CHAPITRE VIII
GHELLÉEN. — HOMME.
§ 1. Gls«iii«iil de Ch«lles. — Les alluvions quaternaires de Ghelles forment un petit plateau à Test de la ville, c'est-à-dire en amont. Les carrières se développent surtout entre la routé nationale de Ghelles à Lagny et le chemin de fer. Il en existe pourtant quelquesunes du côté opposé, au nord de la route. L'extrémité sud du plateau est environ à 2 kilomètres de la Marne, qui décrit là une grande courbe. La rivière coule sur un fond caillouteux, à 36 mètres au-dessus de la mer, à l'extrémité d'une plaine tourbeuse dont la hauteur moyenne est de 39™,40. La base des alluvions quaternaires est à40^ètres et le plateau à 48 mètres. La coupe des carrières est donc d'environ 8 mètres. Les eaux de la Marne battant la rive opposée, les anciennes alluvions quaternaires de Ghelles ont toujours été protégées contre le courant, c'est ce qui
SÏB ABCHËOLOOIB PRËBISTORIOUE.
fait (^relies se sont conservées intactes. Seulement, vers ^'est, les eaui moustérieDiies sont venues les frapper «t l'on peut observer là des dénudations, des ravinements et des placages. Ou j trpuve des alluvions bien plus récente! que celles qui forment le corps du plateau. En clfet, dans les coucbes en place, intactes, dn ne rencontre en Tail d'industrie que des coups-de-poing et des éclats de taille, associés à des débris à'Elephas ont'tquua et de Rhinocéros
dm ballMtiàrei de Cbe1le> (Seiot
J/e/Y^tt. Dans les ravinements et les placages, au contraire, ■I y a l'industrie moustérienne ; mais on n'y a pas encore signalé la faune caractéristique de cette époque. Cette juxtaposition et cette superposition des deux époques ont été Irés bien établies par M. Ameghino dans la séance du 18 novembre 1880 de la Société d'anthropologie de Paris. J'avais précédemment montré, aux auditeurs de mon cours, des coupes qui ne laissent aucun doute i ce sujel[l). (Pig. 82.) (1) iAotmiA.^,Masée préhistorique. Min, pi. IX, n" 49 «!,!•■
' Non seulement le quaternaire de Ghelles peut se diviser en afluvions chelléennes qui forment le noyau du plateau et en alluvionsmoustériennes qui recouvrent, comme d'un manteau, le dos du plateau du côté de Test, mais encore on peut faire deux divisions dans la partie chelléenne. Vers le milieu du gisement, une portion plus ou moinsépaisse de Talluvion est consolidée par un ciment calcaire Le dépôt chelléen s*est donc formé en deux fois, à un très long intervalle de temps. La portion inférieure a dû être recouverte de lehm pendant une période suffisante pour que les pluies, lessivant le calcaire mêlé à Targile, Taient porté dans les couches de sables et de graviers, où il a lentement cimenté et consolidé les éléments meubles. De nouvelles eaux revenant plus tard ont balayé le lehm et déposé les couches supérieures de sable et de gravier. La période chelléenne a donc été fort longue.
La faune de Ghelles se compose de :
Elephas antiquus. ]Vf. Le Roy a recueilli neufs dents; M. Ameghino, une vingtaine. Il y en a aussi au Muséum d'histoire naturelle de Paris, dans la collection Reboux et dans celle d'un capitaine de dragons en retraite de Noisyle-Grand.
Rhinocéros Merckii. Quelques dents.
Trogontherium^ grand rongeur, voisin du castor, mais de plus forte taille. Chez le castor, Témail qui enveloppe la dent se plisse à Tintérieur pour former les sinuosités. Chez le trogonthérium,'les sinuosités sont indépendantes de Tenveloppe.
Chevreuil, Cervus capreolus.
Plusieurs bois de cervidés indéterminés.
Grand bovidé.
Petit bovidé de la taille de nos bœufs actuels.
Très nombreux chevaux.
M. Ameghino cite aussi un fragment de dent d'un pelit
équidéy qui parait être une espèce particulière. Ce fragment en mauvais état appartient-il bien à la faune cbelléenne ou bien est-il remanié?
§ 2. Glsemenl de Gmy'n Tharroek. — Un gisement analogue à celui de Ghelles est signalé par Charles Lyell, sur la rive gauche de la Tamise, à 3:2 kilomètres de Londres. C'est le gisement de Gray's Thurrock, comté d'Essex, formation fluviatile, composée de couches de graviers, de sable et d'argile à brique. Diverses exploitations ont mis à jour une faune tout à fait chelléenne composée de
Elephas anttquusy
Rhinocet'os Merckit {R. leptorhinm),
Hippopotamus amphibius ( H* major),
Cheval,
Un ours,
Un bœuf,
Cerf,
Corbiculafluminalis y fort ahonàdinte. Coquille vivant actuellement dans les eaux de TEgypte et de la Syrie.
Unio littoralis, très nombreuse. On en trouve avec les deux valves réunies, ce qui prouve qu'elle a vécu en place.
Paludina marginata.
Ces deux derniers mollusques ne vivent plus en Angleterre, mais font partie de la faune actuelle de France.
§ 3. Loess ouLehm. — On donne, dans la vallée du Rhin, le nom de lœss ou de lehm à un dépôt de limon argileux rougeâtre, très fin, qui 'recouvre tout le pays, comme un vaste manteau. Les deux mots sont synonymes, bien que quelques personnes aient pensé pouvoir les appliquer à des couches différentes. Le mot lehm est le plus généralement employé.
Des géologues, entre autres Ch. Lyell, ont voulu voir dans le lehm du Rhin un produit spécial provenant de la fonte des glaciers des Alpes. S'il en était ainsi, le limon
HOliME QUATERNAIRE. 231
glaciaire, avant de combler le Rhin, aurait tout d'abord comblé les bassins bien moins importants des lacs suisses.
