TABLEAU DE LA FAUNE SOLUTRÉENNE
Noms des espèces.
c -e fco
- to
c 5 to ;
Ursus spelæus *
Ursus ferox —
Ursus arctos *
Mêles taxus *
Canis lupus *
Canis vulpes *
Gulo borealis —
Mustela putorius *
Hyena crocula *
Felis spelæa *
Felis leo —
Felis lynx *
Arctomys marmotta... * Arvicola amphibius... —
Lagomys —
Lepus timidus *
Elephas primigenius. . *
Rhinocéros tiohorhinus —
Equus caballus *
Equus plus petit —
Sus scroplia —
Cervus alces
Cervus tarandus *
Cervus dama —
Cervus canadensis *
Cervus elaphus. . —
Cervus corsicanus —
Cervus capreolus —
Antilope rupicapra. . . . —
Antilope saïga
Capra ibex —
Capra primigenia —
Bison europæus —
Grands bovidés, urus
ou aurochs
Petit bovidé —
O SJ
Lacnnéda.
Rivière, qui multiplie encore plus les espèces et les races, car j’en ai négligé 26, surtout dans les petites. Cette faune est évidemment très mélangée. En effet, elle contient trois ours. Or, il n’est pas admissible que trois espèces de ce genre aient pu vivre en même temps, dans la même région, c’est en contradiction avec toutes les règles de la distribution des animaux. La présence de ces trois ours se justifie au contraire très bien quand on sait que le dépôt archéologique des Baoussé-Roussés se compose, à la base, d’une assise moustérienne, et dans 1 ensemble de solutréen contenant des sépultures robenhausiennes. C’est ce qui explique comment le tableau zoologique de cet important gisement, donné avec beaucoup de soin par M. Rivière, contient 55 espèces ou races de m a m m i fè res terrestres .
§ 3. iSovitics. — Les bovidés ou bœufs étaient très répandus a 1 époque solutréenne. Notre tableau montre qu on en a signalé dans toutes les stations, sauf une. Ils existaient déjà pendant le chelléen et le mouslérien. Ce sont même eux qui ont fourni la base de la nourriture moustérienne. Ils se sont maintenus pendant le magdalénien, le robenhausien et même jusqu’à nos jours. Mais leur nomenclature est très embrouillée et leur détermination fort difficile quand on n'a que des débris.
Aussi dans le précédent tableau n’ai-je indiqué qu'un Bison europæus à Excideuil, ayant pu reconnaître d’une manière certaine cette espèce grâce à une vertèbre dorsale à très longue apophyse épineuse. J'ai laissé tout le reste indéterminé. Pendant le solutréen, comme pendant les époques précédentes et suivantes, il existait en Europe deux grandes espèces de bovidés, un vrai bœuf et un bison. Seulement leur synonymie est très complexe. Pour montrer quelle confusion il règne à cet égard, il suffit de citer deux figures de Herbcrstein.
HOMME QUATERNAIRE
Sous 1 une on lil : « Je suis l 'unis, que les Polonais nomment tur, les Allemands aurox et le vulgaire bison. »
Sous l’autre : « Je suis le bison , que les Polonais appellent suber , les Allemands wysent et le vulgaire urochs. '>
Les auteurs et naturalistes allemands appellent le grand bœuf aurochs et le bison unis. Brelim, dans son excellente Vie des animaux , a adopté cette interprétation ; mais naturalistes et auteurs français, italiens, suisses, belges, anglais ont généralement admis l’interprétation inverse. Dans l’intérêt de la science, pour la clarté du langage, il est indispensable de bien établir la synonymie de ces deux espèces.
Le véritable grand bœuf quaternaire caractérisé par un dos à peu près rectiligne, des membres trapus, un front aplati, à sommet en ligne droite ; des cornes s’insérant au niveau du sommet du front, très longues, recourbées eL rabattues eu avant, surtout dans la femelle, est bien l’urus. — Bos primigenius de Bojanus, — Bos unis /irisais de Schlotteim, — Taurus fossilis de Baer, — auquel on pourrait encore rapporter quelques synonymes moins connus.
