I. — Une Fraternité dçs cultes et des croyances
Il faudrait bénéficier d'une communion mystique avec la race japonaise pour saisir la profondeur de sa pensée et la signification de sa vie. Cette chose si difficile à réaliser, lorsqu'il s'agit de comprendre la conscience simpliste de notre voisin, devient presque impossible pour un esprit étranger à la manière de sentir, de rêver ou de' penser de toute une collectivité. Pourtant, à travers certaines ouvertures qu'offre l'ensemble de l'existence ethnique, nous pouvons tenter de nous initier aux mystères qui l'enveloppent.
Nous nous hasardons à scruter, derrière la vie religieuse du Nippon, la valeur de sa morale et de sa foi. Une limpidité adorable y recouvre l'horizon d'ordinaire si ténébreux de nos relations avec l'Au-delà. L'âme religieuse d'autrui, cette forêt infranchissable, devient, grâce aux conceptions spécifiques qui alimentent sa vie, d'une clarté saisissante. L'ivresse des idées générales, l'abus d'une métaphysique dissolvante, qui pénètrent les religions de l'Occident et qui ont réussi peu à peu à enlever au christianisme de nos jours, la simplicité majestueuse de l'Evangile, de même que son sens profondément
humain, n'ont point entamé le domaine de la vie intérieure au Japon. Phénomène digne d'être souligné : toutes les disciplines religieuses, une fois arrivées dans ce pays, y ont reçu son empreinte. Le bouddhisme, le confucianisme et, dans ces derniers temps, le christianisme luimême, se sont « japonisés », sous l'action de l'ambiance.
Le bouddhisme qui date aux Indes d'une trentaine de siècles et qui est parvenu au Japon, par la voie de la Chine et de la Corée, il y a de cela 1.500 ans, s'y est transformé au point de devenir méconnaissable.
Les nombreuses sectes bouddhistes, comme les Dogen^ les Honen, les Eisei, les Nichiren, et tant d'autres, qui y ont vu le jour, ont fmi par prendre les contours de l'ambiance.
Le Shintoïsme qui passe à tort pour une religion nationale, n'est à vrai dire qu'une doctrine de patriotisme et de morale politique et sociale élevée.
La religion de Confucius est devenue de même une doctrine de haute morale directrice et inspiratrice de la vie.
Les trois religions dominantes admises ainsi sur pied d'égalité, tendent avant tout à répondre à nos besoins terrestres, à façonner notre bonheur, nos relations réciproques, de même que celles entre les hommes, la Société et l'Etat.
Chaque religion y est admise au même titre de facteur devant rehausser le niveau de l'existence. Le respect accordé à toutes les croyances, sous forme d'une tolérance rarement atteinte dans les autres pays, tient avant tout à tirer de chacune d'elles, le maximum de vertus et de beauté !
Un citoyen japonais, conscient de ses devoirs, apprend dans le Shintoïsme, la meilleure manière de vénérer les Dieux et d'être un grand patriote ; dans la doctrine de Confucius, il puisera ses maximes morales et sa conception des devoirs sociaux, tandis que dans le bouddhisme,
il trouvera des consolations, en ce qui concerne sa vie d'outre-tombe...
Le prince Katsura, l'ancien Président du Conseil, exalte ainsi avec raison le sentiment de la liberté religieuse qui en découle pour tous ses compatriotes.
« C'est le principe, essentiel de notre Constitution, affirme-t-il, et qui se trouve enraciné dans notre vie de tous les jours. Un Japonais peut être bouddhiste, chrétien ou juif, sans avoir à s'en repentir... Ainsi, les missionnaires chrétiens peuvent, non seulement enseigner leur religion, mais jouir aussi de la possibilité de former de vastes associations, de posséder et d'exploiter des propriétés urbaines et rurales, et comme ils n'ont point pour but de faire de bonnes affaires, ils se trouvent dispensés de payer les impôts. Les ouvrages chrétiens pénètrent ouvertement parmi les officiers de terre et de mer, dans les écoles et dans les hôpitaux militaires... Le Gouvernement envoie même des aumôniers chrétiens auprès des soldats et des officiers japonais qui se déclarent convertis au christianisme. »
Cette attitude libérale à l'égard du christianisme mérite d'autant plus d'être relevée, que ses missionnaires figurent parmi les adversaires irréductibles des autres religions établies au Japon, depuis des siècles.
Le savant Nobuta Kishimo-to a fait cette jolie remarque que « les différentes religions qui subsistent au Japon, non seulement vivent amicalement l'une à côté de l'autre, mais se trouvent plutôt confondues en une seule dans l'âme des habitants ».
Les Japonais chrétiens s'efforcent, à leur tour, de faire une gerbe harmonieuse des principes de vie et de salut puisés dans la doctrine de lésus, en les mettant d'accord avec les données sublimes de Bouddha, de Confucius ou de la doctrine de Shinto.
Un ecclésiastique japonais, de quelque religion qu'il
soit, est censé « être rhomme qui a abandonné le monde », le « Yosute-hito )>. Et alors toute raison de querelles et de rivalités disparaît entre les représentants de la Divinité sur la terre 1
Il s'agit naturellement des principes théoriques, la vie réelle ne permet pas toujours hélas ! aux prêtres des différents cuites d'arriver au sommet de ce postulat populaire.
