Annales d'Hygiène publique
A signaler dans le même ordre d'idées le travail significatif fait par le professeur Enrico Ferri, dans son Homicide, où, après avoir comparé les mesures de tête des étudiants et des soldats, il constate que la capacité crânienne serait bien plus grande chez les premiers. Les recherches faites par Vitalis, Galton et Vann, etc. n'ont fait que fortifier la thèse soutenue par Parchappe et mise au point par Broca.
Comme Ta démontré Virchow, la tête doit s'élargir avec le temps de plus en plus, afin d'offrir la place nécessaire pour l'augmentation de nos connaissances. La» forme arrondie (brachycéphale) présentant cet avantage qu'elle peut dans le moindre espace, contenir relativement plus de masse cérébrale, l'avenir est aux crânes larges, aux brachycéphales ! Nystrôm apporte à l'appui de cette thèse une curieuse mensuration de 500 Suédois, peuple dolichocéphale par excellence. Les individus peu développés intellectuellement appartenaient sur^ tout aux dolichocéphales. Sur 100 brachycéphales : 58.4 appartenaient aux classes instruites et 41.6 aux classes populaires. Sur 100 dolichocéphales : 76.5 appartenaient au peuple et 23.5 aux classes instruites.
L'exemple de la Suède n'est point exceptionnel, carie nième phénomène se produit partout. Lors-
qu'on examine la population, prise entièrement, d'après les pays ou les provinces, on s'aperçoit que ses habitants se rangent parmi les trois principaux types craniologiques. D'après Kollmann, sur 100 Slaves modernes qu'il avait soumis à un examen craniologique : 3 étaient dolichocéphales, 72 brachycéphales et 25 mésocéphales ; sur 607 Allemands 16 p. 100 étaient dans la première catégorie ; 43 dans la deuxième et 41 dans la troisième. Pour Virchow sur 100 Allemands du Nord: 18 étaient dolicho ; 31 brachy et 51 mésocéphales. Sur 100 Grecs modernes, d'après Clon Stephenos, 15 étaient dolicho, 54 brachy et 31 mésocéphales. Sur 100 Vénitiens (Topinard) : 17 étaient dolicho, 45 brachy et 38 mésocéphales.
Et, circonstance qui mérite d'être soulignée, la même variété des types se rencontre parmi les peuples primitifs ou semi-civilisés. Si les nègres passent pour des dolichocéphales, Topinard constatera quand même, parmi 100 crânes nègres, 38méso et 6 brachycéphales. Dans les collections allemandes des crânes chinois, nous dira Ranke, on trouve des •représentants des trois catégories dans la propor- | lion de 12-34-54, etc., etc.
Quelle est l'influence de la pensée sur l'augmentation du chiffre des brachycéphales? Il serait sans doute risqué de vouloir le dire. Mais ce qui est certain, c'est que le crâne se modifie et varie d'après les circonstances.
Ce fait démontré, on ne saurait contester sa
vaste portée. Il en résulte d'abord que non seulement Tencéphale peut être agrandi grâce aux efforts de l'homme, mais aussi que la conformation du crâne n'est point immuable. Avec l'agrandissement des lobes frontaux et du volume de l'encéphale, change également la forme extérieure du crâne. Le stigmate de race, si stigmate il y a, doit donc souvent céder la place aux efforts ou à Foisivetéde notre vie intellectuelle. Un exercice du cerveau, suivi, peut ainsi élever le niveau crânien d'un représentant des cerveaux inférieurs et lui donner souvent des avantages sur le représentant des vertus privilégiées ou héréditaires. Rien de plus naturel I La physiologie ne nous enseigne-t-elle pas que tout acte mental entraîne comme condition inévitable un acte physiologique cérébral ? Autrement dit, exercer son esprit, c'est exercer son cerveau.
Donc si, par exemple, les races jaunes ou noires étaient nos inférieures sous le rapport de l'encéphale, ce qui n'est point prouvé, rien ne nous permet d'admettre qu'elles le resteraient éternellement. Le nier serait aussi absurde que de dire que le cerveau gardera sa forme intangible, nonobstant son activité ou inactivité professionnelles.
