CHAPITRE IX
MOUSTÉRIEN. — INDUSTRIE.
§ l. Origine du nom. — Le moustérien tire son nom de la sLation du Mouslier, commune de Peyzac (Dordogne). C’est avec juste raison ! En effet :
1° La station du Moustier a été la première signalée et décrite.
2° Elle a été découverte par les plus actifs et les plus savants initiateurs- de la paléoetlinologie, Edouard Lartct, de Vibraye et Henry Christy. Elle a été fouillée depuis par MM. Masscnat, Peccadeau de l'Isle, Reverdit, Hardy, etc.
3° Elle était fort riche et ses produits se sont répandus dans toutes les collections importantes.
4° Elle offre l’ensemble le plus complet de l’époque, depuis les instruments chelléens qui la relient à l'époque précédente, jusqu’à quelques formes exceptionnelles dans ses couches supérieures qui servent de passage à l’époque suivante (1).
(1) G, et A. de Mortillet, Musée préhistorique, n°* SI, 83 et
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5° Enfin elle réunit tout à la fois le gisement dans l'intérieur d’une grotte et le gisement à l’air libre sur un plateau.
Je ne pouvais donc choisir une meilleure station comme modèle.
§ 2. Caractères de l’industrie. — L industilC de l’époque précédente consistait dans un seul outil, 1 insti liment chelleen, qui servait a tout faire. Ce qui caiactéiisc d’une manière générale le moustérien, c est le dédoublement de cet instrument. L'outillage est devenu plus complexe, des outils spéciaux ont été fabriqués poulies principaux besoins. C est ainsi qu ont appui u successivement les racloirs, les pointes, les scies, les lames, formant un outillage varié. •
Ce qui distingue d’une manière très nette l’industrie des deux époques, c’est que 1 instrument chelleen est retouché des deux côtés, sur les deux faces, tandis (pie les pièces moustériennes ne le sont que sur une seule. La face inférieure reste toujours unie, ne présentant que le plan d’éclat. La face supérieure seule est plus ou moins retouchée.
Cela semble différencier tellement les deux industries, que de prime abord on ne comprend pas bien comment elles peuvent découler l'une de l’autre. La chose pourtant est bien naturelle. Ainsi qu’on l’a vu page 146, 1 instrument chcllécn n’est autre chose que le caillou naturel taillé et perfectionné. Pour le perfectionner davantage on le taillait sur les deux faces. En le taillant on faisait partir des éclats qui présentaient d’un côté le plan d’éclatement uni et étaient plus ou moins irréguliers sur le dos. Gesontces éclats qui, repris et améliorés, ont donné naissance à l’industrie moustérienne. Ce progrès, qui nous parait bien simple, ne s’est pourtant réalisé que peu a peu, très lentement.
Ce qui démontre que l’industrie moustérienne découle de l’industrie chelléenne, c’est que déjà dans les dépôts chelléens on rencontre quelques instruments moustcriens avant-coureurs, d’autant plus primitifs qu’ils sont plus anciens. En outre, l’instrument chelléen passe dans le moustérien, et s’y maintient encore assez longtemps. On le voit disparaître peu à peu. Il y a évidemment liaison intime entre les deux industries.
L’instrument chelléen ancien est généralement gros, lourd, taillé à grands éclats. En se rapprochant du moustérien, il devient moins volumineux, plus léger, et surtout plus finement et plus élégamment taillé. C’est à tel point que, sous les rapports de l’industrie, du gisement et de la faune mélangée, on pourrait maintenir, sous le nom d ' acheuléen, une division intermédiaire. Elle formerait ainsi une époque de transition. Les dépôts de cette époque se remarquent très bien à Chelles; M. d’Ault Dumesnil les a reconnus et distingués à Abbeville; Saint-Acheul dans son ensemble peut leur servir de type.
Le caractère général de l’instrument chelléen est néanmoins d’être très lourd. L’industrie moustérienne, avec sa division des emplois et par suite des outils, est beaucoup plus légère. Pourtant, dans son ensemble elle a encore quelque chose de lourd et de pesant (1) qui la distingue très nettement des industries des époques suivantes qui sont plus légères et plus sveltes dans les formes.
Si maintenant, quittant les généralités, nous recherchons les instruments caractéristiques du moustérien, nous en trouvons deux : le racloir et la pointe.
Le racloir, instrument tout à fait spécial au moustérien, est un simple éclat présentant sur une face, le plan uni d’éclatement avec le conchoïde de percussion et l’éraillurc
(1) G. et A. de Mortillet, Musée préhistorique, nos 61 à 78.
(fig. 23); l’autre face (fig. 24), plus accidentée, est retouchée avec soin, d’une manière fort régulière, le long du côté le plus développé, qui décrit ainsi un arc de cercle plus ou moins ouvert, finement retouché.
