CHAPITRE HUITIEME
Salzbourg. — Le musée. — Mines de sel de Berchtesgadeo. — Linz. — Le Danube. — Vienne. — Collections géologiques du Reichsanstalt. — Université. — Collections archéologiques du palais impérial
Parti de Paris, le 25 août 1876, dans la soirée, j'arrivai le lendemain à Munich, à sept heures du soir, après un trajet de vingt-trois heures.
Mon but était de traverser rapidement l'Allemagne, que je connaissais déjà, et d'arriver le plus promptement possible en Autriche. Ce fut donc sans regret que je laissai derrière moi Carlsruhe, que domine la tour de son vieux château, Stuttgart aux riches collections, et l'une des villes les plus jolies et les mieux situées de l'Allemagne, le Wurtemberg, avec ses vallées pittoresques et ses collines de calcaire corallien si profondément déchiquetées, Ulm et sa vieille cathédrale.
Je ne restai qu'une soirée à Munich. Le lendemain matin, je cherchai à rejoindre, au muséum d'histoire naturelle, M. Zittel; malheureusement il était absent. La collection géologique et paléontologique de Munich, classée sous sa direction, est certainement une des plus complètes de l'Allemagne ; je me rappelai l'avoir étudiée avec G. CoTTEAU. Le préhistorique, 12
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détail, il y a environ dix ans, en compagnie de M. ZitteL Je n'avais pas oublié la lettre pleine de tristesse que réminent professeur m'avait écrite pendant la guerre, et j'aurais été heureux de lui serrer la main.
Salzbourg était la première ville d'Autriche où je devais m'arrêter. La route de Munich à Salzbourg jusqu'à Rosenheim est assez monotone ; elle traverse des plaines marécageuses que bordent à l'horizon de sombres forêts de sapins. Sur certains points, la voie pénètre à travers de puissants dépôts composés de marnes grisâtres alternant avec des bancs grossièrement stratifiés de cailloux agglutinés. Ces couches appartiennent, sans aucun doute, aux alluvions quaternaires delà vallée du Danube.
Aux approches de Salzbourg, le sol s'accidente; le» montagnes grandissent, et les pics les plus élevés du Tyrol, le S tau ff en, et plus loin l'Untersberg, se profilent nettement à l'horizon. Le panorama que présente la ville de Salzbourg avec ses grands hôtels, ses fraîches promenades, ses clochers et ses tours gothiques, est ravissant. Traversée par la rivière de Salzach aux eaux torrentueuses, la ville s'appuie d'un côté sur les fiancs escarpés du Mœnchsberg, et de l'autre sur le Capuzinerberg, qui domine la vallée tout entière.
Le musée eut ma première visite ; il est intéressant, surtout au point de vue ethnologique, et renferme une belle collection d'armes, de vêtements, d'instruments de musique, appartenant à tous les âges et provenant de toutes les nations. Je remarquai également une belle série d'antiquités romaines et surtout des mosaïques parfaitement conservées, recueillies dans les environs de Salzbourg.
Le musée contient en outre deux objets préhistoriques fort curieux: ce sont des outils en bois, destinés à rece-
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voir des haches en bronze, et dont la forme indique un instrument de mineur; ils ont été trouvés dans les mines de sel gemme, au milieu de débris accumulés depuis les temps les plus reculés, et prouvent que ces mines étaient déjà exploitées à Tépoque du bronze.
Plusieurs autres objets en bronze méritent également l'attention, notamment un casque, provenant de Colking, à quelques heures de Salzbourg. L'ornementation de cette pièce splendide est au repoussé, et rappelle certains casques d'origine italienne. Le soir même, je gravis le Capuzinerberg. Après avoir monté plus de trois cents marches, on suit un sentier facile, qui serpente en lacet sous bois, et au bout d'une heure de marche, on arrive presque au sommet de la montagne, d'où l'on jouit d'une vue admirable sur la ville, sur la belle vallée de la Salzach, et sur celle, plus pittoresque encore, de Berchtesgaden, que je devais parcourir le lendemain, pour visiter les mines de sel.
Vexcursion de Berchtesffaden demande une journée entière. La route est délicieuse. A partir de Grœdig, elle s'enfonce dans les montagnes et côtoie la rivière de l'Alm, véritable torrent, qui tantôt coule presque au niveau du chemin, tantôt gronde et disparaît, profondément encaissé dans les rochers. On traverse le vieux bourg de Schellenberg, gracieusement posé dans un repli de la vallée, et auquel son antique pont, décoré de hautes statues, ses maisons en forme de chalet, aux balcons garnis de fleurs, et offrant le plus souvent, au-dessus de la porte d'entrée, des tableaux de piété plus ou moins grossièrement coloriés, donnent un aspect si pittoresque ! Un peu en avant du village, les eaux rapides de l'Alm ont fortement entamé les roches meubles, probablement triasiques, qu'elles traversent, et qui, taillées à pic, lais-
sent voir leurs couches brunes, schisteuses et redressées presque verticalement.
