerite et sa nourrice allaient remonter la longue avenue du château. Quand elle sut qui avait sonné si à propos, Marthe prit la figure de Jacques entre ses deux mains, le baisa au front comme une mère, et peu s'en fallut que Marguerite n'en fit autant; elle lui donna une bonne poignée de main. Puis, se tournant vers Valentin, elle lui dit adieu comme a leurs deux compagnon?, ni plus ni moins.
LE PBÉ Al'X NOISETTES 8]
Elle ajouta seulement : — N'oubliez pas de veiller aussi de votre côté, comme je veillerai du mien.
— Veiller à quoi? dit le jeune homme repris d'humeur sombre.
— Eh! fit-elle en riant, à la stricte observation de notre traité.
— Ah! répondit-il, vous n'y veillez que trop bien.
— Qui sait? Mais, pour vous punir, ce n'est pas à quoi je pensais; c'était, pour moi, à La Reverdie; pour vous, à Louis Mauverney. Jacques, qui a si bien veillé sur la cloche, nous donne l'exemple. Adieu; tout ira bien.
Et sur ce mot qui pouvait se rapporter à lui ou à Fabrice, peut-être à tous les deux, Marguerite prit seule avec sa nourrice le tournant de l'avenue et disparut sous les arbres séculaires.
Quant à notre ami Jacques, la subite embrassade de Marthe ne lui avait point causé de déplaisir, et il s'était laissé faire, sans grimaces cette fois ; mais il demeurait pourtant si ébouriffé, que, sentant sa tète de nouveau libre et rendue à son légitime propriétaire, il éprouva le besoin de rendre du même coup la liberté à ses jambes. Laissant Marthe et Fabrice regagner seuls le village, il prit à travers champs et s'en alla, comme d'habitude, rôder à la clarté des étoiles. Cependant, tout en se secouant et en grignotant quelques croûtes de pain sec qui, avec d'autres provisions, garnissaient ses poches, la tendre pression de ces deux mains lui revenait toujours à l'esprit, quoique son esprit ne fût guère moins vagabond que son corps et ne se tînt pas beaucoup mieux en place. Sans doute ces deux mains n'étaient pas bien grandes, à peine aussi grandes à elles deux que Lune des siennes, mais elles étaient bien plus blanches, et si douces! Il lui semblait toujours les sentir le long de ses joues. Il lui semblait encore que, tout petit, il en avait senti de pareilles à la même place. Tout cela ne laissait pas de mouiller sa figure et de détremper ses croûtes de pain sec, sans qu'il sût # pourquoi.
THIps étaient les impressions de notre idiot sur l'em-
brassade de Marthe. Ne sachant rien du monde, il était loin d'y voir une inconvenance, comme l'eût fait une Perrette quelconque, ou la nôtre si la chance avait permis qu'elle se trouvât là ; mais son malheur voulut qu'elle n'y fût pas.
Sûre, pensait-elle, que Fabrice ne pouvait arriver à temps, une autre idée la saisit, celle de chercher la cause de ce retard. Elle continua donc de s'avancer dans ce camp de meules de foin qui allait se rétrécissant entre le sentier et ia rivière. Par une sorte de divination de curiosité, elle se demanda si Fabrice, vu sa précipitation, n'aurait point négligé quelque chose dans la clôture du passage. Elle courut jusque devant la cabane. 0 joie ! la planche y était. Fabrice l'avait oubliée.
Y mettre un pied, prudent d'abord, puis sentant le pont solidej le franchir avec la légèreté d'une chèvre qui suit son caprice obstiné, ce fut pour Perrette l'affaire d'un instant. Enfin elle était sur l'autre bord, dans ce Pré aux Noisettes dont elle-même, à tort et à travers, avait tant parlé. Comme elle le connaissait un peu depuis son enfance et pour l'avoir maintes fois observé à travers les taillis de la rivière, son premier essor de curiosité se porta vers la cabane, où elle n'était jamais entrée. Mais... la hutte était bien et dûment fermée à clef. Perrette en tourna, comme elle put, les abords enchevêtrés d'arbres et de buissons, et alla visiter la haie pour se consoler. C'est alors qu'elle entendit la cloche.
— Oui, sonne ! pensa-t-elle ; si c'est aussi la retraite que tu sonnes, je ne t'écoute pas.
Elle poursuivit son nocturne examen ; mais comme toutes les curiosités de ce monde, celle de Perrette se sentit désappointée. Elle revint à la cabane, guetta par les fentes, ne vit rien et n'entendit rien. La complète solitude où elle se trouvait la frappa soudain d'une vague terreur : ce long pré noir, se perdant derrière elle dans les ténèbres, lui parut plein de tout ce que l'imagination villageoise y avait toujours fourré. Traversant brusquement les taillis pour regagner le bord de l'eau, sans s'inquiéter des lam-
beaux que sa robe laissait aux ronces, elle se crut sauvée à la vue du sentier qui courait comme une ligne blanchâtre sur l'autre bord. Elle n'avait qu'à enjamber la planche; mais, ô ciel ! elle ne la voyait pas! Elle la chercha encore des yeux, puis des pieds, en s'accroupissant sur le bloc, tâtonna à droite et à gauche... Rien... rien que l'eau profonde et coulant en silence, mais coulant toujours. L'onde avait-elle entraîné le pont fragile? non: elle n'atteignait pas le haut du bloc ; Perrette, voulant s'en assurer, sentit son bras plonger dans le courant et frissonna. Décidément la planche avait disparu !
Notre aventureuse demeurait là stupéfaite, lorsqu'elle entendit un bruit de feuilles sur l'autre rive ; elle poussa un cri, moins d'appel que de frayeur. Bientôt elle vit une forme humaine venir prendre le sentier, en face de la cabane. A son dandinement elle reconnut Balalarme. Il la regarda et recula avec un renflement d'épaules, comme un chat qui vient de faire une rencontre imprévue et dont il se méfie.
