XI
Enfin, tout étant réglé, le mariage de Juliane se fit le plus secrètement possible et sans aucune espèce de cérémonie. Il eut lieu, non pas à Lunay, mais dans un village éloigné, dont le pasteur était un ami de Claude Brun. Celui-ci, le docteur et M. de Romans servirent seuls de témoins.
Juliane et le docteur, La Reverdie et M. de Romans se rendirent donc séparément à l'endroit désigné, chacun de leur côté et sans prendre le même chemin. Juliane cependant, pour faire honneur à son fils, s'était parée. Sa robe, très-simple, n'était que de soie noire, à garniture et à boutons de jais, mais à manches ouvertes et laissant voir ses bras aussi beaux que jamais, longs et se prolongeant, pour ainsi dire, par l'ensemble et la pureté de leurs lignes. Pour toutes fleurs, elle portait à son corsage un bouquet de violettes d'hiver que lui avait données Valentin, et sur lequel s'abaissait son regard, quand il n'était pas fixe et tendu dans l'espace.
• En sortant de la voiture pour entrer dans l'église, elle avait encore sa mante brune et son petit bâton de voyage.
Elle ne quitta sa mante qu'au moment où elle dut .aller se placer debout à côté de la Reverdie, et conserva même alors le second de ses deux attributs de pèlerine montagnarde. Fut-ce pure distraction? Des paysans qui se trouvaient là en jugèrent autrement. La tradition locale avait gardé le souvenir d'une personne de bonne famille qui, ayant été compromise par les légèretés et les manèges d'un homme qu'elle n'aimait pas, souscrivit au mariage arrangé entre eux par leurs amis communs, mais à la condition qu'il se ferait ainsi : ils entrèrent à l'église, lui par une porte, elle par l'autre ; elle, de plus, y arriva une canne à la main, dont on ajoute même que, sans doute pour la forme seulement, elle donna un ou deux coups à son mari après la cérémonie; ensuite, et toujours suivis de leurs cortèges respectifs, ils sortirent chacun du côté par où ils étaient venus, et dès lors oncques ne se revirent.
Juliane avait peut-être entendu raconter ce trait de caractère et de vieilles mœurs à son ami Claude Brun, qui le cite quelque part dans sa grande Histoire du pays de Lunay, presque aussi grande que le pays. Quoi qu'il en soit, et qu'elle sût ou non cette anecdote du temps passé, elle en imita, de fait, l'héroïne et se maria la canne à la main, si elle ne s'en servit pas comme elle après la cérémonie. Elle salua, au contraire, La Reverdie d'un très-grand air, mais parfaitement convenable, et si exempt de toute colère et de toute raillerie, qu'il ne put lui-même, que lui rendre respectueusement son salut.
Les assistants se bornèrent à penser que c'était une maitresse femme, et qui, dans le ménage, entendait tenir tète à son mari. Le soir, cependant, quand M. de Romans et La Reverdie furent rentrés au château, comme Juliane et le docteur dans la maison de celui-ci, M. de Romans présenta à son cousin un papier en bonne forme, dont le docteur l'avait chargé.
— Qu'est-ce que cela ? demanda La Reverdie?
— Votre engagement réciproque, à Juliane et à vous,
584 LE FltE AUX NOISETTES
de vivre séparés de corps et de biens, et de divorcer en temps voulu.
— Mais non ! mais non ! s'écria La Reverdie : elle a des bras superbes!
— La minute* de cet acte est chez le notaire, déjà revêtue de votre signature.
— Eh! que diantre! il n'y a rien qui presse. Nous pouvons nous rapatrier.
— Elle, je ne crois pas.
— Vous ne connaissez pas les femmes comme moi. Vous verrez! j'y ferai mon possible, vous verrez!
En effet, pendant le peu d'instants qu'ils s'étaient revus, il avait montré dans son maintien, dans ses manières et jusque dans sa mise sévère et moins recherchée, un. sentiment plus vrai de la situation qu'on n'aurait pu s'y attendre, et un mélange de réserve et d'empressement dignes d'un meilleur sort.
— Je connais les femmes, répétait-il : aujourd'hui rien, demain tout.
— Mais il me semble que celle-ci, aujourd'hui même...
— Oui, avec sa canne : elle a toujours eu des idées un peu singulières; mais une canne ne me fait pas peur, quand c'est un bras si beau qui la tient. J'ai toujours adoré les beaux bras.
— Voyons ! La Reverdie, il est temps de commencer à être raisonnable; j'ai bien dû l'être, moi. Vous perdez votre femme le 'jour même de votre mariage, mais vous êtes heureux, vous me l'avez dit, d'avoir trouvé un fils ; vous vous consacrerez à lui, comme je me suis consacré à ma fille, et, si vous savez réellement vous y prendre, J uliane deviendra pour vous ce que Marthe est pour moi : une amie qu'on adore secrètement d'amitié. C'est le vrai rayon d'automne qui convient à notre âge : ne vaut-il pas mieux que ces faux éclairs d'une jeunesse à jamais passée? Juliane ne changera pas de décision, je crois qu'il faut vous y résoudre ; mais elle ne demandera pas non plus de faire prononcer le divorce si vous ne la forcez pas à le demander; et puis, qui sait? Quand elle redescendra de
LE ri:i; AUX NOISETTES 385
temps en temps de ses montagnes pour venir nous voir, car elle me l'a promis, peut-être vous laissera-t-elle au moins soutenir ces beaux bras que vous adorez. Mais, plutôt, laissez-moi vous dire tout, La Reverdie : pour vous, comme pour moi, le temps des beaux bras est passé. On se moquerait de nous. Il faut y renoncer.
