‹ Le pré aux noisettesChapitre 7 sur 18 · SIXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

SIXIÈME PARTIE

Nous passons sur les détails du voyage, sur ce brusque départ dont le vieux Tabor fut le seul à ne pas s'étonner et qu'il approuva même d'un sourire aussi grave cette fois que sa barbe, sur la promesse qu'ils firent tous les trois de revenir, Valentin et le docteur bientôt, J Liliane en toute hâte ; sur le regard indifférent de celle-ci à tout ce qu'elle voyait de noLiveau ou n'avait pas vu depuis des années ; enfin sur leur arrivée à Lune grande , où Valentin resta quelques heures, au lieu que le docteur et Juliane se rendirent tout droit à Lunay. Le docteur aurait ainsi mieux l'air de n'avoir été qu'au-devant d'une de ses malades, comme il avait eu soin de l'annoncer, et il se promettait bien de jouer la surprise lorsque Valentin les rejoindrait le soir.

Quand ils l'eurent quitté, la première pensée de Valen* tin fut d'aller voir Claude Brun ; mais il lui semblait toujours que c'était vouloir interroger sa mère malgré elle : il alla donc chez Matigny.

— Eh bien! lui dit ce dernier aussitôt; vous savez?... le commandeur est revenu.

— Quel commandeur?

— Mais vous savez bien! le père de dona Anna... le père !

— M. de Romans? Je me réjouis beaucoup de le revoir, dit Valentin avec sincérité.

— Vous vous en réjouissez ! vous vous en réjouissez ! répéta Matigny en continuant à écrire : c'est bon pour vous qui n'êtes que le don Oltavio du drame, mais pour moi qui en suis le don Juan!...

— Toujours le même! fit Valentin.

— II y en a bien assez d'autres pour changer.

— Mais don Juan, ce me semble?...

— Je suis fixé. Ne varietur, telle est ma devise; lisez vous même.

Et Matigny, qui jusqu'alors ne portait point de bijoux, tirant une bague neuve de son doigt, en fit voir à Valentin le chaton sur lequel ces deux mots étaient gravés.

— C'est-elle, ajouta-t-il, qui me l'a donnée.

— On vous a donné cette bague ?

— Non pas On, mais Elle.

— Je n'en crois pas un mot, dit Valentin.

— Mais vous avez été pour le croire! Ah! je vous y prends, seigneur Otlavio. Ces jeunes amoureux, ça se laisse toujours prendre, au lieu que nous autres dons Juans, une fois que nous sommes fixés, nous en tenons pour jamais. Vous ne croyez plus maintenant que ce soit Elle. Et si pourtant, c'est Elle : elle, la République, la première et la dernière dame de mes pensées. 11 faut toujours avoir une dame de ses pensées : autrement on n'a rien et on n'est rien. J'aurais pu vous enlever la vôtre; mais peste ! qu'aurait dit la mienne, et que serais-je devenu entre ces deux dames si elles s'étaient brouillées! J'y ai donc renoncé, non sans peine. Four me consoler, et en même temps bien résolu de m'en tenir à la première, je me suis donné en son nom, puisque l'autre n'y songeait guère, cette bague avec cette devise de mon invention : Ne varietur, « sans varier ».

— Allons! dit Valentin, je suis triste, je venais causer un moment avec un ami pour me distraire, et voilà que

vous ne pensez qu'à vous amuser vous-même de ce qui n'est pas mon chagrin, mais de ce que vous croyez l'être.

— C'est comme cela aujourd'hui : chacun ne pense qu'à soi. En république, tout le monde pensera à tout le monde. Mais pourquoi être triste ? on ne doit pas être triste : c'est un péché, comme vous dites, vous autres croyants, ou qui croyez l'être. Je suis bien loin d'être aussi avancé dans ma conquête que vous dans la vôtre, reprit-il de son ton de badinage, et pourtant suis-je triste, moi ?

— Peut-être.

— Pas en ce moment, du moins.

— C'est-à-dire que nous allons avoir une révolution.

— Peuh ! jusqu'à ce que la grande vienne, il y aura toujours du pour et du contre dans toutes celles qu'on tentera ; mais, enfin , cela fait bien pour la cause, et c'est toujours ça ! Qu'elle triomphe, le reste ira de soimême.

Ils dirent encore quelques mots sur ce sujet ; puis Valentin le quitta, entra un moment chez d'autres personnes, et de proche en proche, sans y penser, ou plutôt n'ayant fait qu'y penser, il se trouva chez Claude Brun.

— Ah ! vous revenez à propos, s'écria celui-ci : vous auriez manqué sans cela de voir et d'entendre de belles choses. Le flot monte, et tous nos oiseaux pêcheurs sont déjà sur la plage. Celui-là, hissé sur ses échasses, se tient debout dans son calme et semble déjà voir l'univers à ses pieds, oubliant qu'il est planté sur le sable; celui-ci essaye et tàte le vent, n'osant encore se lancer dans l'espace. Et nous autres, nous n'avons plus qu'à plier les épaules et laisser passer la vague. Mais racontez-moi d'abord votre voyage, en attendant le nôtre, fit Claude Brun.

Valentin lui en dit seulement le côté pittoresque, et l'impression particulière qui s'y était ajoutée à la suite de leur entretien.

— 11 me semblait, en effet, continua-t-il, vous entendre encore et contempler avec vouscemonde primitif descimes,

toujours debout tandis que nos Babels, à nous, se sont écroulées à ses pieds, et qui pourtant passera, lui aussi, à son tour. Ce que vous m'aviez dit me poursuivait, même l'histoire si touchante de cette jeune fille. J'aimerais à savoir son nom : ne pourriez-vous me l'apprendre, à moins que ce ne soit un roman que vous m'avez fait ?

— Un roman I répondit Claude Brun. Hélas ! comme beaucoup d'autres aventures de ce genre, ce n'est qu'une histoire trop réelle, et je vous soupçonne même de vouloir l'écrire, puisque vous me demandez le nom de l'héroïne.

— Écrire? vous savez bien que, dans ce moment surtout, je n'y songe guère.

— Son nom ne vous apprendra rien de plus sur elle, et cela même, j'aurais mieux fait peut-être de lui en garder le secret.

— Oh! dit Valentin avec un effort contenu, histoire ou roman, un nom fixe l'image et devient l'image elle-même; j'aimerais à mettre un nom a celle-ci.

Cette insistance de Valentin ne laissa pas de frapper encore Claude Brun ; mais elle pouvait s'expliquer aussi par une curiosité tristement naturelle à l'égard d'une destinée qui n'était peut-être pas sans rapport avec la sienne. 11 était cependant devenu pensif. — Écoutez, reprit-il, je crois qu'elle n'avait plus de famille. Néanmoins, je préfère ne vous dire que son nom de baptême. Vous le prendrez encore pour un nom de roman; eh bien, mettons que cela soit : elle s'appelait Juliane,

Valentin, malgré ses doutes, s'attendait si bien à ce nom qu'il fut sur le point de le. prononcer avec Claude Brun ; mais, comme si c'avait dû en être un autre au der^ nier moment, il resta saisi. Craignant toutefois de laisser remarquer son silence :

— Et celui?... fit-il sans pouvoir achever.

— Oh ! pour lui, répondit Claude Brun, si j'étais sûr de son nom, je le dirais, je le lui aurais dit à lui-même ! Mais je ne puis rien affirmer, je ne sais pas.

Il recommença là-dessus à parler de choses et d'autres,

en laissant parfois tomber sur le jeune homme son regard sympathique et couvert. Quand Valentin, peu après, le quitta, il lui serra encore plus affectueusement la main.

C'était donc bien elle! se répétait à lui-même le fils de Juliane. Il la voyait tour à tour belle et riante jeune fille courant sous ses treillages en fleurs, puis, comme une sorte de prophétesse de la montagne, lançant l'anathème au monde et ne voulant plus converser qu'avec les oiseaux, puis laissant tout à coup déborder sur son fils ces flots de tendresse accumulés et cachés en elle. Après quelques moment de trouble sur cette nouvelle et plus précise confirmation du passé de sa mère, il ne l'aimait, ne la vénérait, ne la chérissait que mieux, et se réjouissait de le lui témoigner, sans lui dire pourquoi, dès son arrivée àLunay.

Mais quel était donc celui qui avait pu trahir une âme si confiante et ne pas apprécier un cœur si haut? Que lui importait ? il n'y pensait pas, il n'y voulait pas penser. Il aimait mieux n'avoir que sa mère ; il serait plus complètement, plus uniquement à elle. Cette idée le ravissait. A ce bonheur enfin trouvé, il y avait sans doute un nuage; mais comment sa mère pourrait-elle ne pas aimer Marguerite et lui défendre de l'aimer? Marguerite, orpheline comme lui, serait pour sa mère une fille, il en était sûr d'avance, même si elle ne devait jamais être pour lui qu'une sœur.

Ces pensées, et le dernier songe qu'il avait beau vouloir en chasser, l'absorbaient si fort, qu'il était parti pour Lunay, non-seulement à pied, suivant sa coutume, mais presque à travers champs. Ne voulant pas arriver de jour, il prit par des détours qui allongeaient, remonta le cours de la Vignonne et, parvenu en face de la cabane, s'arrêta

oie le rnrt aux noisettes

tristement. Où étaient Fabrice et Marthe? se demanda itii. Leur pré semblait lui adresser la même question, et comme une salle vide, mais où rien n'est changé, lui parler de tous ceux qui s'y trouvaient naguère avec lui.

Balthazard lui avait dit la nouvelle imagination de Perrette. On avait vu, — non pas elle, elle aurait eu trop peur, — mais un passant égaré avait vu à minuit, sur le bord de la rivière, quelqu'un qui tenait une ligne à la main. A cette heure, ajoutait Perrette, pensez donc! Ce quelqu'un était de couleur grise comme les airs, et on l'en distinguait à peine; mais sa ligne faisait un rayon dans l'eau, et semblait être de feu quand elle en sortait. Il n'y avait que Fabrice qui pût ainsi revenir de l'autre monde pour pêcher. Dans tous les cas, c'était un signe qu'il allait mourir ou qu'il était mort, puisque, d'ailleurs, on n'en entendait plus parler.

Comme Valentin se rappelait aussi les propres aventures de Perrette en ce lieu, il crut entendre un léger bruit dans les roseaux. 11 s'avança et vit une touffe de leurs bruns panaches se balancer et se mouvoir, sans doute inclinés par le vent; mais, à sa grande surprise, ils lui parurent changer de place, et se tourner vers la cabane, au lieu de rester penchés sur l'eau. Ils finirent même par dépasser les autres, et, comme si on les avait transplantés soudain, ils se dressèrent de toute leur hauteur sur le bord. — Jacques ! fit Valentin à voix basse. Et les joncs se retournant à l'appel, il vit en effet la tète empanachée de Jacques, ainsi métamorphosé, pour la sécurité de sa pêche nocturne, en homme-roseau.

Sans viser au penseur ni se douter qu'en ce moment il représentait au naturel l'homme de Pascal, Jacques ne laissait pas d'être, comme nous autres, un « roseau pensant, » rien de moins, rien de plus, quoiqu'il fût plutôt sur la limite du moins que du plus. Il pensa donc, sage comme tout le monde après coup, qu'il avait fait une sottise, celle de laisser voir le devant de son casque aquatique, lequel avait nécessairement une visière comme tous les casques, au lieu de n'en montrer que le dos : celui-ci,

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en effet, se confondait avec le sien par une aigrette qui, de plumache en plumache, allait s'y prolongeant et lui battant les talons. 11 revira de bord, niais c'était trop tard.

— Jacques ! répéta Valentin tout haut.

Alors il reconnut décidément la voix et, sans plus de Qui vive? mit aussitôt la planche, y étant devenu mieux expert.

Une de ses larges mains sur sa bouche pour retenir la chanson qui avait été sur le point de s'en échapper, il introduisit Valentin dans la cabane, et l'y laissa un moment dans une obscurité si complète, qu'on ne pouvait distinguer ni le foyer, ni les bancs, ni les autres petits meuble-. Après une minute ou deux il reparut, mais seulement sa tète et le vert panache qui la couvrait. Il avait le corps déjà a moitié enfoui dans une espèce de trappe, au fond de laquelle on apercevait une vague lumière. 11 fit signe à son compagnon de le suivre.

Arrivé au bas par quelques marches pratiquées dans l'ouverture, Valentin reconnut qu'ils étaient dans une carrière de grès. Depuis longtemps, sans doute, elle était abandonnée, car on n'en soupçonnait rien au dehors ; le sol un peu bosselé autour de la cabane et en pente vers le haut du pré, était d'ailleurs partout régulier, continu, sinon partout bien uni. Pour n'en pas sacrifier la récolte, qui avait peut-être changé plus d'une fois de nature dans le cours des siècles, on n'avait pas touché aux couches supérieures, et la carrière avait été exploitée souterrainement, au lieu de l'être à ciel, ouvert. L'entrée se trouvait du côté de la rivière, et probablement à la place même où s'élevait la cabane, bâtie par hasard exactement audessus.

Valentin, après avoir descendu les marches, vit devant lui une assez large galerie, grossièrement taillée au ciseau et où l'on pouvait reconnaître encore, à des lignes en creux sur les pan is et la voûte, la dimension des dalles extraites au commencement de ce travail pour l'utiliser tout d'abord. Peut-être ceux qui* l'avaient entreplis avaient-ils voulu aussi se ménager une de ces retraites si

LE riïE AUX X DISETTES

communes et si nécessaires dans la vie de trouble des âges féodaux. Au surplus, bonne ou mauvaise, chacun n'en a-l-il pas une en soi ou hors de soi, dans laquelle il compte n'être vu de personne ? Eh bien, le Pré aux Noisettes avait aussi la sienne, un dessous, un sous-sol, dont Fabrice, comme chacun de nous dans le nôtre, gardait pour lui le secret. Le sien, du moins, était innocent : celui des autres l'est-il toujours?

Jacques, une lanterne à la main, marchait d'un pas assuré, se retournant parfois sans s'arrêter ni rompre le silence, mais évidemment très-fier de sa découverte. Un sourire de satisfaction errait sur sa face et semblait s'y confondre avec les vagues reflets de la lanterne, qu'il promenait le long des parois et jusqu'à la hauteur de la voûte. Ce sourire allait se dilatant toujours plus, à mesure qu'ils avançaient dans l'étroit et sinueux corridor ; mais tout à coup, dans un renfoncement qui paraissait annoncer une seconde galerie plus basse, le sourire, la lanterne et même la personne de Jacques disparurent une seconde fois. Était-ce quelque malice qui avait soudain germé dans la tête de l'idiot? Valentin, stupéfait, restait là dans les ténèbres, n'osant s'y engager pour courir après lui. Il voulait du moins l'appeler, lorsque l'obscurité s'éclaira de nouveau d'une traînée de lumière, mais faible et oblique, venant du renfoncement et non plus du corridor. Valentin entra aussitôt dans ce passage, et, suivant la lumière, il vit, à quelques pas devant lui, non-seulement une petite porte cachée dans le roc, mais une espèce de salle où se trouvaient Fabrice et Marthe, et même Marguerite. Alors le sourire de Jacques, debout près de la porte qu'il venait d'ouvrir, se dilata tout à fait.

Celui de Fabrice ne pouvait s'étendre ainsi à l'horizon ; mais on le voyait fort bien descendre des yeux aux lèvres, puis se replier vers les narines et en agiter un moment les ailes. Chacun, du reste, étant encore un peu saisi, on s'en tint d'abord à cet accueil souriant, mais silencieux. Fabrice y joignit une bonne embrassade ; Marthe de même ; elle la devait bien au libérateur de son époux ;

Marguerite aussi, ne pensant pas pouvoir faire moins pour saluer le retour d'un complice, présenta son front... à celui qui le lui ramenait, c'est-k-dire à Jacques, dont le regard épanoui fut pour s'écarquiller à celte vue. Il considéra donc ce front blanc, incliné sous le sien qui l'était si peu, ces yeux noirs riants sous ses yeux qui ne riaientpas tout à fait de même ; puis, se laissant aller à une sorte de balancement pareil à celui du frondeur qui essaye sa fronde avant de la lâcher, il partit soudain d'un de ses grands écarts de jambes qui lui servaient à se mettre hors de portée en un clin d'œil. Il est vrai que son armure de roseaux en frissonna depuis la cotte de mailles et le haubert jusqu'au heaume ; mais c'était fait : le traître était déjà à l'autre bout de la salle, découvrant ainsi derrière lui, et devant Marguerite, Valentin, que l'impudent ne craignit pas de désigner de la main comme son remplaçant tout trouvé. Marguerite fit mine au contraire de courir après lui ; mais, comme il se sauva encore, il la sauva en même temps.

Après cette entrée, que la surprise commune et les façons de faire de Jacques avaient rendue presque muette au premier abord, on se mit enfin à s'entretenir, toujours un peu à voix basse. Cela n'était pas nécessaire, mais, ainsi que le disait Marguerite , dans un souterrain on parle malgré soi souterrainement.

Fabrice, en creusant le sol de sa hutte pour s'y ménager une petite cave, en avait donc trouvé une toute faite, et où les provisions qu'il comptait y serrer n'auraient guère tenu plus de place qu'une noix dans une arche ; mais il fallait bien la prendre telle qu'elle était. Il en avait déblayé l'entrée, l'avait masquée par le foyer rond et tournant placé au-dessus, avait nettoyé les galeries, arrangé la salle où elles aboutissaient, et comme la température y était très-égale, il se plaisait parfois à s'y retirer, au frais en été, et plus au chaud en hiver. La salle recevait d'ailleurs un peu de jour par une fissure du rocher qui se perdait sous l'épaisseur de la haie et pouvait même au besoin servir de cheminée.