— Hé ! Jacques ! ami Jacques ! lui cria Perrette.
Se rapprochant alors, il témoigna son étonnement par des grimaces perdues dans l'obscurité et des rires comparables au chant d'un coq à la voix enrouée.
— La planche, ami Jacques, la planche! continuât-elle.
Il rentra sous les taillis et en revint avec la planche qu'il avait cachée par instinct.
— Oh ! que tu es brave ! dit Perrette pour l'amadouer, le sachant capricieux et rétif; oh! que tu es brave! Metsla vite.
Mais il tenait toujours la planche debout entre ses bras, et recommençait ses gloussements de rire mêlés de mots sans suite.
— Tante Marthon m'a embrassé, dit-il à la fin; je vais lui dire que vous êtes ici.
— Elle t'a embrassé ! pas possible !
— Oui, parce que j'avais bien sonné. Avez-vous entendu?
Si
— Eh bien, pose la planche pour que je passe, et je t'embrasserai aussi.
Malgré cette promesse, l'idiot ne bougea pas.
Et puis, reprit Perrette, je te donnerai tout ce que tu aimes le mieux, un beau rayon de miel tout chaud que mon mari a pris dans la ruche aujourd'hui même ; tante Marthon ne te donnera que des noisettes : seulement, vite la planche, je te prie.
— Je vais demander à tante Marthon, repeta-t-ii.
Et toujours gloussant et riant, il reporta la planche dans
le taillis.
Perrette, emportée par la colère et la peur, se mit a l'accabler de menaces, l'appelant demi-fou, dadendou, homme sauvage, et à ces injures en mêlant d'autres pour Marthe qui l'avait embrassé « afin d'avoir son bien, » et toutes les sottises de ce genre qu'elle put imaginer; mais il n'y fit pas plus attention que, dans ses courses, a une averse qui lui serait tombée sur le dos. Sans s'inquiéter du tapage de Perrette, il s'en alla le long des près, chantant à gorge déployée :
Il était une chèvre De grand jugement...
et le reste de la chanson telle qu'on la chante au pays de Lunay.
Dans le trouble à la fois délicieux et comprimé où l'avaient jeté ces heures passées avec Marguerite, Valentin avait besoin d'être seul pour essayer de l'eclaircir sans cesser de le savourer. Tout en s'occupant des Fabrice, elle avait eu évidemment un autre but encore, celui de rendre cette journée significative pour elle et pour lui d'y poser une limite, celle de leur passé, qu'elle avait
l'air de traiter de passé d'enfants, sans le rejeter absolument toutefois. Elle semblait même tenir à s'y appuyer pour avoir le droit de rester son amie, mais aussi pour lui bien faire entendre que, dans ce passé, quelles qu'en eussent été les apparences, il n'y avait eu que de l'amitié; que, pût-il y avoir autre chose, c'était à recommencer en tout cas, et que l'avenir seul en déciderait.
Cet avenir, quel pouvait-il être aux yeux de Marguerite? et, sans elle, que serait-il pour lui? La condition qu'elle lui avait imposée tenait-elle à de nouvelles réflexions... Sur quoi?... Sur l'obscurité qui couvrait sa naissance?...
Valentin avait été élevé par le docteur Balthazard, mais on n'était pas même sûr qu'il fût son parent ; et les habiles commères du village, y compris M. de la Reverdir-, avaient dû se résigner à la certitude presque absolue qu'il n'était point son fils. Établi depuis longtemps dans le pays, naturalisé même, le docteur n'en était pas originaire, el on croyait savoir qu'il avait été, dans sa jeunesse, chirurgien de régiment. Sa science, son dévouement, son habileté pratique, nombre de cures heureuses lui avaient fait une réputation, et de dix lieues a la ronde on venait le consulter. Ce qui ne gâte rien, il avait ajouté à sa réputation une assez jolie fortune, une belle vieille maison, des champs, des prés, des vignes, dont on disait Valentin héritier. Quoique fort avant dans les secrets des familles, il n'était que brusquerie et mystère sur la sienne et sur Valentin, qu'il ne nommait jamais autrement que Valentin tout court. Le jeune homme avait une douzaine d'années lorsqu'il vint passer ses vacances à Lunay, et, alors comme depuis, il n'appelait non plus le docteur que Balthazard, comme on appelle familièrement un ami. Sauf, du reste, cette amitié paternelle qui avait constamment veillé sur lui, Valentin ne se rappelait rien que d'insignifiant dans ses plus lointains souvenirs.
Seulement, quand il fut d'âge à comprendre que celui qu'il aimait et vénérait comme un père ne l'était'pas pourtant, ce dernier lui avait dit : « Aime la pensée et la mé-
moire de ta mère : elle fut bien malheureuse ; mais ne pense pas même à ton père, autant vaudrait n'en pas avoir eu... si la chose était possible, » ajouta philosophiquement le peu matrimonial docteur.
Ces paroles et d'autres du même genre avertissaient Valentin de ne pas se préoccuper du mystère de son passé : il en parlait autrefois dans ce sens .avec Marguerite, heureux du présent et voulant chercher hardiment l'avenir, son seul bien, disait-il.
— Je ne hais personne, ajoutait Valentin, puisque, sans doute, mon père est mort et que je ne dois point regretter de ne le connaître jamais. Je ne hais pas, j'aime au contraire. J'aime la pensée de ma mère, hélas! seulement sa pensée ! J'aime les oiseaux, les fleurs, les bois, les montagnes, le ciel et la terre : voilà mes frères, voilà ma famille, puisque je n'en ai pas d'autre ! Mais non ; n'ai-je pas Balthazard, qui est pour moi un père et un frère?
— Et la sœur? interrompait Marguerite. C'est joli! vous oubliez la sœur.
— Oh ! oui, la sœur ! . . . et plus qu'une sœur ! s'écriait parfois Valentin, dans le jeune essor d'un sentiment encore confus, mais qui lui échappait comme un cri qu'on ne peut retenir.
