I. — Prognathisme
11 en est de même en ce qui concerne les autres éléments craniologiques. A mesure que la science progresse, sa base d'opération s'élargit. Elle ne se contente plus d'indices cepnaiiques ou d'autres traits plus ou moins significatifs.
Persuadée qu'il y a une corrélation entre les différentes parties de notre crâne, elle tient à les appeler toutes à sa barre. Et alors, devant la richesse imposante des combinaisons de tant de variétés organiques, on s'aperçoit combien il devient difficile, pour ne pas dire injuste, de classer les humains d'après un ou plusieurs traits pris au hasard. L'économie suprême de la nature rend ces méthodes hâtives d'autant plus discutables, qu'elle garde en réserve mille moyens pour dérouter l'observateur. Sauf les malades au point de vue organique, les hommes normaux se laissent difficilement divisen
en catégories tranchées. Si, loin de se baser sur la simple forme du crâne, on veut voir en elle une capacité ou prédestination intellectuelle, il faut aussitôt introduire une série de corollaires quidémoliL^sent cette division brutale et démontrent son inanité.
Arrêtons-nous devant un autre trait caractéristi ;ue : le pi'ognath'wne^ qui a été également accepté par maints anthropologistes comme moyen de classification des humains. On connaît cette division des tètes avec ou sans prognathisme^ devant correspondre, aux yeux de ses auteurs, à une noblesse ou bassesse d'origine, à une intellectualité supérieure ou limitée à tout jamais. Car le prognathisme, de même que la brachycéphalie, passe pour une tare héréditaire et sert de distinction entre les races privilégiées et les races parias.
Il s agit, comme on le sait, de la proéminence de la face en avant du cerveau, dans la position horizontale du crâne. Cette légère inclinaison du profd de la face ne se laisse d'abord mesurer qu'avec beau- ' oup de difficultés. D'autre part, elle n'a presque aucun rapport avec le développement du cerveau. Le prognathisme présente toute une série de variations en commençant par celle qui est bornée à la région nasale, telle qu'on la rencontre si souvent chez les Juifs, jusqu'aux modifications qui embrassent la région sus- et sous-nasale. Or ceux-là mêmes qui considèrent le prognathisme comme signe du manque de 1 intelligence, ou simplement de l'infériorité de
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Fesprit, en prêtent trop aux Juifs « prognathiques ».
Au surplus, tous les types classiques qu'on nous sert comme modèles de beauté plastique et de caractère moral en sont abondamment pourvus. Nous Tencontrons d'ailleurs le prognathisme tant redouté cliez des familles de souverains, comme les Bourbons , qui devraient précisément synthétiser la noblesse de naissance et la supériorité d'origine.
Les observations sur le prognathisme, élargies,. le découvrent sous toutes les latitudes et chez tous les peuples. Certaines de ces formes les plus accentuées se trouvent tout simplement en concordance directe avec la taille.
Mais si tous les anthropologistes insistent beaucoup sur le prognathisme, ils sont rarement d'accord sur sa signification. D'après l'opinion courante, il ne s'agirait que de l'allongement et de la proéminence des mâchoires (Prichard). Mais la question primordiale se trouve ailleurs. Cette forme particulière des mâchoires varie naturellement d'après l'angle où nous nous plaçons pour les observer. Et cette variété de résultats de notre observation amène une autre question, celle d'une mesure stable, unique, pouvant autoriser les comparaisons et les conclusions qu'on s'efforce d'en tirer.
Or nous nous trouvons devant une véritable forêt de définitions du prognathisme et devant mille et une méthodes de mensuration. Que doivent comprendre les mâchoires? Quelle partie du visage doit
rentrer dans leur domaine et contribuer par cela même aux résultats de comparaisons ? Pour les uns, il faut s'arrêter aux narines et retrancher de la sorte tout ce qui se trouve au-dessous d'elles ; les autres ne parlent que du prognathisme de la face. Tandis que, pour certains anthropologistes, il ne s'agirait que du prognathisme facial supérieur, leurs adversaires n'envisagent que celui du maxillaire inférieur. Pour les uns, le système dentaire a un intérêt capital tandis que les autres n'y attachent point d'importance. Les procédés de mensuration deviennent également des plus contradictoires. Pour Virchow, il suffit de mesurer les deux lignes partant du basion pour aller l'une au point nasal, l'autre au point sousnasal. Nous avons ensuite une série d'angles divers mis à la mode par Camper, Geoffroy Saint-Hilaire, Cuvier, Vogt, Welcker, etc., qui devraient chacun nous offrir le mot de l'énigme. Nous avons enfin le procédé préconisé parBroca, Topinard, etc.
