‹ Le préjugé des racesChapitre 68 sur 122 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Peut-on enfermer dans une formule logique le caractère et les espérances d'un peuple ou d'une race ? Cette question dépasse de beaucoup sa portée théorique. Parallèlement aux doctrines exclusives des races, basées sur les données anthropologiques, nous voyons se développer une branche de psychologie nouvelle. S'appuyant également sur l'anthropologie, elle s'efforce d'enchaîner le passé, le présent et même l'avenir de grandes agglomérations humaines dans des définitions rigoureuses. Tel peuple sera désigné comme ayant un tempérament bilieux, s'exaltant en dedans et cruel en dehors, d'une volonté faible, manquant toutefois de tendresse et de bonté, amoral, quoique fortement religieux ; tel autre joindra à son tempérament sanguin un génie réaliste et pratique, des appétits de conquérant, un manque de scrupules et des aspirations criminelles, A l'un iront toutes les vertus, à l'autre tous les vices. On dotera les uns de tous les traits qui rendent sympathiques peuples et individus, on chargera les autres de tous les péchés d'Israël. S'il ne s'agissait que d*un accouplement innocent de mots grandiloquents, on aurait pu rire de cette science nouvelle (?) , puisant ses lois surtout dans l'imagination ou, ce qui

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est pire encore, dans les passions de ses créateurs. Mais ce nouveau jouet scientifique a des prétentions bien plus élevées. On en fait avant tout une arme dans les relations dépeuple à peuple. Certains sociologues, et non des moindres, verront même dans ses recettes des indications positives pour la direction des affaires publiques. On se méfiera ainsi de certains peuples, on gardera à vue ses malheureux rejetons, comme on se fiera à d'autres en liant avec eux alliance et amitié.

Cette doctrine a déjà à son actif maintes condamnations en bloc, de même qu'elle nous jette à la tête de nombreuses apologies de nations « supérieures » ou flétrissures de nations « damnées ».

D'autant plus illimitée qu'elle plane en dehors des faits concrets, la psychologie des peuples embrasse tout et touche à tout. Morale, science, philosophie, vie économique et sociale, criminalité, alcoolisme, politique, religion, tout lui sert de matière à discussion et à conclusion dogmatique. Non contente de s'occuper du présent, elle appelle devant son tribunal le passé et formule des prévisions pour l'avenir.

Prenons un de ses représentants les plus circonspects, les plus lumineux, et les plus impartiaux à la fois, M. Alfred Fouillée. Optimiste par nature, teinté même de scepticisme à l'égard des exagérations anthropologiques, il apportera des réserves et des scrupules là où ses coreligionnaires n'ont que des condamnations ou des bénédictions globales à prononcer.

Pourtant il suffit d'examiner sa Psychologie du peuple français ; son Te?7îpërament et Caractère ou \ Esquisse psychologique des peuples européens, pour constater jusqu'où peuvent aller les aberrations de cette nouvelle quasi-science. Entraîné par son sujet, lui aussi se mettra à distribuer des palmarès et des blâmes mitigés aux aspirations mystérieuses des peuples et à leurs vertus ou vices héréditaires et innés.

Envisagée à ce point de vue, la psychologie des peuples descend au niveau des psychologies de romans. Elle reconnaît des collectivités nationales ou raciales, bonnes ou méchantes, basses ou nobles, vertueuses ou vicieuses, modestes ou orgueilleuses, de même que l'autre nous offre des individus bons ou méchants, bas ou nobles, vertueux ou vicieux, modestes ou orgueilleux. Comme l'individu a créé la divinité à son image, il a recréé l'âme collective d'après son âme individuelle. M. Gumplowicz nous dira même que, s'il nous est difficile de prévoir ce que l'individu pourra faire dans un cas donné, nous pourrons le prédire avec précision lorsqu'il s'agit de groupes ethniques ou sociaux : tribus, peuples, classes sociales ou professionnelles. Et partant de là, des sociologues comme G. Le Bon, Stewart Chamberlain, Lapouge ou G. Sergi, nous menaceront de la décadence latine, de même que tant d'autres, de l'hégémonie inévitable des peuples germains, slaves ou anglo-saxons.

Cette psychologie ne se fait, du reste, toujouri qu'après coup. Elle consacre et glorifie la réussite et

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souffleté de son mépris la défaite. Tel peuple heureux et prospère dans sa vie économique et sociale sera déclaré supérieur : tel autre, victime des circonstances complexes qui influent sur la vie de chaque collectivité, sera considéré comme d'essence inférieure. L'Allemagne, après sa guerre victorieuse de 1870, a été ainsi portée au pinacle, comme résumant toutes les vertus. Et pourtant, lorsqu'on pense aux événements de cette guerre infortunée, dont les chances auraient pu si facilement être favorables à la France (voir à ce sujet les études de Bleibtreu et du commandant Picard) , on tremble pour les qualités supérieures de l'Allemagne, qui du même coup seraient devenues inférieures.

Et voici que la grande guerre de 1914-1918 inflige un démenti impitoyable à toutes ces doctrines fantaisistes et anti-humaines! L'Allemagne, considérée comme la première des nations, se trouve jetée bas, très bas même et les nations dites latines, comme la France ou l'Italie, finissent par la dépasser à tous les points de vue...

Quelle valeur peut-on attribuer à la psychologie des peuples vivant en pleine voie d'évolution et de transformation, si celle-ci fait faillite même à l'égard des peuples et des races disparues.

Quel peuple a été, par exemple, plus étudié que les Grecs anciens ? La littérature consacrée à ce sujet est des plus vastes et des plus nourries. Le nombre de volumes qui parlent de la Grèce est de beaucoup

supérieur au chiffre de ses habitants sous Périclès, Cependant, malgré tous les côtés de sa vie mis à nu, nous ne pouvons point donner une définition exacte de son àme. Pour Renan, les Grecs étaient le peuple le moins religieux de la terre ; pour Fus tel de Coulanges, la vie grecque incarne la vie religieuse par excellence.