Marguerite alors ne répondait pas, mais elle le laissait dire. Aujourd'hui elle ne le lui permettait plus !
Peu à peu ses séjours à l'université et des voyages lui apprirent à connaître les autres et lui-même ; mais sa libre et droite nature n'en avait été ni viciée ni changée. C'était toujours ce jeune homme au front pur, aux cheveux d'un brun fauve et qui se redressaient naturellement comme ceux de Marguerite, aux yeux d'un bleu clair et fin comme celui du jour à son lever, et dont le regard, quand il s'animait, semblait en effet s'éveiller avec toutes les promesses du matin. Cœur ardent, mais n'ayant brûlé d'aucune .flamme ambitieuse ou coupable, il était extérieurement réservé, contenu, mais plein d'essor au dedans vers le monde et la vie tels qu'il se les figurait.
Croyant au bien et au beau, il y croyait aussi chez les autres, les abordait naïvement avec cette idée et, malgré déjà quelques mécomptes et quelques rebuffades, il avait peine à se persuader que tous n'y eussent pas précisément la même foi confiante et suprême.
La sienne, du moins, n'était pas ébranlée; mais fallaitil douter de Marguerite? N'était-elle qu'une de ces femmes charmantes, comme il en avait entrevu, qui ne veulent que séduire et plaire et sont à elles-mêmes leur propre charme avant tout? Non ! si elle repoussait maintenant son amour et lui faisait ainsi mieux sentir à quel point il l'aimait, ce n'était pas qu'elle eût changé ni qu'elle voulût se jouer de lui, mais l'absence l'avait peut-être éclairée, et, démêlant plus vite et mieux que lui ce qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre, elle avait sans doute, hélas 1 reconnu qu'elle ne pouvait, elle, l'aimer que d'amitié. Le lui faire entendre tout de suite, c'était encore de la franchise et de la générosité. N'était-elle pas restée la même envers les Fabrice, et pouvait-on voir un dévouement plus marqué que le sien, plus ingénu, plus franc? Seule contre tous et simple jeune fille ayant affaire aux habiles, elle n'hésitait pas à prendre la cause de l'opprimé et de ce qu'elle jugeait le bien. Ne lui devait-il pas et ne se devaitil pas à lui-même de s'y associer ?
Il y songeait dans sa chambre, en attendant le retour du docteur, lorsqu'il entendit une voix chanter à longues traînées, d'un accent nasillard.
Le long de la haie Que voit-on de blanc ?
disait cette voix lamentablement formidable. On ne pouvait s'y méprendre : c'était celle de Balalarme, et la chanson, quelque vieille rime sans doute, comme il s'en fait encore au pays de Lunay, voire dans les villages. Ce mot de «haie » attira cependant l'attention de Valentin, et il eut la curiosité d'entendre la suite de l'air. Il ouvrit la fenêtre et vit Jacques monter la ruelle de leur maison. Levant la tête
au bruit et reconnaissant Valentin, le daderidou lui fit un de ses plus beaux hochements de tête, avec détente générale de tous les muscles de la figure au point de laisser craindre qu'elle ne se partageât comme une pomme par le milieu. Après ces signes d'amitié et d'intelligence, il reprit sa chanson, comme si Valentin ne pouvait manquer de comprendre :
Le long de la haie, Que voit-on de blanc?
La helle s'effraie Et dit en tremblant :
« Droit à ma rencontre « Qui vient maintenant?
•a Qui, la-bas, se montre ?
« Est-ce un revenant? »
De sa blanche lèvre Part un cri bêlant. . .
C'était une chèvre, Le fantôme blanc.
Jacques alors s'éloigna, pensant en avoir assez dit; mais Valentin, frappé de l'air d'importance et de sens qu'il paraissait mettre à sa chanson, le suivit pour tacher d'en tirer quelque chose de plus. Il le rattrapa devant la maison des Fabrice, et, apercevant encore de la lumière, il entra avec lui.
L'ami Jacques, assez peu disert de son naturel, mais à qui le chant déliait la langue, comme aux bègues, savait donc mieux chanter ses aventures que les raconter. Il débuta par de nouveaux fragments décousus de ronde enfantine, de complainte burlesque, et il fallut toute l'adroite bonté de Marthe pour le ramener a la vile prose;
il ne renonça même pas tout de suite à l'emploi du style figuré et des images qui, de ses chansons, avaient fini par passer dans son esprit et s'y confondre avec la réalité.
— Elle est prise! disait-il.
— Qui, elle?
— La chèvre.
— Ma chèvre! s'écria Fabrice, excité par tout le tracas qu'il avait eu. On en veut à ma chèvre, à présent! Que leur a-t-elle fait, la pauvre bête? Elle est pourtant bien à nous, j'espère! Je l'ai entendue bêler tout a l'heure dans son étable : qui l'a prise?
— Non pas celle-là, mais une autre... a de grand jugement ! » fit Jacques en recommençant à chanter.
— Voyons! intervint encore Marthe, tu nous as assez fait deviner, dis-nous maintenant ce que tu sais. On a pris une chèvre...
— Oui, une qui parle... parle, et parle tant.
— Et tu es sûr que c'est bien elle ? fit Marthe, comme si elle comprenait.
— Oui, la Perrette, dit Jacques sans croire s'expliquer davantage.
— Perrette nous a pris notre chèvre ! s'écria Fabrice avec un mouvement d>e colère et n'écoutant qu'à moitié.
— La vôtre dormira tranquille, mais non pas l'autre, répondit Jacques, qui, mal a. l'aise d'en avoir tant dit, <e remit à chanter :
Elle allait au bois seulette,
En se promenant.
Qui fait peur a la fillette ?
Est-ce un revenant ?
— Et où l'as-tu vue ?
' — Dans le Pré aux Noisettes.
