‹ Le préhistorique en EuropeChapitre 40 sur 94 · PANORAMA DE LA VILLE · texte numérisé non relu

PANORAMA DE LA VILLE

La ville de Stockholm par elle-même, en raison surtout de sa situation exceptionnelle, est une des capitales les plus séduisantes de l'Europe, et ce n*est pas sans raison qu'on l'appelle la Constantinople du Nord. Bâtie au milieu des eaux, sur des îles et des presqu'îles, elle offre un aspect ravissant, qu'on ne retrouve nulle part et qui varie à l'infini. Vu des hauteurs de Moseback, le panorama qu'elle présente est splendide : d'un côté, le lac Mselar, de l'autre le fiord, qui conduit à la Baltique, parsemés d'îles verdoyantes ; à vos pieds, s'étend la ville, avec ses églises, ses palais, ses musées, ses quais pleins d'animation, ses ponts jetés d'une île à l'autre, ses centaines de petits bateaux à vapeur servant d'omnibus, et, à l'horizon, formant comme une vaste ceinture, des rochers de granit tantôt nus et stériles, tantôt couverts de bois et de maisons de campagne.

C'est dans la soirée surtout que la vue de Moseback est admirable. A Stockholm, comme dans tous les pays du Nord, le ciel est presque toujours d'un blanc mat, et la ville, même dans les plus belles journées, semble noyée dans un léger nuage de vapeur ; mais le soir, lorsque le soleil s'abaisse à l'horizon , le ciel prend des teintes transparentes et rosées ; les objets les plus éloignés se dessinent nettement, et la ville, éclairée et dorée par les derniers rayons du soleil couchant, forme alors un panorama d'une beauté indescriptible.

Ce que j'ai surtout apprécié pendant mon séjour à Stockholm, ce sont les habitants, c'est leur sympathie si vive pour nous autres Français, c'est leur désir de nous être utiles et de nous rendre agréables les instants que nous avions à passer parmi eux. Cette bonne disposition, je l'ai trouvée non seulement chez les Suédois, membres du Congrès, mais partout, dans toutes les clas-

ses de la société, chez tous ceux avec lesquels nous avons été en rapport.

Le séjour de Stockholm est commode pour les étrangers ; la vie y est agréable et facile. Après des journées sérieusement employées aux travaux du Congrès, aux excursions, aux visites des musées, que de délicieuses soirées nous passions, soit à Djurgarden, soit dans les jardins de Berzelius, soit à Stromparterren ! Souvent, nous dînions ou plutôt nous soupions en plein air, sur la terrasse du restaurant d'Hasselbacken.

Le temps était ravissant la température très douce ; nous entendions une musique excellente, et nous avions sous les yeux une des plus belles vues de Stockholm.

La cuisine, d'ailleurs fort bonne, s'éloignait un peu de la nôtre, et nous ne nous en plaignions pas. En même temps que des biftecks saignants et de grosses écrevisses très bien préparées, on nous servait du renne fumé et de Télan rôti garni de confitures de mûres arctiques, etc. A Hasselbacken je rencontrais souvent M. Lovén, M. Nordenskiôld, et nos soirées se prolongeaient quelquefois jusqu'à minuit, tout en causant sciences et voyages et en buvant du punch suédois mêlé d'eau glacée.

Do Stockholm à Chrisliania. — Musée des antiquités du Nord. — Musée zoologique. — Visite à Oscarhal — Excursion à Hônefos. — Chutes de la Bœgna. — Retour à Copenhague et en France.

Le 17 au matin, je partis pour Christiania. Mon frère, comme toujours, nous avait tracé notre itinéraire: au

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KÔPING, ÔREBRO 169

lieu d'aller directement par le chemin de fer, il nous fit prendre le bateau à vapeur d'Orebro ; le trajet est un peu plus long, mais il nous permit de faire le voyage sans fatigue, de traverser dans toute son étendue le beau lac Maelar, et de pénétrer plus avant dans l'intérieur de la Suède.

Le premier jour, à cinq heures, nous arrivions à Kôping^ après un- trajet de près de quarante lieues sur le lac, au milieu d'îles ravissantes et par un temps magnifique. Le soir nous couchions à Orebro, dans un hôtel très confortable.

Orebro est une charmante petite ville, située au milieu de frais pâturages, sur le bord d'une rivière qui communique avec le grand lac d'Hjelmar. Son antique château, sa petite église du xiii® siècle et quelques vieilles maisons lui donnent une physionomie particulière.