— Jamais! s'écria La Reverdie en frappant du pied comme un vieil enfant qu'il était.
Tel fut le mariage de Juliane. Lorsque l'incident caractéristique qui l'avait signalé revint, de village en village, à celui de Lunay : — Ah! dit Perrette, c'est comme cela que j'aurais dû me marier.
— Hélas! oui ; c'est vous qui tiendriez le bâton, au lieu que..., fit la mère Tome, à qui sa pesanteur d'oreille appesantissait aussi la langue et ne laissait jamais bien achever sa pensée.
Restait le mariage de Valentin et de Marguerite, et les noces d'argent de Fabrice et de Marthe. Selon le désir des deux couples, celles du jeune et celles du vieux se feraient en même temps, sans disputer trop rigoureusement sur les dates pour ce dernier. Il avait donc fallu renvoyer a l'année suivante, la fin de celle-ci et une partie de l'hiver ayant encore été employées à tout terminer ; mais au printemps la double fêle fut célébrée sous la direction de La Reverdie et aux frais de M. de Romans.
Elle eut pour théâtre le Pré aux Noisettes, qui n'avait jamais vu une telle assemblée. Fabrice en secouait bien un peu la tête. Au lieu de la planche, on avait jeté un pont volant, beaucoup plus commode, il est vrai, mais qu'il n'en comptait pas moins faire disparaître dèsle soir même. Et puis il arrivait tant de monde pour voir ce pré enfin ouvert, et ces belles rangées de tables, ouvertes aussi à tout venant le long de la rivière, que Fabrice, ayant pris sa ligne par distraction, ne put jamais se ménager un endroit un peu tranquille et désert comme il en faut cependant, disait-il, pour pêcher ; mais c'était là un malnécessaire, pensat-il encore ; nécessaire, sinon à son bonheur , du moins à
3S6 LE riîÉ AUX NOISETTES
celui de ses deux jeunes amis. Marthe elle-même en était tout épanouie à côté de Marguerite émue et radieuse : les deux épouses, comme les appelait Fabrice en appliquant son mot favori à l'une.et à l'autre, tant elles lui paraissaient également dignes de présider la fête à elles deux.
Céline, hélas ! Céline y manquait. Comme en bien des choses où avait été son cœur, elle n'était à la fête que par le cœur ; mais elle y était, elle la voyait, elle en jouissait; elle y avait envoyé Mauverney pour lui en rapporter des détails, de petits détails de femme, comme toutes les femmes les aiment : pour lui dire surtout si Marguerite n'était pas bien belle avec sa robe blanche et des fleurs blanches dans ses cheveux, Marthe avec sa robe neuve qui lui allait si bien, la rose d'argent que Marguerite lui avait aussi donnée pour cadeau de noce, et à son cou le même ruban de velours noir que- Fabrice lui avait acheté pour leur mariage avec un petit cœur d'or au milieu. Céline allait mieux pourtant, et commençait à se lever ; mais c'était un miracle qu'elle eût passé l'hiver, disait toujours le docteur. Les beaux jours tout à fait établis, elle espérait pouvoir sortir, et revoir au moins les blés mûrs : elle le promettait à son mari.
Juliane, qui était allée visiter son vallon, encore à moitié enseveli sous la neige, en était revenue pour assister au mariage, et avait amené les Tabor avec elle. L'aïeul, avec sa grande barbe blanche, faisait l'admiration de tous quand il passait tenant par la main son garçonnet habillé de neuf, la petite veste de vacher sans manches, celles de la chemise retroussées sur l'épaule afin de pouvoir plonger dans la chaudière le bras nu, et sur la tète la petite calotte de cuir. Ils examinèrent tout, avec le fin regard montagnard prolongé en angle aigu vers le coin de l'œil. Le Pré aux Noisettes leur plut par sa position, mais ils jugèrent tout de suite qu'il n'était pas.de bon rapport. Le lendemain déjà, ils repartirent pour leurs montagnes, sans que Juliane elle-même pût les retenir. L'aïeul s'était cependant pris d'une belle passion pour Marguerite. — « Vous viendrez nous voir, » lui dit-il ; et, frappant sur
l'épaule de Valentin : « Je pense bien que vous nous amènerez celui-ci? » ajouta-t-il avec un sourire qui descendit sur sa barbe comme sur une pente de neige un rayon de soleil.
Claude Brun, Maligny, le docteur se promenaient le long de la haie toute remplie d'oiseaux, chantant et voltigeant dans les branches, et de fleurs qui semblaient y grimper avec eux. Matigny soutenait au docteur qu'un jour il n'y aurait plus de haie en rien ni nulle part. — Eh 1 je vous dis qu'il y en aura toujours, eth! Claude Brun écoutait les oiseaux qui, tout en chantant, se querellaient et se disputaient, eux aussi, la meilleure place au soleil ou sous une feuille.