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Telle était la retraite où Fabrice avait, non pas au figuré, mais au propre, disparu sous terre, comme on souhaiterait quelquefois de le faire. La disparition pouvant se prolonger, le docteur et .Marguerite durent être mis dans la confidence, l'une comme amie, l'autre comme caution de son client. Le docteur eut beau dire que cela risquait fort d'aggraver les choses et même de compromettre l'issue du procès; Fabrice ne voulut pas en démordre. Il avait donné sa parole, et d'ailleurs il préférait celte demi -prison à une prison entière; il pouvait au moins sortir la nuit pour pêcher. Marthe était bien forcée à présent de garder les belles truites tachetées, au lieu de les porter aux voisins ou au marché. Pour lui, sans doute, c'était dommage ; mais, en les voyant sur l'assiette de Marthe, il se consolait d'être obligé aussi de s'en régaler. Avec ces seules provisions, cependant, c'eut été par trop faire maigre, ce qui n'est guère dans les habitudes du pays de Lunay. Marguerite et le docteur y ajoutaient le surcroît nécessaire, par l'intermédiaire de Jacques, dont les allées et venues n'avaient en apparence rien de changé. De plus, la chèvre avait partagé le sort de ses maîtres; le recoin d'une des galeries lui servait d'étable; elle n'en avait jamais eu de si belle, et semblait elle-même en juger ainsi, car elle ne faisait jamais de façons pour y entrer, il est vrai qu'elle en faisait encore moins pour en sortir. On l'admettait parfois dans la salle, où elle se comportait toujours en personne digne et honnête : elle y restait des heures entières, couchée aux pieds de Marthe. Elle ne sortait pas le jour, mais la nuit on la lâchait. Aussi, à tous ses contes de chèvres et autres animaux familiers sortis de son cerveau, Jacques avait- il eu soin d'ajouter celui d'une grande chèvre blanche qui revenait maintenant dans le Pré aux Noisettes. Perrette ne l'avait pas vue et n'en croyait pas ce nigaud de Balalarme ; pourtant elle était presque sûre d'avoir ouï par là de singuliers bêlements, dit-elle à la mère Torne qui, pour preuve convaincante, lui fit répéter comment les chèvres de l'autre monde bêlaient.

ilte réclusion mystérieuse allait à l'esprit aventureux de Marguerite. Ne pouvant ni ne voulant y céder pour son propre compte, elle s'y laissait d'autant mieux entraîner pour celui de ses amis qu'elle y allait non-seulement avec tout son entrain, mais avec tout son cœur. Elle avait donc aussitôt appuyé et secondé ce projet, cette nouvelle lubie de Fabrice, comme l'appelait le docteur; sur ce point, ainsi que sur d'autres, il dut baisser pavillon devant Marguerite et garder au moins le silence, puisque, d'ailleurs, c'était fait, et qu'il n'y avait plus à en revenir. Elle ne regrettait qu'une chose : que Valentin ne fût pas de la partie ; mais à présent, il allait sans doute disparaître à son tour avec Marthe et Fabrice?

— En effet, lui disait-elle, ce sera ici beaucoup mieux que dans vos montagnes, où vous êtes resté bien longtemps sans reproche! Ici, réellement, vous n'existerez plus que pour deux ou trois amis fidèles et moi qui ne compte pas...

— Mais que je compte pour beaucoup. Valentin ne dit pas : « pour tout. » Il pensait à sa mère.

— Enfin vous voilà dans le souterrain. C'est au mieux. Vous êtes compromis. Vous ne bougerez donc pas d'ici que le docteur et moi ne vous en donnions le signal. Je viendrai vous faire des visites...

— A la bonne heure! dit encore Valentin.

Mais en ce moment elle leva un doigt en l'air, comme une personne qui entend quelque bruit. Effectivement, on ouït bientôt un son plus distinct, comme celui d'un sifflet de chasse qui, en passant, laissait tomber dans la fissure du rocher sa note affaiblie.

— C'est mon père qui vient me chercher, dit-elle. Là-dessus Jacques sortit, et revint bientôt avec M. de

Romans. On avait du le mettre aussi dans le secret. Sans trop l'approuver non plus, il y entra, peut-être surtout à cause de Marthe. Son habitude de lui faire une visite à peu près tous les jours l'avait repris dès son arrivée ; c'était pour lui un besoin de la voir, comme c'en est un de revenir dans les lieux où l'on a beaucoup vécu, non

pour y vivre encore (on sait bien que c'est fini!), mais pour y chercher ses souvenirs et les replacer dans leur cadre. Sans jamais en laisser rien percer devant Marthe, ni trop les évoquer pour lui-même, il se contentait ainsi de rêver le passé, et près d'elle il s'y transportait mieux.

11 fit un accueil amical à Valentin, mais seulement amical, et Jacques, en sa présence, ne se permit aucun de ces gestes à bras étendu qui, dans la langue des signes, la seule où il fût un peu habile, figurait assez bien comme un trait d'union gigantesque entre Valentin et Marguerite. Valentin, d'ailleurs, ne tarda pas à se lever, ayant hâte, dit-il, de rejoindre Balthazard.

— Oui, fit M. de Romans. En passant cette après-midi au village, je l'ai rencontré qui arrivait avec une étrangère.

— Une de ses malades, dit Valentin.

— Elle a dû être fort belle, continua M. de Romans; mais on voit, en effet, qu'elle a beaucoup souffert.

— Beaucoup! répéta Valentin.

Et s'éloignant, escorté de Jacques, il franchit la planche d'un saut, gagna le village en courant et se jeta dans 1rs bras de sa mère, comme s'il en prenait possession une seconde fois, avec des larmes de bonheur, mais le cœur plus gros encore de celles qu'il ne lui laissait pas voir.

Après qu'il fut parti : — M. Valentin a été un bien bon ami pour nous, dit Marthe.

M. de Romans fit un signe de tète, moitié dubitatif en ce qui regardait l'évasion de Fabrice, moitié approbatif en ce qui regardait l'opinion de Marthe.

Quand le père et la fille remontèrent ensemble au château, — Ne trouvez-vous pas que Valentin a gagné ? dit à son tour Marguerite ?

— Ah! tu trouves cela, toi?

— Oui ! pourquoi ne le dirais-je pas ?

— Alors, tu le lui as dit.

— Non, certes!

— Laissé voir?

— Laissé? non : j'ai observé en tout notre traité, mon

cher père ; mais qu'il l'ait vu, franchement je ne pouvais le lui défendre, et cependant j'en doute.

— Alors, il faut bien que j'en doute aussi, répondit le père. Et puis il y a une chose encore ; mais ce n'est pas le moment d'en parler; promets-moi seulement...

— Toujours des traités! fit-elle avec une petite moue.

— Celui que je te propose est le même que l'ancien, sous une nouvelle forme.

— Et c'est?...

— De rester, jusqu'à plus ample informé, dans le doute, et surtout d'y laisser Valentin, ajouta le père avec un sourire qui rassura bien un peu Marguerite, mais non pas au point de lui laisser croire que tout était arrangé. Au contraire, voilà qu'il y avait autre chose à présent : tout allait-il recommencer ?

Pour couper court aux questions, le docteur avait dit que Juliane souffrait d'une affection nerveuse, qui demandait avant tout du calme et une vie où elle pût en avoir. Il fallait donc prendre garde de l'agiter. Sur cette défense formelle de s'enquérir auprès d'elle-même de son état pour essayer d'en déduire la cause, elle n'eût été que mieux passée au laminoir de toutes les langues du village ; mais celles-ci, en ce moment, avaient bien d'autres affaires, et Juliane put rester de longues heures seule avec son fils, se promener même avec lui dans les prés de la Vignonne et leurs sentiers solitaires sans que cela fût trop remarqué.

Perrette suivait le mouvement politique et le faisait suivre à la mère Torne, qui continuait à branler la tète encore plus que par le passé ! Celle de Perrette, au contraire, se redressait de plus en plus à mesure qu'elle y sentait monter l'idée que l'on pourrait bien être un jour

:;jl LE PRÉ AUX NOISETTES

madame la conseillère, suivant la façon dont les choses et son mari tourneraient.

La Sabine avait pris sa filleule chez elle, pour que celleci fût plus tranquille et mieux soignée. La mère y avait consenti, mais elle allait et venait perpétuellement de chez elle chez la Sabine, de chez la Sabine chez elle, là d'un visage riant, .pour faire plaisir à sa fille, chez elle pour pleurer. Le père ne s'était pas opposé non plus à cet arrangement, qui lui conservait mieux la liberté de vaquer à ses affaires. 11 eût cependant fait un sacrifice pour envoyer Céline dans quelque climat plus doux; il en parla au docteur, mais le docteur ne parut pas croire qu'il y eut rien à en espérer.

Le procès allait s'ouvrir ; il était appointé, quoique Fabrice fût toujours absent. Le syndic, car il l'était encore, mais de plus en plus dépopularisé, le syndic comptait sur cette absence pour gagner plus aisément le procès et sortir ainsi de charge avec les honneurs de la guerre, puisqu'il léguerait à la commune un chemin de plus, et que le Pré aux Noisettes, s'il ne pouvait l'avoir maintenant, n'en resterait pas moins déprécié. Un point, cependant, l'inquiétait.

Depuis que le jour fixé pour plaider l'affaire approchait, il s'était répandu un bruit vague, mais de plus en plus grossissant, de pièces soustraites ou falsifiées. Le syndic voulut en toucher un mot à La Reverdie; mais celui-ci le prit de son plus grand air, et ce fut seulement après le départ du syndic qu'il se remit à fouiller dans sa bibliothèque, sans y rien trouver.

Il y était encore, malgré la nuit tombante, parcourant chaque rayon, chaque tablette, une bougie à la main, lorsqu'il entendit frapper à la porte de sa chambre. Il tressaillit, comme si l'on eut frappé a celie de sa conscience. Il alla ouvrir.

— Pardon! je vous dérange, dit le docteur.

— Nullement.

— Vous étiez occupé ?

— Oh ! une bagatelle; rien ne presse.

— Alors, bon! car j'ai à vous parler... de Fabrice, dit le docteur en s'asseyant.

— De Fabrice, si vous voulez : seulement, je ne vois pas...

— C'est égal : voyons toujours ! D'abord, vous vous intéressez à -Fabrice, ou à sa femme, du moins.

La Reverdie affecta un air souriant.

— Tout le monde l'aime, poursuivit le docteur, à commencer par moi et à finir par M. de Romans, sans vous oublier entre deux.

— Pour moi, il n'y a rien... ; mais pour mon cousin..., fit La Reverdie plus à l'aise et d'un rire plus franc.

— Vous voyez bien ! vous qui prétendiez ne pas voir. Sinon pour vous, les Fabrice vous intéressent pour votre cousin. Ils vous intéressent certainement.

— Mais que puis-je faire ?

— Vous serez un des juges : c'est votre tour, je crois.

— Malheureusement.

— Très-heureusement, au contraire. Certes, je ne vous fais pas l'injure de vouloir vous influencer. Vous jugerez d'après votre conscience et la cause même ; mais, mieux que d'autres peut-être, vous y regarderez de plus près.

— Que voulez-vous? nous serons bien forcés de le juger par défaut : il est absent.

— Mais moi, je le représente. D'ailleurs, détrompezvous; je sais où il est.

— Parti pour l'Amérique, n'est-ce pas? Je le lui avais conseillé.

— Et moi, déconseillé.

— Vous avez eu tort. Son affaire eût été bien plus facile à arranger, et avec la protection de mon cousin..., ajouta La Reverdie, en continuant de railler pour ne pas paraître inquiet. Vous dites donc? reprit-il d'un air dégagé... ^

— Qu'il reparaîtra, mais en temps opportun seulement: le jour de son procès.

— Eh bien, fit La Re verdie en se levant, je verrai, j'examinerai encore, et s'il y a quelque moyen...

— J'y compte, dit le docteur en se renfonçant dans son fauteuil. Mais, ajouta-t-il, ce n'est pas tout.

Et, se rapprochant de La Reverdie en tirant le fauteuil sous lui, il articula à voix basse, mais d'autant plus claire pour celui qui l'entendait :

— J'ai acquis la conviction qu'on a soustrait des pièces. La Reverdie, en se levant, avait déjà pris son bougeoir

pour reconduire le docteur. Il le reposa sur la cheminée; mais sa main tremblait.

— C'est impossible ! balbutia-t-il : ce n'est pas vrai !

— J'en fournirai la preuve, répondit le docteur, aussi froid que s'il disséquait.

— Comment! le syndic? Vous oseriez soupçonner le syndic !

— Ce n'est pas lui.

— Mais qui, alors?

— Je le sais.

11 y eut un silence.

— Cela doit vous intéresser comme juge, reprit le docteur en regardant par-dessus ses lunettes, et j'ai voulu aussi vous consulter comme tel. Que dois-je faire? perdre quelqu'un, ou laisser perdre à mon client son procès? M. de Romans vient de in inviter à dîner. Voulez-vous que nous lui en parlions ce soir? Comme vous, il s'intéresse aux Fabrice, et c'est un homme de bon conseil.

— Je veux bien, fit La Reverdie avec humeur.

Depuis le retour du docteur, il y avait eu entre lui et M. de Romans plusieurs pourparlers mystérieux. Marguerite elle-même n'en avait pu attraper miette. Elle en parla à Valentin.

— Je ne sais rien, dit-il; Balthazard est muet.

— Comme vous avec moi; vous me cachez quelque chose, je le vois bien.

— C'est vrai, je l'avoue; ainsi je ne vous cache rien.

— Rien qu'un secret !

— Oui, un secret, mais qui n'est pas à moi seul. Chère Gritly, ne m'interrogez pas davantage; je voudrais tout vous dire, mais je ne le dois pas, et j'en souffre.

— Je ne suis pas si curieuse que vous le croyez bien; mais, en attendant, voilà un secret entre nous...

— S'il n'y avait qu'un secret!...

Il s'arrêta court; elle, encore mieux, n'eut garde d'aller plus loin. Valentin pensait à sa mère, obstacle non plus seulement rêvé, mais maintenant réel; Marguerite, à son père : aurait-il peut-être imposé aussi à Valentin quelque traité, bon ou mauvais? Il en était bien capable, avec sa manière à lui de vous laisser libre à la condition de ne se mêler de rien.

Aussi ne fut-elle pas peu intriguée lorsqu'elle le vit, après le dîner, se retirer dans sa chambre avec ses deux convives et donner l'ordre que, sous aucun prétexte, on ne les vînt déranger. Si c'eût été dans la chambre de La Reverdie, nous ne répondons pas... mais dans celle de son père ! elle n'en eut pas même la pensée.

La Reverdie, au reste, put croire que le docteur, s 'étant ravisé sans doute, avait abandonné son projet, tant il paraissait peu pressé de le mettre à exécution. Au lieu de consulter M. de Romans sur l'affaire de Fabrice et ce qui s'y rapportait, il le questionna sur son récent voyage et en général sur l'Amérique ; sur les lois, sur les mœurs, souvent plus influentes que les lois ; sur la manière dont aux États-Unis se jugeaient les procès ; sur les relations des deux sexes et la vie de famille, deux choses capitales et qui font beaucoup plus pour la bonne ou la mauvaise santé d'une nation que les statuts et les chartes. Était-il vrai qu'en Amérique le divorce fut presque aussi facile et fréquent que le mariage? Que fallait-il en penser et en croire? Était-ce seulement de la liberté ou de la licence ? Il avait cependant ouï dire que les unions y étaient, rela-

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tivement, plus heureuses qu'en beaucoup d'autres pays, y compris même celui de Lunay, et les femmes surtout respectées plus que nulle part ailleurs.

Le voyant ainsi tourner autour du pot, comme on dit, et s'en tenir de plus en plus à distance, La Reverdie se persuada encore mieux que le docteur avait voulu le tàter seulement, et qu'ayant trouvé à qui parler il battait en retraite. Ces prétendues preuves n'étaient qu'une feinte ; mais on ne l'effrayait pas, lui, à si bon marché. Plus tôt ou plus tard, cette maudite feuille de parchemin se retrouverait ; jusque-là, il nierait tout, n'admettrait de questions sur rien. S'applaudissant donc de ne s'être pas trahi, il acheva de se rassurer. Du reste, il y avait déjà préludé à table. Amateur de tous les arts, il l'était ausssi de l'art culinaire, et se piquait d'être une belle fourchette, comme il convient à un homme bien né. Distrait, cependant, par son inquiétude même, La Reverdie avait mis plus de suite que de méthode à remplir et vider son verre. Tout cela aidant, sa tête légère était donc légèrement montée, en sorte qu'il se lança à son tour sur ce qu'il appelait « le mariage américain. »

C'est ce que l'Amérique a de mieux, s'écria-t-il, avec l'esclavage. Vous voulez des citoyens : sans esclaves vous n'en aurez pas. Les citoyens sont dans les armées et dans les conseils, il faut donc des esclaves dans les champs et dans les ateliers. Aristote l'a dit, et les républicains d'Athènes et de Rome, qui avaient aussi des esclaves, pratiquaient de même le mariage américain. Voilà les deux seules bonnes choses de l'Amérique, et ce qu'il faudrait lui emprunter, au lieu de tant de sottises démocratiques et sociales. Malheureusement, pour l'esclavage, on ne le peut pas ; mais, pour le mariage, on le peut, et qu'y at-il là qui doive tant effrayer? Les mariages morganatiques ne sont-ils pas déjà de droit coutumier chez les princes? Or, les princes, par le fait qu'étant plus maîtres ils sont plus libres, sont des espèces d'échantillons de l'avenir, sinon toujours par la façon dont ils gouvernent leurs peuples, du moins par leur manière à eux propre de se gou-

LE PRE ATX XOISETTES

verrier. Louis XIV. par exemple, était plus moderne et plus avancé que ses sujets : il était mieux nourri, mieux logé, quoique, à plus d'un égard, il fût loin d'avoir une vie aussi commode et aussi confortable que le moindre bourgeois de nos temps, car je ne conteste pas le progrès. Eh bien, sauf quelques formalités qui ne changent rien au fond des choses, Louis XIV, comme Charlemagne, comme les empereurs romains, s'est plusieurs fois marié. Suis-je contre le mariage? non ; suis-je pour la polygamie? non ; elle crée le despotisme et tue la sociabilité. Je suis monogame et pour le mariage, mais avec le divorce, aisé, facile, à l'amiable, simple régularisation légale d'un fait : je suis pour le mariage américain.