Fig. 23. Fig. 24.
Face inférieure. Dos ou face supérieure.
Racioir moustérien, silex, plateau du rocher do Soyons (Ardèche). Musée de Saint-Germain, n° 18560. p2 gr.
La pointe moustérienne présente aussi une face lisse, plan naturel d’éclatement avec conchoide de percussion (fig. 25). L’autre face, désignée sous le nom de dos, est seule retouchée. Le sommet pointu est régularisé et rendu aigu, au moyen de séries de retouches pratiquées d une manière régulière sur les deux bords. La hase reste sans retouches (fig. 26).
Comme les éclats, à l’époque moustérienne, ont été produits surtout en vue d’obtenir des racloirs et des pointes moustériennes, ils affectent naturellement les formes générales de ces deux instruments, aussi peut-on, dans la plupart des cas, reconnaître les gisements moustériens, quand bien même il n’y aurait pas de pièces retouchées.
Parmi ces éclats, il en est de très grands et de très larges, de forme ovale, belles pièces à arêtes vives. Ce sont les plus grandes de cette époque. M. Reboux, qui en a recueilli en certaine quantité dans les alluvions quaternaires
de Levallois-Perret (1), près Paris, leur a donné le nom de type Levallois. Ces pièces, appelées à remplacer comme taillant les instruments chelléens, se rencontrent surtout dans les alluvions moustériennes les plus anciennes.
Les instruments en os font complètement défaut à
Fig. 25. Fig. 26.
Face inférieure, plan d'éclatement. Dos ou face supérieure. Pointe moustéricnne, silex, Le Moustier (Dordogne). Musée de Saint-Germain, n° 200S3. i/2 gr.
l’époque moustéricnne. On cassait pourtant à cette époque les gros os creux pour en avoir la moelle. C’est une habitude qui s’est continuée daus les époques suivantes. Aussi dans les diverses stations des temps géologiques trouvet-on en abondance des éclats d’os. Ces éclats seuls peuvent servir à caractériser les stations moustériennes. A celle époque, ils sont plus gros, plus épais, plus lourds, qu’aux époques suivantes. Au lieu de briser les os longs des petits animaux, surtout des cervidés, on cassait ceux des bovidés, urus et aurochs, bien plus épais, bien plus
(1) G. et A. de Mortilt.etPMaw préhistorique, n° 61.
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trapus, bien plus pesants. C’est ce qui constitue la différence caractéristique.
§ 3. Emmanchure. — La question de l’emmanchure, déjà posée au clielléen, se représente ici.
Les instruments moustériens étaient-ils emmanchés?
Non.
L’emmanchure est une invention assez complexe, qui ne s’est produite que beaucoup plus lard, à l’époque solutréenne.
Les racloirs sont des instuments qui, du côté du conclioïde de percussion, grâce au plan de frappe, peuvent toujours être facilement saisis à la main. Leur emploi, du reste, pour écorcer les bois et nettoyer les peaux, ne comporte pas l’intervention d’un manche. Le service se fait beaucoup mieux et bien plus facilement simplement à la main.
Quant aux pointes moustériennes, elles n’avaient pas non plus d’emmanchures. Ces pointes ne sont pas, comme bien des personnes le pensent, des armes : ce son! de simples outils. Elles servaient à percer les bois et surtout les peaux. Les côtés étaient aussi employés comme scies et comme racloirs. La preuve, c’est que très fréquemment les deux côtés ne sont pas régulièrement disposés : l’un, plus droit, est retouché en petites dents de scie, tandis que l'autre, aux retouches plus accentuées, est arqué en lame de racloir. La pointe figurée sur ses deux faces (fig. 23 et 26), venant du Moustier même, offre un exemple très net et très concluant de cette disposition.
11 y a plus, l’emmanchure est sinon impossible, du moins très difficile, et serait en tout cas défectueuse. En effet, la base, sur laquelle devrait se fixer l’emmanchure, est irrégulière et épaisse. Sur une face, il y a le conchoïde en creux; sur l’autre, le conchoïde en relief, formant une proéminence lisse et glissante, plus ou moins développée. Cette
proéminence est un obstacle à l’emmanchure. L’arrondissement, lisse et glissant, nuirait à la solidité de l’emmanchement. Enfin, le creux sur une face, la bosse sur l’autre mettraient forcément le manche dans une position inclinée très fâcheuse. Il faudrait, en outre, pour fixer le manche à la partie la plus large, la plus épaisse et la plus irrégulière de l’instrument, une masse de matières interposées et un développement de liens qui formeraient un paquet très considérable, enlevant à la pièce presque toute son utilité non seulement comme outil, mais même comme arme.