N'importe. Chaque religion qui fonctionne au Japon, a pour mission de contribuer à la floraison des »vertus suprêmes des hommes.
Ainsi le Shintoïsme se réduit à la pureté de la conscience. Sa prière la plus en vogue chez tous ses fidèles, demande : « Que notre conscience ne soit pas atteinte par des choses qui ne sont pas pures. Nos oreilles peuvent entendre des choses malpropres, mais celles-ci ne doivent pas pénétrer dans notre conscience. »
Cette religion manque de dogmes et même de livres sacrés !
A quoi bon toutes ces parures religieuses ! Le vieux poète Sugawara Michizane, connu aussi sous le nom de Temmangu, proclame que « tant que nos âmes sont d'accord avec la vérité, les Dieux resteront avec nous, même lorsqu'on ne prie point ».
Le Shintoïsme, loin d'être une religion dans le sens européen de ce mot, est plutôt une institution nationale, basée sur des traditions datant de temps immémoriaux. Ses origines se confondent avec l'apparition des premiers Japonais sur la terre. On ignore le nom de son fondateur, mais on ignore aussi celui ou ceux de ses propagandistes. Il y a seulement deux ou trois siècles environ, qu'on s'était avisé d'en faire une sorte de religion ; on abandonna à cette conception une partie des croyances et des principes «fpiulair^^s de la doctrine.
Pour un esprit occidental, la situation occupée par le
Shintoïsme au Japon devient presque incompréhensible. Le vicomte Suyematsu a essayé de faire comprendre aux étrangers la situation spécifique de cette religion qui n'en est point une, au point de vue théologique.
D'après lui, les congrégations volontaires sorties du Shintoïsme et qu'on appelle Kiokwai, lui prêtent un caractère religieux. C'est dans ce milieu que se recrutent les prêtres et les prédicateurs, les Kioshi. Ce sont eux aussi qui procèdent à toutes les cérémonies et surtout à celle de l'enterrement qui joue un rôle si important au Japon.
Mais, selon le même auteur, « les membres de ces congrégations sont en même temps bouddhistes et shintoïstes ».
Or, le bouddhisme jette de nouveau un pont entre le shintoïsme et le christianisme. C'est lui qui apporte à ses fidèles l'idée du paradis et de l'enfer, Jigoku (l'enfer) et Gokiiraku (le paradis), de même que l'institution des prières. Un dicton populaire insiste même sur la nécessité de prier pour la Goshe « la vie future », qui revient constamment comme un leitmotw dans les conversations des bouddhistes japonais.
Les trois religions dominantes ont procédé à une division idéale du travail. Le shintoïsme s'occupe surtout de la vie morale ;• le bouddhisme monopolise les aspirations de l'Au-delà et la religion de Confucius les complète en aidant à établir le code de Bushido, ce recueil des principes chevaleresques de la vie de tous les jours.
Ayant puisé dans chaque discipline rehgieuse ses principes les plus nobles, un Japonais cultivé arrive fatalement à cette conclusion : toutes les religions se valent et toutes méritent le même respect !
Qu'importent les formes du culte, les églises, les prêtres ou les prières !
L'essentiel, c'est qu'on arrive dans la vie à la conception de la conscience pure, à la vénération des ancêtres,
à la pitié filiale, à l'amour de la patrie selon Shinto ; au principe de ne faire que du bien et d'aimer son prochain de Bouddha et à la pratique des vertus chevaleresques, selon le Bushido, issu surtout du Confucianisme.
IL Un code MORAL.
Les bases de ce code moral, que chaque Japonais, digne de ce nom, devrait appUquer dans ses relations avec ses concitoyens et les étrangers, sont d'une élévation rare. On y prescrit, non seulement l'obligation d'être « vrai et juste », mais aussi d'aimer les inférieurs et d'être loyal vis-à-vis d'eux, de pratiquer avec amour les occupations auxquelles nous nous adonnons, d'être toujours courageux et toujours chevaleresque et de nourrir un mépris profond pour tout ce qui est bas et contraire aux sçn^timents d'honneur.
Le terme Bushi qui s'appliquait jadis aux militaires professionnels, recrutés dans les siècles éloignés parmi les propriétaires ruraux, répond aujourd'hui à l'idée du « gentleman » à la façon anglaise. Seulement le Bushido forme "un code positif qui s'impose à tous ceux qui se respectent et veulent être respectés par les autres. Ce code moral embrasse l'ensemble de notre vie. Même dans les exercices physiques, dans le jeu de jujitsu, il faut rester un gentleman parfait...
Le Bushido constitue presque la quatrième religion japonaise, car on peut être un adhérent et un pratiquant du Bushido sans avoir aucune attache avec aucune des rehgions existantes. C'est la morale essentielle du pays. Jadis pratiquée surtout par la classe militaire, elle est devenue aujourd'hui l'apanage de l'élite de la nation.
Quoique le Bushido se rattache aux enseignements de Gonfucius, il est devenu essentiellement japonais. Même la base principale du confucianisme, la piété fihale et le
culte des ancêtres, se trouvent remplacés au Japon par le sentiment de la loyauté et de l'exaltation du patriotisme !