— Dans mon pré ! s'écria encore Fabrice.
— C'est là qu'elle est? reprit Marthe.
— Pour toute la nuit, fit Jacques.
— Je ne veux pas ! interrompit Fabrice : elle me mangerait les jeunes pousses de ma haie. Je vais y aller.
— Tu l'as reconnue? poursuivit Marthe.
— Je crois bien! elle avait des yeux comme des lanternes, et elle criait, elle m'appelait.
— La chèvre de Perrette ?
— Oh ! c'en est une qui a une bonne langue, allez!
— Pauvre bête ! elle s'était peut-être empêtrée dans les buissons en voulant passer la rivière.
— Oui, elle me disait des douceurs, mais j'ai bien vu que ce n'était pas, comme vous, pour de bon. C'était pour me faire remettre la planche.
— La planche! dit Fabrice, pour qui ce mot, lui rappelant son oubli, fut un trait de lumière.
— Mais je n'ai jamais voulu! continua Jacques, et je suis venu vous dire où je l'avais cachée.
— Ainsi c'est Perrette elle-même!... reprit Fabrice en se promenant par la chambre, tandis que Marthe et Valentin tiraient de Jacques une explication pleine et entière.
— C'est donc Perrette elle-même? répéta deux ou trois fois Fabrice, comme pour se calmer, si bien qu'il finit par dire le plus tranquillement du monde : — Vous m'excuserez , mon cher monsieur Valentin , si je vous quitte...
— Pauvre ami ! interrompit Marthe, retourner au pré à cette heure, et seul! V~eux-tu que j'aille avec toi? Mais ce serait désagréable pour Perrette.
— Non! laissez-moi plutôt aller avec lui, dit Valentin.
— Mais ce n'est point là que je vais, dit Fabrice du même air tranquille.
— Et où donc? demanda Marthe étonnée.
— Me coucher.
— Tout de suite ?
— Mes jambes l'ont bien gagné aujourd'hui, ce me semble. Notre ami Jacques et toi, qui n'êtes jamais fatigués, vous tiendrez compagnie à M. Valentin.
— Et Perrette?
— Oh! cela la regarde : pourquoi est-elle allée là-bas? Elle voulait tant voir notre pré : eh bien, elle y est !
qu'elle y reste ! conclut Fabrice, l'œil toujours serein, même riant, quoique déjà à demi fermé.
Et, saluant Valentin, donnant une poignée de main à Marthe, il entra dans sa chambre.
— Il a raison, dit Valentin.
Jacques, assis en travers des fagots dans le coin de l'àtre, chantonnait en branlant la tête :
La belle, moins fière, L'appelle à grand cri :
■ Oh ! Pierre, ami Pierre Mais il en a ri.
— Fabrice, écoute ! dit Marthe.
— Que veux-tu? répondit-il sans quitter la chambre ; je suis à moitié déshabillé.
— Je crois bien que je saurai remettre la planche : Jacques m'aidera.
— Toi, mettre la planche I pour tomber dans la rivière comme Jacques, et peut-être avec lui, dit Fabrice apparaissant en demi-costume sur le seuil de la porte entrebâillée.
— On ne peut pourtant laisser ainsi cette pauvre femme : rien que d'y penser m'empêcherait moi-même de dormir.
— Oh ! alors, c'est autre chose et cela change la question, dit Fabrice avec un sourire où perçait bien une pointe de malice, mais qui n'en rendait la bonté que plus vive. Si c'est vraiment pour toi et pour te faire passer une bonne nuit... , j'y vais, ajouta- t-il en remettant son habit et rentrant dans la cuisine. Mais c'est pour toi, entends-tu, uniquement pour toi.
— Oui, pour moi, mon bon Fabrice, dit Marthe en l'embrassant.
Valentin, le voyant s'approcher delà porte, se leva pour le suivre.
— Merci, ajouta Marthe. Vous sachant avec lui, je serai plus tranquille.
— Oh! elle ne me mangera pas! dit le mari. Pourtant,
si M. Valentin ne craint pas de m'accompagner, cela me fera plaisir.
Ils sortirent donc avec Jacques, qui, n'eùt-il pas été nécessaire à l'expédition, ne s'y serait pas moins rallié de lui-même, comme à une affaire de sa partie.
En traversant la rue, ils virent sortir de la maison des Regard un homme qu'ils crurent reconnaître à sa carrure d'épaules et à son pas tout ensemble appuyé et rapide. Ce devait être Mauverney, le prétendant de la fille du syndic.
Pour bien marquer qu'il ne se cachait pas de l'endroit d'où il venait, il dit à haute voix en passant près d'eux sans s'arrêter : — On va tard à la promenade aujourd'hui ! — Voulez-vous en être ? demanda Fabrice, qui n'entendait pas non plus faire rien de suspect. Étonné de cette prompte réplique de la part d'un homme qui passait pour avoir à moitié perdu l'usage de la parole dans son commerce as sidu avec les poissons, Mauverney se retourna brusquement. Valentin vint alors à lui et, pensant avoir peut-être trouvé l'occasion de l'intéresser aux protégés de Marguerite, il lui expliqua brièvement de quoi il s'agissait. — Oui, répéta Fabrice en s'approchant avec bonhomie. Voulez-vous être des nôtres ? — Pourquoi pas ? répondit Mauverney : j'aime à tout voir.
La petite colonne se remit en marche, Balalarme en tète, non^qu'ils eussent besoin de guide en rase campagne, la lueur des étoiles y suffisait; mais sous les taillis elle s'éteignait dans la plus profonde obscurité. Jacques, cependant, n'hésita point; il écarta le feuillage juste à l'endroit où était cachée la planche, puis il courut se poster en face de la hutte.
Perrette y était toujours à la même place, mais sans doute -endormie, car elle avait la tête courbée sur ses genoux et ne bougeait pas.
— Oui vive? cria Balalarme.