La Reverdie, en sa qualité de suprême ordonnateur du festin, ne se considérait plus seulement comme le maire du château, mais comme celui du Pré aux Noisettes. Il en était enchanté, du souterrain surtout, dont il avait fait la cuisine, et aussi le cellier pour y conserver le vin frais. 11 avait voulu même métamorphoser Jacques en marmiton, mais ce dernier s'y refusa, et La Reverdie le serrant de près, Jacques fit mine de se sauver par la cheminée. Il en était fort capable, s'y étant hissé plus d'une fois pendant la retraite de Fabrice, pour guetter la nuit si on ne les guettait pas.
Au reste, il accomplit bien d'autres exploits dans la journée. Pour n'en citer que deux, et sans parler de ses tours à ceux des visiteurs qu'il ne voyait pas de bon œil, le matin il avait sonné la cloche du mariage, et, instruit par Fabrice, n'avait pas trop grimpé le mur. Enfin, le soir, comme on se mit à danser sur l'herbe, il se faufila aussitôt au premier rang des spectateurs. Marguerite n'ayant que sa couronne sur sa tète, il ne put lui tenir son chapeau; mais il la regarda de tous ses yeux ouvrir le bal avec Valentin, et Fabrice avec Marthe, puis Fabrice avec Marguerite, et Marthe avec Valentin. La tête lui tournait de les voir, mais elle lui tourna bien davantage lorsqu'il se vit soudain entraîné par Marguerite et, avant d'avoir seulement pu comprendre de quoi il s'agissait, gracieuse-
ment forcé par elle de faire quelques tours de valse qui ne l'amusèrent pas beaucoup d'abord. Avec l'aide de Marguerite, il ne s'en acquitta cependant pas trop mal. Peu à peu il se redressa même, dansant la tète et le corps en arrière, ce qui aurait pu déterminer quelque accident, mais l'écartement naturel de ses jambes l'en préserva, et il finit par tourner comme un bloc tout d'une pièce.
De toutes les aventures qui lui étaient jamais arrivées, ce fut celle dont il resta le plus fier. 11 se sentait même capable et en train de recommencer ; mais quand, plus tard, dl voulut le faire entendre par geste à Marguerite en arrondissant les bras, il la chercha vainement, elle s'était retirée avec Valentin, sans qu'il pût savoir ce qu'ils étaient devenus.
Bientôt les groupes diminuèrent; on les entendait s'éloigner en chantant la chanson des Noisettes, que le Pré lui-même semblait répéter d'un air malin et plaintif à la fois:
Noisette en sa coque Est bonne an dedans, Et tel qui s'en moque S'y casse les dents.
Mais noisette franche Est blanche au dedans Comme neige blanche...,
dirent les derniers échos du pré solitaire, où il ne restait plus que Fabrice et Marthe.
Fabrice, alors, ôta le pont volant, puis revint s'asseoir à côté de Marthe sous l'auvent de la hutte, en face de la rivière. Ils. y demeurèrent quelque temps silencieux, la tète de Marthe sur l'épaule de son mari. Il l'attira doucement à lui, baisa ses joues et ses yeux, la remercia de ces vingtcinq ans de bonheur et de ce qu'elle avaitbien voulu alors comme aujourd'hui être son épouse, puis, se levant, il la fit passer, mais à sa mode à lui, et ils regagnèrent le village.
Une chose cependant inquiétait Marthe : que ferait-on de leur pré quand ils n'y seraient plus?
— Ecoute, dit Fabrice. Il te faut le léguer à Valentin et à Marguerite : ils y viendront après nous, et après eux d'autres qu'ils choisiront comme nous. 11 y aura bien toujours quelque bon ménage au pays de Lunay pour nous servir de successeurs.
Hélas! sur cette terre où tout change, qui sans cesse, il est vrai, renouvelle son manteau de verdure et de fleurs, mais sans cesse le tourne et retourne et s'y drape autrement, les prés eux-mêmes ne sont surs de rien. Pour avoir échappé aux procès, celui de Fabrice n'était pas quitte du sort commun.
Le gouvernement ayant repoussé la pétition comme inopportune, et sans doute aussi imporlune,on avait marché sur Lunegrande ; les Lunegrandois s'étaient tenus cois, selon leur habitude, déjà signalée en d'autres temps par un grand historien (I), et la révolution s'était faite en un tour de main.