Le bison quaternaire, à partie antérieure du corps très fortement développée proportionnellement; à dos très élevé ci très arqué, ce qui fait que les apophyses épineuses des vertèbres dorsales sont fort allongées, à membres plus élancés que dans les bœufs ordinaires, à front arrondi dépassant l’insertion des cornes, à cornes divergentes, faiblement courbées, peu allongées, bien que très grosses, est bien l’aurochs, — aurochs fossile de Cuvier, — Bos buffalus de Pallas, — Bos prisais de Bojanus, — Bison europæus et Bonassus bison des auteurs actuels.
Les bœufs peuvent très bien se diviser en deux genres ou groupes fort naturels, les bœufs à bosse ou bisons et les bœufs sans bosses ou taureaux. Dès lors notre grand
bœuf ou urus devient le T aurus primigenius. souche de nos bœufs actuels, et notre bison ou aurochs est le Bison europæus , dont les descendants, un peu dégénérés, vivent encore dans les forêts de la Lithuanie.
L’urus était un tiers plus grand que nos bœufs actuels, ce qui fait un peu plus du double en volume. L’aurochs était également plus grand que le vivant ; il avait à peu près la taille de Tunis. Il existait en outre au moins une espèce de bœuf plus petit, mais elle est eilcore mal connue. Pourtant Owen a nommé un de ces petits bovidés quaternaires Bos longifrons. Comme c’est un véritable bœuf, il faut l’appeler Taurus longifrons.
§ 4. Cheval. — L’animal le plus répandu dans les stations solutréennes est sans contredit le cheval. C’est le seul animal qui se soit rencontré dans les huit stations dont j’ai donné la faune. Dans la station type de Solutré, il est prodigieusement abondant. Ses débris forment, à peu près à eux seuls, de puissantes accumulations, atteignant jusqu’à 3 mètres d’épaisseur et s’étendant sur près de 100 mètres de long, c’est ce qu’on appelle le magma de cheval. On a estimé qu’il y avait là les squelettes déplus de 20 000 individus. M. Toussaint en a même porté le nombre à 40,000 au minimum. Un de ces squelettes a été restitué ; il se trouve au musée de Lyon, malheureusement le haut de la tète manque. 11 est toujours brisé. Néanmoins il a été possible de se rendre compte de l'aspect général de l’animal. Eu voici la description d’après M. Toussaint, professeur à l’Ecole vétérinaire de Lyon :
Le cheval de Solutré était petit ; sa hauteur, prise au garrot, devait être, en moyenne, de 1 m , 3 G à lm,38. Les plus grands individus ne dépassaient pas lm,45. Les dents ont une force et une largeur qui pourraient les faire prendre pour celles d’animaux de grande taille, la tête était donc grosse proportionnellement à la taille, et les
HOMME QUATERNAIRE
maxillaires inférieurs très larges et très développés. C’est, en effet, ce que l’on remarque dans les gravures de chevaux que nous a laissées l’époque magdalénienne. Le< débris de chevaux accumulés à Solutré présentent des caractères extrêmement remarquables de similitude. Ils appartiennent à une race unique se rapprochant beaucoup de celle existant actuellement dans la Bresse, mais un peu moins grande. Le cheval de Solutré avait des masses musculaires accentuées, une grosse tète, une encolure courte. Scs membres ne manquaient pas de liucssc ; ils étaient musculeux et forts, avec de larges articulations, mais le sabot était assez élargi. Malgré sa petite taille, ce cheval devait être rapide.
Dans les métacarpes et les métatarses du cheval de Solutré on n’observe pas de soudure entre les os rudimentaires et l'os principal, tandis que de nos jours les os rudimentaires se soudent {>1 us ou moins rapidement. C'est un caractère qui rapproche le cheval quaternaire del’hipparion tertiaire et qui vient confirmer le transformisme. M. Forsyth Major a constaté le même fait sur les débris quaternaires de chevaux de la Terre d’Otrante, au sud de l'Italie.
Il ne faut pas croire que tous les débris de chevaux quaternaires soient aussi uniformes que ceux de Solutré. Il existe des différences, qui ont fait multiplier les espèces. Outre VE quus fossilis on a fait les Equus Adamiticus, Schlotheim, prisais, Eiclnvald, brevirostris, lvaup, etc.; mais ce sont là de simples synonymes, ou tout au plus des variétés de peu d’importance. Par exemple, en se rapprochant du pliocène, certaines dents ont leur plissement plus compliqué que dans les dents ordinaires. Owen en a fait la caractéristique d’une espèce : V Equus plicidens.