— Elle se redressa en sursaut, se frotta les yeux, et, doutant encore, resta un moment le regard vague et la bouche béante , ce qui donna le temps à Jacques d'ouvrir la sienne pour livrer passage, de son plus beau
« largo, » à ce vieux et grotesque couplet que nous osons à peine répéter après lui :
Réveillez-vous, belle endormie, Réveillez-vous, Car il est jou (r).
Mettez la tète a la fenêtre, Vous aurez la maison au cou.
La rime n'est pas riche, mais Jacques n'y tenait pas. Quand il eut fini, Perrette l'avait reconnu et s'était assez bien remise pour lui dire aussitôt :
— C'est toi, mon bon Jacques ! je savais bien que tu reviendrais; tu n'aurais jamais eu le cœur de me laisser ici toute seule ; ce n'était que pour rire et me faire peur ; mais je te pardonne, car j'aime aussi à rire de temps en temps. Quand nous serons rentrés, je te ferai une bonne soupe bien chaude, tu verras ! nous en avons besoin tous les deux, je commence aussi à avoir froid. Et puis, le bon miel ! comme je t'ai déjà dit. Mets donc vite la planche... où est-elle ?
— La voilà I dit Fabrice débouchant du fourré, et commençant à faire glisser la planche de l'un à l'autre bord.
Trop pressée de sortir pour regarder qui la lui tendait, Perrette y avança aussitôt le pied.
— Attendez ! cria Fabrice : tout n'est pas encore solide. Et puis, reprit-il, on ne passe pas sans donner son nom : le vôtre, je vous prie?
— Vous le savez de reste , fit-elle : pourquoi me le demander ?
— Elle a raison, dit Fabrice en se tournant vers Valentiu, qui arrivait.
— Ah! monsieur Valentin, s'écria Perrette, à qui sa présence parut de bon augure, et se sentant avec lui déjà plus à l'aise, monsieur Valentin, que vous êtes bon ! C'est vous qui venez me délivrer ?
— Non, c'est lui, dit Valentin en montrant Fabrice.
— Mais c'est vous qui l'avez amené.
— Non, c'est bien lui qui a voulu venir, je vous le certifie.
— Allons! interrompit Fabrice, ce n'est ni vous ni moi; soyons francs.
— Le fait est, répondit Valentin, que nous ne serions pas ici sans madame Marthe, qui nous y a envoyés.
— Oui, continua Fabrice en se retournant vers la prisonnière et achevant de lui assurer le passage, oui, c'est elle, c'est mon épouse, qui n'a pas voulu vous laisser attendre jusqu'à demain, comme j'en étais d'abord bien tenté, je l'avoue, pour vous donner mieux le temps de réfléchir à tous vos caquetages sur son compte et à cette curiosité qui a fini par vous prendre dans vos propres filets. Qu'est-ce qu'elle vous a donc fait, mon épouse, que vous vous permettiez de lui lancer ainsi de droite et de gauche, et même en face, des coups de bec? Ce qu'elle vous a fait? elle vous a rendu le bien pour le mal. Tâchez de suivre son exemple. Elle est bonne pour vous, tâchez désormais de l'être un peu pour elle. Retenez votre langue, si vous pouvez I et ne dites plus tant de mal des poissons, qui ont la bonne habitude de retenir la leur. Mais j'oublie que, selon vous, je suis devenu comme l'un d'eux. Ainsi, assez causé !
Après cette harangue, qu'il avait cru pouvoir s'accorder en considération de son épouse, Fabrice, revenant à sa nature pacifique, eut un scrupule : il craignit d'avoir été trop dur ; en sorte qu'au moment où il venait de dire : Je finis, il lui arriva, comme à beaucoup d'orateurs, de recommencer.
— Voyons, fit-il d'un ton déjà tout à fait radouci, puisque c'est vous Perrette, car c'est bien vous, n'est-ce pas? laissez-moi vous demander une chose : pourquoi cette rage d'aller dans mon pré, quand je ne vais pas dans le vôtre?
— Pourquoi le tenez-vous toujours fermé? répliquat-elle, sa vivacité de débit lui revenant à mesure qu'elle se rassurait.
— C'est mon idée; mais je comprends que vous ayez aussi la vôtre; chacun a la sienne, c'est bien permis. Seulement, ce qui ne l'est pas, c'est de la suivre aux dé-
pens de celle d'autrui. Enfin, je vous pardonne, et je vous demanderais bien aussi de me pardonner ; mais, franchement, si vous venez dépasser là un mauvais quart d'heure, est-ce ma faute? pourquoi traverser la planche?
— Pourquoi l'aviez-vous oubliée?
— Sur cela, c'est vrai, vous avez encore raison; j'ai eu tort. On a toujours quelque petit tort, conclut le bon Fabrice. Maintenant, passez!
Elle ne se le fit pas redire et accepta même des deux mains celles que Fabrice et Valentin lui tendaient. Mais, à peine sur le bord :
— A-t-on jamais vu! s'écria- t-elle, lâchant enfin la bonde au flot de paroles et de colère qu'elle avait dû retenir par prudence. Des hommes traiter ainsi une pauvre femme! A-t-on jamais vu! On a bien raison de dire que le meilleur ne vaut rien. Méchants ! vilains ! traîtres ! voleurs! brigands! assassins ! ajouta-t-elle coup sur coup dans une sorte de paroxysme. Au secours! au secours! je porterai plainte.
— Au secours! main foite !...
interrompit Jacques si brusquement et si juste, qu'il eut le temps d'achever le couplet :
Au secours! main forte !
Un grand homme noir Qui frappe à ma porte !
11 fait peur à voir.
Pour toute réponse, elle lui lança un soufflet, qui bouleversa complètement les idées de Jacques sur la douceur des mains féminines, se retourna vers ses deux compagnons, leur tira la langue, et s'élança dans le sentier en criant :
— Je porterai plainte ! je porterai plainte!