Au contraire, l’instrument est on ne peut mieux combiné pour être tenu à la main. La base est épaisse, pour pouvoir être saisie facilement. Elle est sans retouches, par
Châteaux (Vienne), tenue à la main. (Musée de Saint-Germain, i/3 grandeur.)
conséquent moins blessante. Le ponce, allongé, se place tout naturellement dans le conchoïde en creux de la face supérieure ; l’index se replie par-dessous autour du conchoïde en relief, qui sert comme de cran ou point d’arrêt pour fixer la pierre à la main (fig. 27).
La différence entre le racloir et la pointe du Moustier, très nette et très facile à reconnaître dans les types extrêmes, disparaît complètement quand on examine des séries un peu nombreuses. On rencontre toutes les formes intermédiaires, et l’on ne sait vraiment pas si certains échan-
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tillons doivent être rapportés aux racloirs ou aux pointes. Gela montre que c’est une seule et même série d’outils, qui devaient être tenus et maniés de la même manière.
§ 4. Roches employées et dimensions. — Nous avons vu que le clielléen se transformait peu à peu en moustérien, preuve certaine que ce dernier découle du premier. Il est donc tout naturel de rencontrer des instruments moustériens en toutes les roches employées pour faire des instruments chclléens. C’est ainsi que, dans l’atelier éminemment chelléen du Bois du Rocher (voir p. 164), on rencontre quelques racloirs et quelques pointes moustériennes en quartzite, comme les coups-de-poing chclléens. Il en est de même à l’atelier de T i 1 1 y (p. 165) ; on y rencontre aussi quelques pièces moustériennes en silex d’eau douce résinoïde.
Pourtant, l’industrie de la pierre mouslériennc est plus spécialement en silex et surtout en silex marin crétacé.
Néanmoins, on rencontre aussi des objets mouslériens en :
Silex calcédonicux, grotte de l’Ermitage, à Lussac-Ies- Clniteaux (Vienne) ;
Quartz laiteux ou de filon, station de Chez-Pouré (Corrèze) ; grottes de Soyons (Ardèche) ;
Cristal de roche, mêmes localités ;
Jaspe, Leigné-sur-Usseau et Sommicres (Vienne)-, et Chez-Pouré ;
Grès lustré, atelier de Condé-en-Brie (Aisne) ;
Calcaire siliceux, grottes de Soyons.
Les instruments, étant moins volumineux et par conséquent moins lourds qu’à l’époque précédente, se transportaient davantage; aussi a-t-on beaucoup plus utilisé les meilleures roches. Elles se répandaient au loin dans les régions qui manquaient de matière première ou qui n’en avaient que de qualité inférieure.
Pourtant, dans les régions à silex, on utilisait celui qu’on avait sous la main ; de là une différence parfois très grande dans les dimensions des objets. Là où le silex présentait de gros morceaux, on faisait des instruments volumineux. Au contraire, là où la matière première était en petits fragments, tout l’outillage se rapetissait. Ce double effet se remarque même parfois dans des pays très rapprochés. Ainsi, à la station du Moustier, les racloirs, pointes et autres pièces sont généralement de grandes dimensions : la grandeur moyenne des racloirs est de 93 millimètres et celle dos pointes de 68, tandis qu’à la station de Chez- Pouré toutes les pièces sont petites. La longueur moyenne des racloirs n’est plus que de 56 millimètres et celle des pointes de 53. Ces deux stations ne sont pourtant distantes que d’une quarantaine de kilomètres à vol d’oiseau.
Une vitrine plate de la première salle du musée de Saint- Germain contient les deux séries des stations du Moustier et de Cliez-Pouré. J’ai mesuré toutes les pièces qui s’y trouvent, et je suis arrivé aux résultats contenus dans le tableau donné'ci-contre.
La longueur des racloirs est prise dans le sens du tranchant retouché ; la longueur des pointes, de la base au sommet; ce sont là les dimensions importantes. Les largeurs des racloirs varient beaucoup proportionnellement à la longueur, et cela sans grandes conséquences. C’est purement un résultat fortuit de la forme de l’éclat qui a servi à faire la pièce. Généralement la largeur est inférieure à la longueur; pourtant, un racloir de Ghez-Pourô mesure 54 millimètres de longueur sur 63 de largeur. C'est le seul. Par contre, plus fréquemment, la largeur n’atteint pas la moitié de la longueur. Ainsi un racloir du Moustier de 86 millimètres de longueur n’a que 31 de large, et un de Cliez-Pouré, que 29 de large sur 73 de long.
Le plus grand racloir signalé est celui du musée de Saint-
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Germain, provenant du Mousticr : 170 millimètres de longueur, au tranchant, sur 126 de large.