CHAPITRE VIII
ROBENUAUSIEN. — ANIMAUX DOMESTIQUES.
§ I. CSiien . — Le chien est certainement l’animal le plus anciennement et le plus complètement domestiqué. De tous les animaux domestiques, c’est le seul que l’homme ne soit pas obligé de garder et de surveiller. On peut dire, au contraire, que c’est lui qui garde l’homme. Très précieux au double point de vue de la sécurité personnelle et de la chasse, il a dû être très recherché par les populations sauvages et nomades, qui étaient toujours sur le qui-vive et ne vivaient que du produit de leur chasse. En efïet, pour le passé, le chien estlcseul animal domestique qui se rencontre dans les kjoekkenmoeddings du Danemark, et, pour le présent, le chien se rencontre chez tous les pou pies sauvages, même chez ceux qui n’ont pas d autres animaux domestiques.
Quelle est l’origine du chien domestique? Quelques auteurs le font dériver du renard. Cette opinion n’est pas probable, car il existe dans les yeux du renard une disposition particulière qu’on ne retrouve pas chez les chiens. Les renards, et même les loups, ont le regard plus oblique;
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les chiens ont le regard plus direct, presque le regard de. l’homme.
On a dit aussi que le chien descendait du loup. Ce n est pas vraisemblable. Bien que le chien soit peu difficile dans ses amours, il ne s’accouple pas facilement avec le loup. Si d’une part, on a cité quelques cas d’accouplements spontanés, d’autre part des expérimentateurs ont eu de la peine à produire intentionnellement ces accouplements. Le caractère des loups et des chiens est tout à fait différent. Les chiens sont essentiellement courageux ; les loups on ne peut plus poltrons. Ils faut qu'ils soient harcelés par la faim pour sortir de leur caractère. Le chien reconnaît si peu le loup pour parent, qu il n’a pas de plus grand plaisir que de le chasser et qu’il laisse toute autre piste pour la sienne. De son côté, le loup préfère à toute autre nourriture la chair du chien. Si le proverbe : « Les loups ne se mangent pas entre eux » est vrai, les chiens ne sont pas des loups, car chiens et loups s’entre-dévorent très bien. Enfin, loups, comme renards du reste, même pris très jeunes, ne se domestiquent pas. On les apprivoise, mais dès qu’ils sont adultes, ds reprennent la clet des champs et, la vie sauvage.
Au loup et au renard d’autres personnes ont substitué le chacal, animal peut-être plus doux et plus sociable. Pourtant la plupart des raisons que je viens d’énumérer pour combattre la filiation du loup et du chien, s’appliquent aussi au chacal.
11 est une race de chiens, les lévriers, dont nous pouvons facilement constater l’origine. Ils descendent incontestablement du cabéru (Canis simensis). Le cabéru est un grand lévrier sauvage qui habite l’Abyssinie et le centre de l’Afrique. Cette filiation du chien lévrier et du cabéru est démontrée par les monuments égyptiens. En effet, dans les peintures égyptiennes qui remontent aux temps les
plus reculés, à la quatrième et même à la troisième dynastie, c’esl-à-dire au moins trois àquatre mille ans avant notre ère, nous ne voyons, en fait de chiens domestiques, que de grands lévriers, très voisins du cabéru et ayant comme lui les oreilles droites.
Mais les chiens domestiques sont tellement variés, qu’il est plus que probable qu’ils n’ont pas tous la même origine. Cette probabilité devient une certitude quand on observe que les chiens robenhausiens ne sont pas du tout des lévriers. Recherchons d’où ils peuvent provenir.
Nous rencontrons dans les terrains et gisements quaternaires de France les débris d’un canidé plus voisin des chiens domestiques ordinaires que ne le sont le loup, le renard et le chacal. Mais ces débris sont très rares, tout à fait exceptionnels dans nos régions. Si cecanidéa donné naissance à une partie de nos chiens, certainement c’est dans d’autres contrées. Ces contrées doivent être dans la direction de l’est. En effet, nous rencontrons dans cette direction deux chiens sauvages : le colsun ( Canis Dukhnnensis) et le buansu (Canis primœtms). Ils habitent actuellement l’Inde, entre le bas Himalaya et la côte de Coromandel. Ce sont probablement les descendants émigrés du canidé quaternaire dont il vient d’être question. Us ont avec lui de grands rapports ostéologiques.