Un autre gouvernement fut nommé, qui, à tout prix, devait donner du nouveau, bon ou mauvais. Mauverney en fut, mais avec lui d'autres dont le radicalisme était tout personnel. Ils l'appliquèrent à ceux qui ne s'étaient point trouvés avec eux la veille ou qui ne s'y trouvèrent pas assez promptement le lendemain. L'instruction publique, même supérieure, y passa comme le reste. Les professeurs, pas plus que les autres fonctionnaires, ne sont inamovibles au pays de Lunay. Peut-être, après tout, n'est-ce pas un mal, car on s'endort dans une chaire comme ailleurs, et il est bon que, de temps en temps, quelque chose empêche
[l) Mémoires do Gibbon.
de trop s'y livrer aux douceurs du sommeil. On destitua donc ceux qui ne convenaient pas ; seulement, ce n'était point tant pour les réveiller que pour mieux dormir soimême. Fabrice, lui, n'aurait trop su dire a quel parti politique ni à quel système d'éducation il appartenait. Plus jeune de cœur que d'opinions, il fut rangé dans la catégorie des vieux, et le remaniement général, ne s'étant arrêté à aucun degré de l'échelle, finit par l'atteindre de proche en proche. Son école fut reconstituée sur de nouvelles bases, ou, en d'autres termes, il reçut sa démission, malgré les efforts de Mauverney. Le citoyen Prenleloup, qui avait aussi gravi les marches du pouvoir et qui même, en sa qualité d'huissier du conseil exécutif, les gravissait plus d'une fois par jour, avait répondu à ceux des membres de ce conseil qui ne dédaignaient pas de prendre son avis, que Fabrice n'était au fond qu'un aristocrate, avec sa manie des haies et de la propriété.
Ce ne fut pas tout. La révolution s'apaisa, car les révolutions étant des orages plus ou moins bienfaisants, elles ne durent pas toujours , et l'atmosphère sociale revient aussi au calme. Alors on ne voulut plus entendre parler que d'intérêts matériels; tout le reste ne fut plus que vieilles lunes, dont il y a aussi bon nombre au pays de Lunay, quoiqu'on n'y sache pas non plus ce qu'elles deviennent. Les chemins de fer étaient à l'ordre du jour ; bientôt, dans tout le pays, du fin bout du lac jusqu'au pied des plus hautes montagnes, on ne parla plus que chemins de fer. Et voilà comment le Pré aux Noisettes retomba de fièvre en chaud mal.
L'ancien syndic, voyant qu'il fallait décidément y renoncer du vivant de Fabrice, n'y songeait plus, mais n'en songeait que mieux à son propre bien. Le chemin de fer de Lunegrande devait avoir une station à Lunay; et, à en juger par les travaux déjà en cours d'exécution, il passerait nécessairement ou sur le pré des Regard ou sur celui de leur voisin. Le syndic fit chemin et manière pour le détourner sur celui-ci, non qu'il y mît de rancune nouvelle ou vieille, mais trouvant naturellement que son pré était
plus digne d'être conservé intact que celui de Fabrice, et se disant qu'après tout ce dernier serait bien indemnisé. Fabrice pouvait bien penser de même en sens inverse ; mais s'il le pensa, comme nous n'en voudrions pas jurer, du moins il n'en dit rien et ne fit rien. C'eût été d'ailleurs bien inutile. La voie ferrée avec ses rails, ses remblais, ses ponts et son tunnel sur la Vignonne, passa, non pas au beau milieu du Pré aux Noisettes, mais au plus fourré de sa haie, qu'elle* prit de biais, pour courir ensuite en diagonale de l'autre côté, où elle s'en donna en plein.
Pauvre haie-! la voilà maintenant coupée en deux comme un lézard dont les tronçons ne peuvent plus se rejoindre : mutilée, déshonorée, forcée de reculer à droite et à gauche, et pour la première fois mise à nu dans ses secrètes profondeurs.
Rendons pourtant justice au syndic, qui ne l'aurait guère plus maltraitée et l'aurait même moins outragée en l'arrachant sans en laisser subsister buisson ni broussailie ; la Compagnie dut payer à Fabrice une indemnité presque équivalente à ce qui lui avait été offert pour la totalité du terrain; il en fut bien aise, et la mutilation du Pré aux Noisettes ne le consola pas de la mutilation du sien. Elle le rapprocha, au contraire, de celui que le même coup avait frappé, et lorsque, plus renfermé que jamais, il lui arrivait pourtant de lâcher un mot sur les vexations qu'ont à supporter les gens paisibles avec toutes ces nouveautés « qui font la ruine du pays, de ses bonnes vieilles coutumes et mœurs, » il ajoutait volontiers : « Nous en savons quelque chose, mon voisin Fabrice et moi. » Lui aussi, du reste, fut largement indemnisé; mais, plus propriétaire qu'avare, il garda sa rancune et ne voulut, de longtemps, pas même aller en chemin de fer.
Quant à Fabrice, sa haie bouleversée, quel bouleversement pour lui ! Mais ce n'avait pas été le seul.
Le jour où il avait passé démissionnaire sans l'avoir demandé, il reçut la visite de M. de Romans. Marthe n'était pas là; elle était, dit Fabrice, chez le docteur, à qui elle avait voulu demander conseil. M. de Romans répondit
qu'il le savait bien, puisqu'il en venait, et ajouta en riant que c'était lui, Fabrice, qu'il désirait voir. Puis, sans autre préambule et d'un ton sérieux, mais d'amitié, il lui demanda s'il tenait ses comptes en règle.
Bon! pensa Fabrice, un malheur ne vient jamais seul; maintenant qu'il ne me reste plus que mon pré, va-t-on me chercher encore quelque nouvelle noise?