Divers observateurs ont aussi signalé des ossements d’équidés plus petits. On les a souvent rapportés à l’àne
et l’on a introduit dans les nomenclatures YEquus asmus fossih's, sans que le fait soit bien établi.
§ o. ltenne. — Après le cheval, le renne, Cervus tarandus , est l’animal le plus abondant dans les stations solutréennes, aussi ces stations étaient-elles confondues autrefois avec les magdaléniennes, dans ce qu’on appelait l’âge du renne. On peut, en effet, dire que le renne, quia apparu à l’époque du Moustier, s’est développé à l’époque de Solutré et a atteint son apogée à l’époque de la Madeleine. Il a ensuite émigré vers le nord.
Quand s’est opérée cette émigration? A la fin du magdalénien, à la clôture des temps géologiques. Le recul vers l’extrême nord, bien que graduel, a dû s'opérer assez rapidement. En effet, à part des tourbières fort anciennes et consolidées du Mccklembourg, qui ont donné associés ensemble le renne, l’aurochs énorme et un très grand élan, le renne n’a pas été signalé d’une manière certaine en Allemagne, dans la période actuelle, même la plus ancienne. L’animal de la forêt Hercynienne, cité par César, est évidemment l’élan.
Pour ce qui concerne le Sud, le renne, qui abonde jusque sur le versant nord des Pyrénées, ne paraît pas avoir pénétré en Espagne. Il manque complètement en Italie. C’est par erreur qu’un ignorantin, connu sous le pseudonyme d’Indes, l’a signalé à Rome. 11 n’a pas même franchi la frontière entre Nice et Vinti mille. M. Rivière ne l a pas recueilli aux Baoussé-Roussés.
Lorsqu’on a commencé l’étude des animaux fossiles, on avait la lièvre des espèces. On en créait sans rime ni raison. C’est ainsi que les ossements de renne ont reçu cinq ou six noms différents, tous abandonnés maintenant. Il a fallu de la peine pour établir que c’était bien le renne, et plus de peine encore pour montrer que ce n’était que le renne. Pourtant, parmi les rennes fossiles, il doit exister
HOMME QUATERNAIRE. 385
des variétés et même des races distinctes. C’est une étude à faire. Ainsi les rennes de Thorigné sont remarquables par leur petitesse; ceux de Solutré, au contraire, sont beaucoup plus forts.
§ 6. Domestication des animaux. — La prodigieuse abondance d ossements de chevaux accumulés à Solutrc a fait soulever la question de la domestication. On y trouve les debus de trop d individus pour qu on puisse supposer que ce soient exclusivement des produits de chasse ; il est bien plus naturel d’admettre qu’ils sont le résultat de 1 abatage régulier d'animaux domestiques provenant de troupeaux. Tel est l’argument. Nous allons examiner sa valeur; mais pour cela il faut envisager la question en général.
De tous les animaux, le chien est certainement le plus complètement domestiqué, le plus profondément et le plus di\( isement modifié par 1 homme. C est donc très probablement le plus anciennement domestiqué. De fait, dans les rejets de cuisine ou kjœkkenmœddings du Danemark, dépôts archéologiques les plus anciens de ce pays, en fait d animaux domestiques on ne trouve absolument que le chien. C’est aussi le premier cL souvent le seul animal domestiqué qu'on rencontre chez certains peuples sauvages. C’est du reste celui qui convient le mieux aux besoins d’un peuple chasseur et d’un peuple nomade. 11 est le gardien fidèle et le compagnon de chasse. Eh bien! il n’y a pas trace de chien domestique dans les stations moustériennes, solutréennes et magdaléniennes. C’est un fait parfaitement acquis et une grande présomption contre la domestication des autres animaux.