Le lehm du Rhin est tout simplement un limon analogue à celui qui se trouve dans toutes les vallées des grands fleuves, le Danube, le Pô, le Nil, le Gange, le Mississipi, TAmazone. En effet, tous ces limons sont, comme le lehm du Rhin, très fins, essentiellement argileux, avec plus ou moins de sable et de calcaire, et sans stratification. Aussi le nom de lehm a-t-il été appliqué à plusieurs de ces limons, comme ceux des vallées du Danube, du Pô, de la Seine, de la Somme, etc.
Pour les géologues et les paléoethnologues, le lehm est donc le dépôt limoneux laissé par les eaux troubles d'un fleuve qui, par suite d^inondations, couvrent des terrains plats sans qu'il se produise d'écoulements rapides. Généralement le lehm recouvre tous les autres dépôts fluviatiles. 11 s'en est formé à toutes les époques. La preuve, c'est que dans la vallée du Rhin on rencontre le lehm à des niveaux fort différents, qui, par le 48* degré de latitude , entre Golmar etFribourg-en-Brisgau, peuvent varier de 240 mètres. En effet, à cette latitude le Rhin coule environ à 200 mètres d'altitude au-dessus de la mer; le Yieux-Brissac, perché sur une hauteur, est à 240 mètres, et Fribourg, vers l'extrémité est du bassin, à 284. Non seulement le lehm existe dans tout ce fond de la vallée, mais il se montre jusqu'à 480 mètres au sommet du Kathle, l'un des pics du Kaiserstuhl, massif jurassique et volcanique qui se dresse au milieu de la plaine. En descendant le cours du Rhin, entre Heidelberg et Darmstadt, où le fleuve se trouve 75 à 76 mètres audessus de la mer, le lehm se rencontre encore à une altitude dépassant 240 mètres. Il s'échelonne donc là sur 170 mètres de hauteur.
Les vagues de la mer balayent les limons. Aussi ce
st3 ârchéolooik préhistorique.
^ manteau de lehm qui recouTre le nord de la France, le sud-est de ta Belgique et la vallée du Rhin, ainsi que celle du Danube^ manque complètement au-delà d'une ligne qui, d'après d'Omalius de Halloy, partant de Dunkerque, passe par Gassel (Nord), Courtray, Oudenarde, Louvain (Belgique), Juliers et Cologne (Allemagne du Nord). C'est une preuve que la grande mer du Nord quaternaire s'étendait encore sur toute la grande plaine sableuse du centre de l'Europe, depuis la Russie et la Prusse jusqu'au nord-ouest de la Belgique pendant le grand dépôt du lehm, c'est-à-dire jusqu'à la fin du recreusement des vallées, fin de l'époque moustérienne.
§ 4. Crâne et ossements die Nésnderthtil. •» Dans un point resserré et encaissé delà vallée de la Dûssel, près du village et de la station de Hochdal, environ à moitié chemin entre Dûsseldorf et Elberfeld, débouche un petit ravin nommé Néanderthal (vallée du Néander). On y exploite, com*me marbre, un calcaire dévonien. La carrière est ouverte dans un escarpement presque abrupt, sur la rive droite de la Dûssel et le côté gauche du ravin. A 18 mètres au-dessus du niveau de l'eau et à 30 mètres environ audessous du plateau supérieur, existait dans le rocher une petite banquette ou terrasse sur laquelle s'ouvrait la petite grotte de Feldhofen. Ses dimensions, d'après M. Cari Vogt, étaient, longueur 5 mètres, largeur 3"*,30, hauteur 2'^,60. Dans un dessin qui court tous les ouvrages de paléoethnologie, Lyell représente un couloir qui, partant du fond de la grotte, remonte en s'arquant jusqu'à la surface du plateau. C'est une pure conception théorique. Ce couloir n'a jamais été constaté.
Une assise horizontale de limon très dur, de i°^,50 de puissance, sans mélange de stalagmites, mais avec quelques cailloux roulés, garnissait le fond de la grotte. En explorant cette assise, les ouvriers ont trouvé, au mois d'août 1856 ,à
QOMME QUATERNAIRE. 23S
66 centimètres de profondeur, un squelette humain étendu dans le sens de la longueur, le crâne vers l'ouverture . Les os étaient tellement empâtés, que tout d'abord ils n'y firent pas attention. Pourtant M. Fuhlrott, d'Elberfeld, averti, arriva assez à temps pour sauver la calotte crânienne, les deux fémurs intacts, les deux humérus et les deux cubitus à peu près entiers, le radius droit, la moitié gauche du bassin, un fragmentderomoplate droite etcinq débris de côtes.
A quelle époque appartiennent ces ossements?
Ils n'étaient associés dans la grotte à aucun reste d'industrie ou d'animal pouvant les dater. On h'aurait trouvé dans le limon qui les contenait qu'une dent d'ours, gisant, d'après Lyell, dans une anfractuosité. Malheureusement, l'espèce est restée indéterminée.
Mais le limon, véritable lehm d'après MM. Fuhlrott et Vogt, et les cailloux appartiennent à une formation géologique bien caractérisée, les alluvions quaternaires. Le plateau est recouvert d'une couche de lehm identique de 4 à 5 mètres d'épaisseur dont l'âge est bien déterminé. Il y a plus, d'après M. Schaaffhausen (1), à 130 pas seulement dans le même calcaire et du même côté de la vallée on découvrit, en 1865, une autre grotte, la Chambre du Diable, contenant, dans du lehm semblable, des ossements et des dents de rhinocéros, du grand ours et de l'hyène des cavernes. Une partie de ces os, spécialement ceux du grand ours, ont une couleur, une densité, un degré de conservation, une structure microscopique identiques à ceux du crâne et des os humains de la grotte deFeldhofen. Ils ont aussi à la surface des dendrites tout à fait analogues. Ce sont donc bien dans les deux cas des fossiles quaternaires. Si, au lieu d'ossements humaips^ il s'agissait d'os d'autres animaux, personne ne le mettrait en doute.