Le chien robenbausicn de l’ouest de l’Europe, d’après M. Rutimeyer, est voisin de nos chiens de chasse, intermédiaire entre nos chiens courants et nos chiens d’arrêt.
$ 2. Cheval. — Le cheval quaternaire et le cheval domestique ont ensemble les plus grands rapports. C'est évidemment le même animal à peine modifié. L’un est incontestablement l’ancêtre de l’autre. Pendant le quaternaire, le cheval était extrêmement abondant, non seulement dans l’Europe occidentale, mais encore dans l’Europe orientale, dans l’Asie Mineure, sur les deux versants
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du Caucase, sur les deux rives de la mer Caspienne, et il s’étendait encore beaucoup au-delà dans la direction de l’orient. On peut dire que son aire d’habitation traversait l’Europe et l’Asie.
Il est difficile, en présence d’une aire d’habitation aussi étendue, de désigner le point exact où a commencé la domestication du cheval. Pourtant, il est probable qu’elle a dû se produire vers le centre d’habitation, sur le point de plus grande concentration de l’espèce. Or, ce point est du côté de la mer Caspienne. En effet, c’est là que s est maintenu le cheval sauvage, le tarpan. Il est maintenant rclégué entre la mer d’Azof et le versant sud des montagnes de la haute Asie. Le tarpan a tous les caractères du cheval quaternaire. 11 est de taille moyenne, sa tête est proportionnellement grosse et ses dents surtout sont relativement très développées. D’autre part, d’après Brelim, « les races de la Mésopotamie sont regardées comme les plus douces, les plus grandes de taille et les plus parfaites de forme ». Ce sont donc les plus domestiquées et les plus améliorées.
§3. Bœuf. — Les bœufs sauvages quaternaires occupaient une aire de dispersion un peu moins grande que le cheval. Pourtant, cette aire s’étendait de l’Angleterre, de la France et la péninsule Ibérique jusque très avant dans l’Asie occidentale. Sans parler des espèces à bosse, comme l’aurochs [Bison Europœus), il y avait alors deux types de véritables bœufs, l’urus (Taurus primigenïus), de très grande taille, et un autre bœuf de taille beaucoup moindre, pas plus grand que nos bœufs ordinaires, le Taurus longifrons.
Ces deux bœufs se sont maintenus jusque dans les temps actuels. L’urus se rencontre bien caractérisé dans les palafittes robenhausiennes, et, d’après les auteurs, il ne se serait éteint que pendant le moyen âge. Ce sont là certainement les ancêtres de nos bœufs domestiques.
§ \ . Chèvre. — La chèvre domestique peut dériver du bouquetin des Alpes et d’Espagne (Cap?' a ibex), puisque les bouquetins s’accouplent spontanément avec la chèvre domestique et produisent très facilement des métis féconds, ce qui prouve que ce sont des types très voisins. Pourtant les chèvres domestiques sont encore plus voisines de l’égagre ( Capra egagrus ) de Crète, du sud du Caucase, de l’Arménie et de la Perse. Le bouquetin n’est jamais allé en Angleterre; au contraire, il était très développé en Italie pendant le quaternaire. S’il est l’ancêtre de la chèvre domestique, ce serait toujours dans le midi, l’Espagne ou l'Italie, que la domestication se serait opérée. Mais comme je viens de le dire, entre la chèvre et le bouquetin, il y a des différences telles, que certains naturalistes ont fait du bouquetin, sous le nom d Ibex, un genre à part. Ces naturalistes ont maintenu, sous le nom d ' Hircus, le genre chèvre, dont fait partie l’égagre, qui s’accouple encore plus volontiers que le bouquetin avec la chèvre domestique. Nous devons donc considérer l’égagre comme la forme ancestrale de nos chèvres domestiques. 11 faut, dès lors, aller chercher en Orient le point de domestication.
§ o. Mouton. — Le mouton nous conduit aux mêmes conclusions. Le mouton domestique est une transformation du mouflon ordinaire ( Musimon mus mon) de Corse, de Sardaigne, de Chypre, qui va en Orient, par l'Asie Mineure, se joindre à l’argali (Musimon argali), mouflon de la Grande-Tartarie, qui se rapproche autant du mouton domestique que le mouflon ordinaire
Le mouflon n’a été signalé dans les gisements quaternaires de France que sur le littoral méditerranéen. Gcrvais l’a indiqué dans l’Hérault, mais il ne serait abondant que dans les Baoussé-Roussés, près de Menton. Ce n’est donc certainement pas en France que s’est produit la do-
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mestication de cet animal. Dans ce cas encore, il faut jeter nos regards du côté de l’orient.
