‹ Le préhistoriqueChapitre 65 sur 78 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

ltOBENIIAUSIEX. — PIERRE TAILLÉE.

§ l. Division des objets. — Nous allons passer en revue successivement les diverses séries d’objets qui constituent l’industrie robenhausienne. Bien que le Musée préhistorique (I) soit à proprement parler l’album du pré-

(1) Gabriel et Adrien de Mortillet, Musée préhistorique, grand

sent volume, nous ne suivrons pas dans la description le même ordre de classification. Dans le Musée nous avons groupé ensemble tous les objets ayant le même emploi, bien qu’en matières diverses. C’est ainsi, par exemple, que les casse-tête sont tous réunis, qu’ils soient en bois, en corne de cerf, en silex ou en autres roches. Dans le présent traité nous allons décrire les objets d après leur composition, commençant par ceux qui sont en pierre, passant ensuite à ceux qui sont en os et en bois. Les objets en pierre seront même subdivisés en trois sections : ceux en pierre simplement éclatée, ceux en pierre retouchée et ceux en pierre polie.

§ 2. Lames et couteaux. — Comme je l’ai déjà dit précédemment, le couteau est tout simplement la cassure fraîche et vive de toute pierre à éclats tranchants. De ces diverses pierres la plus employée de beaucoup est le silex, parce que c’est la plus commune et une des meilleures. Les retouches, quelles qu’elles soient, altérant le tran chant, ne peuvent que nuire à l’emploi comme couteau. C’est donc bien à tort que certaines personnes qualifient de couteau des pièces retouchées.

Les couteaux les mieux caractérisés ( Musée préhistorique, pl. XXX1Y) sont des lames étroites et allongées, plus ou moins régulières, légèrement arquées dans le sens de la longueur par suite de la cassure conchoidale de la roche ; présentant sur la face inférieure un plan uni de détachement, et portant sur la face supérieure une ou deux arêtes longitudinales divisant cette face en deux ou trois plans. Ce sont les traces des lames précédemment détachées. Les lames varient beaucoup de longueur et de largeur, suivant que la matière première, d où on les a extrai-

in-8°, 1881, 100 planches contenant 1269 figures. Paris, Reiuwald, éditeur; prix : 35 francs.

HOMME ACTUEL

tes, est plus ou moins volumineuse. Dans certains pays, comme le Grand-Prèssigny, elles atteignent de très grandes proportions; dans d’autres, comme à l’étang de Lacanau (Gironde) et dans l’Ombrie (Italie), elles sont extrêmement exiguës, tellement exiguës, qu’on se demande parfois à quoi elles pouvaient servir.

La grande majorité des lames est en silex de diverse nature. Il y en a aussi beaucoup en obsidienne dans les régions où celte roche existe. On en trouve exceptionnellement en jaspe, en calcédoine, en cristal de roche, en trapp, en quartzite et en grès lustré ; ces dernières ne sont pas très rares.

Dans certaines sépultures, surtout dans le Gers, on a recueilli des lames remarquablement longues. On peut citer comme exemple une lame de silex découverte à Pauillac, par M. Ed. Bischoff, qui faisait partie de la collection Fillon ( Musée préhistorique , n° 270). Elle a 34 centimètres et demi de longueur sur une largeur de 3 et demi. C'est évidemment un objet de grand luxe et un ex-voto funéraire, son emploi comme couteau n’est pas pratique.

Parmi les lames il en est de beaucoup plus irrégulières que celles dont je viens de parler, ce sont généralement des éclats de dégagement extraits des nucléus pour préparer la fabrication de belles et bonnes lames.

§ 3. Nucléus. — Le nom de nucléus est donné aux noyaux qui ont servi à fournir des lames (M usée préhistorique, pi. XXXI11). Ces nucléus sont des tronçons de roche, surtout de silex, qui à un bout ont une surface plane, c'est le plan de frappe sur lequel on donnait les coups de percuteur pour détacher les lames. Le pourtour montre un plus ou moins grand nombre de facettes étroites et allongées qui sont les faces d’oii les lames ont été détachées. La base va en diminuant et se termine parfois en pointe. Les nucléus ont donc fréquemment la forme de cônes,

qui peuvent être très surbaissés, ou bien très allongés. On voit aussi exceptionnellement des nucléus présentant un plan de frappe à chaque extrémité, ce sont ceux dont on a détaché des lames par les deux bouts. Dans les figures les nucléus sont bien souvent représentés à 1 envers, la pointe en l’air et le plan de frappe en bas.

Les dimensions des nucléus varient beaucoup suivant les régions. Là où la matière première est abondante et volumineuse, comme au Grand-Pressigny, les nucléus conservent de fortes dimensions. Là, au contraire, où elle est

rare, les nucléus sont petits, on a utilisé la matière première presque jusqu’à extinction. On peut aussi dire que les nucléus varient de grandeur suivant les dimensions des pierres employées.

Ils sont aussi d’autant plus réguliers que la pierre est meilleure.

