CHAPITRE PREMIER
De l'Amour de Dieu pur et parfait.
'est-ce qu'aimer Dieu d'un amour parfait ?
R. AimerDieu d'un amour parfait, c'est mettre tellement son affection en Dieu , et en son service , qu'il n'y ait rien dans la faculté d'aimer, qui ne tende à Dieu. Celui-là aime Dieu de tout son cœur , qui n'aime rien hors de Dieu , que pour Dieu , qu'en vue de Dieu.
La Loi oblige les hommes d'aimer leur pro* chainj elle leur commande d^aimer certaines
2 QUESTIONS ET KÉPONSES
personnes plus étroilemenl que d'autres , comme leur père et mère : celui qui aime Dieu de tout soncœur, satisfait à cette obligation; mais c'est purement pour Dieu, par rapport à lui , etparce qu'il le veut. C'est la grandeur des perfections de Dieu , dont il est vivement pénétré , qui le porte à remplir tous ses devoirs. Il conclut de ces paroles de son divin Maître : « Le premier » et le plus grand des commandcmens , c'est ce- » lul-cl : Vous aimerez U Seigneur volrc Dieu f » de tout votre cœur , » que son cœur capable d'aimer Dieu , doit l'aimer de manière que l'amour qu'il a pour ses frères , ne diminue point, n'afîbiblisse point son amour pour Dieu. Le divin amour, dit Saint Augustin , ne souffre point que le ruisseau dont il est la source, soit détourné, que l'eau qui en coule sans cesse, lui soit enlevée. Divinus amor nuUum patitur ri- ^Hdum extra se, cujus derivaiione minuatur. On n'aime pas Dieu de tout son cœur , quand lo cœur est affectionné à ce qui est hors de Dieu , si celle affection n'est pas rapportée ii Dieu.
Pour aimer Dieu d'un amour parfait, il faut tout oublier, sans s'excepter soi-même; il faut ne s'en occuper que quand Dieu et son service l'exigent; il faut ne se proposer point d'autre motif pour se déterminer à faire ce qu'on doit faire , que le seul iulérêtdc Dieu qui veut qu'on le fosse.
sCR l'amour de dibv. 3
L'homme est naturellement rempli de soimême, tout occupé de soi-même. Que fait Dieu pour l'attirera lui? Voyant qu'il est porté par un instinct naturel , à se procurer son bien , à le poursuivre partout où il croit l'apercevoir; il l'invite, par des motifs d'intérêt, à se convertir à lui commeà son bien véritable et unique. Pour l'exciter à renoncer au péché , et à s'attacher à lui , il lui inspire la crainte de ses jugemens , et le désir d'une récompense'étcrnelle.
Heureux si cesmouvemens de crainte et d'espérance, dont le Saint-Esprit est le principe, détachent le pécheur de la vanité , le font recourir à Dieu , lui font préférer Dieu à tout , et introduisent dans son cœur la divine charité J Le pécheur cesse d'élre pécheur, et devient jusle au moment où la charité de Dieu est répandue dans son cœur. Mais ce pécheur converti , réconcilié , justifié , qui est aimé de Dieu , parce qu'il aime Dieu par-dessus tout , n'aime pas Dieu d'un amour parfait. Il a obéi à Dieu , et a commencé de l'aimer comme source de toute justice : ce qu'il doit faire ensuite pourl'aimer parfaitement, c'est d'oublier ses intérêts, et de ne regarder que ceux de Dieu; c'est de chasser de son cœur la crainte , et de n'appréhender que de déplaire à Dieu; c'est de désirer de jouir éternellement de Dieu ; non parce qu'il est le souverain bien de l'homme, mais parce qu'il
est en lui-même le souverain bien; c'est d'aimer Dieu parce qu'il est Dieu, plutôt que parce qu'il est son Dieu; c'est de n'agir que pour plaire à Dieu , et pour se conformer h la volonté et au Bon plaisir du Dieu qu'il adore et qu'il aime.
Que ceux qui veulent aimer Dieu parfaitement , et être parfaits en amour , méprisent souverainement l'estime et l'approbation des créatures; qu'ils rompent tous les liens par lesquels leur cœur tient aux choses de la terre; qu'ils ne cherchent nullement à se satisfaire ; qu'ils; ne servent leur Dieu ni par la crainte de ses cliâlimens , ni par l'espoir de ses récompenses ; qu'ils s'oublient eux-mêmes pour s'occuper de la beauté de Dieu, pour l'admirer et s'unir h\uï; que tout leur désir soit d'être soumis à Dieu , de l'honorer , de le contenter , de devenir ce que Dieu veut qu'ils soient, pour être agréables à ses yeux, et lui plaire. Ils seront arrivés à l'amour parfait quand ils aimeront Dieu, autant qu'avec la grâce, ils peuvent l'aimer; quand la faculté de leur âme capable d'aimer ^ sera toute remplie de Dieu, et que le motif qui les animera en toutes choses , sera Dieu seul. Ils l'aimeront parfaitement lorsque Dieu sera a entablement leur Tout; lorsque Dieu leur suffira en tout; lorsqu'ils ne voudront que Dieu pour lui-même.