La modification de la structure craniologique ne dépend point exclusivement du travail intellectuel. Le célèbre anatomiste autrichien, le professeur Langer a émis à ce sujet une hypothèse qui mérite d'être soulignée. Pour lui, la forme de notre crâne dépendrait surtout de notre appareil de mastication.
Ayant agrandi dans un dessin la tête d'un enfant nouveau-né, en lui donnant des dimensions d'une tête adulte qu'il place en regard de la première, il démontre combien certaines parties de la tête enfantine se développent précisément sous l'influence de nos maxillaires. Leur façon de fonctionner réagirait sur le crâne et Langer en déduit, d'une façon ingénieuse, sa forme étroite ou ronde. Sans vouloir souscrire à l'ensemble de cette hypothèse qui paraît au premier abord par trop risquée, on pourrait, sans être taxé d'exagération, admettre pourtant une influence partielle, qu'aurait notre appareil de mastication sur la formation craniologique.
Le milieu exerce également une action sensible sur le crâne. Virchow, E. von Baér, Ranke et plusieurs autres anthropologistes expliquent, par les conditions de la vie des montagnes, la brachycéphalie des Bavarois et d'autres montagnards. Et lorsqu'on étudie la variété si riche des causes qui influencent la conformation crânienne, on s'aperçoit que celles-ci n'ont rien de fatal, rien de supérieur ni de particulièrement noble. On peut même formuler cet axiome que l'homme peut provoquer par sa volonté, avec l'aide des facteurs mis à sa disposition, certaines modifications possibles du crâne humain.
Mais supposons même, pour un instant, que l'indice céphalique conserve toutes les qualités d'un caractère fixe, qu'il se transmet par hérédité à travers les siècles et que tous nous l'avons tel que l'avaient
accusé nos ancêtres de l'époque néolithique 1 Or, même dans ce cas, il serait difficile d'en tirer des conclusions autres que celles qui se rattachent à une simple forme descriptive. L'indice céphalique n'aurait pas plus d'importance que n'en a une main ou un pied dépassant une certaine grandeur I
En réalité, lorsqu'on étudie l'influence qu'exercerait la forme du crâne sur notre mentalité, on s'aperçoit de sa nullité absolue. Les nombreux auteurs qui n'ont pas hésité à baser leur philosophie de l'histoire de même que leurs systèmes de politique intérieure ou internationale sur les différences morphologiques du crâne, n'ont jamais pu nous indiquer pourquoi la forme brachycéphale serait incompatible avec une très haute mentalité ou très haute moralité.
A défaut d'arguments positifs, que les adhérents de cette théorie se gardent bien de donner, nous avons de nombreuses preuves négatives du contraire. La brachycéphalie n'a point empêché Kant, Laplace ou Voltaire de prendre place parmi les conducteurs intellectuels de l'humanité. D'autre part on n'a jamais pu démontrer une corrélation quelconque entre la valeur, l'étendue ou la profondeur de nos pensées et la forme craniologique de l'individu. En vain nous parlera-t-on des dimensions du crâne, moindres (!) dans la brachycéphalie. Il est vrai que le crâne est dans ce cas moins long, mais cette dimension n'est-elle pas royalement compensée par l'augmentation en largeur? Les dolichocéphales qui per-
dent en largeur, se rattrapent ainsi sur la longueur I Nous avons donc devant nous une loi de compensation qui rétablirait l'équilibre, si celui-ci était réellement en danger.