— 11 n'y avait pas beaucoup à compter, répondit-il doucement; mais enfin mes livres sont là, je les ai régulièrement tenus, grâce à Dieu, depuis mon mariage.
— Pourriez-vous me les montrer ?
Fabrice alla vers un assez grand meuble de sapin qu'il avait fait lui-même et qui servait à la fois de commode à tiroirs par le bas, de bureau dans le'milieu, et d'armoire à deux battants dans la partie supérieure. Il en tira vingtcinq gros cahiers, plus gros que des cahiers de classe, qu'il déposa tout empilés sur la table.
M. de Romans en feuilleta quelques-uns, les trouva dans un ordre parfait, d'une belle écriture ronde, sans rature ni surcharge, les deux colonnes de chiffres aussi droites qu'un fil d'aplomb, celle des centimes seule bien fournie , celle des francs interrompue par de notables vides, mais aussi droite que l'autre et n'oscillant jamais. 11 suffit d'un coup d'oeil à M. de Romans pour s'assurer que tout y était, les reports, les totaux, dont il vérifia quelques-uns, les soldes en compte à la fin de chaque mois, lesquels se traduisaient ordinairement par chiffre égal ou zéro. Les émoluments de la place et la maigre récolte du pré figuraient seuls aux recettes, avec un léger casuel de noisettes, de miel et de quelques truites parci par-là : l'une entre autres, prise à l'embouchure de la Vignpnne et, par conséquent, « truite du lac, » comme le relatait aussi le journal, pesait 6 livres 3/4, et avait été vendue 20 fr. C'était un beau coup de ligne ! Mais, à la colonne des dépenses, le même chiffre se retrouvant presque à la même date, avec cette mention : « Une robe pour la fête de Marthe, » il était aisé de comprendre ce qu'en réalité Fabrice, à bout de ressources, avait dû aller
pêcher jusque-là. Pendant cet examen, M. de Romans avait de plus en plus appuyé et renflé ses lèvres Tune contre l'autre, signe chez lui de préoccupation et de tension d'esprit. Ses yeux, au contraire, restaient alors tout ouverts, comme fixes sur sa pensée et régnant au-dessus; mais, en ce moment, qui l'eût bien observé aurait pu voir ses paupières, par crainte peut-être de se gonfler, se serrer et se rapprocher aussi. Enfin, reprenant cet air d'ouverture contenue qui, chez lui, semblait tenir en balance l'homme sensible et bon et l'homme positif :
— J'en étais déjà sûr, lui dit-il ; mais j'ai voulu vous faire passer un examen, comme vous le faisiez passer à vos ('lèves, ce qui ne doit pas être amusant à la longue...
— C'est vrai, dit Fabrice.
— Eh bien, maintenant vous n'en passerez plus. J'ai une place à vous offrir.
— Cela me vient bien, dit Fabrice.
— Pour ce qui est d'avoir l'œil à tout, et même un peu trop, je n'ai pas à me plaindre de mon maire du château, comme l'appelle Marguerite, même depuis qu'elle est sa belle-fille ; mais il n'a jamais été très-fort sur les additions, et j'ai toujours soin de les vérifier après lui. Vous tiendrez mes comptes; vous aurez, Marthe et vous, votre petit logement à part (il y en a justement un sans emploi dans les dépendances), de plus un jardin et cent francs par mois.
— C'est presque le double de ce que j'avais comme régent, dit Fabrice.
— Ah ! par exemple, continua M. de Romans, je lèverai la dîme sur vos truites : c'est La Reverdie qui m'a donné cette idée ; il y tient, et moi aussi. Je n'entends pas qu'elles servent à autre chose, ni Marguerite non plus, qui veut tailleries robes de Marthe à sa guise. Elle, Valentin, tout le monde, nous serons charmés de vous avoir ainsi près de nous.
— Vous êtes bien bon, bien boni répéta Fabrice; mais il faut pourtant que je consulte Marthe.
— Sans doute : aussi je vous laisse; mais j'espère que
vous accepterez, et venez-nous en ce cas le plus tôt possible.
Quand Fabrice eut rapporté à Marthe la proposition qui lui était faite,
— Pouvons-nous accepter? demanda-t-il.
— Si tu le veux, nous le pouvons, répondit-elle simplement.
— Laisse-moi tout te dire, reprit Fabrice. La Reverdie, quoique de meilleure humeur et mieux disposé envers nous, n'est-il pas au fond bien léger?...
— Non, plus à présent; il ne pense plus à moi, ajoutât-elle en riant.
— Et à qui donc? demanda Fabrice.
— A madame Juliane.
— A sa femme !
— Oui, c'est elle qui le fait souffrir, comme il dit, qui est la cruelle.
Fabrice, malgré sa bonté d'àme, ne put retenir un petit éclat de rire. — Mais, poursuivit-il, si La Reverdie n'est plus si léger, il est toujours aussi étourdi, et il m'a une fois lâché un mot sur M. de Romans...
— Un mot, répéta Marthe avec feu, que jamais, ni avant ni depuis notre mariage, M. de Romans ne m'a jamais dit, pas plus qu'à La Reverdie, ni à lui-même, ni à personne. Une femme sait très -bien si un homme la respecte en tout, comme il le doit, même en pensée, et non pas seulement en paroles. Lui, m'a toujours respectée jusqu'au fond du cœur, et nous devons le respecter aussi.