Au sortir de Schellenberg, la route longe quelque temps encore la petite rivière de TAlm, entre dans les gorges étroites de TAlmbach-Klamm, puis tout à coup la vallée s'élargit, et un paysage, à la fois charmant et grandiose, se déploie devant vous comme une véritable décoration de théâtre. A droite Berchtesgaden étage, au milieu de la verdure, ses chalets, ses hôtels et ses riantes villas; au fond se dresse le Hohe-Gœll, Tun des pics les plus élevés des Alpes bavaroises ; ses pentes abruptes, ses sommets couverts de neige, contrastent avec Taspect que présentent les montagnes les plus rapprochées, garnies de bois et de frais pâturages. Bientôt la route s'élève, et dominant la vallée, conduit à Berchtesgaden par une allée ombreuse, bordée d'énormes platanes.
Les mines de sel sont à un kilomètre environ de la ville. Exploitées depuis les temps les plus reculés, elles s'étendent très profondément dans l'intérieur de la montagne, et sont, tous les jours, à de certaines heures déterminées, visitées par un grand nombre de touristes.
Rien d'original et de curieux comme une promenade dans ces carrières si vastes et si accidentées ! Sans doute cette excursion souterraine a été souvent décrite. Je ne puis résister cependant au désir de donner quelques détails.
A l'heure dite, nous étions vingt-cinq ou trente à l'entrée des carrières, allemands ou anglais pour la plupart, moi seul français.
Le sol est humide et boueux, et pour ne point se salir, on change de vêtements. Les hommes mettent un vrai costume de mineur; les dames passent dans un cabinet spécial et en sortent bientôt avec une
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jaquette brune, bordée de bleu, serrée à la ceinture, un pantalon blanc et un petit bonnet qui ne manque pas de grâce; puis, munis d'une lanterne et accompagnés d'un certain nombre de guides, nous pénétrons dans les carrières.
La visite dure plus d'une heure : tantôt on circule dans d'étroites galeries creusées dans la roche, et garnies de pièces de bois pour préserver des éboulements ; tantôt on glisse avec une rapidité vertigineuse, à cheval sur des troncs de sapins unis les uns aux autres, et dont l'inclinaison est de plus de 45 degrés. On rencontre bientôt un lac artificiel, spacieux et profond, alimenté par des tuyaux qui amènent l'eau de l'extérieur, et lorsqu'elle est suffisamment saturée de sel, la ramènent à la surface, dans des salines. Ce lac est illuminé au moment de la visite, et des bateaux tout préparés nous permettent de le traverser.
Sur plusieurs points, de nombreux ouvriers sont employés à l'exploitation de la roche salifère, dont l'aspect est grisâtre, et qui, cependant, renferme dans certaines couches 95 pour 100 de sel gemme. Au retour, on suit d'autres galeries, puis on monte dans de petits wagons poussés par les guides sur des rails en fer, et qui vous reconduisent, en quelques minutes, à l'entrée des carrières.
Avant de quitter Berchtesgaden, je fis Vascension du Lockstein, qui domine la ville et d'où la vue s'étend sur toute la vallée.
Le lendemain, je partais de Salzbourg pour Linz, où j'arrivai dans la soirée. Chef-lieu de l'Autriche supérieure, Linz est admirablement situé sur le bord du Danube. Comme je m'embarquais, le matin de bonne heure, sur le bateau de Vienne, je n'avais que bien peu
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de temps pour parcourir la ville, et j'eus le regret de ne pouvoir visiter le musée, déjà fermé à cette heure. Je le regrettai d'autant plus que je savais qu'il méritait d'être examiné, et renfermait, entre autres objets intéressants, une belle série de coquilles pliocènes, provenant des environs de Linz, des ossements de Squalodon, et un outil de mineur, des temps préhistoriques, identique à peu près à ceux que j'avais vus au musée de Salzbourg.