En soutenant cette belle thèse avec le mélange d'ironie et de sérieux, de bagatelle et d'audace, qui était dans ses idées et dans son caractère, il avait plusieurs fois jeté les yeux du côté de M. de Romans, qui se contenta de se lever pour allumer un cigare et, debout contre la cheminée, de le regarder en souriant, mais ainsi de toute sa hauteur.

Quand il se tut : — On aime uniquement si l'on aime bien, dit ce dernier d'un ton grave.

— D'accord; mais on peut aimer ainsi plus d'une fois, et par conséquent on devrait pouvoir se marier autant de fois qu'on aime. Le mariage morganatique, mon cousin !

— En effet, reprit le docteur, je suppose un homme de la classe élevée réellement épris d'une femme qui mériterait d'en être par l'élévation de ses sentiments et par sa beauté, mais qui n*en est pas. 11 la distingue, il l'aime, il la voit d'un œil qui la rend pour lui son égale, ne le fùtelle pas tout de suite aux yeux des autres: pourquoi ne l'épouserait-il pas ?

— Oui, pourquoi? fit La Re verdie, la tète renversée sur le dos de son fauteuil, et lâchant ce mot du même air et du même mouvement de lèvres qu'il soufflait au-dessus de lui la fumée de son cigare.

— Du moins, continua le docteur, si votre mariage

morganatique ou de la main gauche est un vrai et légitime mariage. Vous l'entendez ainsi, je pense ?

— Certainement..., mais toujours avec possibilité de divorce pour l'un et pour l'autre.

— C'est au mieux! le divorce indéfiniment : ainsi tout s'arrange. L'inclination mutuelle ou le changement d'inclination, même non mutuel, suffit, si je vous comprends bien. On n'est point sûr d'être époux toute sa vie; mais, quoiqu'on n'en soit pas sûr, ou parce qu'on ne l'est pas, on épouse d'abord.

— Parfaitement.

— Ainsi, un jeune homme rencontre une jeune fille qui lui plaît; il lui parle d'amour; elle le laisse dire, elle s'y laisse prendre même ; mais elle est honnête : alors, selon votre système, il lui propose de l'épouser...

— Et il l'épouse, conclut La Reverdie en se balançant sur son siège.

— Bien ! mais s'il ne l'épousait pas?

— Alors, c'est que mon système ne serait pas admis, et qu'il y aurait empêchement.

— Mais si, de leur part, il n'y en avait point ; car il faut être conséquent, et voici encore ce que je suppose. Ce jeune homme est dans la fougue des passions et de l'âge : il ne connaît point d'obstacle ; il escalade les murs au besoin, le jardin, la cour, la croisée...

— Eh! eh! cela se voit, je puis même dire que je l'ai vu, quoique cela ne se voie pas si souvent qu'on le pense, et que cette manière de procéder ne soit pas ordinairement nécessaire, dit La Reverdie avec complaisance. Eh! eh!

— Ce jeune homme, poursuivit le docteur, est beau, ardent, habitué aux faciles conquêtes, irrité dans son amour-propre et dans sa passion par la résistance. Il surprend pendant son sommeil celle à laquelle il a dit adieu le soir même, car il doit partir et s'éloigner pour quelque temps. Il la surprend, dis-je, il la trouble, il l'enivre de ses paroles brûlantes ; il ne peut supporter ce départ, il a voulu du moins la revoir encore une fois, il pleure, il se

désespère; c'est la solitude, la nuit; la pauvre enfant est sans secours, sans parents, orpheline peut-être ; il lui jure de l'épouser, elle se fie à lui, il abuse de sa faiblesse ou de son ignorance, et comme il est étranger dans le pays, pour pousser mes suppositions jusqu'au bout, il part réellement cette fois et pour toujours, on ne le revoit plus, il oublie son serment.

— Serment d'amour! fit encore La Reverdie avec nonchalance. Vous m'avez déjà conté de semblables histoires, docteur, ne recommencez donc pas.

— Mais si la femme outragée avait une pièce probante, dit le docteur en se levant à son tour et se rangeant contre la cheminée à côté de M. de Romans.

— Quelle pièce? demanda La Reverdie, toujours assis, mais se redressant.

— Une pièce qui déshonorerait l'homme en question.

— Il n'aura pas été assez sot pour écrire, et, à dire vrai, il n'y pensait pas ; est-ce que dans ces moments-là on y pense? Ainsi, point de pièce! vous allez trop loin dans vos suppositions, docteur.

— C'est vrai. Mais si, à défaut de ce moyen, on en avait un autre...

— Une pièce supposée ! Décidément, voilà une supposition à laquelle je ne m'attendais pas.

— Une pièce soustraite au dossier de Fabrice, articula lentement le docteur.

— De plus fort en plus fort. Nouvelle supposition.

— Nullement. Cette pièce existait. Je le prouverai en justice.

— Eh bien, on la retrouvera, s'écria La Reverdie payant d'audace.

— On ne la retrouvera pas.

— Pourquoi ?

— Parce qu'elle est entre les mains (ou tout comme) de celle qu'on a déshonorée et qui s'en servira pour déshonorer à son tour : c'est ma sœur.

— Mensonge ! elle ne s'appelait pas...

La Reverdie s'arrêta, mais déjà trop tard. M. de Ro-

mans fit un signe de tête, comme pour prendre acte de cet aveu.

— C'est encore vrai, dit le docteur : je n'étais que le fils adoptif de sa mère; elle ne s'appelait donc pas Balthazard; mais elle s'appelait Juliane. Ceci, est-ce vrai?

La Reverdie resta muet cette fois.

M. de Romans, continuant ses fonctions de juré, enregistra, du même mouvement de tête, ce nouveau signe d'aveu.

La Reverdie avait toujours eu de l'antipathie pour le docteur, il ne savait pas pourquoi : il le comprenait maintenant. Non que, dans son abasourdissement, il se rendît bien compte de la situation ; mais que le docteur eût fini par trouver un moyen de le perdre et qu'il en eût la volonté, c'est ce dont il ne doutait pas, et il en demeurait atterré, sans chercher à voir plus au fond.

Enfin, M. de Romans, suffisamment éclairé par cette scène et par de précédentes révélations du docteur, n'avait plus qu'à prononcer son verdict. 11 le fit en ces mots :

— Un mariage morganatique, mon cousin!

— Au diable I s'écria La Reverdie en se réveillant et sautant cette fois de son fauteuil : est-ce que j'ai eu jamais l'idée de me marier, moi!

— C'est une idée, fit M. de Romans, qui peut venir à tout âge, même au mien, selon vous.

— Cette maudite pièce ! continuait La Reverdie. La belle affaire ! elle s'est égarée, voilà tout.

— Egarée avec intention, dit le docteur : nous le prouverons. De plus, cette feuille était collée à la suivante, et on n'a pu l'en détacher sans qu'elle en porte encore des marques toutes fraîches : il y a eu lacération.

— Eh bien, qu'on me la rende, je la recollerai, et tout sera dit.

— On ne vous la rendra pas.

— Je la réclamerai par voie de justice.

— En ce cas, dès demain je vous devance, et je tiens déjà toute prête ma déposition.

— Une promesse de mariage, reprit M. de Romans, promesse un peu tardive, il est vrai, mais cette fois bien en règle, et vous rentrez en possession de cette feuille de parchemin déshonorante pour vous, et un peu pour notre famille, mon cousin.

— Épouser la fille d'un jardinier, une paysanne.. .

— Comme moi Marthe, interrompit M. de Romans : et je le ferais, oui, je le ferais, s'il n'y avait pas d'autre obstacle, ajouta-t-il avec son sourire un peu renfermé, qui contrastait avec son air du reste ouvert et gaillard. Sur ce point-là, je suis américain réellement. Aussi, reprit-il, je ne demande pas mieux que de donner ma fille à Valentin.

— A Valentin ! répéta machinalement La Reverdie, frappé d'une nouvelle stupéfaction.

— Oui, à votre fils..., pourvu qu'il le devienne aux yeux de la loi. Je n'y mets que cette condition, mais j'y tiens. Ainsi décidez-vous. Moi, je le suis. Et vous, il faut que vous le soyez avant le procès de Fabrice. Si d'ici là vous n'avez pas pris le seul parti honorable qui vous reste, celui de donner votre nom à Valentin et à sa mère, je me joins au docteur contre vous, et nous ne nous reverrons jamais, comprenez-moi bien.

— Reconnaître ce garçon-là, que je ne puis souffrir, que je n'ai seulement jamais pu amadouer, qui me déteste!...

— Valentin ne déteste personne : c'est un tort, mais un beau tort, ajouta le docteur.

— Ce que vous ferez pour sa mère et pour lui, sans compter Marguerite, lui aura bientôt gagné le cœur, dit M. de Romans. Il vous aimera, et nous vous aimerons tous, si enfin vous devenez sage : il y a bien plus longtemps que je le suis, moi. Et vous, d'ailleurs, tout le premier, vous serez fier d'avoir pour fils un si beau et si brave garçon. Vous le formerez aux belles manières...

— C'est vrai qu'il n'est pas mal, fit involontairement La Reverdie, ainsi chatouillé dans son faible et, par là, dans sa vanité de père. C'est vrai qu'il n'est pas mal. De la dis-

tinction, de la finesse, surtout dans le bas de la figure, ce qui est encore plus rare que dans le haut. Des cheveux... le drôle en a presque autant que j'en avais à son âge. Mais s'il est mon fils, comme vous le dites et comme il faut bien que je vous croie, pourquoi diantre, m'ayant pris mes cheveux, n'en a-t-il pas mieux pris la couleur? 11 les aurait eus d'un noir de jais. Pour un homme, il n'y a que les cheveux noirs. Enfin, joli garçon au total; mais cervelle creuse ou remplie de chimères...

— Celles de la tête ne s'en vont que trop vite, remarqua M. de Romans : c'est pour cela qu'il faut s'en garder au moins dans le cœur ; maisune réalité vaut encore mieux. Allons! La Reverdie, un bon mouvement! Je sais que vous en êtes capable : nous sommes depuis assez longtemps ensemble (et nous y serons longtemps encore, j'espère) pour que je vous en aie surpris plus d'un ; mais vous les renfoncez toujours, par peur de vous livrer et de vous lier, préférant vous entortiller en vous-même dans je ne sais quoi. 11 y a quelque chose de meilleur que d'être amoureux, c'est d'aimer. Vous apprendrez cela, et vous en serez plus heureux... ou moins malheureux, suivant que Ton a le tempérament triste ou gai. Vous prétendez n'aimer personne et ne vouloir être qu'amoureux : comme si je ne savais pas que vous m'aimez, moi!

Et M. de Romans lui tendit la main sur ce mot dit avec chaleur.

La Reverdie la serra sans répondre. Il était ému, mais encore occupé à ne pas le laisser voir et à s'esquiver de lui-même et des autres.

— Eh bien, soit ! dit-il enfin. Pour vous, pour Marguerite aussi, puisqu'elle le veut, quoiqu'elle ne m'aime pas non plus, et sans me dissimuler qu'elle ne me prendra pas en meilleur gré après ce que je vais faire pour elle, que peut-être même elle mêle reprochera plus tard, soit! je reconnaîtrai ce garçon, mais ne m'en demandez pas davantage.

— La mère aussi, dit M. de Romans. Peut-être même que, légalement, cela ne suffit pas; mais peu m'importe ;

je ne chicanerai pas sur la légalité, pourvu que la morale y soit : c'est encore ma façon d'être américain. Je veux donc un mariage, un mariage véritable.

— Moyennant divorce, puisque nous l'avons au pays de Lunay, non pas, il est vrai, tout à fait à l'américaine, mais enfin nous l'avons, dit le docteur.

— Moi, me marier, avec ou sans divorce, et n'importe comment ! au diable ! ce serait ridicule. Je n'en veux pas! Ne m'en parlez pas ! s'écria La Reverdie, qui partit là-dessus en frappant les portes comme un furieux.

— Se décidera-t-il? demanda le docteur.

— Je le crois, répondit If. de Romans. Il a plutôt le cœur gâté que foncièrement dur et mauvais.

— Mais le plus difficile est encore à faire, obtenir le consentement de Juliane, ajouta tristement le docteur.

Rentré lorsque Juliane, conservant ses habitudes montagnardes, était déjà couchée, le docteur s'enferma seul avec Valentin dans sa chambre, et lui dit :

— Tu es homme , et le moment est venu de ne plus rien te cacher.

Puis, sans autre exorde, il le mit au fait de tout, et lui apprit qui était son père.

Ce fut pour Valentin une de ces découvertes aussi tristes qu'imprévues, et qui vous frappent d'une lumière plus pénible que l'obscurité. A côté de l'idéal pour ceux qui le cherchent, la vie tient ainsi en réserve de ces réalités amères; et cela est bon; car, tout idéale, la vie deviendrait une idole, et nous aurions encore plus de peine à nous en détacher.

Pâle, mais non plus de bonheur comme lorsqu'il avait retrouvé sa mère, Valentin se jeta au cou du docteur en

lui disant : — C'est vous qui êtes et qui serez toujours mon vrai père !

— Ce n'est pas ce qui m'inquiète, reprit le docteur ; c'est de voir ta mère et M. de Romans aussi entêtés l'un que l'autre, chacun dans leur idée. Il y a longtemps que je sais ce qui en est, mais il était inutile de rien dire et de rien faire avant le temps. Quant à être et à rester ton ami, ton père, ou comme tu voudras m'appeler, et toi, mon Valentin, mon enfant, je suis sûr de toi à cet égard comme de moi-même. Si peu fait que je sois pour le mariage, moins même que La Reverdie, est-ce que je n'aurais pas épousé ta mère ? et tout eût été dit par là ; mais elle n'a jamais voulu en entendre parler, pas plus que de contraindre, de manière ou d'autre, ton père à l'épouser. Aussi ne lui ai-je même pas appris qu'après avoir d'abord fait fausse route dans mes recherches je l'avais enfin découvert où je ne le cherchais guère, et que je me croyais maintenant sûr de le reconnaître. Il n'a pu le nier. Nous le tenons, lui; mais ta mère? A-t-elle vu Marguerite?

— Une ou deux fois dans nos promenades.

— Qu'en a-t-elle dit?

— Rien ; mais elle l'a beaucoup regardée.

— Il faut tout apprendre aussi à Marguerite.

— Je ne le pourrai jamais.

— Je le ferai, moi! C'est une noble fille, et qui t'aime.

— Hélas! qui le sait? elle ne le sait pas elle-même.

— Point d'hélas! le temps des hélas est passé. Elle t'aime : eth ! je ne le sais pas, peut-être ! Elle a tout pouvoir sur son père , sauf de lui faire abandonner la seule condition qu'il ait posée : à bonne intention, d'ailleurs, même pour La Reverdie. C'est un homme excellent, mais trèsfixe dans ce qu'il s'est une fois mis en tète. Il faut donc surtout que Marguerite gagne le cœur de ta mère : tout dépend de là. Comment pourraient-elles se voir sans que cela eût l'air concerté?

— Chez Céline. Ma mère a voulu faire visite à notre chère malade. Je l'y ai menée. Elle dit que c'est une sainte. Chaque fois qu'elle revient de chez Céline, elle se

retire dans sa chambre, et, y étant un jour entré après elle, je l'ai trouvée qui pleurait. « Que ne suis-je morte comme cela! » m'a-t-elle dit; puis elle:m'a embrassé.

— Pauvre Céline ! reprit le docteur, elle est bien mal. Trop de visites la fatigueraient. Si cet original de Fabrice ne devait pas quelques jours encore se tenir lui-même sous clef, ce qui vaut mieux, après tout, que d'y être tenu par les autres, sa femme aurait pu arranger quelque rencontre ; mais il ne ferait pas difficulté, je pense, de mettre sa cabane et son pré à notre disposition, puisque je suis aussi chargé de les défendre, et que leur cause n'a rien perdu à filer le même nœud que la nôtre. Oui , cet endroit plaira à ta mère. Il lui rappellera un peu son vallon. Parlelui-en, elle aura envie de le voir. Marthe pourrait déjà s'y montrer. Je lui dirai de nous inviter. Elle a de l'influence surM.de Romans. Le Pré aux Noisettes, c'est cela! et Céline aussi, mais pas trop souvent.

— Céline et le Pré aux Xoisettes ! répéta Valentin, tout saisi de la tristesse de ce rapprochement.

— Hélas! oui, fit le docteur sans se rappeler qu'il venait d'interdire les hélas ! La haie qui verdoie et la mort derrière, qui regarde. Que veux-tu! la vie est ainsi, mon enfant.

— C'est peut-être trop tard, ajouta Valentin, mais si le syndic était homme à plier une fois pour conserver la vie de sa fille, il me semble encore qu'en la donnant à celui qu'elle aime il la sauverait.

Le docteur fit un geste de doute sur l'une ou l'autre de ces suppositions, et probablement sur toutes les deux.

Céline était, en effet, bien malade. Le père avait tout concédé à sa femme et à sa cousine; mais, dur envers les siens et peut-être envers lui-même jusqu'au bout, il maintint sa défense de recevoir Mauverney; cela ne devait pas plus avoir lieu chez la Sabine que chez lui. Il le demanda à sa fille, étant mieux sûr d'elle que des deux femmes, et Céline le lui promit.