(1) SCHAAPFHAUSEN, Joumal de Cologne, !•' avril 1866.
Le crâne de Néandcrthal affecte une forme tellement particulière, les ossements sont si épais, que tout d'abord on s'est demandé si c*étaient bien des débris humains. Les travaux d^ MM. les docteurs Schaaffhausen et Fuhlrott (1) ne laissèrent bientôt plus de doute à cet égard. On traita alors ce crâne de cas pathologique, de crâne d'idiot. Ces allégations tombèrent successivement devant les découvertes postérieures et surtout en présence d'études sérieuses.
D'après M. Schaaffhausen, les deux fémurs, l'humérus, le radius et le cubitus droit, sont caractérisés par une épaisseur exceptionnelle, et par le grand développement de toutes les saillies et dépressions pour l'insertion des muscles. L'humérus gauche est plus grêle que le droit, le cubitus gauche plus court que celui du côté opposé. De prime abord on croirait que ces deux os n'appartiennent pas à l'individu qui a fourni les premiers. En les examinant on reconnaît que cette différence est le résultat d'une lésion éprouvée pendant la vie.
Quelques-unes des côtes ont une forme singulièrement arrondie qui les rapproche des côtes de carnassiers. Elles affectent aussi une courbure brusque. Ces caractères paraissent être l'indice d'une grande puissance des muscles thoraciques.
De tous ces os je n'ai vu qu'un sommet de fémur dont M. Schaaffhausen a bien voulu m'envoyer le moulage. Il se fait en effet remarquer par ses formes épaisses, je dirai même trapues. Le col est très court, la fossette d'insertion très accentuée. Ces caractères le rapprochent des fémurs de gorille. Dans tous les cas, les ossements de Néanderthal indiquent un homme de taille ordinaire, très
(1) La première communication de M. Schaaffhausen sur le crâne de Néanderthal est du 4 février 1857, celle de M. Fuhlrott du 2 juin de la même année.
vigoureux, très fortement musclé, aussi porte-t-il les marques de Tabus de la force, une grave lésion au bras gauche et les traces d'une cicatrice au-dessus du sourcil droit.
Le crâne offre des caractères bien plus particuliers (1). Ce qui frappe tout d'abord, c'est le grand, on peut dire l'excessif développement des sinus frontaux ou arcades sourcilières. Ils forment une proéminence considérable, très avancée, et viennent se confondre au-dessus du nez après avoir constitué deux véritables voûtes. C'est un caractère des plus exagérés^ aussi existe-t-il une dépression profonde sur le front en arrière de ces sinus, et en avant à la racine du nez.
Le second caractère qui frappe à première vue est, pour ainsi dire, l'absence de front. En effet, non seulement le front est étroit, mais il est surbaissé et fuyant, il monte très obliquement vers la région pariétale.
La calotte crânienne est volumineuse, de la forme d'une ellipse allongée. Cela tient à l'étroitesse de la partie frontale et au développement considérable de la partie postérieure. L'ensemble à la partie supérieure est bosselé, grossier et pourtant les bosses frontales manqiient. Les sutures sont presque entièrement soudées et disparues : la suture frontale est même remplacée à l'extérieur par une légère saillie, qui forme une protubérance au point où elle se réunit à la suture coronale. Les pariétaux sont très aplatis en arrière, sur la suture sagittale. Région occipitale très projetée en arrière, dépassant tout ce qui est connu en ce genre. La suture de l'écaillé occipitale est encore très bien marquée, fait d'autant plus intéressant que Gratiolet a établi la tendance à l'oblitération des sutures en avant chez les races humaines inférieures.
(î) G. et A. DE MoRTiLLET, Musée préhistoriquc, n« 221.
Le moulage de l'intérieur de la calotte crânienne montre assez bien les circonvolutions principales du cerveau, autre caractère des races inférieures.
La mesure du diamètre antéro-postérieur est 0™,^00; rindice céphalique 72. Le crâne de Néanderthal doit donc être classé parmi les plus allongés, les dolichocéphales purs. La capacité crânienne peut être évaluée à 1220 centimètres cubes.
En résumé, la calotte crânienne de Néanderthal est si particulière, si spéciale, qu'on a tiré de son nom le qualificatif néanderthalotde, mot admis sans contestation dans le vocabulaire scientifique.
§ 5. CeÉLue de Canstadt. — La découverte de Néanderthal rappela qu'en 1700, le ducEberhard Ludv^ig de "Wurtemberg, faisant faire des fouilles dans un oppidum prétendu romain, à Ganstadt, tout près de Stuttgard, on avait recueilli, au milieud'ossements d'animaux fossiles, un débris de crâne humain. Il gisait dans le lehm, associé à des os d'éléphant, d'ours et d'hyène. Ce débris de crâne, composé du frontal et d'une grande partie du pariétal droit, fut retrouvé au Musée de Stuttgard. Il est tout à fait néanderthaloïde. Les sinus frontaux, moins développés que ceux du crâne de Néanderthal, le sont pourtant beaucoup plus que dans nos races actuelles. Ce développement produit un sillon transversal du côté du front et un petit sillon audessus de la racine du nez. Le front est étroit et très fuyant en arrière. L'écaillé frontale^ comme dans le Néanderthal, est très longue, à suture complètement soudée. Les sutures coronales ne le sont pas, ce qui permet de constater qu'elles sont très simples, peu denticulées. Le derrière de la tète manque, mais on voit qu'il s'élargissait fortement. L'ensemble devait être fort allongé, franchement dolichocéphale. L'épaisseur des os est considérable, caractères que Ton constate aussi sur le crâne de Néanderthal.