— Tu as raison, dit Fabrice, ne pas accepter serait lui faire injure.
Ce fut donc chose conclue : les Fabrice allèrent vivre au château, à titre moins de serviteurs que d'amis, mais pourtant d'une utilité de fait, et non pas seulement de cœur, quoique le cœur ait bien son utilité aussi. Choyés, chéris de Valentin et de Marguerite, aimés et contemplés tous les deux par M. de Romans comme une sorte d'idéal simple et pratique, ils devinrent nécessaires même à La Reverdie, à son humeur toujours un peu tracassière
LE PRÉ AUX NOISETTES S9fi
et taquine, mais qui savait pourtant s'arrêter à point, ne pas les poursuivre jusque dans le sanctuaire, comme il disait, et respecter leurs moments de retraite, respectés de tous. Fabrice, en effet, tenait ses comptes avec la même régularité qu'il avait tenu sa classe; après quoi Marthe et lui, vers le soir, reprenaient à eux deux, comme autrefois, le sentier du Pré aux Noisettes, où Jacques, devenu un habitué du château, mais s'en échappant aussi à la sourdine, ne tardait pas à les suivre.
Quelle fut donc la douleur de Fabrice quand il vit son pré et sa haie brutalement pourfendus par le chemin de fer, ce géant qui ne respecte rien, ni grands ni petits. Il en fit une maladie. Elle ne l'empêchait pas d'aller et de venir, et il ne voulut jamais se mettre au lit; mais il était languissant et faible, n'avait plus goût même à la pêche, et dépérissait à vue d'œil. Sans en rien dire à Marthe ni à personne, il se rendit un jour chez le docteur, et lui demanda un entretien secret; mais, au lieu de le consulter sur sa santé, ce fut sur son testament. Il le lui apportait comme à son exécuteur testamentaire et pour le lui faire lire. Après quelques petits legs, entre autres, à Jacques, tout son attirail de pèche et ses lignes, il continuait ainsi :
« A M. de Romans, mon maître et ami, je lègue la garde et le soin de tout ce que j'ai de plus précieux en ce monde, Marthe Reynaud, ma fidèle et bien-aimée épouse. Je la lui remets, je la lui confie. 11 est digne d'elle et elle est digne de lui. Qu'elle soit donc la compagne de ses vieux jours comme elle a été la mienne. S'il croit nécessaire de lui donner son nom pour avoir mieux le droit de veiller sur elle, loin de m'y opposer, et bien sûr que Marthe ne m'oubliera jamais, je l'engage plutôt à y consentir. En foi de quoi j'ai signé, faible de corps, mais sain d'esprit.
« Michel Fabrice. »
C'est pour lors que les lunettes du docteur s'obscurcirent. 11 ne put que serrer longuement la main de Fabrice. « Gardez cela, lui dit ce dernier; Marthe n'en sait
rien et ne doit rien savoir que quand je n'y serai plus. Elle serait capable de me contredire pour la première fois de sa vie. »
Lorsqu'il fut parti, le docteur, encore tout ému, ne put néanmoins s'empêcher de s'écrier : a Quand je prédisais à M. de Romans qu'il se remarierait, eth! » Mais Fabrice, contrairement à sa propre attente, se rétablit.
Soit que sa détermination l'eût soulagé en le tranquillisant sur l'avenir de Marthe après lui, soit qu'elle eût provoqué une réaction favorable, il alla sensiblement mieux depuis ce jour, et reprit ses forces comme il les avait perdues, à vue d'œil. Le docteur, non pas chagrin, mais décontenancé de voir sa prédiction, un moment sur le point de se réaliser, demeurer plus que jamais inaccomplie, garda le testament sans le montrer à personne, et Fabrice ne le redemanda pas non plus. 11 était redevenu serein, même à l'endroit de la haie, tandis que Jacques, au passage d'un convoi qui chassait le poisson de sa ligne, lui faisait le poing par derrière à bras étendu, jusqu'à ce que ses narines et ses oreilles ne fussent plus affectées par la fumée et le bruit.
Ce qui avait, en outre, aidé Fabrice à prendre son parti de n'être plus chez lui dans son pré, où il ne pouvait pas même se retirer dans le souterrain, effondré aussi et redevenu une carrière exploitée pour le chemin de fer, c'était un mot de Céline.