Elle était déjà trop faible pour sortir ; mais chaque jour,

dans les commencements surtout, elle se levait un moment, s'habillait, se faisait un peu belle et, si le temps était doux, allait s'asseoir quelques instants sur la galerie. Elle semblait non-seulement avoir deviné quand Mauverney passerait, mais l'avoir averti de la pensée, car peu après qu'elle était là, on le voyait venir, comme si elle l'attendait. Il arrivait de ce pas en avant qui lui était particulier, mais la tête penchée encore plus que de coutume, les yeux en terre, ne regardant personne ; il entrait sans hésiter dans la ruelle, longeait la maison des Chambres- Chaudes, levait alors hautement la tête comme un homme qui respire, recevait le sourire qui tombait sur lui de la galerie, et s'en allait par derrière à travers les prés, où, s'il était seul, il se jetait au pied d'un arbre, furieux, les mains crispées, la figure cachée dans l'herbe et la laissant mouillée après lui. Valentin venait l'y trouver, tantôt de son propre mouvement, tantôt sur un signe muet de Céline, quand il lui faisait visite et qu'elle avait vu passer Mauverney. 11 essayait de le consoler. — « Non, répondait celui-ci; j'aime mieux souffrir! je souffre au moins pour elle et avec elle. Et vous, d'ailleurs, vous souffrez aussi, vous n'êtes pas heureux non plus, ni vous ni mademoiselle Mar guérite. » Puis, lui serrant fortement la main, il se relevait et retournait à ses travaux des champs pendant le jour, et le soir à ses réunions politiques. Le père, pas plus que les voisins, ne pouvaient ignorer ces éclairs d'entrevues de Mauverney et de sa fille ; mais du moins sur cela il n'avait rien dit.

Au surplus, ces sortes de rendez-vous tacites diminuèrent bientôt d'eux-mêmes; non que Céline souffrit davantage, mais avec les approches de l'automne elle allait s'éteignant. Ce n'était plus qu'une ombre, toujours gracieuse, mais d'une blancheur diaphane. Son regard et son sourire (ils ne faisaient qu'un) donnaient à ses traits comme un voile de lumière et de vie qui trompait d'abord sur les ravages du mal, mais pas pour longtemps.

Quoique le pasteur vînt souvent la voir, c'était un de ses chagrins que de ne plus aller à l'église. Elle avait

décidé sa marraine, qui ne vivait plus que par elle et pour elle, à y aller à sa place. Afin de la distraire, Céline l'interrogeait au retour sur ce qui se passait dans le village : jamais sur Mauverney, par respect pour son père. Quand Valentin s'ingéniait à lui en dire quelques mots en passant, elle le remerciait tendrement du regard, mais ne répondait pas. Elle savait tout, néanmoins, par là et par ce que son cœur lui faisait voir comme si réellement elle le voyait.

La Sabine n'avait pu se résoudre à s'éloigner ainsi une heure ou deux le dimanche que sur la prière de Céline, qui le lui demanda comme un double devoir pour elles deux; elle y mit la condition qu'elle serait remplacée, pendant son absence, par un de ceux dont la société et les soins étaient le plus agréables à Céline. C'étaient tantôt sa mère, tantôt Marguerite, ou même Juliane, qui s'était déplus en plus attachée à la malade, n'avait voulu voir qu'elle dans tout le village, et dont le caractère énergique et révolté ne pouvait s'empêcher de plier un moment devant cette angélique douceur, devant ce malheur aussi jeune que le sien l'avait été e,t bien plus complet. « Non, pas autant ! s'écriait parfois Juliane en elle-même. Céline ne sera pas trompée : elle est aimée et elle se meurt. Mais toi pourtant? se répondait-elle l'instant d'après, dans les secrets orages de cœur qui lui étaient habituels comme à ses cimes les nuages et les tempêtes; mais toi? n'as-tu pas ton enfant et celui qui lui a servi de père, celui qui l'a sauvé et qui t'a sauvée? Veux-tu troubler, veux-tu tuer cet autre jeune bonheur, comme on a tué celui de Céline et le tien? » Tel était le violent et invisible combat que se livrait Juliane devant le lit de Céline; car si elle disputait encore Valentin à Marguerite, son orgueil de mère et son regard de femme ne mettaient cependant point en doute qu'il ne fi\t aimé.

Un dimanche que la Sabine n'était pas encore revenue et que Juliane la remplaçait, celle-ci vit arriver Marguerite, et l'instant d'après, Valentin. Elle se retira derrière le rideau du lit, non pour leur cacher sa présence (elle ne

cachait rien et, en ce moment même, elle sentait son fils plutôt qu'elle ne l'observait , mais pour leur mieux permettre de s'avancer, l'un à gauche, l'autre à droite, près de la malade qui, soulevant ses deux pauvres bras, leur tendait à chacun, et en même temps, une main. Quand elle eut celles de Valentin et de Marguerite, Céline les garda un moment sans rien dire, puis, soit inspiration soudaine, soit quelque secrète instruction du docteur, elle les força doucement à se réunir dans ses mains à elle : c'étaient ses amis ; elle le pouvait bien ; mais au bout d'un moment encore, et toujours sans parler, elle retira une de ses mains, l'éleva en l'air comme si elle demandait quelque chose, et ses doigts amaigris cherchaient l'ouverture du rideau derrière elle. Elles les y agitait d'un air d'appel si décidé et si suppliant, que la main cachée dut finir par se rendre à ce caprice de malade. Céline, alors, l'amena vers les deux premières, l'y appuya, l'y joignit de tout ce qui lui restait de forces, et encore mieux de son sourire qui semblait tomber comme un rayon d'en haut sur ces trois mains unies dans les siennes. Elle le laissa bientôt remonter sur Valentin et sur Marguerite, alla ainsi de l'un à l'autre avec un regard de tendresse, après quoi elle ferma subitement les yeux; mais, non moins subitement, ils se rouvrirent sous un ruisseau de pleurs. — « Consolez-le ! dit-elle, vous deux qui l'aimez et qu'il aime, consolez-le : il n'aura que vous pour le consoler ! » Et ses longues paupières essayaient en vain de se refermer sur ce flot de douleur qui ajoutait maintenant ses sillons à ceux de la souffrance et de la maladie. Marguerite et Valentin étaient aussi tout en larmes, et on entendait sangloter derrière le rideau.

Céline fut la première à se remettre; elle déclara qu'elle se sentait mieux, demanda presque pardon à ses amis d'avoir pleuré, et, sa marraine étant rentrée, elle voulut que ses trois amis, comme elle les appelait, retournassent chez le docteur. Marguerite y dînait avec son père (on dîne encore souvent à midi au pays de Lunay), et ils devaient ensuite aller tous ensemble au Pré aux Noisettes.

car Fabrice allait faire sa sortie : on était à la veille du procès. Le lendemain était le jour fixé. Céline le savait et s'en réjouissait même à cause de son père, pour lequel tout ce tracas serait du moins fini.

Marguerite, M. de Romans, Valentin, Juliane et le docteur se rendirent donc l'après-dîner au Pré aux Noisettes, le docteur ayant eu soin de dire dans le village qu'il voulait le visiter et l'examiner une dernière fois avant le procès, afin de l'avoir bien présent devant les yeux dans sa plaidoirie, car il entendait plaider lui-même l'affaire de Fabrice, et pourquoi pas? ethl il s'en tirerait toujours aussi bien que la plupart des avocats ; il s'en tirerait même mieux, puisqu'il ne plaiderait que le bon droit.

Le pont-levis se trouva jeté à l'heure convenue, Balalarme se tenant là comme gardien, mais non plus dans son uniforme de roseaux et de pêcheur de nuit. Il fit le salut militaire à M. de Romans ; un clignement d'œil à Juliane, qui l'avait aussitôt apprivoisé comme les oiseaux et les bêtes des champs; à Valentin, sa pantomime effrontée du doigt et des lèvres avec un regard en dessous du côté de Marguerite ; mais au docteur, pas le moindre signe, attendu que ce dernier le prévint en faisant le geste de lui tirer les oreilles, et non pas le geste seulement. Pendant qu'il était encore à se les frotter, il entendit remuer sur l'autre rive, et crut distinguer, comme une pie sous les feuilles, Perrette, revenue de sa frayeur depuis qu'elle sentait couver parmi ses œufs celui d'où devaient sortir, sous le nom de M. le Conseiller et de madame la Conseillère, une poule et son coq dont elle voyait déjà poindre la crête. Il se hâta donc de retirer la planche et de disparaître à son tour dans les lointains fuyants de la haie.

Il y trouva dans un des recoins les plus feuilles et que

l'on ne pouvait apercevoir à moins de passer devant, Marguerite, Valentin et sa mère, assis là sous le dais mobile des noisetiers et se regardant plus qu'ils ne se parlaient. Il fit mine de s'arrêter auprès d'eux ; mais, reconnaissant l'endroit, mal noté dans son souvenir pour y être descendu d'un peu trop haut et plus vite qu'il ne voulait, il se hâta de passer. Valentin courut après lui, dans le dessein de l'employer à dérider sa mère; mais Jacques, se voyant poursuivi, obéit à son instinct en pareil cas, et courut de même à plus longues enjambées. Valentin continua une fois lancé, se disant que le mieux était peut-être de laisser sa mère seule avec Marguerite ; mais comme il aurait voulu être derrière la haie à les observer !

Le docteur et M. de Romans étaient descendus chez les Fabrice, pour achever de s'entendre sur la journée du lendemain. Juliane et Marguerite étaient donc seules, une fois Valentin et Jacques en course réglée, ou plutôt déréglée.

— Valentin... commença Marguerite, m'a parlé de vos chères montagnes... Oh! lui aussi, il les aime!

— Comment ne les aimerait-on pas? c'est le seul lieu de la terre... où l'on oublie un peu la terre.

— Et le vallon que vous y possédez !

— Oui, là-bas, fit Juliane en étendant le bras vers l'horizon, où les cimes pointaient dans l'azur du ciel au-dessus de celui du lac, dont on apercevait les rives les plus éloignées à travers les découpures du feuillage et les ondulations de la plaine.

— Cet endroit-ci ne vous le rappelle-t-il pas un peu?

— Un peu, répéta brièvement la mère:

— Ce charmant vallon! Il me semble le voir, tant Valentin me l'a décrit dans tous ses détails : le chalet, le ruisseau, les pentes vertes et les crêtes rocheuses ; mais cela n'empêche point, acheva Marguerite avec un tremblant sourire, que j'aimerais bien aussi le voir par moi-même.

Juliane ne répondit pas.

— Mais, continua Marguerite en raffermissant sa voix et son cœur, ce qu'il en aime surtout, plus que tout, c'est,

ajouta-t-elle sans regarder Juliane et faisant effort pour ne pas fermer les yeux, c'est de vous y avoir rencontrée.

— Vous a-t-il dit aussi qui j'étais? demanda Juliane en la regardant fixement.

— Non pas lui.

— Quoi! le docteur...

— Était-ce nécessaire? dit lentement Marguerite en regardant à son tour Juliane. Les docteurs nous apprennent-ils jamais autre chose que ce qu'on savait déjà? ajouta-t-elle en manière de plaisanterie pour se contenir elle-même. Mais, poussée par son propre élan : — Étaitce nécessaire? répéta-t-elle plus bas: est-ce que je ne l'ai pas senti tout de suite? est-ce que je... elle se reprit en rougissant; est-ce que vous n'êtes pas sa mère?

Et avec autant d'abandon que de pudique rougeur, elle cacha sa tète dans les genoux de Juliane.

Ce cri de l'amour, dans lequel on sentait déjà celui de la tendresse filiale, ébranla l'altière femme et acheva de fondre les glaces qui n'étaient pas dans son cœur, mais autour. D'une main, elle caressait les cheveux de celle qui s'en remettait ainsi à elle de son bonheur ; de l'autre, elle essayait de lui relever doucement la tète ; mais Marguerite se contentait de la retourner en murmurant : « Sa mère ! oh ! combien souvent nous avons parlé d'elle ! comme il l'aimait déjà avant de la connaître! et moi donc qui aime tout ce qu'il aime ! Comme il le dit, c'est si bon, une mère! Lui, il a retrouvé la sienne! Et moi?... fitelle.

Juliane l'attira sur son cœur.

— Nous partagions tout quand nous étions enfants, continua Marguerite. 11 m'appelait sa petite Gritly. Et vous?

— Je vous appellerai comme lui.

— Eh bien, dites.

— Gritly, répéta Juliane, charmée à son tour par ce jeune oiseau qui recommençait son babil, et qu'elle tenait là sous sa main comme dans un nid.

— Maintenant tout va bien, puisque je suis aussi votre petite Gritly, s'écria Marguerite en frappant des mains et

se relevant, mais seulement sur ses genoux, de façon à rester devant Juliane.

— Vous l'aimez!... vous aimez ! ajouta gravement cette dernière.

— Mais oui!

Juliane ne put s'empêcher de sourire à cette réponse délibérément ingénue, dont la franchise devait lui plaire, et qui prouvait l'absence d'affectation et de coquetterie.

— Cependant, continua Juliane, il prétend n'en être pas sûr.

— Ah ! bien oui !

Ce fut encore toute la réponse de Marguerite qui, restée à genoux, arrangeait ses cheveux, toujours prêts à s'épandre, comme cela venait de leur arriver lorsqu'elle s'était penchée vers Juliane. Mais soudain, au lieu d'une seule personne agenouillée devant celle-ci, il y en eut deux, Valentin à côté de Marguerite.

Désespérant de rattraper Jacques, et n'étant point fâché peut-être d'en désespérer, il était revenu assez furtivement le long de la haie pour ne pas trop s'y laisser voir et cueillir en passant les dernières reines-marguerites qui prolongeaient là leur été plus que ne le peuvent les reines, même celles de la prairie. Avait-il tout entendu? C'est ce que Marguerite se demanda, mais ce qu'elle se garda bien de lui demander, à lui. Elle se contenta d'accepter les fleurs qu'il lui tendait, et cela, tous deux sans parler, sans le pouvoir peut-être, mais enfin sans un mot ni d'offre ni de refus.

Juliane prit les blanches fleurs étoilées, et les disposa sur le front blanc et les noirs cheveux toujours inclinés devant elle. Ce fut fait en un instant, mais avec une grâce et un goût d'artiste. Valentin voulut l'y aider : — Non, vous les placeriez tout de travers, je le sais bien! dit Marguerite. Quand Juliane eut fini : — C'est ma couronne, dit encore Marguerite; puis la remettant à portée de celle qui venait de la poser sur son front : — Et maintenant, ajouta-t-elle, embrassez votre petite Gritly.

Valentin ne pouvait faire moins que de suivre l'exemple

de sa mère, quoiqu'il n'en eut pas la permission. D'ailleurs Jacques, toujours rôdant, vint à passer de nouveau, et ne manqua pas de l'y inviter à sa manière ; mais l'apparition de Jacques fut au contraire une diversion pour Marguerite, et Valentin, tout joyeux cependant, dut se contenter d'embrasser tendrement sa mère; en quoi, et de près, il suivit l'exemple de Marguerite.

— Enfin ! s'écria derrière eux la voix du docteur qui arrivait avec M. de Romans et Marthe. Pour Fabrice, il avait été décidé qu'il ne sortirait que dans la nuit.

Valentin se jeta au cou du docteur, tandis que Marguerite présentait aussi à son père son front couronné de son blanc diadème.

— Vous voilà donc bons amis tous les trois? continua le docteur ; mais pourquoi ne pas nous le dire tout de suite?

— Ce n'est que dans cet instant même..., balbutia Valentin.

— Eth ! tu pouvais nous le dire, je te dis : nous le crier...

— Sous terre ! fit en riant Marguerite.

— Oui, sous terre : par la cheminée, ajouta le docteur en montrant avec sa canne le bout de rocher creux qui perçait dans l'épaisseur de la haie. Et qui sait si nous ne l'avons pas entendu? Oui, nous avons tout entendu, mademoiselle ; car, même sous terre, on entend toiu% entendez-vous, je vous dis!...

— Je te dis ! acheva Marguerite en éclatant de rire, et ne doutant pas que le docteur* dans son émotion, n'enfilàt sa kyrielle. Aussi, s'approthant de lui : — Je te dis..; que je veux vous dire quelque chose à l'oreille. Et d'une main prenant l'oreille du docteur a la lui tirer presque, pour mieux y coller ses lèvres, de l'autre, lui montrant sa couronne de marguerites : — C'est ma couronne de fiancée, lui dit-elle tout bas ; elle a été rude à obtenir, mais enfin la voilà !

— Pas encore ! répondit le docteur , pas encore, ma chère enfant.

Il résolut cependant de profiter de ce que Marguerite avait déjà pu gagner sur le cœur et l'esprit de Juliane, pour frapper le soir même le dernier coup.

Fabrice et Marthe devaient attendre que tout le monde fût couché et endormi pour quitter leur cachette souterraine et se réinstaller au village. Ils en firent une dernière fois les honneurs à leurs hôtes, Fabrice avec sa cordialité douce et fine, Marthe avec cette simplicité qui est la première des grâces. Elle leur avait préparé une petite collation où les noisettes ne manquaient pas, arrosées par quelques bouteilles de vieux vin de Lunay, venues clandestinement du château dans les vastes poches de Jacques. Fabrice y avait joint, entre autres, une fort belle truite qu'il avait réussi, la nuit précédente, à détourner de sa ligne pour l'amener sous celle de son élève. Celui-ci n'en était pas moins fier, et la montrait du doigt a tous les assistants, en attendant de se la montrer à luimême d'une façon encore plus précise, car il avait aussi sa place à table.

Gomme la cheminée ou le soupirail naturel du rocher ne répandait un peu de lumière en cet endroit du souterrain que dans le milieu du jour, Jacques l'avait illuminé a sa façon avec des bûchettes de bois résineux. Le repas fut très-gai et amusa même Juliane. Marguerite n'était qu'un chant et qu'un rire se répondant à tout instant sous les voûtes, malgré les avertissements du docteur qu'on entendait tout par la cheminée ; mais elle n'en recommençait pas moins de sa voix éclatante et fraîche comme celle d'une petite flûte.