§ 6. Cochon. — Le cochon ordinaire est une transformation du sanglier. Personne, je crois, ne le conteste. Et comment le contesterait-on, quand on voit notre cochon domestique laissé à lui-même, en liberté complète, reprendre les caractères du sanglier, et le sanglier élevé comme nos cochons, finir par leur ressembler. Aussi les naturalistes si prompts à créer des noms nouveaux, donnent-ils au sanglier et au cochon une appellation commune Sus scrofa, ils se contentent d’ajouter l’épithète de férus , sauvage, pour le sanglier et de domesticus , domestique, quand il s’agit du cochon. Gomme le cheval et le bœuf, le sanglier passe d’Europe en Asie. On ne peut donc préciser sur quel point a tout d’abord été domestiqué le cochon ordinaire.
Mais en France, en Suisse, en Italie, à l’époque robenhausicnne, on a reconnu deux cochons domestiques bien distincts, bien différents. Au cochon ordinaire, dérivant du sanglier, animal qui existe dans notre quaternaire, se joint le cochon des tourbières (Sus paluslris ), bien différent, n’ayant aucun ancêtre dans les pays cités. Pour trouver sauvage un autre suidé pouvant se rapporter au cochon des tourbières, il faut aller en Asie chercher le sanglier de l’Inde (Sus cristatus).
§ 7. Origine ue la domestication. — Les animaux domestiques dont il vient d’être question apparaissent dans l’Europe occidentale, tous ensemble, à un même moment, associés à une civilisation toute nouvelle, arrivant d’un seul bloc. Ils ont donc été importés, tout comme la civilisation qu’ils accompagnaient. Ce ne sont point là, en tant qu’animaux domestiques, des produits indigènes, mais bien des produits étrangers introduits dans le pays par de nouveaux arrivés, par des envahisseurs.
La domestication, dans l'histoire de la civilisation, est un fait immense, une découverte des plus importantes, découverte qui demandait un homme de génie comme il s’en produit rarement. Maintenant que nous vivons au milieu des animaux domestiques, il nous semble que c'est une chose toute simple. Pas si simple qu'on est porté à le croire, puisque pendant les milliers de siècles des temps quaternaires, aucune domestication n'a eu lieu.
L’idée de domestication a dû naître et se développer sur un point, et sur ce point devaient se trouver réunis tous les représentants ancestraux de nos principaux animaux domestiques. Quel est le point de l’ancien monde qui remplit cette condition ? C’est l’espace compris entre la Méditerranée, l’Archipel, la mer Noire, le Caucase, la mer Caspienne, le nord des vallées du Tigre et de l’Euphrate. En d’autres termes, l’Asie Mineure, l’Arménie et le versant sud du Caucase. Là seulement se trouvaient réunis le cheval sauvage, Turus, Tégagre, le mouflon et le sanglier. C’est là où, d’autre part, viennent aboutir les chiens sauvages et le sanglier de l’Inde. Ce centre de domestication peut s’étendre un peu vers l’est du côté des montagnes qui séparent l’Inde de la Sibérie, mais ne descendait pas vers le sud, et surtout n’atteignait pas l’Egypte vers le sud-ouest. En effet, d’une part, les lévriers, premiers chiens domestiqués en Egypte, ne se montrent pas en Europe pendant l’époque robenhausienne, d’autre part le cheval domestique n’a été introduit en Egypte qu’après les rois pasteurs, au commencement de la XVIII0 dynastie, dans le dix huitième siècle avant notre ère. Le premier équidé domestique de l’Egypte a été l’âne, animal d’origine africaine. Cette absence de l’âne, animal fort utile, vivant de peu et nous aidant très bien dans nos climats, est aussi une preuve que la civilisation de la première grande migration qui a envahi l’Europe, ne venait point du sud-
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ouest de l’Asie, qui contient à l’état sauvage des équidés se rapportant à l’àne, comme l'onagre qui habite les bords de l’Indus et s’étend jusque dans le sud de la Perse, ou bien l’bémione, de la haute Asie et de la Mongolie. C’est donc bien du Caucase, de l’Arménie et de l’Asie Mineure (jue sont venus nos premiers animaux domestiques.
Un fait qui conlirme cette assertion, c’est que les races d’animaux d’Angora, ville située entre Constantinople et Erzérum, presque au centre de la région dont il est question, sont les plus domesticables et les plus domestiquées.