Pour voir combien l'accentuation du crâne en longueur ou en largeur est d'importance minime, il suffît de se reporter à certaines lésions du cerveau et d'examiner leur contre-coup sur nos fonctions mentales. Or il est incontestable que, même au premier abord, il serait difficile d'attribuer aux simples caractères descriptifs du crâne, l'importance qui appartient à ses altérations. Rappelons quelques cas significatifs. Robert Hugues signale celui d'un homme chez qui un fragment de fer pesant une once a pu séjourner pendant plus d'un an au milieu d'un abcès du lobe antérieur droit. Le D^ Simon cite une femme de soixante-dix-neuf ans chez laquelle Tautopsie fit trouver dans le lobe gauche du cerveau une aiguille qui le traversait entièrement et dont la pénétration devait dater de la première enfance, bien que cette femme n'eût jamais présenté aucun accident cérébral, digne de fixer l'attention. On a vu des myxomes ou des gliomes atteindre le volume du poing avant de provoquer des symptômes appréciables. Hasse relate le fait d'une fracture du crâne, à la suite de laquelle une esquille osseuse avait pu demeurer impunément, pendant vingt-six ans, dans le cerveau. Broca parle d'un kyste qui, après avoir atteint la grosseur d'un œuf de pigeon, se trouva pendant des années dans la partie postérieure de
L'HUMANITÉ AU POINT DE VUE CRANIOLOGIQUE 12t
riiémisphère gauche, sans provoquer le moindre tiouble de la sensibilité, de l'intelligence ou du mouvement. Malinverni insiste sur le cas d'un individu chez qui le corps calleux n'existait pas, les hémisphères étaient écartés 1 un de l'autre et la circonvolution crête manquait d'une manière absolue. Or cet homme a paru, de son vivant, jouir intégralement de ses facultés intellectuelles.
Mais passons à la forme craniologique.
Le cerveau, nous diront des spécialistes, peut subir, dans sa forme générale, même des variations anormales, sans que ses fonctions en paraissent affectées. Le développement cérébral peut même éprouver impunément une certaine gêne, pourvu qu'il parvienne à la surmonter, comme on le voit dans les déformations artificielles du crâne par compression partielle ou dans les déformations pathologiques, causées par la synostose prématurée d'une suture.
Quant à la dolicho et à la brachycéphalie, toutes deux sont dues à une cause étrangère au développement cérébral. En se basant sur l'état actuel de la science, on peut affirmer avec Manouvrier « qu'il n'y a pas, dans tout le corps humain, de variations morphologiques plus insignifiantes physiologiquement. »
Il suffit de se remémorer tout ce que nous avons dit plus haut, pour s'apercevoir de Terreur regrettable dont sont victimes les apologistes ou les détracteurs de crânes longs ou larges. Cette erreur une fois
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rectifiée, que restera-t-il aux adeptes de l'inégalité organique des races humaines?
On a eu également recours au crâne pour arriver à des distinctions d'une autre nature. On s'est ainsi préoccupé de mesurer sa capacité. Mais ici, combien de sujets d'erreur ! Pour arriver à des indices positifs de la capacité crânienne , on a cru avant tout nécessaire de procéder au jaugeage et ensuite au cubage.
Ces deux opérations différentes donnent, il va sans dire, des résultats souvent des plus contradictoires. Par le jaugeage on obtient, si Ton peut s'exprimer ainsi, le contenu crânien, par le cubage, son volume. Dans le premier cas on remplit la cavité crânienne avec une substance quelconque, on pèse ensuite cette substance et son poids donne la mesure cherchée. Mais à quelle substance faut-il avoir recours ? Les uns se servent de liquides, les autres de substances stables. L'eau, le sable, le mercure, les grains de verre, le plomb de chasse, Forge perlé, les grains de moutarde blanche et des types différents de légumes : haricots, petits pois, etc. ont servi et procuré de nombreux résultats de comparaisons et d'erreurs. Et c'est le cas de répéter cette exclamation tragique de Pascal : ce rien ne nous montre la vérité, tout nous abuse ! Les sens
abusent la raison par de fausses apparences et cette même piperie qu'ils lui apportent, ils la reçoivent Telle à leur tour; elle s'en revanche. » Les substances diverses adhèrent d'abord d'une façon diverse nix parois du crâne; elles se tassent également l'une façon peu commune; les unes laissent peu, les autres beaucoup plus de vide entre leurs parties î Mais voici le crâne rempli, et il faut procéder à la mensuration. Ici, de nouveau, la variété des méthodes amène les résultats les plus contradictoires. Parmi les anthropologistes connus, chacun boit dans son petit verre à lui et se sert de sa méthode propre. Tous arrivent ainsi à des solutions dissemblables, tout en étant persuadés de l'excellence de leur sys- ♦ ''me et de la défectuosité de celui de leurs voisins. Il suffit pourtant de comparer les résultats obtenus par quelques méthodes opposées, pour se rendre compte de l'erreur de leur point de <lépart et de la nullité de leurs conclusions en ce qui concerne la thèse qui nous préoccupe. Broca, du reste, a prévu le danger qui menacerait, sous ce npport, les anthropologistes, et il leur donne le bon conseil de ne pas trop se fier à leurs belles conquêtes dans le domaine de la capacité crânienne \ Arrêtons-nous devant les travaux de Broca et de •lusieurs autres anthropologistes et essayons de lettre en regard leurs évaluations. Si les Auver- -nats, avec leur capacité crânienne de 1598% mar-
