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CHAPITRE XI

MOUSTÉRIEN. — PHÉNOMÈNES GÉOLOGIQUES.

§ l. Glaciaire. Blocs erratiques. — Les glaces des bords de la mer et même des grands fleuves, ayant saisi et enveloppé des quartiers de rochers ou les soutenant sur leur dos, peuvent, comme de puissants flotteurs ou de vastes radeaux, les transporter au loin. Il en arrive ainsi chaque année sur les côtes de la haie du Saint-Laurent, au Canada. Des glaces flottantes y apportent continuellement de nombreux et volumineux blocs des diverses roches du

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Labrador et du Groenland. C’est une action analogue à celle qui s est produite au commencement des temps quaternaires dans tout le nord de l’Europe, et qui nous a mis à même de tracer les rivages de la grande mer du Nord ou océan Glacial d’alors (1).

Nous avons vu qu’en Russie cette mer quaternaire atteignait le 50e degré de latitude, et qu’en Angleterre elle dépassait un peu au sud le 52°. Cela est très normal et rentre dans les conditions météorologiques actuelles , puisque la baie du Saint-Laurent est, par le 50e degré, exactement la latitude de la Manche.

S'il est facile d’expliquer par des glaces flottantes le transport lointain des blocs erratiques qui existent dans les plaines du nord et du centre de l’Europe, il n’en est pas de même d’une série de blocs qui se montrent dans les régions montagneuses. Ces blocs se trouvent disséminés et isolés, parfois à de très grandes distances, des roches en place d’où ils proviennent. C’est pour cela qu’on les nomme blocs erratiques. Ainsi tout autour des Alpes on voit de nombreux blocs des roebes qui constituent le centre du massif disséminés sur des roches d’une composition et d’un aspect tout à fait différents. Des protogynes, des granités, des serpentines, des phyllades, des grès et des poudingues anthraxifères, roches de l’intérieur des Alpes, se rencontrent en blocs isolés au milieu des calcaires secondaires et des molasses tertiaires qui s'étalent au pourtour de cette chaîne de montagnes.

Parmi les blocs les plus remarquables, on peut citer :

Le Bloc Monstre, ainsi désigné par de Charpentier, père de la théorie glaciaire. Il est posé sur le flanc nord du Montet, colline gypseuse qui sépare Bex de la saline des Devons, canton de Vaud (Suisse). Ses dimensions sont :

(1 ) Voir p. 130 et 182.

hauteur, 20 mètres; longueur, 17m,50 ; largeur, U mètres ; ce qui représente un volume de 4 900 mètres cubes, et un poids de plus de 12 000 tonnes ou 12 millions de kilogrammes. Ce bloc est en calcaire des montagnes qui dominent la vallée de l’Avençon ; il ne provient donc que de quelques kilomètres.

La Pierre-à-Bot, sur une colline de la base du Jura, dominant Neuchâtel (Suisse). C’est un bloc grand comme une maison, de granité à petits grains, isolé au milieu d'une région calcaire et molassique. Il mesure 13 mètres de haut, 16m,20 de long et 6m,50 de large, ce qui fait 1 370 mètres cubes, ou — la densité moyenne du granité étant 2,63 — ce qui représente comme poids plus de 3 630 tonnes. Cette masse vient au moins de 120 kilomètres, environs de Martigny (Valais).

Le bloc de Steinhof, près Seeberg (canton de Berne), mesurant 2 080 mètres cubes et pesant 3 512 tonnes, vient encore de bien plus loin. Il est en granité qui ne se trouve que dans la vallée de Binnen, à 330 kilomètres de distance. Pourtant ses angles et ses arêtes sont parfaitement conservés.

La Pierre du Bon-Dieu, à Trept, canton de Crémieu (Isère) (fig. 28), est un bloc de 240 mètres cubes de brèche triasique, reposant sur le calcaire de la grande oolithe. Bien que venant de 120 à. 130 kilomètres de distance, il a conservé toutes ses arêtes.