§ 6. OssemeiitR de Lahr. — D'autres ossements humains ont été signalés depuis longtemps dans le lehm, malheureusement sans profit pour la science, par M. Ami Boue. Il les recueillait en amont de Lahr, petite ville badoise, à 460 mètres d'altitude, surlaSchutter, cours d'eau qui se jette dans le Rhin presque en face de Strasbourg. Examinant, en 1823, diverses terrasses formées de lehm, sur la rive de la Schutter, terrasses qui s'élèvent jusqu'à 24 mètres au-dessus du cours de l'eau, il découvrit dans une des terrasses inférieures, des ossements humains empâtés à 4™, 50 de profondeur dans le dépôt vierge, comme le prouvent sa compacité et les coquilles intactes qui s'y rencontrent. Ces ossements n'étaient pas dans leur connexion anatomique, mais disséminés, ce qui détruit l'hypothèse de sépulture. M. Boue recueillit un fémur, un tibia, un péroné, des côtes, des vertèbres, des os métatarsiens et autres, « mais pas de crâne», dit expressément Lyell(l).
Ces ossements, soigneusement emballés, furent envoyés à Cuvier, au Muséum de Paris. Guvier les négligea, prétendant qu*ils venaient d'un simple cimetière. M. Boue eut beau retourner à Lahr, en 4829, pour chercher des arguments contre son puissant contradicteur, il ne parvint pas à triompher de son opposition. La caisse resta égarée dans les magasins du Muséum. M. Pruner-Bey dit avoir retrouvé la précieuse caisse, mais comme celle qu'il a vue contenait un crâne, ce n'est probablement pas celle envoyée de Lahr. Ayant demandé des renseignements sur cette caisse à M. de Quatrefages, directeur de la collection d'anthropologie au Muséum, il n'a pu m'en donner. Elle est donc probablement perdue. En tout cas, on n'a rien de certain sur les ossements de Lahr.
(1) Lyell, V Ancienneté de Vhonrne, trad. Chaper, 2» éd., 1870,
§ 7. CrAne d'Eguishelni. — En creusant une cave à bière dans le lehm qui constitue Textrémité nord-est de la colline de Bûhl, à Eguisheim, près Golmar, ancien Haut- Rhin, on découvrit^ en novembre 1865, les fragments d'un crâne humain. M. Faudel, averti de la découverte, Tétudia avec soin et la fit connaître au monde savant. Ces fragments se composent d'un frontal et d'un pariétal droit, se rapportant au même crâne. Us étaient enfouis dans le lehm intact, vierge de tout remaniement antérieur, au bout d'une tranchée de 5 mètres de long, sous 2™, 50 de hauteur verticale. Les autres ossements, trouvés disséminés en divers endroits dans le même lehm, sont : un métacarpien de petit cheval, divers débris d'un petit bovidé, lé frontal d'un grand cerf et une molaire d'éléphant, dit-on, VFlephas primigenius. On est bien en plein quaternaire. Les os humains et les os d'animaux ont exactement les mêmes caractères physiques et la même composition chimique, comme l'a parfaitement constaté M. Scheurer-Keslner.
Le crâne d'Eguisheim se rapproche beaucoup de celui de Ganstadt. Les sinus frontaux sont très développés ; les arcades sourcilières, beaucoup moins proéminentes que celles de Néandertbal, le sont encore très fortement. Le front est un peu plus large que dans les deux crânes précédents ; mais, par contre, peut être encore plus fuyant. L'écaillé frontale fort allongée. Tête très dolichocéphale, partie postérieure fortement élargie, l'occipital très rejeté en arrière, sutures très simples^ tendant à se souder et à disparaître totalement.
§ 8. Crâne de Brnx et antres erânes d'Antriehe. — Pour avoir du sable à bâtir, on ouvrit une carrière près de l'hôpital du Saint-Esprit, à Brùx, Bohème. Cette carrière offrait la coupe suivante :
Terre végétale » 0",63
Sables. Allu viens quaternaires 1 ,74
HOMME OUATERNAIRE. tS9
A O'^,!^ au-dessous de la terre végétale, on découvrit un fort élégant casse-tête, forme marteau, en pierre polie, percé d'un trou pour le manche, instrument de la fin de l'époque robenhausienne. 0",63 plus bas, c'est-à-dire à C,79 de profondeur dans Talluvion quaternaire et à 1°^, 42 de la surface du sol, on rencontra une voûte de crâne ayant tous les caractères de celles extraites du lehm de la vallée du Rhin. Il y avait aussi quelques autres ossements qui se trouvaient même plus profondément enfouis. Ce fut M. Fitz qui fit connaître cette découverte en janvier et février 1872 dans les Bulletins de la Société anthropologique de Vienne. Sa^ ^^'^' '' '*- " •'""
Par sa forme et ses caractères, le crâne de Brûx vient se placer entre celui de Néandcrthal et ceux de Ganstadt et d'Eguisheim. Parmi les os on peut citer des tibias très fortement platycnémiques ou en lame de sabre, caractère qui se développe principalement dans les races les plus anciennes et les plus primitives. Malgré ces caractères, M. Félix Luchan, s'appuyant surtout sur la découverte du casse-tête, prétend que le crâne de Brûx n'est pas quaternaire, et voit en lui un simple cas pathologique. De toute façon, il remonterait au moins à l'époque robenhausienne. Mais M. Woldrich, ayant étudié le gisement avec soin, a reconnu que le crâne gisait bien dans les alluvions les plus anciennes. Le cassetète en pierre, au contraire, a été recueilli à 16 centimètres de la terre végétale dans l'ail uvion beaucoup plus récente par suite de remaniements.