Elle avait revu, et plus d'une fois, les blés mûrs. Elle allait mieux, sortait, mais était toujours obligée à de grands ménagements, le seul de ses devoirs qu'il fallût parfois lui rappeler et auquel elle ne pensât pas la première. Mauverney était très- attentif à ce qu'elle n'oubliât pas les précautions nécessaires; pour lui, elle s'y soumettait; son regard semblait alors tout à la fois lui en demander pardon et le remercier; quand il n'était pas là, elle les prenait d'elle-même. Elle se croyait parfois sur le point de retrouver ses forces, mais de nouveau ses forces la trahissaient, et durant des semaines et des mois, c'était à recommencer. Elle n'en était pas moins pour son maij
l'aide vaillante de la tète et du cœur, la lumière et la flamme du foyer, la lampe qui veille et attend dans la nuit. Quand il revenait le soir découragé ou irrité de la lutte du jour, elle le soutenait, le calmait, l'introduisait a son insu, sans rien préciser, ni étriquer, ni gâter par des formules et des mots, dans une région plus élevée et plus pure. Oh! quelles bonnes soirées ils passaient ainsi à eux deux! Elle le faisait asseoir et souper près de son lit, et, pour qu'il mangeât et bût de bon cœur, quoique toujours modérément selon sa coutume, elle lui persuadait et se persuadait presque à elle-même qu'elle avait de l'appétit. « Décidément, disait-il alors à la Sabine, elle reprend le dessus. » Mais la Sabine ne répondait rien, et Céline, entendant son silence, l'appelait de sa voix douce : — « Venez donc aussi m'embrasser, marraine; je vous assure que je suis mieux. »
Ils avaient même pu passer l'hiver à Lunegrande, pour que Mauverney eût moins à courir; mais au printemps ils étaient revenus à Lunay. Ils ne manquèrent pas d'aller voir les blés. Céline avait mis une robe blanche avec un ruban bleu; elle-même toute blanche aussi. Elle se sentait un peu faible et languissante, mais le plein air lui ferait du bien. Comme au premier temps de leurs amours, les blonds épis les frôlaient au passage dans l'étroit sentier. Le jour était radieux, tout lumière et azur, chaud et léger. Céline, sans dire qu'elle était lasse, s'assit un moment sur une pierre qui servait de borne entre deux champs, l'un à eux, l'autre à son père. Les frêles tiges des épis balançaient leurs tètes sur la sienne, et sa main jouait au hasard à leurs pieds parmi les coquelicots et les bluets. Elle tenait ses yeux levés et fixés sur son mari, debout devant elle. Tout à coup elle lui dit : « Louis, cher Louis ! je te vois à peine... Et pourtant je vois le ciel. Oh! qu'il est grand! Les campagnes du ciel. Oh! qu'elles sont belles! Et quelles moissons blanchissantes, et quelles blanches troupes de moissonneurs ! » Il crut à quelque réflexion pieuse qui lui venait ainsi dans le langage de la Bible, quoiqu'elle n'en fît pas son langage habituel : mais
elle répéta, ses yeux errants toujours fixés sur l'espace et sur lui : — « Le ciel ! non pas le ciel des airs, mais le ciel partout, autour de moi, en moi, je le vois, je le sens. Oh ! fit-elle avec un grand cri : le ciel ouvert ! » Et sa tète fléchissant soudain, elle roula, plus blanche encore que sa blanche robe, au milieu des épis, des coquelicots et des bluets. Mauverney, éperdu, s'était précipité vers elle et l'emportait dans ses bras, à travers les blés, sans voir où il allait. « Louis, cher Louis ! » murmura-t-elle encore sans rouvrir les yeux et en exhalant un dernier soupir.
Tous la pleurèrent. Rodolphe fut longtemps inconsolable et, pour l'amour de sa sœur, ne remit de sa vie les pieds au cabaret. Le père redoubla de travail plus que jamais. Le fils devint aussi grand travailleur, mais taciturne, se laissa marier, et ce fut seulement quand il y eut dans la maison de petits enfants à soigner, que la mère de Céline ne se réveilla plus en sursaut toutes les nuits en criant : « Ma fille ! ma fille ! qu'on me rende ma fille ! je veux ma fille ! » La Sabine ne dit rien, ne parla plus, ne vécut plus ; ce ne fut pourtant que deux ans après qu'on la trouva morte un matin dans son lit ; mais en réalité sa vie s'était éteinte avec celle qui seule lui en ayait fait une. Elle donnait, par son testament, la moitié de son bien à Rodolphe, l'autre moitié à Mauverney, avec une jolie vigne à Fabrice, « pour qu'il oubliât ce qu'il pouvait avoir eu contre elle. »
Mauverney n'était pas homme à se consoler ni à remplacer celle qui était toujours dans son cœur. Il continua de se mêler des affaires du pays, mais déplus en plus, autant du moins que sa nature et les affaires mêmes s'y prêtaient, dans l'esprit juste et droit de Céline. Sauf cette nuance meilleure, il resta ce qu'il était et ne changea pas quand le vent populaire changea. D'autres, et les plus fougueux, ne firent pas de même, et eussent volontiers sacrifié leurs opinions sur l'autel de la patrie, c'est-à-dire en réalité sur le leur. Il y eut ainsi, comme partout, de ces changements réputés impossibles avant de les avoir
vus; mais ces revirements profitables aux jeunes ne le sont pas aux vieux, et malgré toute la bonne volonté de son mari, Perrette dut se contenter d'être madame l'huissière, et s'estimer bien heureuse qu'il lui restât au moins cet œuf-là de tous ceux qu'elle avait cru voir un moment sortir de son pot au lait. Au reste, comme nous l'avons dit, la fièvre politique s'était calmée, d'autant plus que pendant que l'on portait envie au pré ou à la place du voisin, de sourds bruits d'annexion avaient pu faire craindre que des voisins plus puissants ne missent la main sur le pays lui-même.