— Est-elle assez heureuse ! dit Marthe.

— Il faut bien que quelqu'un le soit! répondit M. de Romans sans la regarder.

— Quelqu'un! répéta Fabrice, la langue plus déliée que de coutume par l'espoir de sortir enfin de sa caverne et par une pointe honnête devin vieux; quelqu'un! mais il me semble que nous sommes tous assez joliment heureux : vous, monsieur de Romans, d'avoir une telle fille; moi, de tels amis et une telle épouse; Valentin... (il allait dire une telle fiancée, mais il se reprit à temps), Valentin, qui a toujours aimé tout le monde en général, de savoir maintenant qui aimer en particulier; madame Juliane, d'avoir au besoin pour retraite un fin fond de montagne, comme moi un fin fond de pré et de souterrain ; le docteur, de se faire fort de me les conserver; Jacques, enfin, d'avoir pris la truite et, ce qui arrive encore plus rarement, de la manger. Aussi, je ne crains pas de le dire, est-il encore le plus heureux de nous tous. Jacques, n'estce pas vrai?

Jacques releva la tête, comme un chat qu'on appelle par son nom ; puis il la pencha de nouveau sur son assiette.

Dès le début de ce petit discours de Fabrice qui en disait rarement aussi long, Marguerite s'était levée pour embrasser son père, au mot qui le concernait ; mais elle fut si charmée du reste, qu'elle embrassa aussi Fabrice et tout le monde, excepté Valentin et Jacques. Celui-ci avait relevé la tète et les regardait tous les deux. — Oh ! fit-elle en riant, l'un (montrant Jacques) est trop heureux, l'autre ne l'est pas assez ; et elle laissa tomber sur Valentin un coup d'œildont il resta comme enchanté.

Tout à coup cependant la figure de Marguerite s'attrista.

— Et Céline ? dit-elle : Céline à qui nous devons d'être ensemble ici... Hélas ! il est donc vrai qu'il manque toujours quelque chose ou quelqu'un à notre bonheur?

Juliane la remercia du regard d'avoir pensé, comme elle, à Céline au milieu de sa joie, et la sentit de plus en plus dans son cœur.

Bien loin donc de chasser le souvenir de leur amie malade comme un trouble-fête, ils parlèrent d'elle encore un moment, de sa patience, de sa résignation, de son éleva-

tion cTàme, de sa haute espérance, de son humble douceur, et ils étaient si habitués à la voir vivre en esprit avec ceux qu'elle aimait, qu'il leur semblait parfois qu'elle fût avec eux.

C'est sous cette impression grave, plutôt que triste, mais pénétrante, qu'ils se dirent adieu. Valentin accomgna Marguerite et son père jusqu'au château. Au retour, il s'arrêta chez Mauverney pour s'entendre avec lui sur une assemblée populaire qui devait avoir lieu le lendemain même, et à laquelle tous les villages environnants, comme au reste tout le pays, étaient convoqués. Le docteur et Juliane rentrèrent directement chez eux.

En chemin, ils furent croisés par un promeneur qui les regarda fixement et les salua au passage. C'était La Reverdie, mieux ganté, coiffé et botté que jamais. Le docteur lui rendit son salut sans rien dire, et Juliane le vit à peine. L'eût-elle mieux envisagé, il est douteux qu'au premier moment elle l'eût reconnu. Les années vous jouent de ces tours ; si légères qu'elles fussent à La Reverdie, elles pouvaient s'être fait un malin plaisir de le lui avoir joué. Aussi s'en alla-t-il assez piqué dans son amour-propre, et d'autant plus tenté de se laisser reprendre à ses souvenirs de jeunesse, qu'on ne paraissait pas se les rappeler.

Le docteur alla "d'abord voir Céline et lui prescrire ses potions pour la nuit, ou plutôt les lui porter toutes préparées. Puis il revint auprès de Juliane qu'il trouva seule.

— Céline m'a encore parlé de toi, lui dit-il presque aussitôt. Je lui ai raconté notre bonne journée; mais elle trouve, comme moi du reste, que ce n'est pas assez.

— Quoi encore! n'ai-je pas consenti à tout? Marguerite épousera Valentin, j'espère.

— L'idée de Céline est que toi aussi, tu dois te marier. ■** Pauvre fille ! elle délire : c'en est fait d'elle, n'est-ce

pas?

— Elle est toujours la douceur et la raison mêmes. Il reste un dernier obstacle à l'union de Marguerite et de Valentin. Elle le sait, et son avis est aussi que tu peux et que tu dois le lever.

— Un obstacle !

— Une condition de M. de Romans, sur laquelle il est si inflexible, que Marguerite elle-même n'y peut rien.

— Et cette condition me regarde ? fit Juliane d'un air sombre.

— Oui, puisqu'elle regarde ton fils.

— Que M. de Romans soit tranquille ! je retournerai dans mes montagnes ; je disparaîtrai.

— M. de Romans est un noble cœur, incapable de sacrifier le bonheur de sa fille à des préjugés, qu'il n'a pas d'ailleurs. En revanche, ce qu'il regarde comme des principes, il ne s'en départ jamais pour lui-même, et il exige des autres qu'ils en fassent autant. Il ne demande donc pour son gendre ni fortune, ni position, mais (et c'est ici, Juliane, que j'attends de toi ton courage et ta fermeté ordinaires) il veut, et il a le droit de le vouloir, si c'est possible, il veut pour Valentin, avant de lui donner sa fille, une situation régulière.

— Mais, mon Dieu! s'écria-t-elle, il ne sait donc pas!

— Il sait tout, Juliane.

— Eh bien?...

— Sa condition, comme l'avis de Céline et le mien, est que tu dois te marier, et donner ainsi une famille à celui qui, aux yeux du monde, n'en a pas.

— Me marier! tu n'y penses pas! moi, me marier !

— Oui, pour Valentin.

— Et avec qui, je te prie? dit-elle d'un ton d'ironie amère : avec qui? répéta-t-elle en croisant dédaigneusement les bras.

— Avec lui! répondit le docteur, non moins ferme et décidé.

— Qui, lui?

— Son père.

— Je ne comprends pas.

— Hermann : aurais-tu même oublié son nom?

— Celui qui portait ce nom odieux ! Mais n'est-il pas mort? s'écria Juliane.

— Mort pour toi, et je n'eus longtemps rien de mieux

350 LE PRti AUX NOISETTES

à faire que de te le laisser croire ; mais il n'en est plus ainsi. « Hermann von Gruneck, » comme en Allemagne il laissait volontiers traduire son nom par ses camarades de régiment, s'appelle en français Armand de La Reverdie. Dépisté par ce changement de nom qui ne me parait pas d'ailleurs avoir été calculé de sa part, j'ai en vain longtemps cherché sa trace sans t'en rien dire; j'ai fini par la retrouver ici même ; tu l'as vu sans t'en douter, car nous l'avons rencontré ce soir ; il demeure au château avec M. de Romans dont il est parent : c'est pour cela aussi que M. de Romans veut qu'en épousant la mère et en reconnaissant le fils, il fasse à son gendre une situation où la morale et les convenances, même la loi s'il se peut, n'aient plus rien à dire.

— Et tu m'as fait venir pour cela ! dit froidement Juliane.

— Il le fallait bien.

— Balthazard, tu m'as trompée ! s'écria-t-elle en se levant soudain et se redressant de toute sa hauteur. Je retourne à mes montagnes. Adieu.

Et, sans rien ajouter de plus, elle prit sa mante et la jeta sur ses épaules, comme si elle allait partir à l'instant même.

— Prends garde, Juliane ! dit le docteur. Ce n'est pas seulement de toi qu'il s'agit, c'est de ton fils. Prends garde ! Tu le frappes au cœur si tu t'en vas, et je ne pourrai plus te le conserver > cette fois.

Dans ce moment, Valentin entra. C'était son habitude, quand il revenait à la maison, d'aller ainsi tout d'abord et tout droit chez sa mère. Il arrivait le cœur encore inondé de joie, ne voyant plus qu'une chose qui pour lui était tout : Marguerite et sa douce victoire, sa mère aimant Marguerite et lui permettant de l'aimer, sa mère se courbant vers eux,* les attirant tous deux dans ses bras ; et maintenant il la retrouvait debout comme sur la montagne, hautaine, méprisante, superbe, les bras croisés sous sa mante, le regard de glace. Il s'arrêta, frappé de stupeur.

— Viens! lui dit-elle aussitôt, viens, toi! écoute ce qu'on me propose. Épouser cet homme... celui que j'aurais le droit d'avoir en mépris si je ne l'avais pas en horreur, celui dont le seul souvenir me révolte, quand par malheur il me revient. J'avais fini par l'oublier, je n'y pensais plus, et voilà qu'on me le rappelle ! et comment ! quelle cruauté! quel outrage! Défends ta mère, Valentin! L'épouser pour la bonne façon, pour la morale. Je ne suis donc pas morale, moi ? Eh bien, je le suis plus que ceux qui me conseillent d'ajouter cette honte à celle que j'ai déjà dû boire sans l'avoir méritée! Oui, plus morale, entendez-le bien ! plus, même que Céline qui, toute malheureuse qu'elle est, n'a pas traversé un feu comme le mien. Si son Dieu est tel, il la trompe, comme il en a trompé tant d'autres. Ce Dieu-là ne saurait exister, il n'existe pas. La bonne façon! elle est balle la bonne façon de votre monde hypocrite et infâme! Fi du monde, et fi du ciel, si votre morale y règne! Je n'en veux pas! Je ne veux rien, je ne crains rien, je n'attends rien, je n'espère rien. Rien qu'un souffle de neige pour mon linceul dans le pur souffle des airs. Voilà ma morale. Ce n'est pas moi qui ai souillé mon corps, il était sain, et je ne souillerai pas mon âme. Valentin, Valentin! c'est à présent que je vais voir si tu es véritablement à moi. Je retourne dans nos montagnes, viens-y avec moi! n'abandonne pas ta mère, défends-la ! Repousse du pied le vulgaire et les choses basses; réfugie-toi dans les hauteurs comme les chamois et les aigles. Marguerite nous suivra si elle t'aime. Sinon, elle ne t'aime pas. Mais non, elle viendra. Nous serons à nous trois. Que nous fait le monde ! Veux-tu me laisser recommencer ma vie solitaire? Maintenant que je t'ai vu, je mourrai de ne plus te voir. Allons! viens! partons! Valentin! Valentin! cria-t-elle d'une voix forte et douloureuse, comme elle avait souvent crié toute seule sur la montagne.

Elle se tut, et l'on eût dit ce silence altier des cimes qui semble redoubler quand la voix ou le pas de l'homme l'a traversé un instant.

Valentin était atterré, le docteur restait muet.

Enfin, au milieu de ce silence et ne faisant non plus que le traverser sans l'interrompre, on entendit ces mots prononcés avec effort par Valentin, mais d'une voix en même temps douce et ferme :

— Marguerite restera avec son père; c'est son devoir, comme le mien est de suivre ma mère. Nous partirons donc, et le plus tôt possible, cela vaut mieux; mais pas ce soir: j'ai promis à Mauverney d'être avec lui demaix.

Juliane, sentant le courage et la résolution de son fils, ôta sa mante de voyage sans rien dire. Elle était trop retombée en elle-même et trop fixe en sa propre résolution pour que le docteur ni Valentin essayassent de rien ajouter non plus. Ils se séparèrent avec un adieu du regard plutôt que des lèvres et sachant bien qu'ils ne pouvaient pas se souhaiter une bonne nuit.

« Voilà, pensait le docteur, qui ne me prépare pas trop bien à plaider pour Fabrice. Et cette assemblée populaire, que va-t-il en sortir? Pauvre pays! il est malade. Et quand on pense que c'est le pays de Lunay, l'un des mieux portants de la terre ! 11 a la fièvre, il ne peut se tenir tranquille. Son lit constitutionnel n'est pourtant pas si mauvais, bien doublé, bien matelassé, bien capitonné de toutes sortes de droits de l'homme et de libertés de faire ou de ne pas faire, de parler ou de se taire; il n'en est pas moins toujours à s'y tourner et retourner, sans le trouver meilleur après cela.

« Qu'on vienne me dire à présent que l'homme n'est pas malade! Nous sommes tous malades; moi-même je le suis. Ce que je dis là n'est pas de la théologie ; c'est de la physiologie. Oui, messieurs les humains qui vous croyez en bonne santé, vous n'êtes que des malades. Eth !

que des malades, je vous dis. Enfin, allons toujours, puisqu'il faut toujours aller, jusqu'à ce qu'on arrive au bout, où l'on est sûr d'arriver. A chaque jour son étape, jusqu'à la dernière. Aujourd'hui occupons-nous donc de Fabrice. Ce sera, d'ailleurs, bientôt fait; je n'aurai pas grand'chose à dire. Je regrette seulement que La Reverdie s'en tire à si bon marché ; mais ce n'est pas sa faute si Juliane ne veut pas entendre parler de lui, et je dois tenir ma parole, puisque, grâce à M. de Romans, il avait fini par nous donner la sienne. »

Ce fut dans ces pensées que le docteur se rendit au tribunal. Il y avait foule, car le vent avait décidément tourné pour Fabrice , surtout depuis qu'il n'était plus là, et qu'on n'était par conséquent pas exposé à lui témoigner un intérêt plus actif. Le bruit s'était cependant répandu qu'il pourrait bien revenir; mais la plupart croyaient qu'il avait réellement émigré en Amérique, et l'on s'attendait dans tous les cas à le voir faire défaut et se laisser condamner par contumace. Chacun était donc fort à Taise pour se donner le plaisir de crier à l'injustice. On accusait la municipalité, le syndic en tête, sans se rappeler que tout le monde avait été de la partie; mais au pays de Lunay, c'est aussi l'histoire d'Adam et d'Eve au sortir du paradis : l'un accusait l'autre, au lieu de s'accuser soi-même, comme le fait observer Milton dans son récit de cette première scène de ménage qui, pour être héroïque et sublime, n'en ressemble pas moins à toutes celles qui ne le sont pas.

Le docteur, qui, la veille encore, s'était rendu aux archives, avait demandé qu'on fit apporter en tribunal les principales chartes et les principaux registres, voulant, disait-il, que l'on pût vérifier, séance tenante, les passages dont il avait pris copie. Ces vieux parchemins qui avaient tant intrigué Marguerite étaient donc là sur la table comme pièces justificatives ; mais ni Valentin ni Marguerite n'assistaient au procès ; ils étaient trop tristes de leur bonheur tout à coup perdu, au point qu'ils doutaient même à présent du succès de Fabrice. La Reverdie était l'un des

juges. Son premier coup d'œil, en entrant, fut pour ce tas de parchemins, coup d'œil de connaissance, mais aussi dlnquiétude. Le docteur ne le menaça ni ne le rassura du sien. Il était impassible. La Reverdie dut donc se tranquilliser lui-même, selon sa coutume.

La séance commença. Le greffier appela les parties. Au nom de Fabrice il se fit un silence, qui seul répondit. Fabrice n'était pas à son banc. Le docteur ne branla pas. Le greffier répéta : « Le sieur Fabrice ! » Même silence , mais aussitôt suivi d'un bourdonnement de la foule. « Présent! » dit Fabrice, s'y frayant passage avec Marthe, qui avait voulu le suivre.

L'avocat de la municipalité exposa le droit qu'elle revendiquait, au nym de la commune, sur le Pré aux Noisettes, et cita les titres et les passages à l'appui. « Ce droit, conclut-il, c'est bien peu de chose sans doute, presque rien (Fabrice, à ce mot, ne put s'empêcher de penser que cet avocat ne serait jamais son homme et de balancer la tête d'un air fort peu approbatif), presque rien, répéta l'orateur en se tournant vers lui, mais c'est un droit. »

Le docteur se levant alors: — « Monsieur le président et messieurs les juges, dit-il, ce n'est rien en effet, car ce droit n'existe pas, et le procès est fini. Voici un acte qui le prouve, qui coupe court à tout. Il ne se borne pas à rappeler et copier les autres, il les complète et les expli que. Il est ainsi définitif. Mon savant adversaire en ignorait sans doute l'existence; moi-même, je l'ai longtemps cherché dans les archives de la commune, et ne l'y ai retrouvé que d'hier, mais j'étais certain de l'y avoir vu et lu autrefois, quand je m'occupais de rassembler des matériaux pour dresser un état statistique et comparatif, ancien et moderne, de la commune de Lunay. Que l'un de messieurs les juges, M. de La Reverdie, par exemple, qui se connaît en ancienne écriture, veuille bien se faire donner par monsieur le greffier la liasse K-Z; il y trouvera tout à la fin, sous cette dernière lettre, un acte composé de deux feuilles, soit quatre feuillets. Le premier et le dernier auront pu échapper, ou même s'égarer un

moment, n'étant pas cousus, mais seulement collés avec les deux autres, et n'ayant l'air, au premier abord, que de leur servir de couverture ; mais il font réellement partie du tout, comme le prouvent la lettre Z et le titre, inscrits en tète du premier feuillet, d'ailleurs blanc sauf cela, puis, au recto du dernier, la suite et la fin de la pièce, avec la date et les signatures bien et dûment parafées. C'est ici, vers le haut de la page, que je lis (monsieur le juge voudra bien vérifier) : »

La Reverdie, apposant son monocle, fit un signe d'assentiment.

« Quœ semita... » Et le docteur ayant achevé de lire le texte avec une pesanteur suffisante, se mit à le traduire d'une voix lente et claire, en espaçant les mots essentiels et les jetant à la face de son adversaire : « Lequel sentier,

— communément appelé le sentier du Pré aux Noisettes,

— est non pas public, mais privé, c'est-à-dire, en français, à bien plaire. » N'est-ce pas cela, monsieur le juge? »

La Reverdie, aussi impassible maintenant que le docteur, fit un nouveau signe d'assentiment.