1. Broca. Mémoires de la Société d'anthropologie, t. II. 2" série : Capacité du crâne.
client à la tête de l'humanité, les pauvres Parisiens contemporains de Broca ne font que suivre les Bas-Bretons ; les Corses, que nous verrons si privilégiés au point de vue du prognathisme, se rapprochent des Chinois et des Esquimaux.
D'après les cubages de Morton, les Nègres d'Afrique et d'Océanie seraient de beaucoup supérieurs aux Américains. Les Maoris qui, civilisés, se montrent très intelligents et provoquent l'admiration des Anglo-Saxons d'Australasie, se rangeraient, d'après les calculs de Barnard Davis, sur la même ligne que les Nègres du Dahomey, les Kanaques et les autochtones des îles Marquises.
VU
Le poids du cerveau a provoqué pas mal d'enthousiasme dans le camp des croyants à l'inégalité des humains. A l'idée qu'il y a des cerveaux dépassant 1 800 grammes, comparés à d'autres qui n'atteignent pas 900, ils n'ont pu retenir un cri de triomphe. Et pourtant Cette base de comparaison se montre encore plus fragile que tant d'autres énumérées plus haut.
N'oublions pas également que le poids du cerveau dépend, d'une façon directe, de la grandeur de l'organisme. Sans être proportionnelle, cette augmentation reste un fait palpable et indiscutable. Les hommes de haute taille ont ordinairement l'encéphale plus lourd. D'autre part, le poids dépend de
Tàge du sujet et de son sexe. Chez l'homme (calculs de Boyde) le poids de l'encéphale représente le cinquième de tout le corps à l'âge de trois mois ; le dixième, à Tâge de cinq ans et demi ; le quinzième à sept ans; le vingt-deuxième à dix-sept ans et le trente-troisième chez l'homme.
A mesure que nous vieillissons, le poids de l'encéphale diminue d'une façon sensible. A partir de la quarante-cinquième année, le cerveau commence à décroître; à quatre-vingt-dix ans, il a perdu jusqu'à 120 grammes chez l'homme et moins de 90 chez la femme (calculs de Broca, Topinard, etc.) Le poids de l'encéphale augmente également avec l'exercice et diminue à défaut de tout travail intellectuel.
La façon de peser les cerveaux a également son importance. ïl faudrait procéder à cette opération aussitôt après le décès de l'individu, car on sait que, conservé, même dans l'alcool, l'encéphale perd une partie de son poids. D'autre part, il n'y a aucun moyen de baser les différences de poids de l'encéphale d'après les races, puisque ce même poiJ:^ varie dans des proportions très fortes chez les adultes, non seulement d'une race, mais d'un pays, d'une ville, voire du même village. Dans une série de 519 hommes européens, âgés de vingt-cinq à cinquante-cinq ans et appartenant aux classes plutôt moins favorisées, les variations normales allaient en nombres ronds de 1025 à 1675 grammes ^