Il est intéressant de rapprocher la découverte de Brûx d'autres découvertes analogues faites en Autriche longtemps auparavant et restées malheureusement dans un vague désespérant.
M. Ami Boue (1) a signalé des crânes humains trouvés,
(1) BoDÉ, Annales des se. nat., 1829, vol. XVIII {Revue bibl. foc. sav.), p. 150.
240 ARCHÉOLOOIE PRÉHISTORIQUE.
par Razoumo^vski, à Baden, près de Vienne, mêlés à des ossements d^animaux d'espèces perdues ou qui vivent maintenant dans les régions équatoriales.
De Bremer, d'après Link (t), possédait un crâne de la vallée du Danube, ayant une dépression du front semblable à celles que produisent artificiellement certains peuples sauvages.
Dans un Compte-rendu des progrès de la géologie^ fait en 1830 par M. Ami Boue, cet auteur nous dit qu'un des crânes d'Autriche se trouve dans le cabinet d'anatomicdu Jardin des Plantes, et que sa forme se rapproche, d'après le dire des craniologues, de celle des têtes de certains peuples anciens de TAmérique méridionale. Puis il ajoute, page suivante (2) : « Il n'en reste pas moins un fait très curieux, c'est que les crânes trouvés ont une forme très particulière et fort différente des races actuelles et de celles qu'on sait avoir existé historiquement dans le pays. »
§9. Crâne et ossements de Denise. •— Ainsi que je l'ai rappelé page il dans mon résumé historique, en 1844, M. Aymard signala des débris humains découverts dans une coulée boueuse du volcan éteint de Denise, au lieu dit l'Ermitage, près du Puy. Ces ossements sont, d'après M. E. Sauvage, qui le premier les a étudiés avec soin en i872, dans Tordre de leur découverte :
Un frontal, de la collection Pichot-Dumazei, exhumé au commencement de l'année 1844 ;
Le bloc du Musée, découvert en septembre de la même année, contenant un frontal et divei's os ;
Deux blocs appartenant à M. Pichot, avec de nombreux
(1) Link, le Monde primitif, trad* Clément Mullet, vol. I, p. 140.
(2) BouÉ, Bull, de la Soc, géol. de France, 1830, voL I, p. 1<>6 et 107. Voir p. 11 du présent volume.
OS. Ils ont été, dit-on, trouvés assez longtemps après le précédent ;
Un bloc de la collection Aymard, avec une dent et un métacarpien ;
Enfin une dent trouvée par Paul Gervais.
L'authenticité du frontal de M. Pichot est parfaitement établie par des couches de limonite argileuse qui incrustent rintérieur sur une épaisseur assez forte. Le bloc du Musée a aussi été reconnu parfaitement authentique. J'ai pu le constater moi-même après Tavoir examiné avec beaucoup de soin.
En est-il de même des deux blocs de M. Pichot, qui ne se sont produits qu'après le bruit fait par la découverte du premier? Les avis sont partagés. Le propriétaire ne les donne pas comme bons. Laissons-les de côté. Cette contrefaçon, si contrefaçon il y a, vient confirmer l'authenticité des autres pièces, car on ne contrefait que ce qui a de la valeur.
Le frontal humain du bloc du Musée correspond aux fragments de crânes que nous avons examinés précédemment. « La portion de. ce frontal, dit M. Sauvage (1), que l'on peut étudier, nous montre les arcades sourcilières saillantes en bourrelet épais, une glabelle proéminente surmontée d'un front fuyant qu'en sépare une partie fortement déprimée. »
Les mêmes caractères s'observent sur le frontal isolé de la collection Pichot, mais ils sont plus atténués, cet os n'ayant pas atteint son entier développement.
Le bloc du Musée, outre le frontal dont je viens de parler, renferme un fragment de pariétal , un fragment de mâchoire ou maxillaire supérieur avec une canine très usée, «n fragment de mâchoire inférieure plus jeune avec une
(1) Sauvage, Revue d'anthropologie, 1872, vol. I, p. 294.
canine et trois molaires, un morceau de vertèbre iomhaire, une moitié supérieure de radius et deux métacarpiens. Le tout est trop empâté dans la roche pour qu'on puisse l'étudier.
§ 10. Blâcholre de Hoalin-Qiiignon. — Les ossements humains de Denise ont fait beaucoup He bruit, mais il en est un autre qui en a fait peut-être encore davantage. C'est la mâchoire de Moulin-Quignon.
Les découvertes de Boucher de Perthes ont été fortement et longtemps contestées, comme je Tai raconté page 12. Même après que les savants les eurent admises, certaines gens les niaient encore disant :
— Si les silex produits par Boucher de Perthes étaient bien Tœuvre de l'homme, on devrait retrouver des ossements humains.
Désireux de répondre à cette dernière objection, Boucher de Perthes promit 200 francs à l'ouvrier qui trouverait des os humains en place dans les alluvions quaternaires.
Huit jours après on lui en signalait.
Une carrière de gravier était alors en exploitation sur la hauteur, en dehors des murs d'Abbeville, près de la porte Saint-Gilles, un peu au-dessous d'un moulin à vent, locahté appelée Moulin-Quignon, du nom du propriétaire du moulin. C'est là où Ton montra à Boucher de Perthes, le 28 mars 4863, une demi-mâchoire inférieure humaine engagée dans le gravier, à 4™,50 de profondeur et à 30 mètres au-dessus du niveau de la Somme. Il la retira luimême de son gisement en présence de M. Dimpre. Plusieurs instruments chelléeus furent trouvés tout auprès. L'authenticité de la découverte, approuvée par un savant français des plus distingués, niée par un savant anglais d'un grand mérite, donna lieu à une enquête internationale, qui s'ouvrit à Paris le 9 mai 1863. L'Angleterre était re-
HOMHB QUATERNAIRE. t4S
présentée par Falconer, MM. Prestwicfa, Carpenter et Bûsk ; la France, par Lartet, Delesse, MM. de Quatrefages et Desnoyers; M. Mi) ne-Edwards présidait. Au nom des membres français, M. Milne-Edwards fit un rapport afjQrmatif sur Tauthenticité du fossile humain. Les Anglais restèrent persuadés qu'il est apocryphe.