Claude Brun trouvait, lui, que la vraie chose à envier, c'était une foi et une mort comme celles de Céline. — « Le ciel ! qu'est-ce que le ciel ? Le ciel n'existe pas, diront les physiciens. Vous avez beau l'invoquer, le menacer même du poing comme Santerre : « rien ne bouge.» — Qu'en savez-vous? voyez-vous l'invisible? c'est l'invisible au contraire qui vous voit! » leur répondait en lui-même Claude Brun.
Ce mot de Céline sur les « campagnes du ciel plus belles que celles de la terre, » avait aussi frappé et consolé Fabrice. Sa cabane était restée intacte, avec un bout de gazon et de haie qu'il tachait de diriger le long du talus du chemin de fer, pour se clore ainsi de nouveau dans cet angle exigu, mais toujours pointant sur la rivière et le taillis. Là, le soir, assis sur son banc, quand la pèche était finie, il se disait en regardant le ciel, que même avec le Pré aux Noisettes comme il Lavait vu, même avec le haut vallon de Juliane qu'il était allé voir, la vraie et dernière retraite n'était pas sur la terre. De même, lorsque avec la nuit apparaissaient les étoiles, remplissant peu à peu les profondeurs de l'azur où auparavant l'œil ne les voyait point, il se demandait si d'autres mondes encore plus invisibles ne nous seraient pas aussi découverts tout à coup par une autre et plus grande nuit?
Telles étaient les réflexions de Fabrice, comme chacun en peut faire et en fait, de façon ou d'autre, jusqu'au bout de sa vie.
Matigny avait-il aussi fait les siennes? Tout ce que nous pouvons dire, c'est que, voyant la cause demeurer stationnaire en Europe, il était allé voir ce qu'elle devenait aux États-Unis; que, la guerre civile et servile y ayant éclaté, il y avait pris part, de l'épée comme de la parole et de la plume, et que Valentin, en correspondance avec lui, reçut un jour cette lettre :
« Mon cher ami,
« Je vous écris du fond de mon lit... d'hôpital, et je crois bien que c'en est fait, non pas de la cause, mais de moi. La cause est immortelle et ne saurait périr. Vous en verrez le triomphe, j'espère, et je sais qu'il vous réjouira, quoique vos idées là-dessus ne soient pas toujours les miennes. Je vous envoie donc mon anneau, comme à mon successeur auprès de madame Matigny. C'est à vous, pour ma part, que je le lègue. Que madame Marguerite le pardonne à celui qui n'en fut pas moins son chevalier s'il l'était avant tout de la république universelle. Qu'elle veuille bien y penser de temps en temps, et je compte aussi sur vous, mon cher Valentin, pour cela. Saluez Mauverney; hélas! je ne puis ajouter : et Céline. Je l'ai revue en rêve cette nuit. Embrassez le docteur, et qu'il fasse toujours bon guet. Adieu 1 je vous serre les mains à tous deux, et je baise une dernière • fois celles de madame Marguerite.
« César Matigny. »
Après la mort de Céline, ce fut encore une chose bien triste que cette lettre et la nouvelle qu'elle apportait, confirmée par l'envoi de la bague et quelques mots du médecin auquel Matigny l'avait remise. Tout ce petit monde de notre histoire en fut de nouveau assombri. Au bout de si peu d'années, il n'était déjà plus au complet. C'est la loi de la vie. Tout passe et tout diminue, mais tout recroît à côté, sinon toujours à la même place, et les derniers venus ne savent pas même qu'il y a là un vide.
Notre petit monde s'était en effet augmenté d'un nouveau membre, une fille, qui n'entendait pas que l'on fût triste, et on ne pouvait pas l'être, ou du moins pas le montrer avec elle. C'était l'amour, la fête perpétuelle et la joie de ses grands-pères et grand'-mères, y compris grand'-mère nourrice, de ses oncles et tante Balthazard, Fabrice et Marthe; tous se la disputaient à l'envi. Grandoncle Balthazard la berçait dans ses bras secs à la faire crier et rire en même temps; Juliane, dans les siens qui se trouvaient alors rapprochés de ceux de La Reverdie, mais dont il ne recevait que L'enfant, qu'elle consentait volontiers à lui remettre. Lui, de son côté, en oubliait même sa perruque, peu à peu soulevée par la petite main rose et curieuse qui se fourrait dedans. Personne, d'ailleurs, n'amusait si bien la drôlesse que Jacques, dont elle faisait ce qu'elle voulait. Elle l'appelait sou dada, son a huhu, » parce que, Marthe la soutenant, il la promenait à quatre pattes sur l'herbe au soleil. Quand elle serait un peu plus grande, il comptait bien utiliser la fontaine pour lui apprendre à pêcher à la ligne. Marguerite et Valenlin, en la regardant s'endormir dans son berceau, -se regardaient par-dessus elle. Ils l'avaient appelée Juliane-Céline.
C'est ainsi que, malgré des traverses et des peines, on savait encore être heureux dans le château de Romans au pays de Lunay.