— Eh bien, tout de suite ! dit Mauverney, resté dans l'ombre à quelques pas.
Son premier mouvement fut de s'enfuir ; mais il la saisit par le bras et lui donna le temps de le reconnaître.
— Vous ici? dit-elle.
— Pourquoi pas? et j'arrive fort à propos, semble-t-il, puisque vous voulez porter plainte.
— Je ne vous savais pas si grand ami de ce vieux renard de régent, car c'est un renard, et plus fin qu'on ne croit, je vous en avertis.
— Bon! le voilà un renard à présent! Est-ce parce qu'il prend aussi des poules?
— Ni surtout, continua-t-elle en pesant sur les mots, un si grand ami de M. Valentin.
— Faut-il faire mon rapport? poursuivit froidement Mauverney.
— Votre rapport?
— Oui, comme secrétaire de la commune, sur ceux qui s'introduisent de nuit dans les propriétés.
— C'est bon! c'est bon ! Mais, au lieu de veiller sur le bien d'autrui, vous feriez bien mieux de veiller sur le vôtre.
— Sur le mien?
— Oui, oui, sur Céline Regard : ne faites pas l'innocent. Vous la croyez déjà à vous : ne vous y fiez pas! je sais ce que je sais ! Mais puisque vous et M. Valentin êtes si bons amis, je n'ai plus rien à dire : voilà ce que vous pouvez mettre dans votre rapport.
Et, charmée de ce trait, oubliant déjà un peu sa mésaventure, elle partit avec un éclat de rire assez aigre, qui témoignait pourtant du retour de sa belle humeur.
— C'est égaL dit Fabrice qui, pendant ce colloque, avait exécuté ses manœuvres de clôture à la grande admiration de Jacques, ébahi de voir comment on pouvait sauter la rivière sans y tomber, — c'est égal! elle a beau être furieuse, elle est bien contente. Et moi aussi! ajoutat-il, comme ils reprenaient le chemin du village.
— Content de quoi? demanda Mauverney : est-ce, de toutes les belles choses qu'elle nous a dites, et de ce qu'elle vous a appelé « vieux renard » pour vous remercier?
— Oh! quant à ce qu'elle a dit et pourra dire encore,
vous serez là pour me rendre témoignage, et quant à ses remercîments, je m'en passe. Va, d'ailleurs, pour le renard ! fit-il avec son sourire non pas sans malice, mais sans malignité. Me croyant fin et rusé, elle m'en respectera davantage.
— Content d'un service rendu, reprit Valentin, et de pouvoir enfin vous aller tranquillement coucher.
— Oui, surtout sans avoir une mauvaise action sur la conscience. Ali! voyez- vous! une bonne femme est notre meilleur conseiller. Vous en aurez une bonne à votre tour, j'espère, et vous aussi, Mauverney ; laissez-moi vous le souhaiter.
Ce n'était là, évidemment, qu'un simple vœu échappé à la bonhomie et à la cordialité de Fabrice. Toutefois, ceux en faveur desquels il l'avait formulé n'y répondirent rien. La conversation, bientôt vague et interrompue, ne fut pas même historiée des chansons de Balalarme, qui venait derrière, emboîtant le pas, comme au retour de la chasse le chien après son maître. Valentin et Fabrice échangeaient encore de loin en loin quelques paroles; mais, durant toute la route, Mauverney ne parla pas;
Quand Fabrice et Jacques, à une certaine croisée du chemin, prirent les devants, l'un pour aller au plus tôt rassurer Marthe, l'autre pour manger la soupe qu'il avait bien gagnée, Mauverney, continuant encore un moment avec Valentin, lui dit tout à coup :
— Aimez-vous Céline Regard ?
Les deux jeunes gens s'arrêtèrent, Valentin si étonné, qu'il lui fallut un instant pour comprendre, Mauverney l'interrogeant des yeux autant que de la voix, et s.es épais sourcils noirs encore plus rapprochés sur son front couvert, mais plein.
— Certes, voila une question, dit Valentin, à laquelle je ne m'attendais pas.
— Je n'ai guère l'habitude de questionner, reprit Mauverney, bien que j'aime à me rendre compte de tout par moi-même ; il suffit pour cela de voir clair et de laisser jaser les autres sans avoir besoin de s'en mêler. Je ne fais pas grand cas de tout ce qui peut sortir de la bouche de cette folle de Perrette ; mais il peut arriver aux fous, comme aux enfants, de dire la vérité. Or, elle m'a lancé un mot qui, dans son intention, n'était pas une parole en l'air. Elle est toujours fourrée chez le syndic, où je ne suis pas reçu de tout le monde comme je voudrais. Cela m'a donné à penser, et pour savoir à quoi m'en tenir, je vous ai crié : Qui vive? ami ou ennemi? cela dépendra de ce que vous me répondrez, je ne vous le cache pas.
— J'aimerais mieux « ami, » dit Valentin, et je le croyais plutôt.
— Moi aussi, reprit Mauverney; mais j'ai mon chemin à suivre : y ètes-vous ou n'y êtes-vous pas? — Et l'œil toujours fixe et tendu, pointé sur Valentin, il répéta sa question : — Aimez- vous Céline Regard?
— Vous l'aimez donc, vous? fit Valentin avec un sourire.
— Oui.
— D'amour?
^— D'amour et d'intérêt. Vous voyez, je vous dis tout. Dites-moi donc tout de votre côté : quoi que ce soit, vous me rendrez service.
— Que voulez-vous que je vous dise? Et encore un coup, pourquoi me mêler à des choses auxquelles je ne pensais pas même?
— D'autres y pensent pour vous peut-être.
— Qui?
— La mère de Céline, Perrette, les femmes, qui sou toujours à comploter entre elles, mademoiselle Marguerite : qui sait? elle a beaucoup d'amitié pour Céline, et ne me trouve pas sans doute un mari digne d'elle. Enfin tout cela m'inquiète.