Ceux qui aspirent au bonheur inestimable d'aimer Dieu parfaitement , prennent un grand
SUR l'amour de dieu. o
soin de purifier et de simplifier leur intentiou. Dès qu'il se présente à leur espi it une vue qui ne regarde pas Dieu, dès qu'il naît dans leur cœur un désir qui n'est pas de Dieu, ils se hâtent d'y renoncer, quelque bonne que soit en elle-même cette vue, quelque honnête que soit ce désir; ils sacrifient aussitôt à Dieu cette satisfaction, pour faire ce qu'ils savent être le plus parfait , qui est de ne regarder que Dieu , de ne désirer que Dieu. Ils ne veulent se réjouir qu'en lui; ils ne veulent ])eiiser, désirer, parler, agir et vivre que pour lui , que pour le glorifier en faisant sa volonté , parce qu'il est la souveraine perfection.
Si des choses indifférentes se présentent à celui qui est arrivé à la perfection de l'amour divin , et qu'elles lui procurent quelque sensation agréable, il ne s'arrête point à la satisfaction qu'elles lui procurent. Ce n'est point assez pour lui , de rapporter h Dieu cette satisfoction , il s'en détourne quand il n'y aperçoit pas lintérêt de Dieu, quand il ne voit pas que cela tournera à son honneur. Il en substitue aussitôt une au^ tre où l'intérêt de Dieu se trouve, parce qu'il est tellement attaché et consacré h Dieu,, qju'il ne peut souffrir qu'il y ait quelque chose dans le monde qui le retire de Dieu. Il ne veut pas dérober à la source le plus petit ruisseau. Il veut que tout ce qu'il y a en lui, tende vérilai)lement et continuellement h Dieu.
6 QUESTIONS ET RéPOIfSES
YoiJà proprement ce que c'est qu'être un homme intérieur , un homme de Dieu ; voilh ce que c'est qu'aimer Dieu purement , et être parfait en amour ; voilà ce que c'est que servir Dieu par amour. Voilà l'esprit des Saints. Voilà la loi de la charité parfaite. L'homme n'est point dans le chemin de la perfection , s'il ne tend là , s'il ne prend la voie qui y conduit. Car dès qu'on admet en soi, dès qu'on laisse subsister dans son cœur une affection qui n'est pas bien réglée, on y souffre une chose qui est un obstacle à la perfection , au parfait amour , à l'union avec Dieu.
Saint François de Sales disoit que s'il savoit qu'il y eût en lui la plus petite chose qui ne tendît pas à Dieu , il l'en arracheroit à l'instant même, quoi qu'il dût lui en coûter. Saint Ignace répéloit souvent cet avis salutaire ; « Tout pour la 7> plus grande gloire de Dieu : reg-ardons tou- » jours le plus grand service de Dieu. » Dans sa règle , il recommande beaucoup à ses enfans , de chercher Dieu en toutes choses , de se dépouiller de l'amour de toutes les créatures , pour donner toutes leurs affections au Créateur.
La pratique des âmes vraiment spirituelles, est de s'élever sans cesse vers Dieu. Il faut aller à lui par degrés : commencer par la crainte; passer de la crainte de Dieu , au respect et à l'espérance; monter du respect à l'amour; et, en-
fin , se fixer et se rei>oser tellement dans le boa plaisir de Dieu , qu'on agisse toujours par le motif de se rendre agréable à Dieu , et de le contenter. Saint Thomas dit que l'homme est arrivé à la perfection , quand , après avoir détruit tous les obstacles qui l'empêchoîent de s'unir à Dieu , il a la facilité de diriger vers Dieu toutes ses aflections.
5uî* les dispositions de son cœur , et saintes affeciions.
AiMÉ-JE mon Dieu d'un amour pur , et autant que je puis l'aimer ? Si j'aime Dieu , ne l'aiméje pas plutôt pour n'être pas malheureux, et pour être heureux , que parce qu'il est infiniment aimable; plutôt pour ses bienfaits, que pour ses perfections; plutôt parce qu'il est mon souverain Bien , que parce qu'il est le souverain Bien ? 0 mon Dieu , je ne vous ai peut-être jamais aimé pour vous-même^ à cause de votre beauté infinie.
Ai-je le sujet de croire que j'aime Dieu ? Si je l'aimois, neme souviendrois-jepasdeluiplus souvent ? Ce souvenir ne rempHroit-il pas mon âme de pieux senlimens ? Mon cœur ne le prieroit-il pas sans cesse ? ne lui témoignerois-je pas
8 QUESTIONS ET RÉPON'SÈS
mon amour en faisant toutes mes actions pour lui, en observant tousses commandemens avec fidélité , en me soumettant à toutes ses volontés, et en le bénissant de tout ? 0 mon Dieu , si je vous aime , que je vous aime peu !
Seigneur , je ne vous ai pas aimé ; mais je veux vous aimer.
Vous êtes un océan de perfections ; vous êtes l'Etre infiniment aimable; vous m'avez toujours aimé , vous voulez être aimé; vous m'invitez à vous aimer , vous me l'ordonnez. Eh ! qui suisje , ô mon Dieu, pour mériter que vous quiètes si grand , soyez jaloux de mon cœur ? Je vous aimerai ; je vous aimerai autant qu'avec votre grâce, j'en serai capable: et c'est surtout à cause de votre beauté infinie que je vous aimerai. Je ne veux rien aimer hors de vous , que par rapport h vous , que pour vous. Je ne veux que vous, et je ne vous veux que pour vous-même. Toutes mes afiec lion s seront pour vous. Qu'il n'en subsiste jamais dans mon cœur aucune qui soit capable d'éteindre , et même d'afToiblir votre amour. Vos intérêts me sont beaucoup plus chers que les miens , accordez-moi la grâce de chercher en tout à vous obéir , à vous servir , à vous glorifier , à vous contenter : faites que j'oublie tout, et que je m'oubhe moi-même, afin de vous aimer parfaitement.