« Vous le voyez, messieurs, poursuivit aussitôt le docteur, ce passage dit tout dans sa brièveté éloquente. 11 rappelle les autres textes, mais pour mettre à néant les conséquences que l'on avait prétendu en tirer. Tout ce qu'on pourrait à la rigueur induire de celui-ci, c'est que les propriétaires voisins auraient le droit de fermer le sentier là où il les traverse. Qu'à moi ne tienne! Je suis un de ces propriétaires, et mon pré est même en tête des leurs. S'ils barrent, je barrerai. Ils seront ainsi encore plus empêchés que mon client lui-même. Mais non : ils ont, comme lui, la prescription et l'usage, et il a de plus, maintenant, un droit positif. La supposition que je viens de faire n'aura sans doute pas de suite, puisqu'il n'y a que moi qui pourrais y gagner. Elle n'engendrera pas de procès de mon vivant, et je m'arrangerai pour qu'elle n'en cause pas davantage après moi. Quant au nôtre, dans tous les cas, j'ose croire que la cour va non- seulement décider

qu'il est fini, mais qu'il n'aurait jamais dû commencer. » Après des formalités que nous passons, le tribunal, effectivement, rendit un arrêt par lequel il déboutait la municipalité de sa demande et la condamnait aux dépens.

— Monsieur le président, dit Fabrice. . .

— La cause est entendue !

— Mais, monsieur le président, reprit bonnement Fabrice, il y a autre chose encore dont on n'a pas parlé.

— Votre affaire est la seule appelée.

— Mais la mienne précisément! J'ai été encore accusé...

— On a retiré la plainte à ce sujet, dit le greffier.

— Cependant, insista encore l'obstiné Fabrice, j'ai été mis en prison, contraint de m'y soustraire par la fuite; je n'ai pu reprendre l'école en temps voulu ; je perdrai probablement ma place.. .

— La cause est entendue !

Fabrice, qui, en tout, allait tout droit et tout simplement, ne pouvait comprendre que la justice n'y allât pas avec la même simplicité.

Mais ce fut bien un autre étonnement pour lui, lorsqu'en sortant du tribunal, et sur le perron même, il se vit salué par les hourras et les vivat de la foule, complètement retournée. C'était à. qui s'approcherait de lui, lui secouerait les mains, l'assurerait n'avoir jamais cru un mot de tout ce dont on l'avait bêtement ou envieusement accusé. Perrette et son mari n'y furent pas des derniers. Bref, il fut saisi, entraîné, enlevé, hissé sur les épaules de quelques vigoureux gaillards, parmi lesquelles on voyait celles de Balalarme se hausser et se baisser d'aise au risque de laisser tomber celui qu'elles soutenaient. Il eut beau s'en défendre, surtout de passer devant la maison du syndic, il fut porté en triomphe par la principale rue du village, et de là jusqu'à l'assemblée, où ceux qui se relayaient sous lui, de distance en distance, voulaient le montrer ainsi sur le pavois. Lui qui avait toujours évité la foule, et à qui elle le rendait volontiers, il était devenu son dieu du moment, et il fit sans doute là-dessus quel-

ques-unes de ces réflexions où il se complaisait, mais qu'il gardait d'autant mieux pour lui. On peut au moins conjecturer qu'en arrivant le long delà Vignonne pour gagner le lieu du rendez-vous, il aurait bien préféré être assis là tranquillement à regarder l'eau, qui s'écoule aussi comme le flot populaire, mais qui ne laisse à sec, et se débattant sur le sable, que les poissons assez sots pour courir après la mouche brillante planant au-dessus d'eux comme une ombre, et dont l'ombre même ne leur reste pas.

L'assemblée populaire devait se tenir en plein air, selon la vieille coutume du pays de Lunay. C'était sur un bout de plaine, s'avançant un peu dans le lac, bordée d'un côté par la Vignonne a son embouchure, et de l'autre par la blanche grève de fins petits cailloux polis et repolis 'par les flots. Ouverte et nue, elle s'enorgueillissait seulement de quelques tilleuls cinq ou six fois centenaires, au branchage desquels s'adossait une estrade pour les orateurs et le comité (hélas ! il y a aussi des comités au pays de Lunay). Tous les villages voisins avaient envoyé des contingents plus ou moins nombreux selon l'opinion politique ou la distance. Celui de Lunegrande était aussi arrivé. On reconnaissait les Lunegrandois à leur air plus diplomatique et plus circonspect, quoique celui de tous les Lunaisiens ne le soit déjà pas mal en temps ordinaire ; mais en ce moment ils avaient le cerveau monté, et les yeux leur tournaient et leur sortaient de la tête. Rien, d'ailleurs, dans le costume à signaler, les habits étant tous taillés sur le patron de la « confection » et du siècle. Seulement, les hommes, pour la commodité de la vie rustique, portaient généralement des chapeaux plats de feutre noir et mou, quoique la mode n'en fût pas alors aussi répandue qu'elle l'était déjà au pays de Lunay, qui devançait ainsi

l'époque, même sur le chapitre des chapeaux, dont le progrès devrait bien en effet s'occuper, s'il y peut quelque chose. Ces flots noirs de la foule contrastaient avec ceux du lac, dont l'azur était çà et là brisé par une petite vague qui semblait jeter un défi à la blancheur des plus hautes neiges. Dans l'aspect général du pays, si riant et si gai, on eût dit un point sombre, un nuage annonçant la tempête.

Claude Brun était là, avec les Lunegrandois, plutôt à l'écart que dans leurs rangs mêmes. Matigny, au contraire, se tenait au milieu d'eux. 11 les haranguait, gesticulait, lançait son élixir social à la multitude, qui, pour le mieux recevoir, ouvrait la bouche toute grande, tandis qu'il y entremêlait des plaisanteries à ses voisins, riant à gorge déployée. Au lieu d'un véritable adepte qu'il était en son genre, ceux qui ne le connaissaient pas auraient pu le prendre pour un charlatan ; mais il croyait que la cause exigeait même qu'on le fut, en attendant que tout charlatanisme fit place par elle à la seule vérité, enfin triomphante. Mauverney menait comme un seul homme son bataillon campagnard, aux rangs serrés et solides. Il avait l'œil rude et animé ; mais on voyait, à un subit et douloureux froncement de sourcils, que la pensée de Céline le suivait. Prenleloup affectait de se tenir auprès de lui, mais Mauverney ne le regardait pas même. En revanche, il attendait impatiemment Valentin, non pour lui parler d'elle, mais pour l'avoir, aussi à cause d'elle, auprès de lui. Enfin, Valentin arriva avec le groupe qui portaittoujours Fabrice sur ses épaules en criant : « Vive le peuple ! à bas les tyrans! » On aurait pu croire que le tyran, c'était Fabrice lui-même, car il profita de ce cri et du tumulte pour se jeter lestement à terre, heureux d'en avoir fini avec cette manière de voyager, et il se perdit parmi les spectateurs.

Juliane avait voulu venir avec le docteur et Marthe, soit par curiosité de mère, soit, comme elle le dit seulement, pour se donner une dernière fois le spectacle de la pauvreté des grandes affaires humaines. La Reverdie et

M. de Romans y étaient aussi tous les deux : le premier, haussant les épaules de cette fantaisie de son cousin, mais la partageant toutefois en ayant l'air de lui en laisser les gants ; le second ne dominant la foule que de sa haute stature et non d'aucun regard dédaigneux ou railleur, mais voulant tout bonnement voir ce qui allait advenir. Resté sur le bord de l'enceinte avec son compagnon, il évita de se rapprocher du docteur, pour ne pas embarrasser Juliane.

Claude Brun regarda beaucoup cette femme que Valentin venait de quitter pour rejoindre Mauverney ; mais il ne la voyait non plus que de loin.

Le comité monta sur l'estrade, déclara l'assemblée constituée, et les orateurs se succédèrent rapidement. Nous ne ies suivrons pas dans tous leurs discours. Ils étaient à la fois beaucoup moins modérés et moins excentriques que ne l'avaient été ceux de Lunay, qui se ressentaient de la fête et de l'endroit. Ici, rien de local ; tout était politique et à l'adresse du pays, et même du monde entier, dont une bonne partie au moins ne s'en doutait pas. On parla sur les élections, sur la presse, sur les écoles, sur le militaire, sur le gouvernement dont on dit tout le mal possible, excepté qu'il empêchât d'en dire contre lui ; sur l'impôt, sur le capital, sur le travail, sur l'extinction sans cesse ajournée de la misère et du paupérisme, sur la justice qui se hâte toujours de commencer et jamais de finir (aussi y eut-il , à cet égard, des allusions à Fabrice et de nombreux hourras sous lesquels il baissa successivement son long nez, sa longue figure et sa longue taille derrière ceux qui étaient devant lui); puis ce fut le tour des avocats, des notaires, des médecins, des pharmaciens même, que l'on voulait réduire au rang de simples droguistes ; mais l'un d'eux, qui était présent, cessait d'être démocrate sur ce point. Quelques capitalistes engagés dans le parti se trouvaient de même assez embarrassés pour mettre d'accord leur raison sociale et leur socialisme. Le gros des orateurs saluait d'autant mieux la nouvelle ère, qu'ils comptaient bien la voir se lever pour eux ; les mains pleines de pro-

jets de réforme, ils les faisaient scintiller comme un miroir aux alouettes sous les yeux éblouis des masses, et les masses étaient prises, pauvres alouettes! Le citoyen Prenleloup, en grosse pointe de gaieté et de vin, laissait percer ses instincts de communisme pratique. Matigny assura que la république universelle saurait bien faire la part égale, et pourtant diverse, à chacun. Le docteur voulait aussi des réformes, particulièrement dans le service médical ; il n'aurait pas été fâché non plus de reproduire son diagnostic sur le grand malade, le genre humain; mais à quoi bon? Médecin, guéris-toi toi-même, auraiton pu lui répondre, et il se tut. A son côté se tenait Juliane immobile et dont le regard avait la tranquille et parfois la dédaigneuse fixité de l'aigle planant sur l'abîme.

Quand on eut ainsi parcouru à peu près tout le champ des désirs humains, Mauverney résuma, élagua, éclaircit, formula les différentes idées qui s'étaient fait jour, soit ce qui était bon et désirable, soit, parmi le douteux, ce qui était possible, proposa d'en faire le sujet d'une pétition dont il lut le préambule rédigé d'avance par Matigny, et il allait demander au président de la soumettre à l'assemblée, article par article, lorsque Valentin lui dit :

— Et la liberté de conscience, la liberté d'opinion religieuse et philosophiqne, la séparation, par conséquent, de l'Église et de l'État, du spirituel et du temporel? Je n'en vois nulle trace dans tout cela.

— J'ai tàté mes hommes, répondit Mauverney, et les autres députations : on n'en veut pas.

— C'est égal.

— Le moment n'est pas venu.

— Eh bien, il faut l'aider à venir.

— Vous vous perdez !

Mais Valentin montait déjà à la tribune.

« — Citoyens, dit-il, n'oublions pas la question religieuse, qui, bon gré, mal gré, redevient de plus en plus la question des questions. »

Ces premiers mots soulevèrent déjà un murmure peu favorable parmi les auditeurs. — Qui est celui-là ? que

veut-il? se demandait-on; car l'assistance étant nombreuse et mêlée, la plupart ne connaissaient Valentin ni de nom ni de vue. — C'est un « momier ! » ajouta une voix dans la foule.

On appelle « momier, » au pays de Lunay, ceux qui prétendent servir Dieu à leur guise, sans s'astreindre ou se borner aux pratiques de l'Église établie, ou qui même s'en séparent, pour un motif ou pour l'autre, motif parfois de peu d'importance, mais enfin de conscience et de conviction. Que quelques-uns, dans les commencements surtout, aient affiché leur dissidence, y aient mis une prétention plus voisine de la lettre que de l'esprit de l'Évangile, une forme qui pouvait tromper les autres et les tromper eux-mêmes sur le fond, l'un des leurs l'a dit (1), et si spirituellement dit, que pour cette raison et pour plus d'une encore, nous nous garderons bien de le répéter après lui. De là sans doute ce sobriquet populaire de « momier » et ce nom de « momerie » pour caractériser la secte. Quant à Valentin, il n'en était, il n'en tenait par aucun bout ; sans porter dans cet ordre de choses la ferveur d'àme et la simplicité de foi de Céline, il croyait profondément en Dieu et dans toutes les conséquences qu'il faut bien en déduire; c'était non-seulement sa religion, c'était sa philosophie ; mais son Dieu et son culte étaient un culte et un Dieu en esprit. On n'en cria pas moins : « Au momier ! » (Cela s'est vu et se verra pour d'autres.) « Au momier î Viendrait -il nous endoctriner jusqu'ici? »

Il continua, malgré ce début de fâcheux augure.

« Citoyens 1 la théorie de la séparation du spirituel et du temporel est déjà la pratique, et l'heureuse pratique des Etats-Unis, qui lui doivent au moins l'impossibilité des guerres religieuses, les plus horribles de toutes. En Europe, cette doctrine a été prèchée pour la première fois parmi nous. C'est déjà un honneur pour notre petit pays de Lunay, et c'en serait un bien plus grand encore de la proclamer et de devancer en cela l'avenir. Car, n'en dou-

1/ L'aulcur de Yesper, dans les Défauts des chrétiens.

lez point, l'avenir appelle cette solution et l'amènera. Dans notre temps, si curieux de tout, et qui sera bien forcé de porter aussi sa curiosité sur les choses de la conscience et de Dieu, l'Église et l'État séparés (il ne connaissait pas encore la formule : « l'Église libre dans l'État libre ») sont le seul moyen d'éviter de futurs conflits que les esprits attentifs voient déjà surgir. Mettons à part et dans son domaine la religion, cette chose de Dieu. Si plusieurs ont encore besoin d y faire intervenir un prêtre, que le prêtre du moins n'y soit pas le serviteur ouïe dominateur de l'État... »

Ce détour, qui n'en était pas un pour Valentin et dans lequel il n'avait songé à mettre ni habileté ni malice, ce détour sur « le prêtre » aurait pu produire bon effet et lui ramener les esprits ; mais le tumulte grossissant couvrait défa sa voix. Comme il arrive, même au pays de Lunay, on n'entendit que le mot, on ne comprit pas l'idée, et l'on en profita seulement pour crier: « A bas les prêtres! »

« Citoyens, poursuivit imperturbablement Valentin, ce que je vous dis là de la religion est tout à l'avantage de l'État, à l'avantage de tous les deux... »

Mais l'idée qu'un momier voulait profiter de l'assemblée populaire pour les sermonner, comme ils disaient, acheva de les faire entrer en fureur. Ce n'est pas qu'au pays de Lunay on soit proprement et bravement irreligieux ; on y veut, comme ailleurs, une religion, mais une religion honnête et modérée, qui ne vous dérange en rien, aussi comme ailleurs. Depuis, la liberté de culte y a triomphé, sans qu'on y soit devenu pour cela plus irreligieux, ni le contraire peut-être; mais alors la tolérance n'y était pas , comme aujourd'hui, dans la loi, et par conséquent dans les faits encore moins. La multitude recommença donc à vociférer de plus belle.

— Citoyens! leur cria Valentin, vous ne savez pas être

libres.

— Comment ! que dit-il? que nous ne sommes pas libres !

— Non, puisque vous ne savez pas être justes ! leur répondit Valentin. •

— Allons! voilà qu'il nous insulte, à présent ! A bas î à bas le momier, le jésuite! Vive Eugène Sue. A bas !

Mauverney et. quelques autres essayèrent en vain de calmer et de retenir la foule qui se ruait vers l'estrade. Elle en montait déjà les marches, comme une vague qui assiège un rocher et le bat de son écume.

Valentin, l'œil en feu, le front veiné, mais calme, se croisa les bras.

Voyant qu'il ne descendait pas, les plus furieux mirent la main sur lui pour l'arracher de force de la tribune. Dans des assemblées plus graves, cela s'est vu.

— Vous êtes des lâches! fit Valentin en les repoussant du bras.

— Comment dis-tu?

— Des lâches! répéta Valentin.

— Et lui, cria une voix, et lui, il est un bâtard !

Tout transpire et se découvre à la longue, ou se devine plus ou moins. Les derniers événements, la présence de Juliane au village avaient donc fait soupçonner quelque chose, et ce quelque chose, venant d'ailleurs fortifier une supposition qui ne pouvait manquer de s'être déjà présentée aux esprits charitables, avait fini, de bouche en bouche et d'oreille en oreille, après avoir commencé peut-être à celles de Perrette, par revenir à son mari ; Mauverney n'en fit aucun doute, car, à ce mot de « bâtard,» il donna un si grand coup de poing au citoyen Prenléloup, que celui-ci en alla par terre cuver son vin.

Mais le mot avait été entendu et fut sur-le-champ recueilli»

— Un bâtard ! un bâtard! que vient-il faire ici ? Il n'est pas même citoyen. Un bâtard, et qui nous insulte, qui nous appelle des lâches! Attends! attends! tu vas voir! A l'eau, à l'eau le momier ! A la Vignonne ! au lac ! à l'eau le momier, le bâtard !

Et cette masse aveugle, ne se possédant et ne se connaissant plus, l'enleva, l'emporta loin de la tribune avant que Mauverney, Matigny, Claude Brun et quelques autres eussent pu prévenir cet accès de délire aussi subit qu'un

éclair, ni même le prévoir. Se poussant, se suivant, l'enveloppant de ses flots, elle se rua sur Valentin comme un orage, contre lequel il se retournait encore avec un regard de pitié triste et fière. Elle le chassait, aboyant après lui comme une meute, le cernait, le traquait vers la Vignonne et son embouchure.