— Moi, inquiéter quelqu'un! fit Valentin d'un ton amer. En vérité, cette idée me ferait rire si j'en avais envie.
— Vous ne me répondez pas. Croyez -moi pourtant, j'en vaux la peine. Je ne suis plus un enfant, et je vous traite aussi en homme dans ma manière d'agir, qui n'est pas celle de tout le monde, mais qui est la mienne. Quelle que soit votre réponse, nous n'en resterons pas moins libres l'un et l'autre de faire ensuite comme nous l'entendrons. Seulement, nous saurons mieux comment nous conduire. Ainsi, tout franchement, l'aimez-vous? Je ne vous demande qu'un oui ou un non.
— Alors, non, puisque vous le voulez absolument et bien que ce soit ridicule à moi de le dire; non, je ne l'aime pas, et même je ne pourrais pas l'aimer.
— Une fille si sage et si belle ! dit toujours brusquement Mauverney, dont cependant le front se dérida.
— Oui, d'une beauté angélique, surtout quand sa figure sourit et s'éclaire ; je la vénère et l'admire, je la voudrais pour ma sœur ; mais, ajouta-t-il en riant, pour détourner toute autre idée, c'e-st peut-être pour cela que je ne l'aime pas comme vous l'entendez.
— Eh bien , moi , s'écria Mauverney en désignant du doigt une des sommités que la lune encore invisible commençait à éclairer par derrière, vous voyez cette pointe de montagne là-bas : si, pour avoir Céline, il me fallait y porter un boisseau de blé grain à grain, je l'y porterais.
— Non pas moi, dit Valentin, affectant toujours un air dégagé, mais resté tout pensif à ce trait de passion et d'imagination rustique, et se demandant si, avec Marguerite, l'amour ne pouvait pas être aussi un fruit de patience qui se récoltait grain à grain. Mais pour ne pas se trahir et rester dans le ton : — D'autant plus, ajouta-t-il, que Céline ne se tiendrait pas sur la route pour m'encourager. .
— Qu'elle eût ou non une préférence pour vous, continua Mauverney, vous ne vous sentiriez donc pas furieux, capable de tout, à l'idée qu'un autre l'épouserait.
— Nullement, si c'était pour son bonheur.
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— Vous ne tremblez pas auprès d'elle, même quand elle vous reçoit bien?
— Pas plus qu'à cette heure.
— Et moi, s'écria de nouveau Mauverney en redressant ses larges épaules, moi, fort et robuste, et qui ne crains rien ni personne, moi, le croiriez-vous, si elle me tend la main, je ne la prends qu'en tremblant, qu'en tremblant comme une feuille, lorsque je voudrais et pourrais la serrer dans la mienne à ce que nul ne put l'en ôter et qu'elle y restât pour toujours.
— Mais, reprit Valentin, étonné de cette forte et double nature qui se révélait à lui, vous venez de me dire que vous l'aimiez aussi par intérêt.
— Pourquoi pas ? fit Mauverney, déjà redevenu calme : j'ai mes projets; elle y est nécessaire, par son caractère surtout. Je ne suis guère qu'un paysan, mais je me sens un homme; oui, il y a quelque chose dans cette tète, toute rude qu'elle paraisse, et il faudra que ce quelque chose en sorte, au moins pour notre petit pays de Lunay. Céline peut m'y aider, m'y aider beaucoup et de plus d'une manière. Deux choses sont bien nécessaires pour s'occuper des affaires publiques : une position indépendante et un ménage sans trouble et sans bruit. Céline me donnera ces deux choses. Elle me rendra plus maître de moimême et, en m'apportant un jour quelque bien, mieux maître chez moi. On ne peut rien de bon sans cela. D'ailleurs, sans elle, je ne penserais qu'à elle et ne ferais i ïen qui vaille. Vous voyez donc bien qu'il faut qu'elle soit à moi.
— Et sans doute vous avez lieu d'y compter? demanda Valentin.
— Je ne compte que sur elle dans la famille.
— Sur elle! Ainsi, elle vous aime?
— Je le pense, quoiqu'elle ne me l'ait jamais dit.
— Mais alors, pourquoi cette idée d'un rival? Vous ne pouvez en avoir qu'un imaginaire, même en dehors de moi .
— On se figure toutes sortes de choses quand on aime : otps-vous encore à le savoir?
Valentin ne répondit pas.
— D'ailleurs, continua Mauverney, Céline est une fille obéissante. Il y a des raisons qui pourraient décider le père en ma faveur ; mais, comme homme, je ne lui vais pas ; nous ne sommes pas du même bois. La mère me redoute pour sa fille ; elle est toujours à la croire malade, et se figure qu'elle se porterait bien mieux dame que paysanne. Elle voudra néanmoins ce que sa fille voudra; Céline entraînera de même sa marraine Sabine, qui est aussi ma parente, et dont l'avis sera d'un grand poids; mais nul ne pourra rien sur le père, s'il ne veut pas. Ce n'est que lentement qu'il dit oui, et quand il a dit non, c'est encore mieux dit pour jamais. Comme cependant ils veulent la marier, et que même la plus raisonnable a peur de rester vieille fille, si quelqu'un qui leur plairait et qui ne lui déplairait pas se mettait sur les rangs...
— Vous êtes sûr à présent que ce ne sera pas moi , dit Valentin avec un sourire.
— Oui , comme, à la manière dont je vous parle, vous devez bien voir que je vous crois et que je sais à qui je me confie. Mais je serais encore plus rassuré si....
— Bon ! qu'y a-t-il encore ? interrompit Valentin.
— Si vous étiez comme moi, fit Mauverney.
— Comme vous ! que voulez-vous dire?
— Amoureux, quoi ! puisque cela s'appelle ainsi. Je ne vous demande pas votre secret, quoique je ne vous aie rien caché du mien ; mais si vous en aimiez une autre que Céline...