Les plus grands nucléus connus sont ceux de Praslong, à Leugny (Vienne). M. Capitan, qui a découvert cet atelier, a donné de beaux échantillons au musée de Saint-Germain, les deux plus gros ont : longueur, 400 et 320 millimètres, largeur 220 et 110. Viennent ensuite les nucléus du Grand-Pressigny (Indre-et- Loire) et ceux d’Angoulème (Charente). Ceux de Pressigny sont les plus connus et les plus répandus ( Musée préhistorique, pl. XXXII).

Tous ces grands nucléus affectent une forme particulière que l’on donne dans les campagnes aux pelotes de beurre, aussi les a-t-on appelés livres de beurre. Le sommet présente toujours un plan de frappe, mais le derrière du nucléus est évidé et régularisé pour qu’on puisse le saisir

HOMME ACTUEL

avec la main; le devant était taillé en dos d’àne, laissan sur les bords un large festonnage destiné à empêcher les doigts de glisser quand le nucléus est tenu à la main. Un coup franc et net donné sur le plan de frappe détachait une belle lame au point du dos d’àne et il ne restait sur le nucléus que la longue trace lisse d’éclatement. Parfois, on faisait partir deux ou trois lames ce qui multipliait en nombre égal les faces d’éclatement. Parfois aussi, mais beaucoup plus rarement, un défaut dans la pierre ou un contre-coup faisait casser la lame au milieu. Dans ce cas, le nucléus porte en haut une face d'éclatement et en bas conserve une portion du dos d'àne.

Ces grands nucléus de l’ouest de la France n’étaient pas destinés cà donner des couteaux, mais bien de grandes lames à dos arrondis qui devaient être retaillées en pointes de lance.

Pour éviter la rupture des lames il fallait maintenir les nucléus à la main et leur laisser une grande élasticité. Si la pointe inférieure avait été posée sur un objet rigide, le contre-coup aurait toujours fait briser la lame au milieu. Pourtant, les très gros nucléus, comme ceux de Praslong, ne pouvaient être [iris à la main. On devait les mettre à plat sur la cuisse et laper latéralement. On obtenait ainsi I élasticité et la lame, ne tombant pas à terre, ne risquait pas de se casser.

Dans les nucléus ordinaires destinés à faire des lames simples ou couteaux, on détachait des lames tout autour sans s’arrêter. 11 est arrivé qu’on a retrouvé ces lames auprès du nucléus et qu’on a pu les replacer à leur point de départ, comme les feuilles d’un artichaut autour du coeur. M. Carbonnier possède un bel échantillon de ce genre, récolté à Champigny-sur-Marne, près Paris.

Les nucléus sont presque toujours en silex ; pourtant il y en a quelques-uns en jaspe, comme au pas du Mulet, à

Leigné-sur-Usseau (Vienne), et plus souvent en grès lustré, comme clans les environs de Braisne (Aisne). Dans les régions à obsidienne, comme en Hongrie et en Grèce, il y a beaucoup de nucléus de celte roche. C’est celle qui donne les tranchants les plus vifs et les plus coupants. Les nucléus du Mexique sont remarquables par leur beauté et leur régularité. Ou les prendrait souvent pour des manches de cachet.

§ 4. Percuteurs. — Pour détacher les lames il faut naturellement des percuteurs ou marteaux (Musée préhistorique, pl. XXXI). Ce sont des fragments de pierre dure.

Le plus primitif et le plus naturel est tout bonnement le simple caillou ramassé à terre.

Nous l’employons encore bien souvent pour casser des noix ou enfoncer des clous. On reconnaît les pierres qui ont servi de percuteur par de pe-

, . .. tites étoilures qui se forment à

üo. Percuteur en silex. Atte- . ,

lier des Marettes, à Londinières, chaque point qui a frappe. La (Scme-inferieure), i/2 gr. pierre finit par ctre comme mâ-

chée par suite de l’accumulation de ces étoilures.

Dans les régions à silex les noyaux les plus sains et par suite les plus durs ont très souvent été employés comme percuteurs. Taillés d’abord à facettes anguleuses, on a frappé avec toutes les arêtes, qui se sont détruites peu à peu, et les noyaux ont fini par s’arrondir et devenir plus ou moins sphériques. On les a alors rejetés.

Il y a aussi des percuteurs en grès lustré. Ils sont généralement aplatis sur les côtés et présentent la forme de disques très épais. Les plats latéraux servaient à saisir l’instrument et l’on frappait avec le pourtour.

Enfin, on a utilisé comme percuteurs des pierres très

Fig. 53.

HOMME ACTUEL

diverses, des pointes de nucléus, des bouts de haches polies ébréchées, des rognons de silex percés naturellement. Le musée de Saint-Germain (Musée préhistorique , n° 232) possède un très curieux percuteur de ce genre, provenant d’Abbeville (Somme).

Il resterait à citer un type tout particulier de marteau. C’est un caillou ou un bourrelet allongé, avec une profonde rainure au milieu pour entourer la pierre d’une latte de bois ou d’un nerf de bœuf devant servir de manche. Mais ce type appartenant, en Europe, plutôt à l’âge du bronze qu’à celui de la pierre, nous n'avons pas à nous en occuper ici.

Page 1