Fabrice, courant de ce côté, avait beau s'attacher aux pas des plus furieux, les supplier, leur dire : « Vous vous trompez ! » ils ne l'entendaient pas, ou lui répondaient des injures, avec des coups de pied pour Jacques, qui, il est vrai, en rendait deux pour un. « Fous ! fous ! » criait le docteur, au risque de se faire entraîner avec Valentin. « Messieurs ! messieurs ! » disait La Reverdie, tout pâle. L'un d'eux lui enfonça son chapeau sur la figure. Quand il le releva avec sa perruque, ce fut une risée, une huée, mais qui n'arrêta pas le torrent. M. de Romans s'y était jeté au milieu ; il le dominait, le divisait comme une tour, mais au pied de laquelle le flot gronde et passe. Grâce à lui pourtant, Juliane s'était élancée, et, se mettant en travers de ceux qui poussaient toujours Valentin : « Vous n'êtes pas même des hommes, leur cria-t-elle; mais n'avez-vous donc pas de mères? » Son œil était terrible et hagard, ses bras étendus comme un mur devant leur victime; ils s'arrêtèrent. » C'est mon fils ! dit-elle : puisque telle est votre liberté, noyez donc la mère et le bâtard ! » — « Et c'est mon gendre ! » dit M. de Romans, parvenu enfin à poser sur Valentin son bras, auquel on ne l'eût pas arraché facilement. « Oui, messieurs, balbutiait La Reverdie, oui, messieurs, son gendre... » Il voulait ajouter : « Et mon fils; » mais il tremblait et ne le put pas. L'accès de délire populaire, le plus terrible et le plus prompt de tous les délires, mais le plus variable, était passé. On commençait à détourner la tête, et la foule, honteuse et revenue à elle-même, s'écartait, diminuait. Elle laissa M. de Romans, le docteur, Fa^ brice et leur petit groupe d'amis emmener Valentin et sa mère. Quelques-uns seulement, les vrais lâches, ceux-là! firent encore entendre de loin les cris de momier, de bâtard.

L E V i; i: AT X X ( ) I S F. T T E S 8G:

Juliane, ni aucun de ceux qui emmenaient Valentin, ne proférèrent un seul mot durant tout le trajet du lac au village. La Reverdie s'était éclipsé par embarras, mais aussi par discrétion.

— Maintenant, c'est moi qui le veux ! avait-il dit seulement au docteur. J'ai commis bien des légèretés dans ma vie ; cette fois j'aurais sur la conscience une vilaine action, et j'ai aussi ma conscience, quoique je ne la montre guère et n'aime pas trop moi-même à la voir. C'est souvent si bête, la conscience ! mais il n'en faut pas moins rester honnête homme, et je vous prouverai que je le suis, à vous qui vous êtes peut-être trop défié de moi. Au surplus, je voulais en vain m'en défendre : je me suis toujours senti, sans savoir pourquoi, un faible pour ce garçon-là, ma parole d'honneur! et j'espère que le voilà revenu pour jamais de ses illusions : à présent, nous pourrons nous entendre. Adieu. Arrangez tout avec M. de Romans. Vous me verrez aussitôt, répondre à l'appel. Je vous répète que je veux tout, si on le veut. Mais le moins de bruit possible, n'est-ce pas?

Et prenant un détour, il s'éloigna de son pas déjà redevenu léger, même mieux léger qu'autrefois.

Arrivés chez le docteur, ils y trouvèrent Marguerite qui les attendait, pour avoir des nouvelles. La vue de leurs traits encore pâles et bouleversés la fit aussitôt pâlir ellemême.

— Qu'y a-t-il? demanda-t-elle au docteur à voix basse.

— Oh ! rien ! quelques mauvais drôles qui ont insulté Valentin, parce que son discours ne leur plaisait pas.

— Dis la vérité, Balthazard ! s'écria Juliane avec une amère explosion de voix et de pensée; dis que les hommes

se sont montrés aujourd'hui ce qu'ils sont quand ils ne dissimulent pas : des bètes sauvages, pires que les loups acharnés; dis que, si Dieu ne les avait pas retenus, ils auraient traité l'enfant comme ils auraient voulu traiter la mère. Voilà la vérité ! ne nous la cachons pas.

A cette idée d'un péril etdun affront pour celui qu'elle aimait, Marguerite lui prit instinctivement le bras et y noua ses deux mains, regardant tout le monde en silence.

Valentin, dénouant tristement, tendrement, ces deux petites mains si bien jointes, les remit au père de Marguerite, en disant :

— Chère Marguerite ! il le faut !

Puis il ajouta d'un ton ferme :

— Je pars ce soir avec ma mère.

Il allait se retourner vers elle. M. de Romans le retint, et lui mettant la main sur l'épaule comme il l'avait fait au milieu du tumulte :

— Je ne me rétracte pas, dit-il avec solennité. Je l'ai appelé mon gendre : il l'est ou le sera bientôt. Au lieu de madame Valentin de la Reverdie, tu seras madame Valentin tout court, dit-il en s'adressant à sa fille : cela t'est bien égal, à toi; moi, cela contrarie mes idées; mais il faut savoir se vaincre.

Juliane entraîna le docteur dans son cabinet :

— Serai-je libre de ne pas vivre avec lui? Ne le reverrai-je qu'un instant pour aller à l'église ?

— C'est convenu.

— Eh bien, faites tout ce que vous voudrez pour que votre monde et vos lois n'aient plus rien à dire. Elles sont belles, vos lois ! Et votre monde! Oh ! penser que moi qui le méprise, votre monde !... mais je ne l'en mépriserai que davantage. Enfin, c'est vous qui le voulez, faites! mais dites bien à Valentin que c'est pour lui, uniquement pour lui !

— Faut-il réellement le lui dire? demanda le docteur.

— Eh non ! tu sais bien que non ! ne le lui dis pas. Mais laisse-moi seule, que je commence à boire ce calice amer.

Malgré les efforts du docteur pour se contenir et rester

LE Pi:i: AUX NOISETTES 867

maître de lui-même, il partait de ses yeux comme d'humides étincelles, de petites larmes de feu et de joie.

— Chère Juliane, dit-il en se retournant, sois sûre que c'est la raison qui te parle.

— Non! cria-t-eUe, non! Votre raison à vous, votre folie, comme tu l'appelles...

— Eh bien, ton cœur , eth !

Elle ne répondit pas.

— Elle consent à tout ! dit-il en rentrant. Marguerite et Valentin se précipitèrent auprès d'elle.

— Ma mère ! dirent-ils tous les deux à la fois. Marguerite se jeta à ses genoux, dans ses genoux,

comme au Pré aux Noisettes. Elle s'y tenait la tète renversée en arrière et la suivait ainsi de toute l'humide profondeur de son regard. On eut dit un de ces petits lacs des montagnes, cachés au pied de quelque hauteur mélancolique et sévère, mais qui en adoucissent les contours et la font sourire en la reflétant.

Valentin, debout derrière sa mère, avait sa figure collée à la sienne. Il n'aurait eu qu'à se pencher légèrement pour atteindre ce front blanc et ces cheveux noirs, blottis là sous ses yeux dans le giron maternel. Si petite était la distance ! Mais chaque fois qu'il semblait vouloir prendre cette route, Marguerite levait la main pour lui en barrer le passage. Du moins alla-t-il jusqu'à cette barrière de fins bouts de doigts levés en l'air, si, tout petits qu'ils fussent, ils ne lui permettaient pas d'aller plus loin. Juliane les regardait tous les deux avec un morne attendrissement, d'où elle ne sortait que pour les embrasser avec passion tous les deux à la fois.

Claude Brun, Matigny arrivèrent, venant chercher des nouvelles de Valentin. Il alla les recevoir, et Marguerite ne tarda pas à le rejoindre. L'assemblée, dirent-ils, avait voté la pétition, et si le gouvernement n'y faisait pas droit, on marcherait sur Lunegrande. C'est ainsi volontiers qu'on procède au pays de Lunay, quand on est las d'un gouvernement, et qu'on veut le remplacer par un autre qui finira par lasser à son tour.

— Eh bien ! dit Marguerite au journaliste, elle est belle la dame de vos pensées! Je suis furieuse!

— Belle! mais certainement, répondit-il, puisqu'elle vous ressemble. Valentin a dit d'assez bonnes choses, et surtout à très-bonne intention. Seulement, c'était trop tôt; mais tout vient à point et la république sait attendre. A quoi bon, d'ailleurs, la séparation de l'Église et de l'État, puisqu'alors il n'y aura plus ni Eglise ni État.

— Quand? dit Marguerite.

— Quand la cause aura triomphé.

— Ah ! oui, la cause de la belle fugitive, de l'introuvable madame Matigny, ajouta-t-elle en riant.

Il ne comprit pas, et crut qu'elle n'avait voulu faire qu'une de ses plaisanteries ordinaires. 11 était de trop bonne foi pour comprendre.

— En politique, comme en tout, dit Claude Brun, et jusque dans sa propre vie à soi, il faut avoir le refuge d'un monde idéal et n'en descendre que pour les autres.

Valentin l'emmena dans le fond du jardin, voulant lui faire partager son bonheur comme il partageait ses croyances, que, pour cet échec d'un jour, lui non plus, dit-il, n'abandonnerait pas.

Comme ils s'y promenaient, ils rencontrèrent Juliane. Elle tressaillit en voyant Claude Brun. Quoique bien changé, elle le reconnut à l'instant.

— Vous! dit-elle.

Valentin, comprenant leur émotion et craignant de la troubler, s'éloigna.

— Vous ici, et dans un tel moment ! acheva Juliane. Tous leurs souvenirs leur revinrent a la fois. Ce jardin

même leur rappelait celui d'où il l'avait accompagnée jusqu'à la ville, accompagnés eux-mêmes des rayons de pourpre et d'or du soleil couchant. Hélas ! au lieu du rayon qui se jouait alors sur leurs tètes, à travers les roses et les pampres, ce n'était plus que de grosses larmes qui s'échappaient maintenant de leurs yeux et roulaient lentetement sur leurs figures creusées par le temps.

LE PBÉ ATX NOISETTES

D'un seul mot elle lui avait tout dit : — Je suis sa mère.

Ce mot et ce qu'il renfermait, Claude Brun l'avait d'ailleurs pressenti en la voyant, et sur ce qu'il avait appris de ce qui s'était passé dans la journée.

Ils continuèrent à marcher et à pleurer ensemble.

— Vous, du moins, fit Juliane, avez-vous été heureux?

— J'ai une femme et des enfants que j'aime, dit Claude Brun. Mais vous, à votre tour, vous allez être heureuse, vous l'êtes déjà par Valentin. Il est aussi pour moi comme un fils, le fils de mon àme, aj§uta-t-il après un silence.

— Oui, s'écria-t-elle avec cette franchise et ces soubresauts d'impressions qui étaient dans sa nature, oui, cela doit être. Écoutez, Claude Brun, je vous dois un aveu, qu'aujourd'hui du moins je puis encore vous faire. Si j'ai aimé, c'est par vous, mais je ne le savais pas alors moimême. Mon seul tort, et je l'ai cruellement expié, c'est de ne pas avoir assez cru en vous, comme mon cœur me le disait, et un autre, profitant de mon manque de foi, m'a volé mon amour, un autre qu'on veut, qu'il faut que j'épouse. Il le faut, n'est-ce pas? le croyez-vous aussi, vous?

— Je le crois, dit Claude Brun. Dieu est un Dieu d'ordre, et tout désordre est un mal.

— Eh bien, j'épouserai cet homme, c'est décidé, quoique cela m'humilie horriblement à mes propres yeux ; mais il est bon peut-être, je veux le croire avec vous, de me sentir humiliée, moi qui ai toujours eu la frayeur de l'être. Je l'épouserai donc, — de nom, — c'est tout ce que je puis faire. Mais que Valentin vous soit comme un fils, promettez-le-moi ; il l'est, vous venez de me le dire, et qu'il ressemblât à Claude Brun, c'a toujours été mon désir et mon rêve.

En achevant ces derniers mots, elle eut sur sa figure encore régulière, quoique plus accentuée, sur son front droit et plein, et jusque sur ses cheveux d'un châtain çà et là argenté, mais qui semblaient toujours se jeter et s'enrouler d'eux-mêmes autour de sa tête, elle eut comme un

éclair de ce rayon pourpré sous lequel elle était autrefois apparue à Claude Brun.

Elle cueillit pour lui, à l'un des rosiers du jardin, une belle rose à cent feuilles, l'une des dernières qui s'y trouvaient, et la lui remettant du regard plus encore que de la main : — Vous n'aimiez que celles-là, dit Juliane ; je n'en ai jamais donné à personne qu'à vous, à personne depuis...

Elle ne put achever. Mais se maîtrisant tout à coup : — Venez, reprit-elle, ami retrouvé; venez, que je vous voie auprès de notre Valentfti.

Le docteur rassemblait tout son monde, il entendait maintenant qu'on fût gai. — Que nous font quelques mauvais drôles, disait-il, qui, eux-mêmes, ne savaient pas ce qu'ils faisaient. Nous avons gagné notre cause aujourd'hui, double cause : celle de Fabrice et celle de Marguerite. L'une, qui est celle de tout le monde, puisqu'elle est celle de la justice ; l'autre, qui peut bien consoler Valentin d'avoir perdu la sienne, n'est-ce pas? La sienne attendra, comme dit notre ami le chevalier de la république et de l'harmonie universelle, de qui j'attends toujours une bonne constitution du guet. Que d'autres choses qui attendent, et qui attendront longtemps encore, peut-être indéfiniment, sans parler de la guérison du grand malade à laquelle nous sommes intéressés tous ! On a beau lui couper bras et jambes, comme nous le faisons, nous autres praticiens du corps médical et social, la gangrène reparaît toujours. Mais, puisqu'il faut attendre, en attendant, soupons, car je suis à jeun depuis ce matin, et il faut que tout le monde soupe. Eth ! voilà encore un problème à résoudre, le premier et le plus difficile de tous, plus difficile que la constitution du guet.

le ri:i: AUX noisettes .371

On soupa donc comme on soupe au pays de Lunay, et Marguerite fit les honneurs de la table, cette fois à côté et avec le secours de Valentin; en sorte que, pour mieux s'acquitter de ce devoir commun, ils ne mangèrent presque rien, et se bornèrent à faire circuler les mets, à se les tendre du regard et des mains, le petit poignet de Marguerite, qui avait déjà figuré dans la même occurrence, ainsi forcé de passer et de repasser sous les yeux de Valentin.

Comme ils étaient encore à table, à l'heure où l'on avait depuis longtemps allumé, en face de la maison du syndic, le seul réverbère dont fût éclairé le village (et même en temps de clair de lune, la lune ne s'y montrât- elle que dans l'almanach, on ne l'allumait pas), ils entendirent, à peu de distance des fenêtres du docteur, un grand bruit de pas et de voix.

— Sans doute quelques-uns de nos traînards, fit Matigny, qui retournent un peu gris dans leurs villages. Mauverney est resté en arrière pour les surveiller; sans cela il serait avec nous.

— Ces malades-ci, ce n'est pas ma trousse qu'il leur faut, dit le docteur en entrant dans son laboratoire ; et le vieux chirurgien de régiment en revint avec une paire de pistolets. Si c'est encore à nous qu'ils en veulent et qu'ils viennent ainsi me remercier de les avoir déjà plus d'une fois remis sur leurs jambes, je saurai bien défendre ma maison comme j'ai défendu le Pré aux Noisettes. Je fais feu! eth!

Mais, sans s'arrêter, l'attroupement passa.

M. de Romans, Fabrice, le fidèle Jacques, descendirent dans la rue; le docteur aussi; mais il intima à Valentin de rester, pour ne pas attiser le feu inutilement.

Guidés par le bruit, ils arrivèrent devant la maison du syndic, où une bande de mauvais sujets du village et des villages voisins, Prenleloup parmi eux, criaient : A bas ! à bas le syndic ! à bas le momier ! — Lui, un momier ! fit pourtant l'un d'eux, qui avait encore un peu sa tête à lui. — Sans doute, répondit un autre, sa fille ne l'est-elle pas? — Ah ! c'est vrai. A bas! à bas! Et entrant dans la

ruelle et s'arrêtant sous la galerie des Chambres Chaudes, — Ohé! ohé! criaient-ils, ohé! les momières! un petit sermon, s'il vous plaît !

Mais un homme venait de remonter le village, d'un pas encore plus précipité et jeté que d'habitude. — Que venez-vous faire ici ? leur dit-il en allant droit à eux. Ils le reconnurent à la lueur du réverbère qui allongeait çà et là dans la ruelle quelques rayons détournés. — Tiens ! dirent-ils, c'est toi, Mauverney? — N'avez-vous pas honte ! leur cria-t-il : voyons, vite, partez ! — Et pourquoi, si cela nous amuse ? Te crois-tu déjà au pouvoir, que tu nous commandes? Tu n'y es pas encore, Mauverney. — Je vous dis que vous devriez avoir honte, répéta-t-il : il n'y a ici que des femmes, et l'une d'elles est malade. — Oh ! les momiers ont tous l'air malade, pour se donner le droit de ne rien faire et de passer leur temps à prier, mais ils n'en mangent pas moins les meilleurs morceaux, va! ~ Pas une minute ni un mot de plus ! partez! — Eh ! pars, toi, si tu veux! — Ou va-t'en coucher avec ta momière? dit une voix.