Le second jour, nous arrivions, dans la soirée, à Kongsvinger, en pleine Norvège. Au fur à mesure qu'on s'éloigne d'Orebro, l'horizon se resserre, les collines s'élèvent, et le paysage devient de plus en plus pittoresque.

Nous étions très bien installés et presque seuls, dans un de ces grands wagons dont les compartiments communiquent entre eux, et nous pouvions à loisir admirer les paysages qui se déroulaient soit à droite, soit à gauche de Ja route.

La voie ferçée, pendant longtemps, longe le lac Wener, le plus grand de la Suède ; on passe près de Christinehamn, célèbre par ses forges, ses usines et son commerce de fonte et de fer ; on arrive à Garlstad, puis à Kihl, puisa Bronsberg; on traverse, sur un pont long de 2,200 pieds et à une hauteur de 110 pieds, le beau lac de Vermelen ; on aperçoit à droite la petite ville d'Arvika, avec ses

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forgées et ses verreries ; et enfin, à 9 heures du soir, on s'arrête à Kônsvinger, sur les bords du Glommen, pour y passer la nuit, car, en Norvège, les trains ne marchent que le jour. La ville est à droite, sur la hauteur, à un kilomètre environ de la gare ; j'étais logé à la gare même ; de Thètel on entendait gronder les eaux du Glommen.

Avant de monter dans ma chambre, malgré Theure avancée, j'allai voir le fleuve de plus près. Le temps était à Forage ; de gros nuages noirs poussés par le vent parcouraient rapidement le ciel ; la lune brillait par intervalles. Je m'arrêtai longtemps sur le pont qui traverse le Glommen, à une faible distance de la gare. Le fleuve, très large en cet endroit et bordé de rochers escarpés, était vraiment superbe. Ses eaux rapides et tumultueuses, tantôt noires comme de l'encre, tantôt brillantes et comme argentées, lorsque la lune se dégageait un instant, se brisaient contre les piliers du pont : elles roulaient, comme tous les fleuves de Norvège, une quantité considérable de troncs de sapins qui s'engouffraient pêle-mêle sous les arches et souvent avec un grand fracas, pour reparaître, un peu plus loin, au milieu des flots bouillonnants. Au loin s'étendaient de hautes collines couvertes de sapins et paraissant d'autant plus élevées, que leur sommet se perdait dans la nuit sombre.

Je n'oublierai jamais cette visite nocturne au Glommen, l'un des plus grands fleuves de la Scandinavie; il était plus de minuit quand je rentrai à l'hôtel.

Nous partions le lendemain de bonne heure. Le chemin de fer côtoie longtemps le Glommen, et je pus admirer à loisir ses eaux, parfois calmes, tranquilles et s'étendent au loin comme un vaste lac, le plus souvent rapides,

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MUSÉE ZOOLOr;iOUE 171

resserrées et se brisant en cataractes au milieu des rochers, partout chargées de troncs de sapins qu'elles transportent à de grandes distances.

A onze heures, nous arrivions à Christiania, et une heure après, nous étions installés à Thôtel Victoria. N'ayant que peu de temps à rester en Norvège, je visitai, le jour même de mon arrivée, les divers musées tous réunis sur la place de l'Université.

Le musée des antiquités du Nord, beaucoup moins complet que ceux de Stockholm et de Copenhague, oiîre cependant de l'intérêt, car il renferme, en grande partie, des objets recueillis dans la Norvège. Les âges de la pierre polie et du bronze ne sont représentés que par un nombre de pièces assez restreint, qui par leur caractère se rapprochent de celles qu'on rencontre en Suède et en Danemark. Les différentes périodes de l'âge du fer sont bien plus riches, et certains objets méritent une attention toute particulière. J'ai remarqué notamment des bracelets, des colliers en or massif, ornés avec beaucoup d'art, et qui, tout en caractérisant l'âge du fer, paraissent remonter au ix® siècle.

Le musée zoolocjique est parfaitement installé et classé. La collection générale d'oiseaux et de poissons est très considérable et d'une grande valeur scientifique, mais, comme à Stockholm, j'examinai principalem.ent la série des animaux Scandinaves, surtout celle des radiaires. M. le professeur Esmark, que je rencontrai à son laboratoire, nous fit, avec une bienveillance extrême, les honneurs du musée, et voulut bien m'offrir quelques Echinides, précieux pour moi, péchés dans le fiord de Christiania, Schizaster fragilis , Brissopsis lyrifera, etc.