Comme exemple typique des difficultés invincibles et invaincues qui barrent la route aux savants de cette catégorie, nous insisterons sur le cas celtique, cas d'autant plus important que de son éclaircissement dépend le sort de la psychologie des principaux peuples civilisés : français, anglais, allemand et italien. Tant qu'on n'a pas fait le bilan de l'héritage celtique, il devient impossible de discuter sur les aspirations et le contenu de l'âme moderne. La psychologie ethnique Ta si bien compris que, loin de prendre en considération l'état actuel de la question celtique, qui lui interdit toute généralisation, elle ne s'appuie que sur une science celtique destinée à son usage spécial. Chaque psychologue a ainsi recours à sa science « personnelle » et nous peindra les Celtes d'après les besoins de son tempérament et de sa cause.

Parmi les savants celtisants, Renan appartient aux plus autorisés, lui-même étant le type celte le plus achevé et le plus représentatif. Il a essayé de pénétrer Tàme celte, dès son enfance, et de l'étudier

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ensuite toute sa vie. Or, ce psychologue fin et délicat, au lieu de nous donner l'image celtique, nous a offert la sienne propre. Tous les mots, toutes les phrases dont se sert Renan pour peindre l'âme de la race, ne nous donnent, en somme, que celle exclusive et exquise de Renan lui-même. « Grâce de l'imagination, idéal de douceur et de beauté posé comme but suprême de la vie, charmante pudeur, féminité » , etc. , autant de dons qui distinguaient le subtil savant. A l'époque où Renan brossait ses tableaux idylliques de la vie des Celtes, les travaux de Gaidoz, de Loth, de d'Arbois de Jubainville, de Le Rraz, de Dottin,etc. n'avaient pas encore paru. Le peu que nous avons, appris cependant depuis sur leur compte nous prouve que ces prétendus Celtes, aux âmes de femme, doux et délicats, épris de beauté et de rêve, étaient bel et bien des barbares violents et passionnément amoureux de la bataille. Les quelques épopées conservées dans les manuscrits irlandais du xii^ siècle, ne respirent que la guerre et l'action. Ce ne sont que Cath (combats) ; Orgain (massacres) ; Togail (prise de forteresses) ; Tain (razzias de bestiaux) ou Aithed (enlèvement de femmes) . Tous ces poèmes ne chantent que la barbarie et la société fondée sur le principe de la guerre. On s'y entredéchire à toute occasion, les chefs de peuples y combattent comme de simples particuliers. Le combat fini dans ce monde, continue dans l'autre ; le poète lui-même est mobilisé pour chanter les exploits belliqueux. La guerre partout et toujours. Les druides n'y jouent un rôle

qu'à cause de leurs formules magiques agissant contre l'ennemi et les /lié pour une raison analogue : en chantant ils excitent le courage et la bravoure. Le roi des morts, Labraïd, ne sera vénéré par les Celtes que comme vainqueur des guerriers et « rapide manieur d'épée ».

Le plus brave des guerriers, plus fier que les mers !

Il recherche les carnages, il y est très beau !

0 toi qui attaques les guerriers, salut, Labraïd ^.

Les conceptions renanistes sur l'amour idéal des Celtes pour les femmes ont subi le même bouleversement. Lorsqu'à la lumière des découvertes récentes on s'est mis à étudier la vie intime des Celtes, on a été surpris de leur mépris de la femme et de leurs penchants sensuels. L'épouse y est réduite au rôle de simple outil pour la procréation des enfants mâles, nécessaires pour la guerre. La femme se vend et passe de mains en mains au prix habituel de trois bêtes à cornes.

Et ceci pour l'âme mélancolique, langoureuse et rêveuse des femmes celtiques I Dans le cœur de la belle Derdriu (les Mabinogion)^ le divin amour se réveille au spectacle d'un veau écorché dans la neige, dont un corbeau vient de boire le sang. Quand elle choisira son amoureux Noisë, elle lui donnera ses préférences parce qu'elle veut un jeune taureau comme lui...

1. H. d'Arbois de Jubain ville; t Epopée celtique en Irlande.

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M. Fouillée, tout entier aux anciennes théories, continuera pourtant à parler des Celtes comme des pacifiques par excellence. En se basant sur cette qualité essentielle de leur tempérament, il nous offrira le régal de quelques pages délicieuses, dont le seul défaut sera d'être terriblement fantaisistes ^..

« Le Celte supplée d'ordinaire par la résistance passive à cette insuffisance de son activité volontaire ; c'est un doux entêté. En outre, ne se sentant pas très fort à lui tout seul, il a une instinctive tendance à chercher la force dans l'union... Par la même raison, il est de nature pacifique : plaies et bosses ne sont point de son goût. »

« Us n'éprouvent pas le besoin de courir le monde, de lancer des flèches vers le ciel ou de se battre contre la mer... Ils aiment le sol de la patrie, ils sont attachés à leur famille, etc. »

Mais voici que, plusieurs pages plus loin, nous trouvons chez M. Fouillée une citation de Grant- Allen, qu'il paraît du reste adopter pour son compte, que « le Celte a la passion indomptée du danger et de l' aventure l »

Et puis, lorsqu'il s'agira de discuter sur la valeur de l'esprit guerrier, M. Fouillée défendra ses chers Celtes et nous dira qu'eux aussi ont à leur compte « de grandes invasions et de grandes conquêtes, »

Et le lecteur dérouté se demande si, après tout, les Celtes étaient pacifiques ou guerriers. Se distin-

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