Les blocs erratiques s’étalent sur le versant italien des Alpes tout comme sur le versant nord. 11 suffira de citer :

En Piémont, à Pianezza, au-dessus la Dora-Riparia, un bloc d’eupbolide, ayant, d'après Gastaldi, 23 mètres de long, sur 14 de haut et 12 de large. Le volume est estimé 2 300 mètres cubes. Une chapelle s’élève sur son sommet et n’en occupe pas toute la surface.

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En Lombardie, à Bellaggio, entre le lac de Corne et celui de Lecco, sur le mont San Primo, entièrement calcaire, se trouve un bloc de granité remarquable par sa forme anguleuse. Il a LS mètres de long, sur 12 de large et 8 de liant, ce qui représente en volume 1 728 mètres cubes et en poids -4 579 200 kilogrammes. Ce bloc énorme et lourd est perché à 700 mètres au-dessus du niveau des deux

Eiff- 28.

Bloc erratique anguleux. La Pierre du Bon-Dieu, à Trept. Extrait des Anciens glaciers du bassin du Rhône, par Faisan et Chantre.

lacs. Il provient du haut de la Yallcline, d’une distance de 50 ou GO kilomètres.

Comment ont été transportés ces blocs ?

Leurs poids, atteignant, comme nous venons de) le voir, 3 G30, 4 579, 5 512 et même 12 000 tonnes, et leur volume allant jusqu a I 370, 1 728, 2 080, 2 500 et 4 900 mètres cubes, ne permettent pas de supposer qu’ils ont été charriés par des courants d’eau.

Bu reste le propre des courants d’eau est de rouler les matériaux qu’ils transportent, par suite ils les arrondissent et surtout effacent leurs angles. Or, les blocs erratiques ont habituellement leurs angles bien conservés parfois intacts. Il suffit, pour s’en assurer, de jeter un coup d’œil sur la figure de la Pierre du Bon-Dieu.

2y2 ARCHÉOLOGIE PRÉHISTORIQUE.

En outre les cours d’eau déposent les pierres qu'ils rouent dans le sens de leur grande stabilité, et ces pierres, plus elles sont volumineuses, plus elles vont au fond du lit d’écoulement. Les blocs erratiques se comportent d’une manière toute différente. Nous avons vu le Bloc Monstre sur les flancs d’un coteau; la Pierre-à-Bot domine de beaucoup la ville de Neuchâtel et par conséquent non seulementle lac, mais encore la plaine suisse. Le bloc de San Primo est à 700 mètres au-dessus du niveau du lac de Côme, dont le bassin a encore 587 mètres de profondeur. Ce ne sont certes pas là des dépôts de fond et par conséquent de cours d’eau.

Les blocs erratiques ne sont pas non plus posés, comme les pierres entraînées par l’eau, dans un équilibre parfaitement stable, suivant leur grand axe. On en rencontre dans toutes les positions, ce qui fait que parfois on les a pris pour de véritables monuments mégalithiques. C'est ainsi que j’ai vu sur le calcaire de la croupe orientale du Salève (Haute-Savoie) un amas de blocs de protogine du mont Blanc, parmi lesquels il y en avait un planté debout comme un véritable menhir. MM. Faisan et Chantre dans leur belle Monographie du terrain erratique du bassin du Rhône , citent à Cuzieu (Ain) (fig. 29), au milieu d’une pente rapide, un gros bloc de grès houiller, de 9 mètres cubes, de forme parallélipipédiquc, se dressant isolé sur une de ses petites arêtes et se tenant dans un curieux état d’équilibre. C’est un véritable bloc perché appelé la pierre des Fées.

Les mêmes auteurs citent et figurent un autre hloc erratique encore plus perché que le précédent. C est un quartier de brèche triasique, de 12 mètres cubes, posé sur d’autres fragments de roches. Il se trouve au Bourget (Savoie) sur les bords de la route du mont du Chat, (fig. 30).