Quelle est la vérité ?
Eixaminons la question froidement; sans aucun parti pris, surtout sans aucun amour-propre national.
Les partisans de Tauthenticité arguent principalement de ce que la mâchoire de Moulin-Quignon n*est pas unemâr choire semblable à celle des habitants actuels du pays. Elle ne provient donc pas d'un cimetière local. C'est très vrai. Mais les ouvriers, assez rusés pour vouloir tromper les observateurs, se seraient bien gardés d'aller chercher une mâchoire de cimetière toute blanche, outre qu'ils n'auraient pas osé commettre cette profanation, très grave à leurs yeux. Ils n'avaient au contraire aucun scrupule à produire un os accidentellement trouvé dans tout autre gisement. Gela explique la dififérence de race.
Les adversaires de l'authenticité objectent :
La mâchoire, sciée en deux par les soins des membres de la Commission d'enquête, a montré à l'intérieur c( du sable grisâtre qui différait complètement de la gangue noirâtre située à l'extérieur (1) » . Elle était donc primitivement dans un autre gÎBement.
Pourtant M. de Quatrefages a constaté que « la mâchoire était dans un état remarquable de conservation. Elle ne paraît pas avoir été roulée. L'extrémité de l'apophyse coronoïde elle-même est intacte (2). » Puisque cette
(1) Milne-EdwardSi Note sur les résultats de Venquéte, dans Comptes rendus Acad, des se, séance du 18 mai 1863^ p. 927.
(2) De Quatrefages, Comptes rendus Acad. deslsc, séance .du 20 avril 1863, p. 783.
tu ARCHÉOLOGIE PRÉHISTORIQUE.
mâchoire porte des traces d'un autre gisement, si elle n'a pas été roulée, c'est qu'elle a été apportée.
Mais la preuve la plus évidente de fraude vient des instruments en silex. Presque tous les visiteurs de Moulin- Quignon, guidés par les ouvriers, en ont trouvé euxmêmes en place. Or, parmi ces instruments recueillis en place la plupart sont faux. J'ai pu le constater moi-même d'une manière positive.
Au milieu de ces instruments faux, quelle foi peut-on accorder à la mâchoire qui rapportait 200 francs à son inventeur? Aussi maintenant ne parle-t-on plus de la mâchoire de Moulin-Quignon î Elle a pourtant rendu un grand service, elle a fait taire les dernières personnes qui ne voulaient pas admettre l'homme quaternaire. Cela montre l'étendue de leur savoir, et la véritable portée de leur critique sciantitique.
§11. Mftclioire et os de la Navlette. — La mâchoire humaine de la Naulette est bien autrement sérieuse que celle de Moulin-Quignon. C'est une mandibule inférieure privée de ses dents, des parties montantes et d'une portion de la branche horizontale droite. Elle a été découverte par M. Edouard Dupont, dans une caverne, sur la rive gauche de la Lesse, commune de Furfooz, près Dinant (Belgique).
Le trou de la Naulette est une caverne à ouverture étroite offrant un couloir d'abord, puis une salle assez grande et complètement obscure*, à 28 mètres au-dessus du cours de la Lesse. Le sol de la salle était composé de Ai mètres de limon coupés par sept nappes successives de stalagmite. C'est au-dessus de la seconde nappe en partant d'en bas, ou au-dessous de la cinquième en venant d'en haut, qu'ont été rencontrés les ossements humains consistant en un métacarpien, un cubitus, une dent canine, et la célèbre mandibule qui porte le nom de la grotte. Ces débris humains étaient associés à une forte portion
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d'humérus d'éléphant et à- plusieurs os des membres de rhinocéros.
M. Dupont dit (1) : « La grande cavité sigmoîde et Tolécrâne manquent dans le cubitus. La forme de cet os est normale. Il appartient à un individu de petite taille ; son aspect et son tissu laissent pressentir qu'il faisait partie du squelette d'une femme à laquelle la mâchoire pourrait elle-même être rapportée. Sa longueur prise à la hauteur de Tarticulation du radius est de 215 millimèlres. »
Les dimensions de la mâchoire peuvent bien la faire rapporter à une femme, comme le pense M. Dupont, mais à une femme qui^ malgré sa petite taille, avait une puissante mâchoire. En effet, le caractère essentiel de la pièce fossile est la robusticité, si je puis m'exprimer ainsi. L'os, dans tout son ensemble, est épais et trapu, et se rapproche ainsi beaucoup plus des mâchoires d'anthropoïdes que de celles de l'homme. Le menton au lieu de se projeter en avant de la verticale est fuyant en arrière. C'est un intermédiaire entre l'homme et le singe. Les alvéoles des dents montrent que les molaires, au lieu de décroître de la première à la dernière, se développent dans le sens inverse. Enfin, au milieu de la courbe interne de la mandibule, au lieu d'y avoir une petite excroissance nommée apophyse gém\ il y a un creux comme chez les singes^ on peut donc dire que ce débris humain est le plus pi théeoïde qui ait jamais été rencontré.
§ 12. Type. — Tous les restes humains que je viens de décrire se rapportent à l'homme chelléen, l'homme du commencement du quaternaire, l'homme primitif de nos contrées. Quand je dis nos contrées, j'entends l'Europe à peu près tout entière. Nous avons, en effet, constaté ses
(l)E. Dupont, Etiuie sur les fouilles scientifiques exécutées pen^ dant Vhiver 1865-1866, p. 21 .
débris en Allemagne, en Belgique, en France et en Autriche. Grâce à eux nous pouvons déjà reconstituer en grande partie le type de Thomme chelléen.