Le soir même, nous fîmes, en voiture, une charmante

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promenade aux environs de Christiania ; le but de cette excursion était la visite d'Oscarhal, villa royale bâtie sur le bord du fiord.

Cette promenade de quelques heures est bien propre pour donner une idée de la beauté des environs de Christiania, et de l'admirable situation de cette ville. De la tour qui domine Oscarhal, on a une vue très étendue sur le fiord et sur la ville. D'un côté s'étend le fiord à perte de vue, avec ses îles élevées, profondément découpées, couvertes d'une végétation qui paraît noire à force d'être vigoureuse ; à gauche est Christiania, avec son beau port, ses innombrables vaisseaux, ses monuments et ses riches maisons de campagne, enfin derrière la ville, une ceinture de montagnes très hautes et cependant boisées jusqu'au sommet.

La ville de Christiania par elle-même n'a rien de particulièrement séduisant, et quelques heures suffisent pour visiter ses églises, ses jardins et ses promenades ; mais si la capitale de la Norvège ressemble à beaucoup d'autres villes, il n'en est pas de même de la Norvège elle-même, célèbre à juste titre par la beauté sauvage et souvent grandiose de ses sites. L'excursion d'Oscarhal n'était qu'une promenade ; M. de Saporta et moi nous tenions beaucoup à pénétrer plus avant dans le pays, aussi le lendemain, nous partîmes avec mon frère pour Hônefos, afin d'y visiter les chutes de la Bsegna,

La contrée que traverse le chemin de fer conduisant à Hftnefos est très pittoresque. Les paysages les plus variés se déroulent sous les yeux du voyageur. En quittant Christiania, le chemin est souvent placé à micôte de montagnes très élevées; d'un côté il plane audessus du fiord, de l'autre il est dominé par des rochers de granit ou de porphyre.

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LE DRA.MMEN NÔNEFS 17^

Au sortir du long tunnel de Rœken, on découvre tout àcoup un des panoramas les plus étendus que je connaisse: d'une hauteur de plus de quatre cents pieds, Tœil plonge au loin, embrassant dans leur ensemble la fertile et large vallée du Lier, la ville de Drammen, les nombreux petits villages dispersés dans la vallée et le fiord qui, dans le lointain, ferme Thorizon avec ses îles verdoyantes. Le chemin de fer fait ensuite un long détour, traverse un immense pont sur pilotis, et vient rejoindre la ville de Drammen, qui compte 20,000 habitants et est une des plus peuplées de la Norvège, après Christiania.

A partir de Drammen, le chemin de fer reste dans la vallée, et longe à droite, pendant longtemps, le fleuve de Drammselv qui communique avec le Tyrifiord, et transperte, comme toujours, des troncs de sapin flottés, s accumulant, sur certains points, en quantités considérables. Le chemin côtoie bientôt, le Tyrifiord lui-même qui devient un grand lac, dont par moments on ne distingue plus la rive opposée.

Sur la gauche, pendant tout ce trajet, s'élèvent de hautes montagnes, tantôt couvertes de sapins, tantôt abruptes et dénudées. Sur le flanc de ces montagnes, et souvent à de grandes hauteurs, on aperçoit, çà et là, des torrents qui retombent en cascades ou s'engouffrent dans des gorges profondes, au milieu des rochers, et viennent ensuite se jeter dans le fiord. Sur certains points, la vallée s'élargit un peu, les pentes de la montagne s'adoucissent, et de gracieux petits villages, des fermes avec leurs maisonnettes en bois peint, leur toit couvert de mousse et de verdure, viennent animer le paysage.

On traverse successivement les stations de Skjœrdalen et d'Ask ; puis on quitte le fiord, et, vers le soir, on arrive à Hônefos, but de notre excursion. Cette petite

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ville est souvent visitée par les touristes ; Thôtel est confortable, et nous fûmes heureux d y trouver bon souper et bon lit ; de ma chambre, on entendait parfaitement le fracas de la chute et l'on apercevait les vapeurs blanchâtres qui s'élèvent au-dessus des eaux bouillonnantes. Les chutes sont au nombre de trois : les deux premières, qui n'en font pour ainsi dire qu'une seule, sont à deux kilomètres au delà de Hônefos ; la troisième est au milieu même du villa «^e. Le lendemain matin, de bonne heure, nous visitions les deux plus éloignées ; elles sont réellement très cufieuses et rappellent, avec un site "plus sauvage encore, la chute du Rhin, à Schaffouse. Le volume d'eau, qui se précipite et s'engouffre à travers les rochers, est considérable.