— Eh bien, mettons que cela soit, dit Valentin pour payer d'audace : ètes-vous décidément tranquille?
— Oui, quoique vous m'ayez dit cela comme rien, et comme moi certainement je ne le dirais pas.
— C'est qu'il y a cette différence entre nous, que l'on vous aime et que moi l'on ne m'aime pas, ajouta froidement Valentin.
— Vous en êtes sûr ?
— Trop sûr.
— Alors, je vous plains.
— Oh ! je n'avais pas comme vous des projets arrêtés de mariage : j'aurais voulu aimer pour aimer, voilà tout, sans penser à rien. Maintenant c'est fini, c'était une folie, n'en parlons plus. Je suis sans famille. Le grand mal si je restais vieux garçon comme Balthazard! 11 dit que c'est ce qu'on peut faire de mieux ou de moins mal dans la vie.
— Oui, il a de singulières idées... et de bonnes aussi, ajouta Mcfuverney : nous en reparlerons. Mais encore un mot pour achever d'être franc. Avant ce soir, où je me suis laissé toucher, je ne* sais pourquoi, par cette mauvaise langue de Perrette, l'idée ne m'était pas même venue que vous pourriez penser à Céline. Comme tout le monde, je croyais que c'était à mademoiselle Marguerite.
— Mademoiselle de Romans et moi sommes amis d'enfance, et depuis si longtemps, que nous nous regardons presque comme frère et sœur : il n'y a rien et il ne peut rien y avoir de plus entre nous, de ma part comme de la sienne, interrompit Valentin, d'un ton qu'il s'efforça de rendre aussi tranquille et aussi net que possible. Mais, continua-t-il, pour détourner l'entretien de ce sujet, mademoiselle de Romans est en effet l'amie de Céline ; il ne doit donc pas vous être indifférent de vous rapprocher d'elle. Eh bien, puisque vous m'y faites penser, vous en avez l'occasion dans ce moment.
— En quoi? demanda Mauverney. •
— En l'aidant à défendre les Fabrice contre leurs ennemis.
— Leurs ennemis! c'est beaucoup dire: n'en a pas qui veut. En ont-ils? Ils paraissent si contents à aux deux dans leur petit ménage, que, ma foi, surtout quand je pense à Céline, ils me font presque envie.
— C'est peut-être pour cela qu'on leur en veut. Ils font envie.
— Je ne me contenterais pourtant pas ainsi, moi! reprit Mauverney. Mais chacun son goût ; je suis pour que chacun se contente, honnêtement bien entendu ! C'est vrai qu'ils sont un peu par la langue du monde ; mais qu'est-ce que cela peut leur faire, après tout, puisqu'ils
sont heureux à leur guise? Le monde ne se lassera jamais de gloser, c'est certain ; mais il se lassera de gloser sur eux.
— On fait maintenant plus que de jaser : on en veut au pré et à la place de Fabrice, articula Valentin en regardant son interlocuteur.
Celui-ci parut réfléchir.
— Mademoiselle de Romans, continua Valentin, est une personne de cœur et qui aime courageusement ses amis. Je voudrais être aussi bien en position que vous de lui rendre service. C'est, d'ailleurs, servir le bon droit et une noble cause, quoique petite.
— Écoutez, reprit Mauverney, je sais tout, ou à peu près, sur vos protégés, car je vois bien qu'ils sont aussi les vôtres, et non pas seulement ceux de mademoiselle de Romans, comme vous dites maintenant, de mademoiselle Marguerite, comme vous disiez autrefois et comme nous disons encore. Le syndic en veut au Pré aux Noisettes, mais pour l'acheter, et je crois que son propriétaire actuel ferait bien de l'échanger avec lui contre de bel et bon argent. Il est maître de le garder, c'est sûr, et je suis pour le respect de la propriété, moi; mais, s'il s'entête, il risque de mettre contre lui le syndic dans la question de sa place de régent. Ici, je ne serais plus autant avec lui, car je suis d'avis qu'il faut du bois neuf là comme ailleurs. Mais ceci dépend de ce qui arrivera ; arrivera-t-il quelque chose ? Oh ! alors, ni vous, ni moi, ni personne ne pourrons empêcher que Fabrice et bien d'autres ne soient noyés dans le torrent. Le syndic lui-même, fût- il mon beau-père, y passera. Aussi j'aimerais mieux qu'il le devint plus tôt que plus tard, sans attendre surtout ce qu'il ne me pardonnerait pas. Quant à Fabrice, il aurait toujours au moins son argent, ce qui n'est pas a dédaigner en temps de révolution.
Mauverney s'arrêta pensjf ; puis il reprit d'une voix plus basse :
— Le syndic, qui a aussi sa tête, m'a parlé d'un droit de passage sur ce pré, à ce qui résulterait d'anciens actes; pas plus que lui, je n'ai jamais entendu parler de ce droit,
et je serais pour croire à quelque manigance là-dessous; mais on peut toujours faire des chicanes. En résumé, avec ou sans passage, le régent est toujours sûr de garder son pré, mais non sa place en cas d'un mouvement, et j'y pousse; le pays s'endort, il a besoin de se remettre en marche. Il n'y a pas autre chose sur Fabrice en ce mot ment ; car pour les caquetages, ils ne signifient rien tant qu'ils ne servent pas à monter l'opinion. Nous n'en sommes pas là, mais nous pouvons y arriver plus vite qu'on ne croit. Je vous dis tout, vous voyez, et ce n'est pas pour le plaisir de tout dire : j'ai ma raison. La voici franchement. Dans ce qui se prépare, je ne serais pas fâché de vous avoir, vous et le docteur et même mademoiselle Marguerite avec moi. Répondez avec une égale franchise, le voulez- vous?
— Moi, dit Valentin, je suis d'avance pour tout ce qui est juste et bien.
— Alors vous êtes des nôtres : je vous en dirai plus long une autre fois. Au revoir!