A cette infamie, quoi qu'elle ne fût qu'une grossière plaisanterie populaire, Mauverney se précipita sur le groupe d'où elle avait été lancée, le renversa, le chassa jusque sur la place; mais les autres se renforcèrent derrière lui et l'entourèrent. Il les chargea de la tête et des épaules, comme un taureau, et, quand il les avait ainsi divisés, ses poings puissants tombaient sur eux comme sur l'enclume deux marteaux de forge. M. de Romans, qui n'y allait pas non plus de main morte, s'en mêlait aussi, même Fabrice et Jacques ; celui-ci jouait à la fois des bras et des jambes à sa manière. Rodolphe surtout, accouru au bruit et entendant insulter sa sœur, tout ce qu'il respectait, tout ce qu'il chérissait le plus au monde, Rodolphe s'était rangé à côté de Mauverney, et, reconnaissant parmi leurs adversaires quelques-uns de ses amis de bouteille, n'en frappait que mieux. Mais ils avaient à faire à des tètes dures et avinées, habituées aux coups, et le petit flot avait beau repousser le grand :

celui-ci, moins vaillant mais plus épais, revenait toujours. Enfin, Mauverney aperçut, couchée au pied du mur de la ruelle, une de ces longues pièces de bois arrondies qui servent à assujettir, avec une corde et un treuil, les énormes chars de foin usités au pays de Lunay, véritables montagnes odorantes et roulantes, que peignent au passage les deux haies du chemin. 11 la dressa, la souleva de terre, la tint toute droite entre ses bras contre sa forte poitrine, et, la brandissant, il s'écria :

— Fuyez! ou, comme des brutes que vous êtes, je vojis écrase 1

Ils virent bien que Mauverney fallait faire comme il le disait. Aussi, se jetant vite hors de la portée de cette massue formidable et se culbutant les uns les autres devant Mauverney, qui les poursuivit encore quelques pas, ils vidèrent la place en un clin d'œil et disparurent dans la nuit. Quelques-uns, ayant reconnu M. de Romans, voulurent prendre leur revanche sur le château en le saluant aussi de leurs cris; mais, arrivés à la porte, ils y reçurent la froide décharge d'une pompe à feu que La Reverdie y avait braquée en les entendant venir.

Le docteur et ses compagnons montèrent dans la maison des Chambres-Chaudes pour savoir comment Céline avait supporté ce tapage infernal. Seul, Mauverney n'y alla pas, et retourna douloureusment chez lui. En passant, il dit à Valentin ce qui venait d'arriver, et celui-ci partit aussitôt pour lui rapporter des nouvelles de Céline. Marguerite de même, avec Juliane et Marthe.

Ils la trouvèrent entourée de leur amis. Sa mère était assise près d'elle, les paupières toutes baissées, ne parlant, ne regardant même pas. Rodolphe, au chevet du lit de sa sœur, la baisait à tout instant sur le front, avec des larmes de rage. Le père même était venu. — Hauh! répétait-il machinalement, le cœur si concentré et si serré, qu'il ne pouvait rien ajouter de plus. Une fois pourtant, il murmura : — « Hauh ! je vous l'avais bien dit ! » La Sabine était pâle de colère, mais l'air toujours froid et impassible. Au milieu de l'émotion générale, Céline était déjà

redevenue la plus calme. — « Chère marraine, disait-elle, que me peuvent-ils ? » Le docteur fit bientôt retirer tout ce monde ; mais Céline, appelant Valentin : — Il était là, dit-elle à voix basse; je l'ai entendu, je n'ai entendu que lui. Elle n'eut pas besoin d'ajouter pour qui elle le disait. Au lieu de s'esquiver selon sa coutume, Rodolphe suivit ses parents; mais, à peine entré avec eux, il jeta violemment son chapeau sur une chaise et fit quelques tours par la chambre en frappant du pied et lançant des regards de côté à son père: — Eh bien! oui, s'écria-t-il, il faut que je le dise ! On nous a insultés, on a insulté ma sœur, et c'est Mauverney qui l'a défendue. Oui, répétait-il en marchant, oui! si nous devons quelque chose à quelqu'un, c'est à kû.

— Pierre -Âbram! fit tout à coup la mère : Pierre - Abram !

— Qu'est-ce qu'il y a? dit celui-ci.

— « 11 y a ce qu'il y a.

— Et quoi ?

— Ce que Rodolphe vient de dire.

— Et qu'est-ce qu'il a dit?

— Que nous devons récompenser Mauverney.

— Et comment? en le faisant nommer syndic, n'est-ce pas?

— Eh! que m'importe qu'il soit ou non syndic ! Je voudrais que tu ne l'eusses jamais été, toi! Mais nous lui devons de lui donner Céline : il l'a, certes, bien gagnée aujourd'hui.

— Es-tu folle?

— Oui, je le suis! et toi aussi, tu es fou. Nous n'avons songé qu'à amasser du bien : à quoi cela nous sert-il? Folle! comment ne le serait-on pas, à l'idée d'avoir peut-être donné le coup de la mort à une telle fille ? Je ne veux pas avoir cela sur le cœur, par-dessus tout ce qui y est déjà. C'est trop tard, sans doute, à présent! Mais, puisqu'elle est encore en vie après une telle scène, je te dis que je veux qu'elle épouse Mauverney tout de suite, sur son lit de mort s'il le faut, ce sera au moins une

consolation pour elle avant de mourir. Elle a assez souffert comme cela, et moi aussi. N'achevons pas de tuer notre enfant! Veux-tu achever de me la tuer, dis ! Eh bien, tu peux faire préparer deux fosses au cimetière, une pour ta femme et une pour ta fille ; car, aussi vrai que je t'ai toujours été obéissante et soumise, si tu me refuses la seule chose qui puisse peut-être la sauver, pour moi de même tout sera dit : le chagrin me détruira encore plus vite qu'elle, et si le chagrin n'y suffit pas... Ainsi, dépêche, décide-toi, Pierre-Abram !

En parlant, elle s'était levée, droite et roide, les mains toujours dans les poches de sa robe, mais les y tordant, comme on le voyait à ses bras et à leurs mouvements convulsés. Ses paupières tombantes s'étaient tout à coup redressées, et si complètement qu'on ne les voyait plus. Ses yeux ordinairement voilés, maintenant à découvert, donnaient à toute sa figure quelque chose d'effrayant et de résolu.

— Ma mère! ma chère mère! dit Rodolphe en s'élançant vers elle.

— Laisse -moi ! tu ne me fais que du chagrin, toi aussi. Il n'y a que Céline qui ne m'en ait jamais fait, si ce n'est celui de vouloir mourir.

Et se laissant tomber sur le plancher de la chambre, la tête dans son tablier, qu'elle mordait en vain pour étouffer ses sanglots, elle criait : Céline ! Céline ! ne meurs pas ! reviens ! ma fille ! ma fille ! qu'on me rende ma fille ! Céline ! ma pauvre ! ma chère enfant !

Le père allait et venait par la chambre, tout tremblant, mais ne voulant ou ne pouvant pas parler.

— Voyons ! fit impétueusement Rodolphe : que décidez-vous, mon père?

— Hauh ! dit-il enfin, mais les dents lui claquant dans la bouche : hauh !... puisque vous le voulez !

De sa part c'était un consentement ; ou du moins, ce qui est peut-être plus difficile, un renoncement.

Cette histoire mêlée de blanc et de noir comme la vie allait donc se terminer par trois mariages, et même par un quatrième, si l'on veut : les noces d'argent de Fabrice et de Marihe; quatre unions entre lesquelles le noir et le blanc se répar tissaient aussi.

Dès le lendemain, Céline et Mauverney furent fiancés; mais, bien mieux que leurs mains, leurs âmes échangeaient l'invisible anneau qui les unissait l'un à l'autre. Le regard de Céline était tout rayonnement et actions de grâces; celui de Mauverney douloureux et profond, mais toujours assuré. En la revoyant si défaite, ses yeux, malgré ses efforts, se mouillèrent ; mais il sentait en même temps ce qu'il aurait déclaré autrefois impossible , c'est qu'il l'aimait encore davantage et ne l'avait jamais si bien aimée. La maladie avait, d'ailleurs, achevé de dégager la vraie beauté de Céline, la beauté de l'âme : les lignes de son visage étaient plus pures; son profil, sans rien perdre de sa douceur, avait plus de finesse et d'accent; son front, comme si elle fut déjà dans un monde plus lumineux que le nôtre, prenait parfois la « clarté » de celui d'un ange; sa- tète en paraissait alors comme relevée, et l'on eût dit que ce cou frêle et blanc pouvait mieux la porter. Le corps s'en allait, mais l'âme était plus visible et vivante. Mauverney avait cette impression sans la raisonner. Homme fort, il y avait aussi de la noblesse et de l'élévation dans sa force. Tout attaché qu'il fût à la terre par les pieds, il portait haut la tète. C'est sans doute pour cela que Céline l'avait aimé.

On les laissa seuls un moment.

— Louis, dit-elle, — allant tout droit, selon sa coutume, au point saignant de leur destinée, — Louis, je ne sais si je dois désirer de vivre ; je ne pourrai jamais être plus heureuse.

— Vous vivrez! s'écria-t-il, vous vivrez maintenant!

— Assez, du moins, pour que nous soyons mariés; oui, jusque-là, et un peu après, j'espère, pour que j'aie le temps d'habiter notre maison que vous m'avez arrangée- ( :ar je veux y aller ; je me sens même plus de force aujourd'hui, et d'ici là je vais bien me soigner. Comme elle est jolie, notre maison! il me semble que j'y suis déjà. Mais vous aurez décidément une pauvre femme, comme je vous le disais un soir, vous souvenez-vous?... et quand nous revenions ensemble à travers les blés?

— Tout est là, dit-il en frappant sur son cœur : tout, et quoi qu'il arrive, tout y sera pour jamais.

— Je voudrais bien revoir encore une fois les blés mûrs et y aller avec vous; mais, ajouta-t-elle» comme si elle se reprochait ce désir, ce serait trop demander.

— Chère, chère Céline, demandez-le, demandez-le-lui pour moi! répondit Mauverney, comprenant bien à qui elle entendait qu'il fallait le demander.

— 11 décidera, s'il n'a pas déjà décidé ! Mais appelez nos amis. Nous pleurerions, et nous ne devons pas être ingrats.

Depuis les fiançailles, Mauverney vint tous les jours. Ils se voyaient ainsi quelques instants seuls ; mais, autant pour lui que pour elle, Céline évitait tout ce qui aurait pu les attrister ou les émouvoir. Elle se faisait raconter par lui toutes ses grandes et petites affaires politiques ou privées, et lui donnait des conseils, l'approuvait ou le redressait. Elle était plutôt mieux que moins bien, sans s'acheminer vers une guérison réelle. Les formalités remplies et les bans publiés le plus promptement possible, elle fut mariée dans sa chambre, Valentin et Marguerite étant les amis de noces ; elle put même, après quelques jours, être transportée dans la maison de Mauverney, où, avec l'aide de sa marraine qui voulut absolument la suivre, elle avait, de son lit, l'œil à tout, pensait la première à tout, et dirigeait le ménage de son mari comme avant elle il n'avait jamais été dirigé.

Il n'était ni nécessaire ni possible d'y aller aussi vite pour Marguerite et Valentin que pour Céline et Mauverney. Il fallait attendre, non-seulement que toutes les formalités fussent remplies, y compris celles du mariage de Juliane, mais que ces formalités eussent le temps de produire leur effet légal. En attendant, ils eurent à eux deux la permission de prendre la clef des champs, selon l'usage américain du pays de Lunay, où nul ne se scandalise ni même ne s'étonne de voir ainsi deux fiancés partir de leur pied léger pour toute une journée, sans doute parce qu'il n'y a aucunement lieu de s'en étonner ni de s'en scandaliser. Chacun les respecte parce qu'ils se respectent euxmêmes. Encore une chose qui prouve, pour le dire en passant, que dans ce petit pays des grandes lunes, il y en a de bonnes après tout, et qu'on n'y est pas si mal éclairé. Il est vrai aussi que, par la même raison, on n'y peut faire un pas qui ne soit vu, compté et noté.

Le jour donc des fiançailles de Céline et de Mauverney, Valentin et Marguerite, prenant acte des leurs, sortirent ensemble, au su et vu de tout le monde, descendirent les prés en courant, se tenant par la main, et ne firent qu'un saut jusqu'au Pré aux Noisettes, où ils trouvèrent Fabrice et Marthe réinstallés.

Le vieux couple reçut le jeune à bras ouverts, puis, l'ayant amicalement convoyé du regard, le laissa se diriger seul le long de la haie.

— Eh bien, Valty? fit Marguerite en lui donnant son petit nom d'amitié enfantine.

— Eh bien, Gritly? fit de même Valentin.

— Nous aussi, nous avons gagné notre procès.

— Comme Fabrice.

— Nous pouvons maintenant tout nous dire... comme Fabrice et Marthe, ajouta-t-elle.

— Fabrice ne parle pas beaucoup, guère plus que ses sujets aquatiques, sur lesquels il recommence à étendre son sceptre, de jonc ou de roseau, comme plus d'un sceptre.

— Et vous?

— L'amitié n'a pas besoin de paroles.

— L'amitié?

— Sans doute. Ne doit-elle pas nous suffire? c'est vous qui l'avez dit.

— Oui, du temps du traité.

— Vous m'avez fait jurer de l'observer toujours.

— Je croyais qu'il avait pris fin.

— Notre traité d'amitié ! Oh ! Marguerite ! vous m'aviez pourtant assuré que nous ne cesserions jamais d'être amis.

— Rien qu'amis?

— Le traité ne contenait pas un mot de plus.

— Oh ! le traité !

— Ce n'est pas à moi de le rompre.

— Alors, c'est à mon père?

— A votre père pas plus qu'à moi.

— Vous lui en voulez donc bien, à ce pauvre traité?

— Autant qu'à celle qui me le faisait subir.

— Valty !

— Gritly !

— Nous voilà revenus à nos beaux jours d'enfance, quand nous faisions, à nous deux, de longues courses dans les bois.

— 11 me semble que j'y suis encore aujourd'hui.

— Vous m'appeliez votre « petite femme. »

— Et moi, vous m'appeliez votre « petit mari. »

— Nous courions en dansant sur la mousse.

— Et je vous portais dans mes bras pour passer les ruisseaux.

— Maintenant je suis trop grande, et d'ailleurs ici il n'y a pas de ruisseau.

— Comment! et la rivière?

— Elle est trop profonde. Et puis Jacques ne manquerait pas de se trouver là avec sa planche pour nous faire des signes.

— En ce moment du moins, il n'est pas là.

— Qui sait? je le soupçonne au contraire de rôder de l'autre côté de la haie.

3*o le rm: aux noisettes

— Qu'est-ce que cela fait, à présent que nous sommes...

— Amis ! interrompit Marguerite, prenant sa revanche à son tour.

Et s'échappant du bras qui voulait l'enlever de terre comme quand elle était petite, elle lui prit seulement la main pour descendre la pente et traverser la prairie.

Arrivés à l'autre bout, sur le bord de la rivière :

— Jacques n'est pas ici, voulez-vous que je vous passe? dit Valentin.

— Oui, pour qu'il nous arrive ce qui nous arriva une fois. Maintenant ce serait bien pis. Vous me teniez trèsbien au-dessus de l'eau, sauf mes bottines, qui ne se contentaient pas de raser le courant, mais y plongeaient à merveille. Je fus obligé de les ôter, d'essuyer tant bien que mal mes pieds sur la mousse et de les faire ensuite sécher au soleil avant de nous remettre en chemin pour rentrer bien vite.

— Et tout honteux de ma faute, je baisais ces chers petits pieds comme si j'avais pu les sécher plus vite et les réchauffer de mon souffle. Oh! que je sois encore ainsi à vos pieds, s'écria Valentin en fléchissant le genou. Chère, chère Marguerite ! Tout ce que vous n'avez pas voulu me laisser vous dire avant le temps, ne vous l'ai- jo pas toujours dit?

— Oh ! pour cela, c'est vrai, répondit-elle avec un malicieux, mais doux éclair de ses noires et riantes prunelles. Et il me semble que moi-même, en vous défen-

'dant de me le dire... Et puisque je ne vous le défends plus à présent...

Mais Jacques, les ayant aperçus, accourait avec sa planche. Valentin, déjà relevé, la lui colla sur le nez au passage, en sorte que le pauvre Jacques, qui n'avait rien pu voir avant, ne put rien voir après. Il s'éloigna san^ retourner la tête, plus étourdi qu'interdit, et chantant pour se consoler :

Ohé! garçons, Fillettes,

Cassons Les noisettes, Les noix.!

Mais gare, Et tare, Et^barre, Mais gare Les doigts!

Marguerite et Valentin continuèrent a petits pas, le long de la Vignonne, qui seule entendait leurs chuchotements et semblait y mêler sa voix, comme la leur basse et furtive, mais reprenant toujours. t

— Enfin, nous avons notre Pré aux Noisettes , répétait

Marguerite.

— Oui, disait Valentin : au chalet de ma mère.

— Rien que là! et ici?

— Ici, et partout; partout avec celle qui est mon bien

et ma vie. % . ,

— Et comment s'appelle-t-elle a présent , que je le

1 — Elle s'appelle ma bien-aimée. Et celui qui ose a présent le lui dire, comment s'appelle- t-il?

— 11 s'appelle mon bien-aimé aussi.

Ils allaient comme cela le long du bord, se murmurant à l'oreille des mots aussi doux que le murmure du Ilot lui-même au tournant de ses rives.

Pendant ce temps, Jacques, revenu tout a fait a lui, achevait ainsi la « Chanson des Noisettes, » qu il avait apïff an ne sait de qui ni comment, à moins que Fabrice et Marthe, pour charmer les loisirs de leur réclusion forcée, ne se fussent amusés à lui en arranger les rime, .

Noisette en sa coque Est bonne au dedans, Mais tel qui s'en moque S'y casse les dents.

Souvent les plus belles N'ont rien au dedans; Ou l'on n'a par elles Qu'un ver sous les dents,

Mais noisette franche Est blanche au dedans Comme neige blanche On le voit aux dents.

Ohé ! garçons, Fillettes, Cassons

Les noisettes, Les noix!

Mais gare.

Et tare, Et barre, Mais gare Les doigts !

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