Il suffirait d'indiquer cette divergence de vues et de méthodes, pour comprendre la difficulté de s'orienter à travers ce dédale de définitions et de conclusions contradictoires. Or, tout en rendant justice aux efforts faits par les anthropologistes de toutes écoles pour utiliser le prognathisme comme élément d'appréciation et de comparaison des races, il serait difficile d'attribuer à leurs conquêtes une importance quelconque. En admettant même la justesse absolue d'une méthode choisie au hasard, et en souscrivant d'avance au mode de mensuration et
aux résultats obtenus, quelle conclusion utile pourrait-on en tirer ?
Prenons, par exemple, la méthode adoptée par Yirchow * et arrêtons-nous un instant devant ses conclusions. Il faudrait en déduire avant tout que les Français, les Chinois, les Tartares, les Lapons, les Malais des Moluques, les Tziganes, les Kalmuks, les Juifs, accusant le même coefficient — 91, — tous rentreraient dans le même sac ; il faudrait ensuite ranger les anciens Romains, (il ne s'agit heureusement que de cinq crânes, dont disposait Virchow) avec leur coefficient 98 derrière les Cafres (97) et même plus bas que les Cosaques ou les Malais de Sumatra (96). Voici, entre autres, une petite conclusion qui se dégage de son faisceau de mensurations : 30 Allemands, 20 Javanais et 12 Russes, se trouveraient sous ce rapport tout à fait au même niveau : 94.
D'après Topinard, le vrai prognathisme ne serait que le prognathisme alvéolo sous-nasai. C'est de cette région sous-nasale qu'il faut uniquement tenir compte lorsqu'on veut reconnaître la provenance d'un crâne ; seule, elle fournit le caractère différentiel entre les races humaines. Et pourtant ce critérium tant vanté se montre d'une inefficacité absolue
i. Il compare la ligne naso-basilaire du côté de la face à celle qui, partant du même point, traverse la voûte palatine et se termine au point sous-nasal. Le résultat exprimerait le prognathisme (Topinard, V Anthropologie, p. 260). La ligne naso-basilaire étant égale à 100, la ligne palatine donnait à Virchow 87 pour 4 Egyptiens et 2 anciens Grecs, 92 pour 8 Français, 6 Juifs, etc.
lorsqu'on veut, appuyé sur ses données, procéder à une classification graduelle des races. Ses adeptes proclament, il est vrai, que tous les êtres humains sont prognathes et que la différence ne serait que dans le degré. Ainsi les races européennes le sont peu ; la race jaune et polynésienne beaucoup plus, et les races nègres le seraient encore davantage.
Mais, laissant de côté les chiffres obtenus sur les crânes exotiques, tournons-nous vers l'Europe, et comparons les résultats obtenus. D'après Topinard, les plus favorisés sous ce rapport seraient les Corses (81, 28). Les plus proches d'eux seraient les Gaulois (?) ; ensuite 14 crânes de la caverne de l'Homme Mort ; seulement après viendraient les Parisiens (78, 13) suivis par les Toulousains, Auvergnats, Mérovingiens, Finnois, Tasmaniens... Les Chinois se trouveraient presqu'au même niveau que les Esquimaux, etc., etc.
A la tête de l'humanité marcheraient les Guanches, supérieurs en cela même aux Corses ! Autre constatation qui paraîtra non moins extravagante : les moins prognathes de l'Europe étaient les inventeurs de... la pierre polie !
Les progrès, les efforts intellectuels de tant de générations ne tendraient, par conséquent, qu'à diminuer notre supériorité acquise dès l'âge de la pierre et à nous ramener vers une sorte de décadence fatale.
Il suffit de faire ressortir cette conclusion étrange pour voir s'écrouler l'échafaudage de chiffres pré-
paré avec tant de soins par les professionnels du prognathisme. Il est vrai qu'ils pourraient nous répondre que la craniométrie n'a peut-être rien de commun avec la tâche de graduer les humains 1 A la bonne heure ! Car, dans ce cas, nous pourrions facilement nous mettre d'accord sur l'importance de cette série de mesures n'ayant qu'une valeur purement descriptive. Ses données relatives ne permettant plus de classer les humains d'après un canon illusoire, cette méthode perd par cela même le caractère excessif qu'on voulait lui attribuer.