Au moment où nous admirions cette chute, un magnifique arc-en-ciel, s'étendant d'une rive à l'autre du fleuve, ajoutait encore à la beauté du spectacle. La troisième chute, celle qui est dans le village, est moins rapide, mais beaucoup plus étendue ; les eaux sont plus tumultueuses, plus tourmentées, et se brisent, avec plus de force et de fracas, contre les rocs qui surgissent de toutes parts au milieu des flots et les divisent à l'infini. On aime à suivre des yeux les troncs de sapin qui roulent à travers ces chutes et disparaissent par instants dans les ondes écumantes, sans s'arrêter jamais aux anfractuosités des rochers.

Après notre visite aux chutes, je laissai mon frère continuer sa route vers Randsfiord et s'enfoncer plus avant dans les montagnes de la Norvège. Tout en regrettant vivement de ne pouvoir le suivre, M. de Saporta et moi, profitant d'une excellente calèche qui retournait à vide, nous revinmes à Christiania, par le côté opposé du Tyrifiord. La route tout entière est ravissante : tantôt elle

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KROGKLEVEN 175

circule dans la vallée et côtoie le fiord, tantôt elle s'élève dans les montagnes, serpentant au milieu de rochers à pic ou bien traversant de magnifiques forêts de sapins ; parfois elle est comme suspendue au-dessus du fiord, et Ton se croirait sur la route de la Corniche, entre Nice et Gênes.

A Sundvolden, nous fîmes, à pied, par un temps superbe, l'ascension du Krogkleven ; il faut une heure pour monter, une demi-heure pour descendre ; le chemin est très pittoresque ; du sommet on jouit d'une vue splendide sur le fiord, découpé comme une carte géographique, et sur la vallée de Ringerike, si fertile et si bien cultivée ; dans le lointain, on distingue de hautes montagnes couvertes de neige et de glaciers.

En dehors des paysages si variés, et qui se renouvelaient sans cesse, la route;, nous intéressait vivement, soit au point de vue botanique, soit au point de vue géologique.

A chaque instant, M. de Saporta et moi nous descendions de voiture soit pour arracher une plante, soit pour casser une pierre. J'essayais de reconnaître les principales roches que nous traversions. Le porphyre, avec noyaux de feldspath, largement développé dans cette région, constitue la montagne de Krogkleven, dont nous avions fait l'ascension, et descend jusque sur les bords du fiord de Hols. Le granit le remplace à mesure qu'on se rapproche de la ville de Drammen, puis, en contact avec ces roches éruptives, se montrent des terrains calcaires très anciens, sans fossiles sur les points où je pus les observer, et appartenant sans doute aux couches siluriennes et dévoniennes.

Hônefos est à plus de 60 kilomètres de Christiania ; il était près de dix heures quand nous rentrions à

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l'hôtel : c'est à peine s'il faisait nuit depuis quelques instants.

Nous trouvions à notre adresse un gracieux envoi de M. le chambellan de l'Université, M. Holst, que nous avions été voir la veille. C'était une série de livres, de brochures, de cartes publiées en Norvège, et qui nous étaient offerts au nom de l'Université : de la botanique, de la climatologie, pour M. de Saporta ; de la géologie et de la minéralogie pour moi.

Le lendemain, après un séjour bien court en Norvège, suffisant cependant pour nous faire une idée de ce beau pays, nous prîmes le bateau à vapeur la Vesta^ à destination de Copenhague. La traversée dure environ trente heures; par ce moyen, nous évitions un très long détour en chemin de fer et nous traversions le beau fiord de Christiania, dans toute son étendue. Après un arrêt de quelques heures, a Gothenbourg, et nous arrivions, à Copenhague.

Je connaissais déjà Copenhague et ses musées, aussi dès le jour suivant je repris le chemin de fer de Korsôr. Je traversai de nouveau le Scheswig et le Holstein ; je m'arrêtai à peine à Hambourg et j'arrivai à Mons, en Belgique, la veille du jour où s'ouvrait la réunion de la Société géologique de France, dont j'étais alors le président, et à laquelle je tenais beaucoup à assister.

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