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Une dernière considération qui empêche d’attribuer à des cours d’eau le transport des blocs erratiques, c’est que

Fig. 29.

Bloc erratique pseudo-menhir, à Cuzieu, dit la Pierre-des-Féos. Extrait des Anciens Glaciers du bassin du Rhône, par Faisan et Chantre.

Fig. 30.

Bloc erratique perché, au Bourget (Savoie). Extrait des Anciens Glaciers du bassin du Rhône, par Faisan et Chantre.

les roches des diverses parties de la vallée, au lieu d’être complètement mêlées, comme cela a toujours lieu' par le

charroi tumultueux de l’eau courante, sont au contraire nettement séparées suivant qu’elles proviennent d’un côté de la vallée ou de l’autre. C’est ainsi que dans la vallée de l’Arve (Haute-Savoie) les blocs erratiques de protogyne abondent le long de la rive gauche, côté de leur gisement naturel, le mont Blanc; ils manquent sur la rive opposée, côté du Buet, des Aiguilles-Rouges et des Fiz, où il. n’existe pas d’affleurement de cette roche.

Les blocs erratiques des massifs montagneux n’ont donc pas été transportés par des courants d’eau.

Ont-ils navigué sur des glaces flottantes comme ceux des plaines du nord et du centre de l’Kurope?

Pas davantage. Pour s’en assurer, il suffit de remarquer que ces blocs des centres montagneux sont distribués en abondance jusqmà des hauteurs où les eaux lacustres et fluviatiles ne sont jamais parvenues pendant le quaternaire. Dans tout le bassin du lac de Genève, on rencontre sur le Salève, sur les Voirons, sur les montagnes du Cha- Liais et sur le Jura des amas de blocs erratiques jusqu à 1 200 mètres d’altitude, 825 mètres au-dessus des eaux actuelles du lac. Les glaces flottantes, du reste, étant très mobiles, poussées par les courants et les vagues, auraient mêlé les roches de versants différents.

Quel genre de transport existe-t-il encore à étudier?

Un seul : le transport par les glaciers.

Les glaciers transportent sur leur dos des blocs de rocher fort considérables. Il suffit de visiter un glacier actuel pour s’en assurer. Dans la vallée de Saas, existe un bloc erratique nommé Blaustein. G est un quartier de serpentine mesurant 8 360 mètres cubes, par conséquent de la grosseur des gros blocs que j’ai cités précédemment. On sait qu’il a été déposé, il y a à peu près cent cinquante ans, au point où il se trouve, par le glacier actuel de Malmark.

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Les blocs transportés par les glaciers conservent leurs formes primitives et gardent leurs angles intacts.

Déposés d’une manière très lente et très calme, ils peuvent affecter les positions les plus variées et rester sous forme de pierre- fiches ou menhirs, de pierres posées sur des supports, etc.

La glace, remplissant les vallées, abandonne ses blocs non dans les fonds, mais à certaines hauteurs.

Enfin, le milieu des glaciers étant toujours un peu bombé, les pierres qui tombent sur un des bords y restent, ce qui fait que, bien qu’entraînées au loin, elles se. déposent toujours sur la même rive.

Les glaciers peuvent donc rendre compte des diverses observations concernant les blocs erratiques. Il s’agit maintenant de savoir s’il existe d’autres traces et d’autres preuves de l’existence d’anciens glaciers dans la région où les blocs erratiques se rencontrent.

§ 2. Cailloux striés et irréguliers. — La glace, comme l’eau, a une tendance à glisser et couler dans les vallées. Mais la matière étant beaucoup moins fluide, beaucoup plus consistante, l’écoulement de la glace se fait très lentement. En coulant, la glace entraîne sous elle des débris de roche, qu’elle arrondit et réduit en cailloux comme l’eau couranLc. Pourtant ces cailloux sont moins réguliers ([ue ceux des cours d’eau. Cela tient à ce que le glacier a un poids fort considérable et que, glissant d’une manière irrégulière, suivant les obstacles qu’il rencontre, il exerce des pressions très diverses sur les cailloux engagés sous lui; par suite, il en brise fréquemment des portions. Chaque brisure produit sur le caillou une irrégularité. Les angles de la brisure s’usent vite, mais les brisures se succèdent, de sorte que le caillou glaciaire, au lieu de s’arrondir entièrement par le frottement, reste toujours plus ou moins irrégulier.