Le renne, animal si remarqué par les hommes de Solutré, puisque c’est le premier qu’ils ont figuré ; animal si utile aux hommes de l’époque suivante, puisqu’ils se servaient de sa peau comme vêtement, de sa moelle pour
assouplir les peaux, de ses tendons pour faire du fil, de ses cornes ou bois pour exécuter leurs armes de luxe et leurs principaux objets d’art, eh bien ! le renne n’a pas été domestiqué à ces époques. S’il eût été domestiqué, on l’aurait abattu sur place et nous trouverions dans les stations toutes les parties de son squelette. 11 n’en est point ainsi. Les ossements des parties les plusuliles, comme les cuisses, les épaules et la tète, abondent, mais ceux du centre du corps font à peu près complètement défaut. Gela prouve que l’animal était tué à la chasse, dépecé sur place et qu’on n’emportait au domicile que ce qui pouvait servir. Si pourtant parfois on voulait avoir exceptionnellement un animal entier, on lui attachait les quatre pattes sous le ventre et on le transportait ainsi. Cela est bien établi par les deux sculptures de Solutré. Donc le renne n’était pas du tout domestiqué. Cette conclusion est confirmée par l’examen direct des ossements. Les rennes sauvages sont beaucoup plus élégants que les rennes domestiques. Le pied surtout est plus mince, moins épaté. Or, les pieds de nos rennes quaternaires se rapportent à ceux du renne sauvage.
Du reste, la domestication du renne n est pas possible sans l’intervention du chien. Ecoutons M. Cari Vogt, témoin oculaire : « Quinconque a vu une seule fois un troupeau de rennes aura compris immédiatement que leur garde serait impossible sans le chien dressé ad hoc. C’est une hèle tellement indocile, stupide et de mauvaise volonté, et le retour à l’état sauvage lui est si facile et s'accomplit si promptement, que l’homme ne saurait suffire à la tâche sans le secours du chien (1). »
Les bovidés comme le renne n étaient apportés dans les
(1) C. Vogt, Bulletin de l'Institut genevois, 1869, vol. XV. Introduction ;i la Description d'objets trouvés à Veyrier.
HOMME QUATERNAIRE
stations que par quartiers. Comme le renne, ils étaient donc tués à la chasse.
Il n’en est pas de même des chevaux de Solutré. Toutes les parties du squelette se retrouvent dans le magma. Ces animaux ont donc été abattus et dépecés dans la station même. Je dis dépecés, parce que si les ossements du squelette se i eti ouvent tous, ils n e son t point groupés d’une manie 1 c i e u 1 1 e i e. C est tout au plus si 1 on trouve de petites séries soit de vertèbres, soit des os d’un membre, dans leur connexion naturelle. Ce sont bien des animaux tués et dépecés pour être mangés. Cette présence de tous les os prouve-t-elle la domestication ? Non. En effet, pour peu qu on connaisse les mœurs des animaux, on sait que le cheval pris vivant, quand il n’a plus les moyens de s’échapper ou de se défendre, se soumet. Il est abattu moralement, il est dompté, mais il n’est pas domestiquépour cela. Dès qu il pourra se dégager, il reprendra son indépendance et s’échappera. Les habitants de Solutré, ayant pris des chevaux vivants soit dans des pièges, soit au moyen du lasso, ont très bien pu les amener jusqu’à leurs demeures en les tenant par la tête, sans les lâcher, puis là les ont tués pour les manger. S ils les avaient lâchés un seul instant, ils auraient perdu leur proie.
M. Toussaint a reconnu qu'à Solutré il existe très peu de vieux chevaux. L’ensemble se compose de chevaux adultes, dans toute leur vigueur, de quatre à sept ans. Il y voit une preuve de domestication. On n’abattait que les individus de l'àge voulu. C’est au contraire une preuve de non-domestication. Dans les troupeaux de chevaux sauvages ce sont toujours les adultes les plus vigoureux qui protègent la troupe et favorisent la retraite. Ce sont donc les plus exposés et ceux qui tombent le pl us facilement entre les mains du chasseur. Au bout de deux ou trois ans un cheval a acquis tout son développement comme
ARCHÉOLOGIE PREHISTORIQUE.
chair ; s’il y avait eu domestication, on 1 aurait abattu à cet âge. On ne se serait certes pas embarrassé de le surveiller encore de deux à quatre ans. Du reste, les habitants de Solutré n’avaient pas d’écurie pour enfermer les chevaux. Ils auraient donc été obligés de les laisser à 1 air libre, c està-dire à moitié sauvages, et ils n’avaient pas le chien pour les garder et les ramener. La domesticité du cheval à l’époque quaternaire n'est donc pas plus admissible que celle des autres animaux.
Un des caractères du cheval de Solutré, la grosse tète, est justement une des caractéristiques des chevaux sauvages ; cela vient confirmer sa non-domcsticalion. L homme pendant toute la longue période quaternaire a donc été exclusivement chasseur et n’a eu autour de lui que des animaux sauvages.