Gomme taille, il ne dépassait pas la moyenne actuelle; il était beaucoup plus musclé que les hommes de nos jours, ainsi que le prouve l'épaisseur ou grosseur de ses os et le développement extraordinaire des saillies et des impressions musculaires. Ses côtes, avec un singulier arrondissement et une courbure brusque, paraissent indiquer une grande puissance des muscles thoraciques. Les tibias étaient très platycnéjniques, c'est-à-dire très aplatis ; le col du fémur épais et court.
L'homme chelléen diffère surtout de Thomme actuel par la tête. La mâchoire de la Naulette nous fait connaître son maxillaire inférieur, ce maxillaire participe au caractère commun des autres os, il est gros et épais. Quant à ses caractères propres, ce sont un menton fuyant en arrière, une absence d'apophyse géni, une progression croissante dans les molaires d'avant en arrière^ l'annulation presque complète du plan existant extérieurement à la base des branches montantes en dehors des molaires. Ce sont là des caractères très importants, très considérables.
Les caractères crâniens le sont à peu près tout autant.
Les sinus frontaux sont excessivement développés, ce qui produit des arcades sourcilières très proéminentes, venant se rejoindre au-dessus du nez en formant bourrelet. Il en résulte une dépression au-dessus de la racine du nez, et un long et large sillon transversal entre les arcades sourcilières et la base du front.
Le front est étroit, très fuyant en arrière ; Técaille frontale fort longue. Le sommet de la tête subit un aplatissement auquel participent le frontal et les pariétaux.
Les sutures sont simples et se soudent rapidement. La soudure frontale est parfois tellement développée, qu'il se
forme une saillie longitudinale sur son parcours. Les sutures occipitales, au contraire, restent ouvertes fort tard.
La calotte crânienne affecte la forme d'un ellipsoïde très allongé. L'indice céphalique du Néanderthal, le seul qu'on ait pu mesurer, est 72. Ce crâne est donc dolichocéphale pur. Les autres s'en rapprochent tous. Le devant du crâne est étroit, mais la partie postérieure, très élargie, prend un grand développement.
Ces divers caractères constituent un type hien distinct, différant plus de l'Australien et du Boschiman, que le Boschiman et l'Australien ne diffèrent de l'Européen. Aussi un Irlandais, M. King, proposa-t-il d'en faire une espèce particulière sous le nom à* Homo neandertkalensts.
D'autre part, Bernard Davis et M. Virchow n'ont vu dans le crâne de Néanderthal qu'un cas pathologique. L'extrême dolichocéphalie serait due à une synostose prématurée de la suture sagittale, et le développement des arcades sourcilières à une altération rachitique des os. M. Félix von Luchan a renouvelé ces allégations à propos du crâne deBrûx. Cas pathologiques soit, mais ces cas, étant constants dans la race de Tépoque chelléenne, n'en sont pas moins de hons caractères ethniques.
Quel nom doit-on donner à cette race ? Il n'y a pas à hésiter, on doit l'appeler race de NéanderthaL En effet, le crâne de Néanderthal a été le premier scientifiquement étudié et discuté. En outre, c'est le plus typique. Il est généralement accepté comme type, puisque le mot caractères néandef*thaIoîdes est passé dans la langue courante de la science. MM. de Quatrefages et Hamy, dans leur Crania ethmca, ont proposé le nom de race de Canstadt, Mais ils n'ont pas la priorité^ M. King, comme nous l'avons dit, ayant proposé une dizaine d'années avant eux le nom de Homo neanderthalensts.
Une autre raison qui doit faire rejeter le nom de race
de Canstadt^ c'est que le fragment de calotte crânienne de cette localité n*est pas tout à fait typique. Cette calotte sur laquelle les caractères s'atténuent sert de passage à la race suivante, Thomme moustérien, comme nous le verrons plus loin. C'est ce motif qui probablement a décidé les auteurs du Crania à prendre Canstadt pour type, parce qu'ils confondent l'bomme chelléen avec Tbomme moustérien, Néandcrthal avec l'Olmo. Ce sont pourtant là deux races tout à fait distinctes, comme je l'établirai plus tard. Bien plus distinctes que la plupart des races actuelles voisines qu'ils décrivent dans le corps de Touvrage.
§ i3. Deseendanee el «lavisme. ^ L'accumulation de caractères simiens dans la race de Néandertbal montre clairement que l'homme primitif se rattache aux singes. S'il ne se relie pas directement aux anthropoïdes actuels, c*est qu'il manque entre eux et lui des échelons. Certainement il descend d'une forme ou d'un type intermédiaire. Nous nous retrouvons donc en présence de l'anthrogopithèque, dont j*ai démontré l'existence, /page i02. Il suffit d'ourrir les yeux et de regarder pour le voir !
Les anthropopithèques se sont montrés, se sont développés et se sont éteints pendant le tertiaire.
L'homme a apparu au commencement du quaternaire. Cet homme primitif constitue la race de Néandertbal. En effet, dans les gisements les plus anciens nous ne rencontrons que les débris de cette race. C'est donc bien la race cbelléenne. Mais cette race ne s'est pas éteinte d'un seul coup. Elle a disparu peu à peu en se transformant, c'est ce qui fait qu*on trouve des degrés assez importants dans l'intensité des caractères. Ainsi tandis que Néandertbal est le type le plus complet et le plus ancien, Canstadt présente déjà un type atténué et en partie modifié, un type de passage, avec la race suivante. Il en est des débris
humains chelléens comme des restes de rindustrie de cette époque, nous les voyons passer soit par remaniements, soit par continuité d'existence, dans certaines assises moustériennes.