Au moment où la nuit commençait à tomber, je montai sur le Freinberg. De ce point, la vue sur la ville de Linz et la vallée du Danube est splendide : à gauche, le fleuve disparaît, brusquement encaissé dans de hautes montagnes ; en face, s'étend le bourg d'Urfahr, qu'un immense pont de fer réunit à la ville de Linz ; au fond, derrière le village, s'élève le Pœstlingberg, aux pentes abruptes et couronné d'un vieux château qui semble posé là pour le plaisir des yeux ; à droite, le Danube se développe largement dans la plaine et se perd à l'horizon lointain. Au fur et à mesure que la nuit arrive, le paysage prend un aspect moins grandiose, mais peut-être encore plus saisissant ; le sommet des montagnes disparaît peu à peu dans la brume, le Pœstlingberg ne se montre plus que comme une sombre masse aux contours indécis, mais en même temps les rives du fleuve s'éclairent peu à peu ; toutes les fenêtres du bourg d'Urfahr étincellent dans l'ombre. Ces lumières se reflètent dans le Danube, dont les flots blanchissent en se heurtant aux arches du pont. C'est avec peine que je m'arrachai à ce beau spectacle.
Le bateau partait à 9 heures du matin. J'étais à peine embarqué que je rencontrai M. Evans, qui, comme moi, se rendait au congrès de Pesth, avec M™® Evans et ses deux filles. Ancien président de la Société géologique de Londres, M. Evans est un des archéologues les plus dis-
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MUSÉUM DE VIENME * 183
lingues d'Angleterre. Je m'étais déjà trouvé avec lui et ces dames à Stockholm ; ce fut pour moi une bonne fortune de descendre le Danube en leur aimable compagnie, et d'admirer avec eux les beaux sites qui se succèdent sur chacune des rives.
Au delà de Grein surtout, laspect que présente le fleuve est des plus curieux. Il coule resserré entre des rochers, dont quelques-uns, surgissant au milieu des eaux, donnent lieu à des tourbillons autrefois très dangereux, mais qui aujourd'hui, grâce à des travaux d'art, ont pour unique effet d'augmenter d'une manière considérable la rapidité déjà très grande du courant.Quelques-uns des rochers, qui bordent la rive sont couronnés de châteaux, presque toujours en ruine, et donnent au paysage un aspect plus pittoresque encore.
Vienne est une ville fort belle ; c'est une grande capitale dans toute l'acception du mot. Le mouvement, l'animation qui régnent dans ses rues principales, ses monuments grandioses, ses vastes jardins ornés de fleurs et décorés de statues, ses riches magasins, ses splendides hôtels, ses nombreux théâtres, ses larges boulevards plantés d'arbres et sillonnés de tramways, rappellent les plus beaux quartiers de Paris ; il n'est pas jusqu'au Prater avec ses cirques, ses cafés chantants et ses longues avenues, certains jours encombrées d'équipages, qui ne puisse être comparé de bien loin, il est vrai, aux Champs-Elysées et au bois de Boulogne.
Je visitai, dès le lendemain de mon arrivée, le muséum d'histoire naturelle, très largement installé, avec beaucoup d'autres collections, dans le palais impérial.
La collection de minéralogie et celle de paléontologie, classées sous la direction de M. le professeur Fuchs, sont tout particulièrement intéressantes. Grâce à son
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obligeance, j'examinai avec détail la série des échinides, qui relativement est très belle, et je pris des notes précieuses sur les espèces tertiaires d'Autriche et de Hongrie, notamment sur les Clypeaster du terrain miocène.
J ai eu la satisfaction de retrouver les types des espèces décrites et figurées par M. Zittel, dans son ouvrage sur les fossiles de la Caroline du Sud. J'ai vu aussi avec beaucoup d'intérêt un exemplaire presque complet de Porocidaris, spécimen très rare, d'un genre bizarre, dont on n'a figuré jusqu'ici que les radioles et les plaques isolées. C'est au musée de Vienne, provenant de la collection Dudressier, que se trouve ce curieux exemplaire d'Hemicidaris crenalaris, muni de tous ses radioles et cité si souvent par les auteurs. Les autres séries paléontologiques, surtout celle des ammonites, sont très complètes et bien classées.
La collection de minéralogie renferme des échantillons d'une rare beauté. La série des agates et des pierres précieuses attire surtout les yeux. Je citerai notamment une émeraude aux énormes dimensions, une opale, célèbre par la pureté de ses reflets, et un bouquet fait pour la reine Marie-Thérèse, et qui présente, disposée en fleurs étincelantes, une collection de toutes les pierres précieuses connues.
A la suite de la collection de minéralogie, se place une nombreuse série d'aérolithes, dans laquelle figure un gros bloc tombé en 1873, aux environs de la ville d'Orléans et achetée par un riche Viennois qui en a fait don au musée de Vienne. Il est à regretter que le propriétaire n'ait pas donné la préférence au musée de Paris, qui possède déjà une importante collection daérolithes, et qui certainement n'aurait pas laissé échapper l'occasion d'y ajouter cette pièce exceptionnelle.
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