En outre, la surface polie des cailloux glaciaires est habituellement couverte de petites stries ou empreintes longitudinales en creux. Ces stries sont produites par le frottement mutuel, puissant bien que lent, des débris emprisonnés sous la glace. Les plus durs burinent ces stries sur les plus tendres. Ce caractère du striage est très net et très frappant.

Non seulement les cailloux roulés par les cours d eau et les galets des bords de la mer ne présentent pas ces deux caractères; mais, quand on prend des cailloux glaciaires irréguliers et striés et qu’imitant autant que possible le charroi des cours d’eau, on les fait tourner lentement dans un cylindre avec du limon, du sable et de l’eau, les stries disparaissent bientôt et les irrégularités s’effacent peu à peu. De même les émissaires des glaciers, qui entraînent des cailloux striés et irréguliers, ont bien vite fait disparaître stries et irrégularités. Les stries les plus fortes ne résistent pas l’espace d’un kilomètre.

Eh bien, partout où l’on rencontre des blocs erratiques dans les massifs montagneux, on trouve aussi des cailloux striés et irréguliers.

§3. Eîocties polies et moutonnées. — Les glaciers produisent sur les roches en place une action analogue à celle exercée sur les cailloux. Leur frottement lent et continu contre les parois des rochers Unit par polir admirablement ces parois. Mais la glace, saisissant des débris de roches, les fait glisser lentement, avec une très forte pression, contre ces mêmes parois. Si les fragments de roches saisis par la glace sont plus durs que la roche encaissante, ils font l’effet de burins et tracent de grandes stries sur les parois. Ces parois sont donc aussi fortement striées. N’étant pas mobiles, comme les cailloux, les stries des parois sont plus profondes et surtout plus

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Il est rare qu’une surface de roche soit d’une dureté bien uniforme. Les parties les moins dures s’usent plus facilement et plus vite que les autres et il se produit, outre les stries, des sillons. Ces stries et ces sillons marquent la direction delà marche du glacier.

Sous le glacier, dans les parties plates, il se produit une autre action, qu’on nomme le moutonnement. Le mouvement du glacier, avec son interposition de débris divers, rabote la roche sous-jacente. Non seulement il la polit, mais encore, usant davantage les portions tendres

Fig. 31.

Hoches polies, striées, cannelées et moutonnées de BellecombeHes, à Montagnole (Savoie). Extrait des Anciens Glaciers du bassin du Jlliône.

et laissant en relief les points plus résistants, il y produit une espèce d’ondulation, de mamelonnage dans le genre du mamelonnage de la toison du mouton : c’est le moutonnement (fig. 31).

Toutes ces actions se retrouvent dans la région des blocs erratiques. C’est une preuve certaine que celte région a été occupée par des glaciers. Grâce à la direction du moutonnement, des cannelures et surtout des stries, on peut même remonter aux points d’origine des glaciers.

Les indicalions ainsi obtenues concordent parfaitement avec celles fournies par la nature minéralogique des blocs erratiques.

g 4. Boues glaciaires. — L’écrasement sous les glaciers des débris de roche, leur polissage, leur striagc, ainsi que l’usure des roches encaissantes — polissage, striage et cannelage — et le moutonnage des roches de fond, produisent une abondance d’éléments ténus de toute nature mêlés ensemble. C’est ce qu’on appelle la boue glaciaire. Cette boue a des caractères très particuliers, qui permettent de la distinguer des alluvions des cours d'eau. Nous allons mettre en présence les caractères de ces deux modes de dépôts. C’est la meilleure manière de les bien faire reconnaître.

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