Suivant le même mode de développement que l'industrie, la race de Néanderthal n*a pas été directement remplacée par une autre race arrivant toute constituée et prenant immédiatement son lieu et place. Elle s'est transformée sur place, peu à peu. Son sang s'est infusé dans la race nouvelle ; aussi voit-on, de temps à autre, le type de Néanderthal réapparaître plus ou moins parmi nous par suite d'atavisme. L'atavisme est le retour au passé. Les auteurs ont cité plusieurs cas bien constatés de cet atavisme néanderthaloîde.
Outre l'atavisme complet toujours très rare et fort exceptionnel, bien que suffisant pour prouver que les races actuelles se rattachent à la race de Néanderthal, il y a fréquemment des cas d'atavisme partiel. Ainsi M. Bordier, professeur à l'Ecole d'anthropologie de Paris, ayant étudié une belle série de crânes de criminels qui se trouvait à l'Exposition des sciences anthropologiques de i878, a reconnu sur eux, d'une manière presque constante, des caractères néanderthaloïdes. Les arcades sourcilières étaient assez généralement très développées, plus que d'habitude. C'était surtout la partie postérieure du crâne qui prenait chez ces criminels un développement considérable et plus ou moins néanderthaloîde. Ne pouvons-nous pas en conclure que les hommes de la race de Néanderthal, que Thomme chelléen devait être violent, colère et bataillard, défauts qui ont laissé leur empreinte au-dessus de l'œil droit et sur le bras gauche de l'individu de la grotte de Néanderthal?
§ 14. Langage. — Une autre déduction encore plus importante peut se tirer de l'étude de la mâchoire de la Naulette. Cette mâchoire est complètement privée de
l'apophyse géni. Que représente, chez l'homine, cette apophyse? Elle représente le langage articulé. L'homme chelléen, n'ayant pas d'apophyse géni, n'avait pas la parole.
La voix, chez les animaux, en se développant subit trois phases, trois modalités dififérentes, qui sont, en allant du simple au plus composé :
L'intonation ou accentuation du cri.
La modulation ou chant.
L'articulation ou parole.
Sous ces trois formes la voix peut exprimer les sentiments et les passions d'une manière parfaitement distincte et reconnaissable. Sous ces trois formes, il peut y avoir langage, c'est-à-dire communication et échange d'idées, appel et réponse.
Au cri et au chant, l'homme, seul, entre tous les animaux, ajoute la parole ou langage articulé* Aussi, dans l'état actuel de l'humanité, la parole est une excellente caractéristique du genre homme. En effet, tous les hommes, même les plus inférieurs, savent se servir de la parole. Mais en a-t-il toujours été ainsi?
La mâchoire de la Naulette répond : Non !
La parole ou langage articulé se produit par des séries de mouvements de la langue. Ces mouvements s'opèrent surtout par l'action du muscle inséré à l'apophyse géni. L'existence de cette apophyse est donc liée à l'usage de la parole. Les animaux privés de la parole n'ont pas d'apophyse géni. Si donc cette apophyse. manque à la mâchoire de la Naulette, c'est que l'homme de Néanderthal, l'homme chelléen n'avait pas la parole, ne faisait pas usage du langage articulé. C'est la constatation d'un nouveau passage, d'un nouveau degré intermédiaire entre l'homme actuel et l'anthropopithèque ; entre l'homme et les singes anthropoïdes. Ainsi l'homme a commencé par ne pas avoir la parole, puis elle s'est développée peu à peu, et nous trou-
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vons encore chez les peuples les plus inférieurs de nos jours un langage articulé fort rudimentaire, qui contraste considérablement avec le maniement facile et abondant de la parole, qu'on observe chez les peuples les plus civilisés. 11 y a progression régulière et constante.
§ 15. Habicndes. — L'homme chelléen, race de Néanderthal, habitait volontiers le bord des fleuves et autres cours d'eau. C'est pour cela qu'on retrouve en abondance les débris de son industrie dans les alluvions fluviales. Ce sont aussi ces alluvions qui nous ont procuré quelquesuns de ses débris osseux, malheureusement encore beaucoup trop rares.
Il fréquentait aussi les plateaux, où il a également laissé (le nombreux débris de son industrie.
Mais il ne paraît pas avoir recherché les cavernes, servant alors presque toutes de repaires à des animaux féroces. On a bien cité quelques instruments chelléens dans des grottes d'Angleterre et du Pas-de-Calais^ mais ce sont des formes de transition qui se rapportent au mousiérien et dont nous aurons à nous occuper plus loin.
Les seules indications d'instruments vraiment chelléens* rencontrés dans des grottes, sont celles de la grotte de Furninha, en Portugal, et d'Oussidan, en Algérie. Elles sont de régions assez méridionales. Dans ces régions, l'homme chelléen est peut-être allé chercher dans les grottes un abri contre l'ardeur du soleil. La température de l'époque chellécnne étant fort douce, l'homme de cette époque n^avait pas dans ces régions à chercher un abri contre le froid.
Il allait même probablement entièrement nu, comme les
Botocudos des forêts vierges du Brésil. Le coup-de-poing
son seul outil, bon pour travailler le bois, ne paraît pas
propre à préparer des vêtements^ même formés de peaux.
Il devait se cantonner dans une région assez limitée. La
grosseur et le poids de son instrument, peu facile à transporter, le prouve. Ce qui vient pleinement confirmer cette appréciation, c'est que les instruments chelléens, comme nous l'avons vu par Tétude de leur distribution, sont généralement faits en roches locales.
Cette dernière observation montre aussi qu'il n'y avait pas alors dé relations commerciales pouvant transporter au loin les matières utiles.
C'est à peu près tout ce que nous pouvons actuellement savoir sur Thomme chelléen.